LES TIERCELETS
Le premier coup du dîner sonnait lorsque Michéou se présenta devant Lucien.
Le droulàt hésita un peu et puis conta qu'il avait relevé une passée de renard.
Le ton n'y était pas. Il mentait si clairement que Lucien ne voulut pas insister.
— Tu avais besoin de moi?
— Oui, monsieur Lucien, fit-il. Je...
Il toussa.
— Je voudrais un peu d'argent sur mes gages. Je n'ai plus rien à me mettre sur le dos, et si ça ne vous dérangeait pas, j'irais à Xougaillat dimanche me faire prendre mesure par la Finette.
Lucien le scruta profondément :
— C'est vrai?
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Michéou hasarda un mouvement d'affirmation, mais Lucien l'interrompit.
— Combien te faut-il?
— Ce que vous voudrez. Je ne sais pas. . . Cinquante
francs?
— Écoute, Michéou, dit M. Lucien. Je vais te remettre ce que tu me demandes. D'ailleurs, nous te le devons, mais laisse-moi te parler : Tu avais des économies. 11 est probable que tu ne les as plus. Attention ! ... Tu comprends?. . . Mon pauvre Michéou, tu sais que je ne te considère pas comme un domestique. Nous sommes des camarades. Je te donne un avis de camarade.
Il lui remit un billet et. à nouveau prononça :
— Attention, Michéou!... Tu connais les bêtes — tu es le premier piégeur de la lande — mais tu ne connais pas les femmes ! . . .
— Hé bé! répondit :Michéou avec une pointe de racre. 11 y en a d'autres qui les connaissent pour
moi
Il était au milieu de la cour que sa phrase lui brûlait encore à la gorge. Il faillit courir à Lucien pour lui demander pardon, mais une force le poussait à s'éloigner de lui.
La Zine ! . . . Penh ! La Zinc ! . . . Que lui importait î . . . Elle ou une autre ! Plutôt elle cependant, parce qu'elle était ici, près de Jeanne, et qu'on la connaissait, qu'on saurait leur liaison, qu'il ne la cacherait pas, que cela ferait du scandale, que les hommes riraient jaune et que les femmes seraient jalouses...
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On l'avait fait souffrir? Il ferait souffrir! S'il n'y parvenait pas, eh bien, il montrerait jusqu'il quelle déchéance il était capable de tomber; il jetterait son argent par les fenêtres et quand il n'en aurait plus, il emprunterait, il volerait, ou il se ferait casser la figure, voilà ! Par le mal qu'il se ferait volontairement on saurait, du moins, le mal qu'on lui avait fait!
Il avait cet instinct des malheureux c[ui se lancent dans la crapule rien que pour faire trembler celle ou celui qu'ils n'ont pu émouvoir, cet instinct qui jette un mendiant sous la voiture de celui qui lui a refusé du secours.
Lucien terminait son repas quand Geofrov, qui s'était fait annoncer, entra, les cheveux rejetés en arrière, les traits décomposés !
— Monsieur Lucien, // est relâché!
Il était relâché!... Lucien ne demandait pas qui était relâché!.,.
— Eh bien, fit-il tranquillement, nous devions nous y attendre, n'est-ce pas?... Il est à Balazet?
— Pas 'core! La maison est occupée. Lestaillon y a mis les Dufour.
Il était relâché!... Ils le voyaient déjà surgir dans la lande, avec sa mauvaise face placide et sa démarche de geignard. Cet homme, qu'ils avaient fait arrêter, ils le rencontreraient dans les pinadas, dans les surèdes, sous les couverts ou dans les ras, aux abords du château, dans le château même, qui sait?
— Et maintenant, dit Lucien, il faut penser aussi à Michéou. Il est venu me demander cinquante francs
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tout à Iheure et je pense bien que ça n'est pas pour se faire tailler des habits par la Finette.
Ils se concertèrent un instant et. comme Geofroy affirmait que Tanao en savait long sur ce qu'on faisait, la nuit, chez Faroulet, on le fit appeler.
Il arriva, la tête branlante, saluant à petits coups de tous les côtés, comme si la pièce avait été pleine et qu'il entendait n'oublier personne.
— Hé bé, Tanao?
— Hé bé, moussu Lucien?...
Il parla du temps, à petites phrases essoufflées, encadrées d'exclamations : il était content, la chaleur taisait couler les pins, la gemme sortait comme d'un robinet, il n'y avait que lallumette h craindre.
— Et à Fontarbon?
A Fontarbon?... Sa mine se tira. 11 dit pourtant :
— Hé ! Que voulez-vous que ce soit !
— Ça va bien avec Faroulet ?
— Ho! avec Faroulet. bien sûr! C'est un bon gars !
. — Et la Zine? C est une bonne hlle. Tanao poussa un soupir :
— Hé bé, non. moussu Lucien, ça ne va pas fort!...
Et il lâcha tout ce qu'il savait : la fréquentation de Fontarbon, la vie qu'on y menait, les ripailles, les parties de cartes.
— Ah ! malheureux, l'autre soir, il y en a un — Tancrède, d'Haoustala — fit-il en se tournant vers Geofroy, il a perdu plus de qu'rante francs!
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— Et Michéou?
— A votre service, s'il vous plaît?
— Michéou, tu le vois?
— Un peu... comme ça. Moi je ne reste pas longtemps à Fontarbon.
— Mais la nuit!
— La nuit, je dors.
— Et le soir? Tu ne dors pas, le soir?
— Je ne reste pas tard, oui!
— Tu vois Michéou, alors?
— Oui.
On n'en tira pas autre chose.
— Eh bien, Tanao, fit Lucien, il faut que tu me racontes ce qu'il fait, le droulât, parce que tu es son ami et que tu nous aideras à le sortir de là. Si tu n'es pas son ami, tu le laisseras continuer sa vie et il est...
— Ça, il est foutu! acheva le vieux.
— Alors, il est avec la Zine?
Cette fois, lou Tanao se mit à parler, vite, vite. A certains moments, il faisait de grands gestes, s'empoignait la tête, prenait Geofroy à témoin, mais Geofroy ne saisissait pas plus sa mimique que ses paroles.
— Et Péricléro? demanda Lucien.
— Allons! c'est ce qui me « brouille de la Zine », avoua Tanao. Elle le prend pour s'amuser. L'autre jour, ils étaient deux de Gagoni avec une fdle de Harillon...
Lucien simula l'étonnement.
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Oai, expliqua Tanao, la nièce de la Zine, qui
était venue pour trois jours... Hé bé, ils se sont tant amusés de Péricléro que Michéou a fini par se fâcher et que la Zine s'est disputée avec lui. ali! mais là, j'ai cru qu'ils allaient se battre.
— Bon! dit Lucien, ça ne durera pas longtemps. Je vais renvoyer Péricléro.
— Et 011 ira-t-il. le povre?
— Où il voudra!
Tanao le doigt levé, la voix tremblante énonça sentencieusement :
Moussu Lucien ne renverra pas Péricléro ! C'est
un fou! On ne peut pas renvoyer un fou qu'on a logé. Il v a déjà assez de malheurs sur nous ! ... Je m'arrangerai, moussu Lucien... Le jour, il m'accompagnera dans la lande; la nuit, je le ferai coucher dans ma
chambre.
C'était le fou qu'il respectait, mais c'était aussi le fils de celle dont le souvenir ne lui était pas sorti de l'esprit qu'il voulait soigner. Quelquefois, il se prenait à le contempler longuement, pour découvrir sur sa face de misérable bête les traits de la grande maïnade qui l'avait mis au monde; mais il n'y avait rien d'elle, rien, ou quand il apercevait quelque chose, c'était une lueur fugace dans le regard, ou une apparence, dans les plis des lèvres, aux commissures, et cela s'enfuyait pour ne plus revenir .
— Il ne faut pas que je tarde trop, tenez, fit-il. J'ai vu ce soir les deux gars de Gagoni qui venaient par là : je suis sûr qu'ils sont à Fontarbon maintenant.
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— Alors, nous t'accompagnerons! décida Lucien,. J'ai envie de savoir comment on fait Ja fête là-bas.
— Eh bé, fit Tanao, quand ils vous verront arriver !
— Bougre! Nous n'entrerons pas, nous resterons dans la lande.
Lucien prit son bâton, informa Emile qu'il sortait et lui commanda de ne pas fermer la porte du vestibule.