‹ Loiseau de proieChapitre 29 sur 31 · LA TRAINEE DE POUDRE · texte numérisé non relu

LA TRAINEE DE POUDRE

Michéou fréquentait Morineau et les résiniers ne savaient plus que penser.

A ceux qui, timidement, osaient désapprouver sa conduite, Michéou répondait en soupirant :

— Hé, milléditz! Je sais ce qu'il vaut, mais je ne peux pas être l'ennemi d'un homme qui m'a parlé comme lui. Nous ne serons jamais cousins, bien sûr! On ne se cherche pas, voilà tout. Quand on se rencontre : « Bonjour, Michéou! — Bonjour, Morineau! — Bas bien oueï? — 0 merci! è la toue ta bétiP... » Ensuite : Adichas, moun ami! et on se quitte, la main dans la main — la main qui a tendu le piège, dans la main qui a tenu le fusil. Ça ne fait rien!...

Michéou baissait la voix :

— Je ne voudrais pas que cela se sache au château. . . Tu comprends?...

Vôi L OISEAU DE PROIE

Lui, il s'amusait! Ah! qu'il s'amusait! Cela le consolait de son autre distraction, de celle du soir, la plus laide, celle de Fontarbon.

Il arrivait chez la Zine à huit heures, retrouvait j Tancrède et Martial : certains soirs, d'autres aussi, '. amenés d'Haoustala ou du Carré, ou d'ailleurs, et j la partie de cartes commençait. On prenait le petit verre, on le renouvelait et, à la quatrième tournée, les esprits s'échauffaient : Tancrède commençait à divaguer. Une autre tournée, et la partie devenait crapuleuse; c'était à qui volerait son voisin; on ne regardait môme plus les cartes; on abattait, et tout de suite on mettait la main sur l'argent. Mais la Zine veillait. Elle empoignait la caisse et glapissait : « A toi, Michéou. Tu as 6? Bon! Tu as gagné! » Elle comptait l'enjeu : « Deux, trois, quatre francs! Té! voici quatre francs ! » Elle glissait six francs dans sa poche. Quand les partenaires ne pouvaient même plus se tenir assis, la Zine criait : « Ma tournée, millcditz! » Et ces lanusquets, qui dans les fêtes du pays ne prenaient que des « gazeuses » et toujours des « gazeuses », avalaient un autre petit verre qui les achevait. Alors on les aidait à sortir, on les conduisait dans la lande, un peu loin de la maison, chacun sur son chemin, et on les laissait s'effondrer par terre. Ensuite la Zine revenait à Michéou et ils s'échap- ])aicnt ensemble, tandis queFaroulet se mettait au lit.

Ces souvenirs-là, Michéou aurait, voulu que l'eau dans laquelle il se baignait la figure, le malin, dès qu'il était à Quatreloup, les noyât pour toujours.

Mais ils lui restaient longtemps, jusqu'à ce qu'il rencontrât Morineau. Alors, à jouer sa comédie, il oubliait tout le reste.

De ces conversations, il résultait que Morineau en voulait surtout à Geofroy. Pour celui-ci, il ne dissimulait pas ses sentiments.

A sa drolière aussi, il lui en voulait!

— Elle va toujours avec le Lucien? lui avait un jour demandé Morineau.

— Oh! avait fait Michéou pour changer de sujet, je ne veux pas me mêler de leurs histoires.

Mais la canaille avait ses yeux mauvais et son sourire pointu.

— Tum"racontras p't'être qu'ils n'sevoientpoint?.. . Et la Zine le sait-elle, s'ils se voient?... C'est pas la peine de me r'garder, va! J'ai pas perdu la boussole, mon ami! Moé, t'entends, moé, j'sais qu'la drolière va r'trouvcr l'gars au château tous les soirs, écoute ben, tous les soirs.. .

Michéou était blême. Morineau connaissait donc la Zine? S il ne s'était pas contenu, il aurait sauté à la gorge de la canaille, ou bien il aurait ouvert le couteau qu'il tripotait dans sa poche et d'un grand coup... jusqu'à la garde!

En quittant Morineau. il se promit d'avertir Jeanne et M. Lucien.

Avertir Jeanne, cela serait une sorte de douleur dt licieuse. Il lui dirait : « Tu n'sais pas, maïnade, ce que j'ai à t'apprendre? Une drôle de chose, té!... Je viens t'informer que « la canaille » sait que tu rejoins

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ton amoureux tous les soirs, à Quatreloup, et qu'il pourrait te jouer un vilain tour. Voilà!... Tu comprends, je suis content de te faire la commission! Pense un peu, petite pecque, je ne te demande rien, même pas un quelque chose des lèvres pour parfumer la mémoire. Je n'attends rien de toi et je te fais la commission quand même. Je ne suis pas plus courageux pour ça, oui; mais ça prouve que je ne ressens plus rien, rien, que je me porte bien du dedans comme du dehors. Tu es satisfaite, hé?... Je suis guéri. Alors, adiou! » Et il s'éloignerait en riant.

Ah ! misérable cœur !

Mais informer M. Lucien que Igu Morineau connaissait ses rendez-vous...

Il avait deviné son tourment et ne souhaitait pas le lui rendre plus lourd.

11 se décida pourtant à aborder son maître.

Lucien l'écouta, surpris.

Une double haine montait en lui, contre lui-même et contre ce garçon qui se présentait en sauveteur désintéressé qui s'efface simplement, sans phrases, sans belles attitudes, humblement.

Lorsque « le droulât » se tut, Lucien prononça : « C'est tout? »

Mais, tout à coup, dévisageant son valet, il lui commanda brutalement :

— Donne-moi la main!...

Gomme Michéou ne bougeait pas, il répéta :

— Donne-moi la main, tu ne comprends pas?... Et il lui étreignit les doigts, fortement.

l'oiseau de proie 257

Mais, fit-il un peu après, comment Morineau

sait-il que Jeanne...

Par la Zine, intervint Michéou vivement pour

Fempècher d'achever.

Par la Zine!... Ils se connaissent donc?

Ah! ça, répondit Michéou, voilà ce que je ne

comprends pas. La Zine ne m'a pas parlé de lui... Pourtant, je saurai ce que je veux bientôt, ajouta-t-d en clignant de l'œil.

Ils étaient sous les marronniers, dans l'ombre épaisse qui s'écrasait à terre et semblait creuser le sol. Au-dessus d'eux, à la cime des arbres bourdonnait r immense peuple de la c( marmonne » qui comprend toutes les sortes de mouches et de frelons, tout ce qui n'est ni abeille ni guêpe et qui font ce ronflement d'été dans les plus hautes branches, par les grands soleils.

— Tu ne sais pas s'il a vu Tanao?

Morineau?... Ah! bien, articula Michéou en

souriant, je ne le sais pas. non! Depuis que je fais l'espion près de ce la canaille ». Tanao ne me parle guère. Je crois qu'on pourrait l'avertir, ce vieux; û s'imagine que je c( traîtraille » le château et il ne badine pas, lui!...

Ils s'entretenaient dans cette salle d'ombre verte, limitée par le soleil éclatant qui brûlait le sol, quand tout à coup monta, de la lande, un long cri angoissé, une sorte de clameur fait d'une seule syllabe : (( Hooo... Holl... Hoir. »

— « Lou canhhoi: » haleta Michéou suffoqué.

258 l'oiseau de proie

Et il se mit à courir à la grille de la cour qu'il ferma, tandis que Lucien appelait Emile, Jant\ , Georget, la Payotte, tout le monde, et criait :

— Lou canh'hol! Fermez les portes!

Lou canh'hol ! . . . Le chien fou ! ... Le chien enragé !

Quand on entend ce cri dans la campagne, cela déchaîne une rumeur plus angoissante qu'un ronronnement d'orage. Dans la lande, dans cette contrée peuplée d'arbres, de broussailles, d'ajoncs et de bruyères, où un animal peut faire des lieues sans être aperçu par un résinier, il n'y a rien de comparable à la minute de stupeur qui suit le cri — rien de comparable, que le cri qui annonce l'incendie lorsque le feu est à cent mètres de vous, qu'il vous réveille par sa lueur et qu'il vous encercle.

« Lou canh'hol ! . . . »

On ferme les barrières, on barricade les issues et c'est, alors, qu'on suppute avec effroi que les haies sont percées de trous, que les prés, les jardins, les cours n'ont pas de clôture, que les enfants vont revenir de l'école tout seuls, que les bètes sont aux champs, gardées par une pastoure qui n'entendra peutêtre pas le cri, que les chiens circulent dans la lande, ici ou là, et que tout ce qu'on voudrait garantir est offert à la morsure du chien fou ! . . .

LOU GANH HOL

Geofroy surgit et lança :

— Le chien enragé, monsieur Lucien!... Il est passé par La Fagine et Gagoni.

Et le vieux Tanao apparut, les jambes flageolantes, n'en pouvant plus d'avoir couru :

Lou canh'hol ! . . . lia mordu le chien de Nadaou î . . .

On l'a perdu sur Balazet!

Sur Balazet?

Hé, bé! dit Michéou, si seulement il pouvait

donner un coup de dent à « la canaille » .

Ho! fit Tanao, tu en aurais trop de dépit, mon

o-arçon — et ce n'est pas bien de souhaiter du mal a ses amis.

Des hommes de Glaré accouraient.

— Lou canh'hol!

On ignorait d'où il venait

200 l'oiseau de proie

— Ce soir, les vaches resteront à l'écurie! Tu entends, Campagnol? Et que le premier qui le verra ne le manque pas!

— C'est égal, dit Geofroy en réfléchissant, y a longtemps qu'il en était passé un!

— Il y a plus de dix ans !

— Té, plaça Tanao, je m'en souviens! C'était l'année où la lande du Parot a brûlé, à la même époque !

Et, levant un doigt, il récita :

Quan lou broc blan pousso Lou canh' qua cousso.

Quan lou broc blan louris Lou canh'hol que partis...

(Quand le mai pousse — le chien s'agite. — Quand le mai fleurit, — le chien enragé part...)

— Hé, bé! reprit-il, lou broc blan est fleuri depuis huit jours.

Il ajouta, en baissant la voix :

— Et la lande du Parot a flambé un mois après.

— Allons! intervint Lucien, tu ne veux pas être l'oiseau de malheur?

Quelqu'un dit que lou canh avait dû rester sur Balazet.

— Dans ce cas, réfléchit Michéou, s'il est dans les « forts », il n'en sortira pas aujourd'hui et on le trouvera mort demain.

— S'il a donné ses treize coups de dents ! dit Tanao.

— Que ce soit sur la même bête !

— Et que ce soit une bête que je connais, marmonna Michéou .

Tanao le regarda encore une fois, durement.

— Expliquez-lui donc, monsieur Lucien, marmonna le droulât en souriant.

— Ecoute, Tanao ! dit Lucien.

Et il le prit à part pour le mettre au courant du jeu de Michéou.

— Ah!... hé bé!... Ah!... hé bé! s'exclamait le vieux qui n'en revenait pas d'étonnement.

Michéou s'approcha, l'air malin :

— Tanao, on est toujours fâché?

— Povre! fit Tanao, je ne suis qu'une bête, té! mais toi... Ah! bougre, tu es un maître!

— Que non! Il y en a un de nous deux, la canaille ou moi, qui est un maître. Est-ce lui qui me roule?.. . C'est un malin, va!... Té! ajouta-t-il, tu le savais qu'il voyait la Zine?

— IlvoitlaZine?

— Tu ne le savais pas? Eh bé, mon pauvre vieux y. il la voit — ou il l'a vue ! . . .

A ce moment, on aperçut Jeanne qui accourait vers la grille.

— Campagnol, tu as ton chien? demanda-t-elle haletante.

— Oui. fit Campagnot.

— Hé bé, alors ça n'est pas le tien, mais il y en a un qui est passé devant chez nous tout à l'heure et qui saignait de la cuisse.

Il y eut une débandade. Campagnot prit une fourche, Michéou s'arma de son fusil.

— Toi. commanda Geofroy à sa fille, je te défends de sortir sans une pique, tu entends?...

262 l'oiseau de proie

Et comme elle semblait se rire du danger, Lucien intervint aussi et, profitant de ce qu'ils étaient seuls, il lui glissa :

— Si tu viens ce soir, prends une pique !

— Si je viens?...

Le soir, à onze heures, elle était déjà dans la lande, à moitié chemin de Quatreloup, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle n'avait rien à la main.

Ces sorties, à pas de malfaiteur, lui faisaient perdre la notion du danger. Elle n'était plus obsédée que par une idée : celle de se rendre à Quatreloup. Elle se levait sans bruit, s'habillait à la hâte, soulevait le crochet de ses volets et enjambait la fenêtre, comme une somnambule. Une fois dans le jardin, il lui apparaissait qu'elle n'avait pas dii respirer depuis l'instant 011 elle avait quitté son lit.

Elle avait oublié sa pique!... Et puis après?

Elle avançait à travers la lande, suivant les sentiers qu'elle connaissait par cœur, quand elle remarqua qu'on devait marcher derrière elle.

Elle s'arrêta anxieuse : du rond-point où elle était, on voyait le chemin de Claré.

... Et elle aperçut une ombre qui traversait le chemin, montant vers Quatreloup, et elle entendit une sorte de râle qui s'éteignait et reprenait comme une respiration d'un être qui étouffait.

Elle attendit que les bruits se fussent apaisés et,

s'étant redressée, elle se mit à courir vers le potager à toutes jambes, parcourue d'un frisson; puis, hors d'haleine, elle atteignit la cour.

Elle s'était accotée contre la porte pour reprendre son souffle avant de monter l'escalier et elle regardait droit devant elle, sans rien voir, encore secouée par son émotion et se demandant qui avait bien pu passer par le chemin de Claré à cette heure, lorsqu'elle crut distinguer. . . — ah ! çà, voyons ! . . . elle rêvait? — lorsqu'elle crut distinguer une forme du côté de la grille. Etait-ce à l'intérieur, à l'extérieur?... La silhouette se rapetissait, se haussait, disparaissait, revenait...

Brusquement, prenant conscience qu'on faisait une mauvaise action, elle se retourna, pénétra doucement dans le vestibule et, quatre à quatre, gravit l'escalier, les dents serrées, les larmes aux yeux, le corps glacé. . .

Elle ouvrit la ciiambre de Lucien, brutalement, d'un coup et, vibrante, elle jeta vivement :

— Habille-toi!... Il y a quelqu'un qui entre au château ! Tu entends. . . Lucien ! . . . Lucien !

Lucien s'était jeté sur elle et la suppliait de parler bas, mais les poings crispés, la respiration précipitée, elle lui cria presque :

— Dépêche-toi donc!... Je te dis quil... qu'il... qu'il y a quelqu'un... à la grille...

Et ses larmes coulaient, chassées par lémotion.

— Prends ton fusiJ I

— Enfin, qu'est-ce qu'il y a? faisait Lucien en s'habillant.

— ... Je ne sais pas... Il y a... il y a quelqu'un... Je l'ai vu dans la lande... et à l'instant, là!... là... Ah!...

Formidable, une clameur furibonde s'éleva. Le chenil était éveillé.

— Ton fusil ! . . .

— Oui, oui...

II décrocha son fusil, glissa deux cartouches dedans, sortit dans le couloir, courut à la fenêtre qu'il ouvrit si violemment que deux vitres volèrent en éclats, et de toutes ses forces, il appela :

— Michéou ! . . . Michéou !

Jeanne s'était penchée sur l'appui et sondait la cour.

Les chiens menaient un train d'enfer.

On entendit, par-dessus les hurlements du chenil, la voix de Michéou :

— C'est vous, monsieur Lucien?

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Je ne sais pas ! . . . Je vais descendre !

— Prends ton fusil !

Et les chiens continuaient leur musique, furieusement, se jetant contre les barreaux du chenil comme des fauves.

— Ah! mon Dieu!... fit une voix dans l'escalier. C'était la Payottc qui descendait de sa chambre.

— Jeanne a vu... dit Lucien en se retournant. Mais il s'arrêta, stupéfait de se trouver là avec

Jeanne, devant Payotte. Il reprit :

— Jeanne a vu quelqu'un rôder devant la grille.

\enant de la cour, la voix de Michéou domina encore le tumulte du clieni], et subitement le vacarme s'apaisa.

— Tu ne vois rien? demanda Lucien.

— Ma foi, je ne vois rien!

— Je descends !

— Je t'en prie... Lucien... je t'en supplie, ne descends pas! implora Jeanne.

Jeanne lui avait saisi les bras et elle l'adjurait, sans sinquiéter de la présence de la Payotte, en proie à une frayeur indicible.

A ce moment, des portes claquèrent dans la cour. C'était Michéou qui ouvrait les étables pour s'assurer que tout était tranquille.

Tout à coup... ah! tout à coup, un cri : « Lou caiih'hol... Lou canh'hol! ... » rauque. elTroyable, un cri insensé qui parut faire trembler la masse de Quatreloup.

Lucien était déjà dans l'escalier.

Michéou vociférait :

— Ne sortez pas, monsieur Lucien!

Il était dehors; Jeanne ne l'avait pas quitté.

— C'est lou canh'hol?

— Oui, oui! Et, grand imbécile que je suis, cria le droulàt, je l'avais à trois pas de moi! Je n'avais pas mis de cartouches dans le fusil!... Restez ici, monsieur Lucien. Moi je vais faire le tour de la cour.

Une autre voix appela :

— Ho, Michéou!

— Lou canh'hol, Emile! Xe descends pas !

266 l'oiseau de proie

— Lou canh'hol!... Lou canh'hol?

Gela sortait des fenêtres de Janty, de Campagnot, de Georget...

— Restez où vous êtes, n'est-ce pas? commanda Michéou.

Il n'était pas sous les marronniers qu'on entendit des beuglements dans l'étable.

— Ah 1 maquaréo de maquaréo ! . . .

Lucien arrivait à la vacherie en même temps que Michéou.

La même idée leur était venue : ils barricadèrent les bêtes. Comme cela, il n'y aurait qu'une rangée d'atteinte.

— Payotte!... Une lanterne!

Et, tandis qu'elle allumait une lanterne, Michéou courait à la cloche et sonna le grand branle. Les bêtes s'agitaient dans une étable.

— Michéou!... Arrive! Il est là! cria Lucien. Jeanne accourait, portant le falot, mais au moment

où, les fusils en arrêt, prêts à accueillir la pauvre bête, on allait ouvrir la porte, un grand choc l'ébranla.

— Té! fit Michéou, c'est une vache qui vient de lui régler son compte !

On ouvrit...

Au pied de la porte^ gisait le misérable canh'hol, la gueule démolie, couverte de bave et de sang, les pattes agitées de secousses et le corps tordu par les convulsions.

Payotte récitait une prière.

l'oiseau de proie 207

Jeanne, Lucien et Michéou contemplaient cette loque qui avait terrorisé le pays^ qui le terroriserait encore après sa mort.

On prit une fourche, on repoussa 1" animal hors de l'étable; un coup de fusil partit.

Michéou venait d'achever les souffrances du semeur d'horreur.

Il se retourna, hochant la tête, voulant dire : « \oilà, c'est fini! » lorsqu'il aperçut Jeanne.

— Té! mâchonna-t-il, bien entendu, tu étais là, par hasard !

On entendit un pas, puis un autre...

Michéou lança un coup de pied dans la lanterne, et empoignant Jeanne par le coude lui chuchota :

— Sauve-toi, voici Emile et Janty!

Mais une silhouette surgissait du potager et lui coupait la retraite de ce côté : c'était Geofroy !

Avant que Lucien ait eu le temps de faire un mouvement, Michéou avait ouvert la bergerie, poussait Jeanne dedans et refermait la porte.

— Hé hé, mon ami, dit-il vivement à Geofroy, le voici lou canh'hol!... Té, regarde-le!...

— Ah! ben... ah! ben... faisait Geofroy.

— Seulement je crois qu'il y a du dégât!

— Il est entré dans létable?

— Il y était, povre!

— Ah ! fi de loup ! . . .

Janty avait rallumé la lanterne. On pénétra dans l'écurie.

Lne vache était mordue aux pis; une autre avait

été mordue à la patte. Dans un coin, un veau de quinze jours avait le mufle déchiré...

— Oh!... Oh!...

— Mais, nom de Dieu ! éclata Geofroy, comment est-il entré au château?

Ceux du Glaré accouraient.

— Ah! çà, dit Michéou, par où êtes-vous venus?

— Par la grille, donc !

— Elle n'était pas fermée?

— Pas à clef, toujours!

Pas à clef?... Pas à clef?... Emile et Michéou se consultèrent.

— Qui est-ce qui a fermé, ce soir? demanda M. Lucien.

— C'est moi, affirma Emile. Michéou et moi, nous étions ensemble.

— Alors qui est-ce qui a ouvert?

— Ça, je ne le sais pas, monsieur Lucien, reprit Emile en fouillant dans sa poche; mais j'ai toujours la clef.

Lucien en eut un tremblement.

— Dans ce cas... l'homme qui était à la grille tout à riieure... nous savons qui c'est !

— Y avait un homme à la grille? demanda Geofroy. Lucien fît « oui » de la tête.

— Alors, c'est Morineau?

— C'est Morineau!... douta Michéou. C'est peutêtre lui, mais. comment aurait-il amené lou canh'hol?

— L'chien est pourtant pas v'nu tout seul ici! s'exclama Geofrov.

l'oiseau de proie 269

Lucien se taisait.

— Je ne pense pas que lou canh'hol soit venu tout seul ici. reprit Michéou, mais pour l'amener...

— Et pour entrer? plaça Georget.

— Oh! pour entrer!... Ça! fit Michéou. ça n'est pas difficile, mon garçon.

— J'suis sûr, affirma Emile J 'suis sûr, sûr d'avoir fermé! J'entends encore le bruit.

— Tu peux entendre encore le bruit, tu peux avoir fermé la porte, intervint Michéou. Une bonne serrure... Ah! povre, je me charge de l'ouvrir sans clef, allons... Veux-tu voir? Hé bé. viens!... Viens!...

Il avait empoigné le falot.

Tandis que les domestiques et les résiniers s'éloignaient, il glissa doucement à Lucien :

— Faites-/^ donc sortir!... Elle pourrait peut-être retourner chez elle, en ce moment...

Puis, il rejoignit Geofroy et les autres.

— Ah ! tu crois qu'on ne peut pas ouvrir les «trilles sans clef, toi?... Hé bé, je vais te montrer que ce n'est pas un tour de sorcier, mon ami... Regarde un peu, fit-il en éclairant la serrure.

Mais, s"approchant un peu plus, il se ravisa, souriant :

— Non! dit-il. n vaut mieux ne pas toucher à cette mécanique. H y a quelque chose, ici... Regarde, Geofroy!... Tu vois?

Ah! ben... Ah! ben...

Il y avait des traces d'instrument sur le pêne.

— Avec un bonne pointe, ajouta Michéou, je me

270 l'oiseau de proie

chargerais d'en faire autant que le malin qui était

ici tout à l'heure.

Brusquement, la colère l'empoignant, il se prit le

front et jura :

Higne dé maquaréo ! on ne nous en délivrera

donc pas?...

Il regarda sur le sol; mais on l'avait piétiné.

— On examinera ça demain au jour, té! dit-il. Faroulet arrivait, suivi de ïanao.

— Hébé, vieux, il y a encore de la jolie besogne!... Tiens, mon ami ! Il a fait un joli coup, « la canaille » ! On va te montrer ça. En attendant, examine bien cette serrure, et vous aussi, les gars!... Ça sera pour le témoignage.

Lucien était revenu en courant.

Oui, dit-il en prenant le droulât et Geofroy à

l'écart, mais pour amener le canh'hol jusqu'ici?

— Ça, monsieur Lucien, ça!...

Ils ne pouvaient pas s'imaginer la ruse, parce que saisir un chien enragé et le transporter de Balazet à Quatreloup...

La Zine se montra.

— Hé bé, fit Michéou, il nous a donné de ses nouvelles, ton ami « la canaille » !

— Mon ami « la canaille »?... Je ne le connais même point!

— Tu ne le connais pas? murmura Michéou en s'approchant d'elle. Tu peux me répéter que tu ne le connais pas?... Hé bé, Zine, tu as quelque chose de plus beau que les yeux!... C'est ton toupet, maïnade!

Tu peux te redresser, ma fille I Tu ne me fais pas peur... Et tu peux me regarder aussi, va! Tes yeux ne me brûleront pas en ce moment !

Il eut un petit sourire malin :

— Quand ils me brûlent, c'est que je ne demande qu'à me laisser faire !

— Geofroy î . . .

C'était Justine. Quand on lui eut expliqué ce qui se passait, elle dit à son fils :

— Jeanne est pas là?

— Jeanne?

— Elle est pas à la maison î Lucien sentit le sol fuir sous lui.

— Que qu'tu racontes? articula Geofrov.

Il se disposait à l'appeler, lorsque Lucien lui posa la main sur le bras :

— J'ai à te parler!

Il avait prononcé cela rudement, comme un homme -qui a concentré toute son énergie à accomplir ce qu'il a décidé.

L'ETAU

Les jambes molles, Geofroy suivait Lucien, prévoyant le drame. Payotte les précédait, portant une lampe.

A peine s'étaient-ils enfermés dans le petit salon que Lucien, écartant les bras, commença :

— Geofroy!...

Et posément, comme un coupable qui, las d'avoir trop longtemps rusé avec la justice, se livre à elle, résolu aux aveux, il confessa :

— Je n'ai pas vu Morineau à la grille du château. C'est Jeanne qui l'a vu!

Et après un temps, il reprit :

— Elle était sortie de chez vous.

Geofroy ferma les yeux.

— ... Elle a aperçu un homme qui marchait vers Quatreloup. Elle est venue ici, par le potager... Dans

la cour, elle a deviné qu'il y avait quelqu'un à la grille. Elle est entrée dans le vestibule, elle a monté l'escalier. Elle... elle m'a appelé... Les chiens ont aboyé; Michéou s'est levé... voilà!...

— Bien!... bien!... faisait Geofroy en secouant la tête... Enfin elle était sortie de chez nous... C'est ça?

Il respira profondément, et gémit, d'une voix brisée, à peine perceptible :

— C'est une drolière !

— iS'on, Geofroy!

— Une fille qui découche, c'est une drolière!... Monsieur Lucien, elle fera ce qu'elle voudra, mais... moi aussi !

— Qu'est-ce que tu feras? Il ânonna :

— Je lui dirai qu'elle est libre. Demain, elle s'en ira... Oui, oui! Elle s'en ira; comme ça, elle n'aura pas besoin de se gêner. Si elle reste dans l'pays... eh! ben, c'est moi qui m'en irai. J'aurais déjà du partir depuis longtemps... Aujourd'hui c'est fini!... Jcn'me sens plus la force de rester...

Il eut un pitoyable sourire :

— C'est égal, j'aurais jamais cru avoir une drolière comme fille... Et moi qui étais là, bien tranquille... Imbécile!... Alors, je dormais à peine, qu'à côté de moi y avait ma fille qui s'en allait, comme ça?...

Et voyant Lucien porter les mains à sa figure, il laissa couler doucement : « Bien!... bien!... » Il avait compris!

Il répétait : « Bien!... bien!... », tel ces agoni-

274 l'oiseau de proie

sants qui s'en tiennent au mot qui est monté à leurs lèvres et qui le rabâchent encore en exhalant leur dernier soupir.

La petite de Jean Geofroy était sortie de chez elle ce soir pour rejoindre un homme; la petite de Jean Geofroy quittait son lit toutes les nuits pour courir à un amant... Bien..., bien! Et lui, maintenant, le père, qu'est-ce qu'il ferait la nuit quand il entendrait, dans la chambre voisine, un petit choc qui dénoncerait la fugitive?... Il se tairait, il ne sauterait pas du lit pour se précipiter sur elle?...

Interrompant Lucien qui lui parlait depuis un instant, il soupira, comme conclusion à son débat intérieur :

— C'est entendu! je partirai... et dès demain... Je ne veux pas revoir monsieur le comte, ni madame la comtesse, ni mademoiselle Gabrielle. Je partirai.

— Et Jeanne?

— Elle fera ce qu'elle voudra. Si elle veut me suivre, elle me suivra. Si elle ne veut pas me suivre...

— Si elle ne veut pas te suivre, Geofroy, dit gravement Lucien, elle viendra au cliAteau. Je veux qu'on sache partout qu'elle sera ma femme, tu entends?

— Monsieur Lucien!

— Et si elle refuse de venir ici, nous partirons ensemble. Tu entends?... Tu entends? Toi, mon pauvre Geofroy, tu feras ce que tu voudras. Tu disparaîtras demain, tu nous abandonneras dans ce

l/OISEAL DE PROIE 275

Quatreloup, au milieu d'un drame, à la veille d'autres drames, probablement...

Geofroy fit un geste.... Ah! les drames du château!... Et le sien, son drame, à lui? Son drame qui se passait en lui-même, qui n'apparaissait que sur sa pauvre figure, dans ses yeux qui s'étaient troublés, sur ses joues qui étaient décolorées, sur toute sa face qui avait vieilli de dix ans en quelques minutes — son drame! Plus de petite Jeanne, plus rien autour de sa propre loque de pauvre homme qui allait être ballottée par le monde immense, dans des contrées où l'on ne fonde pas de foyer, où l'on n'amasse pas de souvenirs! La vie amère* devant lui; derrière, le néant : une existence perdue, une femme morte, une fille... morte, un pays qui ne devrait plus exister pour lui, des êtres aimés disparus, emportés par une bourrasque... Son drame, à lui?

— Je partirai !

— Geofroy, mon bon Geofroy, reprit Lucien, tu refuses de me croire? Je te jure que Jeanne deviendra ma femme!...

Geofroy serra les lèvres.

■ — Monsieur Lucien, fit-il d'une voix blanche, j'vous ai déjà dit, ici, que jamais je n'souffrirais d'être pris pour un malfaiteur. Je l'répète : maintenant j 'n'ai plus rien à ajouter. Vous avez pris Jeanne, gardez-la si vous l'voulcz... et si elle le veut. Moi, je m'en irai... A ous voyez, je n'suis pas méchant, je n'sacre pas, je n'tempête pas?... Ben, faut m'iaissez faire!

Des larmeg lui étaient montées aux yeux.

276 l'oiseau de proie

— Y a plus rien qui m' reste !

Il s'effondra sur le canapé, jetant son béret à terre,

sanglotant.

— Écoute, Geofroy. Si au lieu de moi... Ecoute! si au lieu de moi, c'était Michéou... hein? ça ne serait pas la même chose? Non?. . . Parce que Michéou l'épouserait!... Eh, bien! moi, je l'épouserai! Tu ne me crois pas?...

Geofroy se releva :

— Je vous répète, monsieur Lucien, quejen'verrai jamais, jamais Jeanne rentrer au château comme votre femme ! Jamais !

— Parce que?

— Parce que la « petite Geofroy » aurait l'air d'y arriver en intrigante et que je ne veux pas de ça!... Vous pouvez dire c'que vous voudrez!... Jamais, jamais je n'verrai ça!

Lucien prit un temps.

— Eh bien, fit-il, et si Jeanne n'y entre pas, au château, tu partiras quand même?

— Oui!

— Alors, je n'hésite pas.

Il sortit, héla Michéou et lui donna l'ordre d'aller prier Jeanne de venir.

— Mais, monsieur Lucien, elle est là!

— Elle est là?

— Oui, chuchota le droulât; elle a fait comme si elle venait de chez elle...

— Amène-la-moi et dis à Emile que je l'attends. Dépêche-toi !

Lorsque Jeanne pénétra dans le vestibule, Lucien, qui la guettait, lui glissa :

— Ma petite Jeanne, tu vas être très courageuse!

Elle changea de couleur sous le choc, mais devinant de quoi il s'agissait, redressant la tête, elle demanda posément :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Il y a que ton père est ici et que je lui ai tout avoué !

Elle eut un « Ah! » indilTérent, et s'avançait déjà pour ouvrir la porte de l'antichambre lorsque Lucien la retint.

Emile et Michéou se présentaient. Lucien fit signe à Payotte, et tous les cinq vinrent trouver Gcofroy.

Il pleurait, assis sur une chaise, les coudes aux genoux, la tête projetée en avant, absent, très loin, à ses rêves d'autrefois, à ses tristesses d'homme marqué pour l'éternel malheur, à sa désolation de vieux papa qui s'était accroché à un dernier espoir et qui le voyait sombrer. Sa petite Jeanne!... Il n'y avait plus pour lui de petite Jeanne; on la lui avait ravie! Cette fois, c'était fini, fini ! Un grand trou noir se présentait à ses pieds ; il faisait un pas pour s'y engloutir, mais sur le bord il ne pouvait pas tomber. Il était rivé au sol, pour toujours, devant cet abîme sans fond, devant ce néant où ses regards se perdaient.

— Geofroy !

En se relevant, il aperçut Jeanne, mais Lucien ne le laissa pas parier.

— J'ai amené des témoins, commença-t-il, devant qui je veux reconnaître. . .

— Monsieur Lucien !

— ...Devant qui je veux reconnaître que Jeanne est ma maîtresse.

— Monsieur Lucien !

Cette fois, il avait hurlé. Il était debout, menaçant, les yeux hors de la tête.

— Devant qui, reprit Lucien obstinément, je veux reconnaître que Jeanne est ma maîtresse et qu'elle sera ma femme si elle y consent.

Michéou oscillait sur ses jambes, pris d'un éblouissement. Emile n'en revenait pas de ce qu'il entendait.

— Maintenant je t'informe, ma pauvre petite Jeanne, dit Lucien en s'adressant à elle, que ton père ne veut plus rester à Quatreloup.

— Non, je n'y resterai pas ! fit Geofroy

— Alors, Jeanne, c'est à toi de décider.

Elle regarda son père, puis fermant les yeux, elle répondit :

— Lucien, je ferai ce que tu voudras.

Mais Geofroy lança encore une fois :

— Je partirai tout seul, dès demain,

— Hé bé, mon ami, plaça Michéou, tu choisis ton moment !

Jeanne pleurait, sans un sanglot, doucement, anéantie.

Elle s'approcha de son père, mais au moment où elle se baissait pour l'embrasser, il se détourna.

Une heure plus tard, Geolioy et sa fille quittaient Ouatreloup, le dos voûté, les yeux à terre. Ils s'en allaient comme deux vieux chassés de leur maison et qui se mettent en route pour Texil.

En passant près du cadavre du cliien, Geofroy marmonna :

— Si seulement il m'avait mordu !

Jeanne lui saisit le bras et il ne se dégagea pas.

Il avançait lourdement, écrasé.

Il se rappelait ses mois de fiançailles vingt ans avant. Alors, si on lui avait dit d'oublier, de ne plus songer à celle qui devait devenir sa femme, qui — c'est vrai — l'était déjà devenue?... Qu'aurait-il donc fait si Justine lui avait ordonné de ne plus revoir sa maîtresse?

Il y avait des viviers dans la lande, et des arbres à palombes au haut desquels on monte par V espérais^ non plus pour poser des appeaux, mais pour attacher une bonne corde qu'on se passera au cou; il y avait, au-dessus de la cheminée, le fusil qu'on décroche quand personne ne vous épie, qu'on charge et qu'on dispose, la crosse par terre, les canons dans sa bouche ouverte.. .

Non, non! Il ne dirait pas à Jeanne : « Je te défends de le revoir. » Les enfants sont libres... D'ailleurs, quand ils en sont là, ce ne sont plus des enfants.

— Eh ben, mahitenant.. . prononça-t-il , moi cpi'est-ce que j'frai ici?...

— Papa!...^

— Tu voudrais p't'être que j'sois là comme un fainéant, comme?... Et puis, fit-il après avoir réfléchi, faudra voir c'qui s'passera! Tu t'figures que ça ira tout seul et qu'il suffira à monsieur Lucien de dire à sa mère : « Je veux me marier avec Jeanne » , pour qu'on réponde : « Bien sûr, mon garçon ! » Ah! Ah ! . . . Et alors, toi, qu'est-ce que tu deviendras, hein?

— Moi, ça m'est égal ! Si on ne veut pas de moi, je m'en irai... avec toi.

— Avec moi? Oh ! avec moi, ma petite, n'y aura plus de place pour personne! T'entends?

Elle eut un long sanglot qui la jeta sur lui et, à pleins bras, elle l'étreignit.

— Tais-toi, faisait Geofroy. Tais-toi ! ma pauvre Jeanne ! . . . ma pauvre petite Jeanne !

Il l'entraînait par le chemin qui les menait chez eux, pendue à lui, secouée par sa douleur.

— Ecoute, voyons!... Tais-toi!...

Il l'assit sur la levée d'un fossé, se laissa tomber près d'elle, et sans lui lâcher la main, il lui parla :

— Vois-tu, faisait-il, je n'peux pas encore m'imaginer qu'tu m'as si bien menti! C'est c'qui m'fait l'plus mal... Ma pauvre enfant, j'aurais jamais cru ça d'toi!...

Alors, tendrement, à la façon d'un homme qui s'efforce encore de ne pas pardonner, il lui reprocha :

— Pourquoi qu'tu m'as menti?

Elle ne répondit pas.

— Tu l'aimes donc tant que ça?... fit-il lentement. Et la voix tremblante, il soupira : « Ma petite fille! ...»

l'oiseau de proie 281

Il reprenait l'antienne de tous les pères : « Si tu savais ce que je sais, si tu m'avais parlé, si tu avais voulu être raisonnable, si tu avais été une honnête fille, si... si... si... »

Il se tut un instant, puis comme la question lui brûlait les lèvres, il laissa échapper :

— Et tu le voyais tous les soirs?... Réponds-moi, Jeanne!... Tous les soirs?... Oui?... Ah! bête que j'étais I Bête! Bête!

El, tout doucement, il se mit à ne plus penser qu'à elle.

Le papa prenait la place de l'homme qui croit être le maître de tout ce qui vit dans sa maison, qui ne sait que commander et qui ne peut même pas se figurer qu'on ose penser sans sa permission.

Il la prit contre sa poitrine et goûtant, à se rapprocher de son enfant, une amertume reposante, il prononça :

— Ecoute-moi, ma petite fdle î Sa petite fdleî

— Si jamais ils ne veulent pas de toi... Eh ben, tu me r'joindras!... t'entends?... Oui, tu me r'joindras! Tu comprends, quoé qu'j'ai sur la terre, moi? J'ai qu'toi, va !.. . Et ils n'voudront pas d'toi ! . . . Ils sont pas méchants pourtant, mais n'est-ce pas? ils sont c'qu'ils sont! Faut qu'tu te fasses une raison, mon enfant. Monsieur Lucien, lui, j'ie crois! Mais j 'l'attends, quand il reverra son monde... Et quand il retournera à Paris, donc!... Hein? As-tu pensé à ça?... Quand il retournera à Paris, ma petite, il n'te verra plus d'ia même manière... Hé ben, t'entends, je s'rai là!

Et ils parlèrent ainsi, longtemps, au milieu de la lande silencieuse.

Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, c'étaient deux amis qui, d'avoir envisagé ensemble leurs malheurs, se sentaient plus forts.

Justine n'était pas couchée.

— Ah ben, fit-elle, d'où qu'vous v'nez?

— Du château, dit Geofroy.

— Et toé, Jeanne, où donc qu't'étais que j't'ai pas trouvée dans ta chambre?

— Où qu'elle était?... Ben, dès qu'elle a entendu la cloche, elle a cru qu'la lande flambait et elle est allée voir où qu'c'était l'feu ! . . . Voilà ! . . . Et puis faut •aller s'coucher ! . . . Tout d'suite!

— Elle est allée voir où qu'c'était l'feu?... douta Justine.

Mais soudain, gagnée par la colère, les poings aux hanches, branlant la tête, elle lança :

— Et faut croire qu'elle attendait ça, puisque son lit était pas défait.

— Toi ! cria Geofroy . . . tu vas nous fiche la paix, hein ? Au moment où Jeanne passait dans sa chambre, il

lui glissa :

— T'as pas besoin de lui répondre. Ça m'regarde! Bien sûr! Sa fille, ce soir, c'était sa fille, entièrement, et il entendait que personne ne s'occupât d'elle!

Pauvre homme qui se figurait la reconquérir avec tout son amour de père!

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