‹ Londres il y a cent ansChapitre 2 sur 14 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La taverne littéraire de Drury-Lane. — Quelques bohèmes d'autrefois.

A l'angle de Bridge's- Street, près de l'ancien théâtre de Drury-Lane, bâti en 1674 par Christophe Wren, sur l'emplacement d'un cocl-plt où, du temps de Gromwell, la troupe de Davenant a joué la comédie, il existait, il y a une centaine d'années, une taverne dont la vogue s'était perpétuée sous tous les régimes. Achalandée par les petits auteurs, femilière aux vauriens du quartier et trop bien connue des constables, cette maison ne fermait guère avant l'aube du jour, sa porte étroite et ferrée comme l'huis d'une geôle.

Quand on pénétrait dans la salle, on entrevoyait à la

lueur de deux lampes une boiserie brune, déchiquetée çà et là; l'hôtesse, mistress Tottenham, endormie à son comptoir, entourée de ses robinets et retranchée derrière une série de pots d'étain rangés en tuyaux d'orgue; puis, des tables distribuées en double file, chargées de pots et de verres groupés en manière de petits villages, avec des flambeaux de fer en guise de clochers. hc maigres chandelles mouchetaient les ténèbres, de quelques lueurs impuissantes, arrachées à l'épuisement d'une mèche couronnée de champignons de suie rouge. L'unique ornement de la taverne était un petit modèle de navire suspendu au plafond ; car on ne saurait considérer comme un objet de luxe la vieiUe horloge qui marquait aux habitués de cette taverne, avec une aiguille de fer, les lentes heures de la vie. ^

C'est là que des artistes en herbe, des poursuivants de dame Fortune, des ambitieux, des ouvriers en goguette, les comparses du théâtre voisin et quelques écoliers échappés de Cambridge ou d'Oxford venaient oublier leurs misères, en arrosant de gin ou de porter les illusions de leur esprit. Pour eux, ce taudis lugubre était une retraite charmante, un palais décoré d'illusions, d'enthousiasme, de projets ardents , r^îsplendissant de gaieté juvénile et d'espérances dorées.

D'illustres gc'uérations avaient usé les manches de leur pourpoint sur les tables de la taverne de Drury- Lane, destinée à devenir le berceau de la Société royale

des arts; les anciens avaient tour à tour cédé la place à des successeurs condamnés, comme eux, à subir la trempe de la pauvreté, apprentissage qui devenait de jour en jour plus rude; il faut expliquer pourquoi.

Dans l'Angleterre, transformée en un vaste comptoir par la vigoureuse impulsion donnée aux affaires par les whigs, l'argent commençait à établir entre les diverses classes une séparation profonde, à implanter une" aristocratie qui tendait à jeter dans l'ombre les éléments inertes de la vieille société. Repoussés dans les bas-fonds d'une civilisation remuante et vorace, les élus de l'esprit luttaient contre l'indifférence publique ; livrés en pâture, — premières et tristes victimes, — à cette insatiable tyrannie des intérêts, destinée à consolider son règne, en donnant à ses favoris l'exploitation du monde, et les deux tiers de la nation à dévorer.

Ainsi se préparaient, sous de telles influences, ces générations de héros silencieux de la volonté, de la résistance et du génie, réservés à des luttes, retracées par certains biographes du dix-huitième siècle. Déjà, à l'époque où le premier Pitt essayait ses forces au Parlement, Londres triait ses parias et les mettait en coupe réglée; exploitant les plus forts, comptant avec les plus hardis, écrasant sous des monceaux d'or ceux qu'il fallait posséder à tout prix, et s'en remettant aux séductions du vice, pour énerver les autres, pour les précipiter dans le bourbier du crime ou dans l'inanité de la

démence. Les brelans et les tavernes dont fourmillait la ville écoulaient l'excédant de leurs habitués sur les pontons, dans les hospices, aux îles de déportation, à Tyburn, à Bedlam et dans les cachcJts.

On comptait bon nombre de ces prédestinés dans le tripot de mi stress Tottenham qui dormait d'ordinaire toute la soirée. La plupart d'entre eux faisaient comme elle; ils sommeillaient pour abréger la route; d'autres s'abandonnaient à une silencieuse ivresse. Les Anglais ne renoncent guère, même dans ces prétendus lieux de plaisir, à leurs habitudes taciturnes.

31ais, à l'extrémité de la salle, loin de l'hôtesse et de la porte, quelques jeunes gens plus éveillés devisaient familièrement, étonnant Jes échos par quelques éclats de voix, entremêlés de rires.

— John, mon ami, disait un jeune homme brun, plein de vivacité, à un garçon de vingt-quatre ans qui portait le costume ecclésiastique ; John, vous ne ferez pas cette folie f Nous sommes à la lin de mars ; avant trois mois vous serez docteur, votre place est marquée dans l'Eglise; déjà, vous avez subi avec honneur la première thèse ès-lettres divines, et il ne sera pas dit que le fils de l'illustre Benjamin Hoaldy, évêque de Bangor, aura déserté la chaire pour suivre une troupe de comédiens !

— Avec votre permission, mon frère, ajouta Benjamin Hoaldy, l'aîné du théologien, David Garrick a rai-

son. Comme vous j'aimp le théâtre, et tout en étudiant la médecine, j'ai plus d'une fois fait hommage aux muses. Mais pourquoi briser vos études et l'espoir de notre père? Soyez prêtre, alignez des vers, allez à la comédie; voilà la vie d'un homme sensé.

— Qu'est-ce en effet, s'écria Garrick en gesticulant avec feu, que ce métier de bateleur? Descendre sur dés tréteaux, user sa vie à faire rire ou pleurer la foule, s'exposer à être lapidé avec des pommes ! un travail ingi'at ; l'humiliation en partage, et l'hôpital en perspective... Pour moi (poursuivit ce jeune homme qu'attendaient à son insu les plus beaux triomphes de la scène anglaise), pour moi, j'ai traversé bien des épreuves. Ne m'a-t-on pas. vu écolier en théologie à Litchfield, commis marchand de vins à Lisbonne, précepteur sans disciples à Oxford, avocat sans cause à Lincoln's- Imî, serviteur d'un géomètre à Rochester? Eh bien, je vends du vin baptisé dans Gheapside; j'étudie pour mon plaisir à mes moments perdus, et je préfère mon humble comptoir aux lauriers du divin Shakspeare,

— Optime ! cher Garrick, articula sentencieusement un pauvre hère dont les traits anguleux étaient relégués dans l'ombre ; car ses yeux endoloris se détournaient de la lumière.

— Du latin t il voudrait faire accroire qu'il n'en sait pas un mot; mais il en est bardé, et sa mine en fait foi. Bateleur... mais c'est la carrière la plus joyeuse I puis,

on n'a rien à faire. Voilà mon lot, et cette idée me sourit • d'autant plus, qu'en me reconnaissant sur les planches, la comtesse de Macclesiield, ma noble mère. . . en crèverait de dépit !

— Je vous l'ai toujours prédit, Richard Savage, reprit avec gravité le latiniste, vous périrez sur un fumier, et je ne suis pas habile prophète. Faut-il donc aimer une créature si imparfaite et si fragile I

— Fragile I si je l'étais, je serais mort depuis longtemps. 11 faut vous dire que l'amante dénaturée du lord Hivers, s'avisa l'autre jour de faire assassiner le doux fruit de ses amours; oui, depuis mon enlèvement. Aussi, je me suis rendu insaisissable par un procédé dont l'économie sied à ma fortune. Ce grand saint latin qui me catéchise en sait quelque chose ; depuis dix nuits nous couchons ensemble sur le pavé de Londres. Les loyers y sont à bas prix. Peu lui importe, à cet orgueilleux; il croit, il espère... Mais moi, je patiente et j'oublie comme je le peux. . . Mistress, un verre de gin !

— De gin ? répéta, en fermant la porte, un nouvel arrivant; Savage est là !

— William Hogarth ! crièrent en chœur les convives ébahis.

— En pied, grand comme nature, et qui n'a pu se faire aux délices de la France.

Ce compagnon, dont la présence inattendue produisait une^sensation si vive, était mi très-jeune homme,

d'un asoect vigoureux, petit de taille et doué d'une vivacité de gestes plus méridionale que britannique. Ses ■ traits chiffonnés, vulgaires, mais énergiques, avaient une expression franche et hardie ; son œil était perçant, sa bouche sardoniquc; son regard, fuyant et mobile, allumé par les reflets de la lampe, qui projetait des lueurs rougeâtres sur un habit couleur de brique, et enveloppait un front bombé que partageait une profonde cicatrice, son regard curieux examinait tour à tour ceux qui se trouvaient là réunis.

Un seul visage était nouveau pour lui ; il s'y arrêta quelques secondes : c'était celui du disgracieux compagnon des nuits errantes de Savage. Après avoir parcouru des pieds à la tête ce long et sec personnage, William Hogarth se tourna vers Garrick et dit à haute voix :

— De mes Jours je n'ai rencontré un malade si robuste, ni lu tant d'ambition sur la face d'un maître d'école.

— William n'a qu'à signer, murmura Benjamin ; le portrait est fini.

Que l'on se représente, sur un corps athlétique, disproportionné, et sans cesse agité par un tic nerveux, une tête petite, anguleuse et moricaude; des yeux fixes, bordés de rouge et ravagés par un mal qui avait déjà éteint l'une des deux prunelles: au-dessous des mâchoires, le cou est gercé de cicatrices immondes, tendues par

des glandes engorgées. Un commencement de surdité oblige ce malheureux à pencher la tête du coté de sa bonne oreille, ce qui donne à son attitude une expression craintive et sauvage. La tournure du personnage est dégingandée ; ses traits sont durs ; sa voix est solennelle et fêlée; son teint verdâtre, sa lèvre aride et mince. Son front large et plissé s'élève en pointe comme celui des êtres superstitieux : son allure est timide, son geste gauche; mais, son nez carré, flanqué de narines b(îantes, le développement de ses os maxillaires, dénotent une singulière énergie de volonté ; tandis que la susceptibilité se décèle le long de ses sourcils mobiles, broussus et circonflexes, ainsi qu'à deux sillons qui, encadrant la base du nez, se creusent aux extrémités delà bouche, en venant chercher le menton. Cet homme n'a point d'âge apparent; sa perruque ronde est ébouriffée ; ses coudes ont percé l'habit sale et trop large dans les pUs duquel se dandine une carcasse osseuse et vide. Frippé, rapiécé, constellé de taches, le costume porte les signes d'une misère ancienne, incurable et qui a renoncé à tout décorum. Les manches de l'habit, frangées et luisantes, étreignent jusqu'à le rougir un poignet lourd et massif, terminé par des mains d'une beauté royale.

Avant de se rasseoir, cette ébauche humaine s'était efforcée de réprimer l'irritation produite par le brutal compliment d'Jlogarth. Un tic convulsif, pareil au sil-

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lage d'un éclair, courut le long de cet être bizarre, et il répondit avec placidité :

— Perite judicatum : je suis malade et à demi-décomposé; robuste à vous briser comme un roseau; ambitieux... quelque peu, et j'ai été maître d'école.

— Il fut mon maître, interrompit Garrick, il est mon ami; plus d'une fois, cher Will, je vous ai parlé de Samuel Johnson, le plus méconnu des grands hommes de l'avenir.

Au bruit de son nom, l'inconnu tressaillit seul : seul encore il subissait le prestige de ce nom, destiné à retentir par toute l'Angleterre. Il était écrit, pourtant, que les plus nobles,|parmi les pairs du royaume, se disputeraient un jour l'honneur de transporter sur leurs épaules à Westminster, près du tombeau des rois, le corps difforme et scrofuleux de ce mendiant.

Cependant William Hogarth, craignant d'avoir blessé son ami Garrick, cherchait à atténuer l'effet de sa boutade : — Je voudrais être en état de répondre à vos honnêtetés, monsieur Johnson, balbutia-t-il ; mais je ne sais pas le latin, parce qu'on ne me l'a pas enseigné. Le plus habile, d'ailleurs, ne saurait rien m'apprendre... (Ici notre héros sentit qu'il fallait conclure par une parole obligeante, et jetant un regard sur la mine hétéroclite de Samuel, il ajouta) : — Je m'engage sur l'honneur à ne jamais faire votre portrait !

La naïveté de ce compliment causa une certaine

gaieté parmi les assistants. Johnson lui seul ne se dérida pas; mais quand chacun eut repris sa gravité, il partit d'un gi'and éclat de rire et redevint sérieux tout à coup.

Tandis que Will parlait, Benjamin, en le désignant, disait tout bas à son frère : — Faites-lui raconter sa mésaventure de Calais ; il la croit inconnue; nous verrons comment sa vanité s'en tirera.

— Çà, mon cher Will, s'écria le révérend Hoaldy, quelle existence menez-vous? L'autre semaine vous nous quittez pour voyager en France : on vous serre les mains, on vous pleure... et c'est pour une absence de huit jours que vous mettez en frais notre sensibilité?

— Que voulez-vous! j'ai failli périr de faim; il ne reste pas miette à manger dans cet affreux pays f Le peuple se repaît de pain trempé dans l'eau chaude, de crapauds, d'escargots,, de souris; et pas moyen de s'entendre, avec des brutes qui ne parlent, ou plutôt ne croassent que le français 1 En vain le gouverneur de Calais, enchanté de voir un Anglais, a-t-il prétendu me retenu" à force d'instances : j'ai résisté. D'ailleurs, j'effrayais les habitants; ils craignaient que je ne m'emparasse de leur ville ; j'ai dû môme en boxer vingt-cinq à deux cents, pour les mettre à la raison; les soldats m'ont aidé à les rouer de coups.

— 11 est donc bien vrai, reprit le célèbre boxeur Figg, qu'ils mangent des grenouilles ? chacun h dit,

mais je n'osais pas y croire. Ils leur enlèvent la peau, n'est-ce pas ?

— A la table du roi : mais autrefois, l'habitude générale était de les dépouiller. Seulement, depuis que Louis XIV a enfoui tout l'or du pays à Versailles et ruiné le royaume en bannissant les calvinistes, on mange la peau des grenouilles. Soupe maigre, une grenouille par homme, trois limaçons le jour de la Saint-Louis ; voilà l'ordinaire du soldat.

Figg écoutait complaisamment ces grossières facéties, secouant sa tête insignifiante et béate, déprimée à la partie postérieure, et à demi enfouie dans une épaisse encolure de taureau. Cette comique appréciation de la France résumait les idées de John Bull à l'endi'oit de ses voisins d'outre-mer, et il est bon d'ajouter qu'à l'heure oi^i l'on écrit ces lignes, les préjugés des rustiques populations du centre sont demeurés à peu près les mêmes. Dans les bas quartiers de Londres, la classe ignorante et sédentaire des artisans et des manœuvres nous traite journellement de mcmgeurs de (jrenouiUes; insulte amère au pays du roastbeef, où la pauvreté et le mal-vivre sont considérés comme dégradants.

Bientôt Garrick s'aperçut que le peintre ayant consumé son feu, tonlbait dans la rêverie et buvait pour s'étourdir. Hogarth avait le vin triste; il fallait l'arracher à cette influence; d'ailleurs, son brusque retour

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alarmait, pour certain motif que nous connaîtrons, l'amitié du bon David, Il lit un signe à Johnson, et tous trois sortirent de la taverne sans bruit... et sans payer.

Ils se dirigèrent par Bow-street du côté de Long- Acre, et se perdirent dans un dédale de rues enveloppées d'une profonde obscurité. Appesanti par le brouillard, Will se taisait.

— Vous pouvez parler, lui dit Garrick ; je ne suis qu'un reflet de la pensée de Johnson,

— Volontiers; je n'eus de ma vie rien à cacher, l'art de se taire m'est inconnu, et je ne me souviens pas d'avoir menti. . , sauf par manière de plaisanterie, comme je l'ai fait tout à Iheure. Les hommes valent-ils l'humiliation que la dissimulation impose? A chacun je jette crûment la vérité, face à face, jamais en fuyant. Un roi assez vain pour aspirer à la liberté que j 'ai conquise, perdrait son trône. Jugez, monsieur Johnson, si j'ai à redouter de m'expliquer devant vous I

— Nous nous entendrons d'autant mieux que mes principes sont absolument opposés,

— Vous êtes ambitieux?

— Je suis fils d'un jacobite, et tory; pauvre comme Job, toujours souffrant, affamé h toute heure, et peu disposé aux égarements de l'amour. Je prise le gouvernement absolu , j'aime la domination religieuse et si je n'étais anglican, je voudrais être catholique.

tant l'unité satisfait à mes instincts. Défendre le principe de l'autorité, ce sera l'œuvre de ma vie.

— Pour moi, dit Ilogarth, j'appartiens à l'opinion contraire : ^vhig contre les torys, je serai radical contre les whigs constitutionnels, dès que le pouvoir les aura corrompus.

— Sans que je fasse un pas, observa Johnson en souriant, nous nous rencontrerons à la fm de notre carrière...

— Moraliste d'une école inconnue, poursuivit Hogarth, je me suis créé dans le silence, dans l'observation et la liberté, un genre de talent étrange et puissant. J'ai fait descendre dans cette main une âme, un cerveau, un esprit subtil qui m'obéit et parle. Répudiant la soi-disant correction, qui n'est qu'une routine de banale élégance, j'ai fait du dessin une émanation sensible de la vie. Il m'est aussi aisé de faire passer un visage par les sentiments ou les passions les plus contraires, qu'il vous le serait de dire : il était joueur ; il devint hypocrite; il fut saisi de pitié, ou emporté par la furie du meurtre. Voyez Garrick : est-il une physionomie plus loyale ? S'il me plaisait de placer, dans une estampe, Garrick à une table de pharaon, et de l'accuser d'avoir biseauté les cartes, chacun reconnaîtrait Garrick et s'écrierait : — Il triche au jeu ! Ceux que cette main atteindra seront démasqués. Je graverai, dans cette cité de boue, d'or et de sang, les illustra-

tions d'un livre, que plus tard on écrira devant mes tableaux, et les secrètes abominations de Londres seront flétries !

— H n'existerait, observa Johnson ébahi, aucun mortel doué d'un si robuste orgueil. . .

— Si vous n'existiez pas, conclut Ilogarth.

— J'aurais fini la période autrement ; elle n'est pas mal de la sorte, on peut la laisser. Mais avec une foi semblable, d'où vient que vous êtes assez soucieux pour alarmer David?

— D'où vient? De ce que je vous ai raconté des chimères : cette foi va s'éteindre, cette force est dissipée; ma volonté plie, ma pensée n'est plus libre; un secret chagrin me travaille : Garrick le sait, il vous le contera. Dans Londres, ici, près de... quelqu'un, réveillant i\ mon insu des espérances insensées, je ne puis revenir au calme; j'avais fui sur le continent; il m'a fallu revenir...

— Vous aurez commis quelque imprudence?

— Cent imprudences! autant que de paroles. Qu'y faire? j'ai les Franyais en horreur. Bref, on m'a pris mon argent, jeté dans un canot et embarqué sans chapeau. Maintenant, ami, le sort est jeté : mon avenir, ma vie sont dans la balance; il en faudra finir!

— Apprenez, mon bon Johnson, dit alors Garrick, que notre ami ayant eu le malheur de voir chez sir James Thornhill, peintre du roi, la fille unique de ce

grand artiste, s'est épris d'un sentiment très-vif. Mais le baronnet est riche, un peu ambitieux ; William sans réputation, sans fortune; ses idées sur l'art ont choqué le maître, qui se refuse à cette alliance. Pendant deux ans, Hogarth a travaillé comme un nègre pour se faire une épargne. Placé chez un graveur en métaux, il se clouait dans l'atelier douze heures par jour, et il consumait ses nuits à graver des armoiries ou des adresses pour les marchands, des cartes d'entrées pour les théâtres ou les bals publics, des illustrations pour des volumes de voyages, des fleurons pour des livres tels que ceux de Beaver et de La Motraye, des frontispices pour des tragédies ou des opéras; que sais-je, enfin! Dix-sept planches, annexées à la dernière édition de VHudibras de Butler (1), lui furent assez bien payées par

(1) C'est en 1726 que fut publiée cette réimpression du pocme étrange de Butler, satire amère des presbytériens et des indépendants, au temps de Cromwell et de Charles IL Notre satire Ménippée donnerait une vague idée d'un ouvrage qui , très-populaire à l'époque où les illusions étaient saisies par l'esprit de parti , tomba peu à peu dans l'obscurité quand les passions furent calmées. Les estampes d'Hogarth lui rendirent une vogue éphémère. Elles sont animées, comiques, incorrectes, mais très-vivantes et franchement empreintes de la vérité locale. Ce n'est pas sans peine que je suis enfin parvenu à trouver un exemplaire de celte édition, qui commença la réputation de notre artiste. La destinée du poëte qu'il illustrait exerça-t-elle de l'influence sur les opinions du peintre satirique? Je ne sais ; mais observons. qu'IIogarth, qui a coestamment travaillé au profit du peuple anglais, niourut dans l'aisance; tandis que l'illustre et renommé Butler, grand j)oëte et grand esprit, qui mit sa verve au service de Charles II, vécut et mourut dans la plus affreuse misère.

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Browne, et réunissant ses économies, il espéra pourvoir aux premiers frais d'un établissement, jNIM. BoAvles et Overton, célèbres éditeurs, l'occupèrent et parlèrent -avantageusement de son talent. Néanmoins, les refus obstinés de sir James Thornliill firent évanouir les desseins de William, qui, pour oublier ses chimères et vaincre une passion qui risquait de l'entraîner à quelque faute, réunit ses ressources et partit pour la France. La fatalité le ramène : Quel est son projet?

— Me voilà ruiné, murmura Hogarth; pour accomplir une œuvre comme la mienne, il aurait fallu toute la liberté d'esprit qui favorise la méditation, toute la sérénité qui produit la force. Pourquoi, d'ailleurs, le dissimuler? cette jeune fille est devenue pour moi un soutien nécessaire ; on ne peut créer dans le vide, et miss Thornhill est le seul être qui, s'associant à mes plans, ait mis autant de foi dans mon génie que j'en avais moi-même. De plus, je le sens, la tâche que je me suis imposée m'appelle à une vie plus grave, plus concentrée; notre existence de bohémiens m'énerve. J'ai voulu fuir, la Providence me ramène ; Jane sera ma femme. Comment? Je l'ignore; mais je le veux, cela sera.

— N'espérez pas, objecta Johnson, immoler à de coupables manœuvres la sainte autorité d'un père : la paternité est la l)outure de l'arbre social et le symbole de l'autoi'ilé. J'excuse une faiblesse inexi^licable; j'y compatis sans la comprendre; mais si votre projet est

d'enlever miss Thornhill, l'amitié m'engage à vous dire, et le devoir à vous affirmer, que dès demain j'irai prévenir sir James, afin de le mettre sur ses gardes.

— Des menaces, un défi? Le succès est à moi ! à moi, qui reculais depuis un an ! Oui, certes, vous êtes un homme robuste ; car vous me saisissez tremblant sur le rivage, et d'un seul coup vous me lancez sur l'autre bord.

— Cher Johnson, s'écria Garrick, vous n'entendez rien à l'amour !

— Dieu, dans sa clémence, répondit Samuel avec un flegme hyperboréen, ne m'a point bâti pour acquérir cette branche du savoir.

— Mais...

— 3Ion plan est arrêté : Je verrai Thornhill et je plaiderai la cause. S'il rejette mes conclusions, je l'avertirai du péril.

— C'est m'obliger... et c'est m'engager tout à fait f articula William.

— Si tel est le fruit de ma loyauté, si mon avis maladroit vous pousse à quelque extrémité, je vous aurai favorisé dans ma candeur, et je penserai que votre succès était écrit.

A force de piétiner, ces trois enfants perdus de la Cité étaient arrivés à la porte du Strand, Garrick comprit qu'il fallait emmener Johnson et lui faire oublier ses vertueuses résolutions. Ils pénétrèrent donc dans

un cabaret où ils se grisèrent. Quant'à William Hogai;th, il n'avait plus de domicile, et il continua d'errer jusqu'au jour. Ses pas le conduisirent à travers des terrains vagues, aujourd'hui remplis de belle# rues, aux environs de Leicester-Fields, 0(1 s'élevait la maison de Thornhill. Il resta là plus d'une heure en contemplation. Les vents qui soufflaient sur sa tête, dans les rameaux défeuillës, apportaient à son oreille le chant monotone et lointain des veilleurs de nuit qui criaient les heures.

Le prince de Galles chez le peintre du roi.

Il an-ive parfois, que des gens doués de ce talent pratique du savoir-faire qui captive la fortune^ joignent à cet avantage superficiel, assez de mérite pour s'élever à un sort brillant en demeurant honnêtes. Chacun applaudit à leurs succès ; leur existence est honorée ; l'envie, qui souvent prend l'équité pour prétexte, est sans armes contre eux, et l'émulation qu'ils inspirent n'éveille pas d'amertume. Telle fut l'heureuse destinée de sir James ïhornhill, né gentilhomme, en 1672, à Londres, et non à Weymouth , comme l'ont écrit les biographes français, et qui, protégé par le prestige de son origine, aiguillonné par la pauvreté, devint, sans autre souci que le travail, le seul peintre d'his-

toire de l'AngleteiTe. Neveu de l'illustre médecin Sydenham, qui, dès 1 âge de trente-quatre ans, possédait la plus riclic clientèle de Londres, James d»t à son parent l'avantagctde conserver la maiso^i qui l'a^it vu naître et où il était destiné à mourir.

Ruiné par la révolution de 1648, le père de notre artiste avait aliéné successivement presque tous ses biens . Grâce à son pinceau, James se trouva de bonne heure '• en position de les racheter et de reconquérir le rang de ses ancêtres. Ses études furent rapides ; un barbouilleur inconnu lui apprit h charger une palette, et le jeune homme défrayé par son oncle, se hâta d(î traverser la France, rAllcmagne, la Flandre, la Hollande, pour contempler les œuvres des maîtres du Nord. Son esprit pratique le dissuada de voir l'Italie. Il avait remarqué, disait-il, que les qualités des artistes du Midi, incompatibles avec une organisation septentrionale, ont pour effet de la priver de son caractère propre, de la déclasser, de la plonger dans une stérile incertitude. Il est, à cet égard, curieux d'observer que près de deux siècles auparavant, lé Florentin 'Fra-Bartolomeo était revenu de Rome entièrement troublé, et n'avait retrouvé son génie qu'à la condition d'oublier ce qu'il avait appris dans la nécropole des arts.

De retour clans sa patrie, Thornhill, présenté par Sydenham îi l'apogée de sa réputation, trouva si vite l'occasion de faire ses preuves, que l'on se disputa

tout d'abord ses ouvrages. Il eut le crédit d'clre choisi par la reine Anne pour décorer la coupole de Saint-Paul de Londres, la merveille du moment, et dès loYS sa renommée fut au-dessus de toute discussion. Dans ces huit grandes peintures murales qui représentent la vie du patron de la basilique, Thornhill, fraîchement impressionné par l'art français, se montra peintre de style; l'ordonnance des compositions rappe-, lait le Poussin par la sévérité, Lebrun parla pompe académique. L'artiste se modifia depuis et se rapprocha de Rubens, dont il participait par la facilité et par ses instincts de coloriste. A Londres, dans l'ancienne salle de galas du palais de White-Hall , pièce devant une des fenêtres de laquelle Charles I" fut décapité, et qui sert aujourd'hui d'église au culte anglican, il existe un plafond de Rubens, d'une dimension formidable, représentant Jacques VI entouré d'un olympe allégorique. Cette peinture d'apparat exerça une puissante influence sur la manière de notre artiste. Quand on examine, au musée naval de Greenwich, les deux gigantesques pagesi dont Thornhill a revêtu les parois du salon, et qui représentent l'apothéose de Guillaume d'Orange et de la reine Marie II, entourés d'un essaim de Génies, de Vertus symbolisées et d'Amours qui voltigent , on ne saurait méconnaître la parenté de Thornhill et du Véronèse des Flandres . Cette décoration, d'une véritable habileté , d'un ton éclatant [et d'un arrangement splen-

dide, est le monument de la grande peinture anglaise. Gomme le patriotisme de nos voisins ne laisse pas volontiers sortir de la mère-patrie les œuvreras maîtres nationaux, le lecteur nous pardonnera deltÉdonner quelques renseignements sur des artistes intéressants, dont l'existence est à peine connue sur le continent.

Ces œuvres magistrales valurent à Thornhill le surnom de Ruhens de l'Angleterre. Son oncle vécut trop peu pour jouir de ces triomphes : Thomas Sydenham, populaire chez nous par une préparation du laudanum à laquelle il a légué son nom, était mort âgé de soixantecinq ans, en 1689 ; laissant des traités médicaux dont la partie physiologique est imprégnée de la philosophie que Locke ne devait pas tarder à répandre. Sur la tombe du docteur, l'Angleterre avait inscrit le nom d'Hippocrate.

Thornhill peignit, àHampton-Court, un appartement où il plaça les poa-traits de la reine Anne et du prince Georges de Danemark; un salon au palais de Bleinheim, résidence de Marlborough ; le réfectoire de Greenwich, aujourd'hui fort détérioré, et une foule d'autres tableaux. Sa fécondité était inépuisable.

La reine Aime le combla de présents; Georges l" le nomma peintre du roi ; Georges II, chevalier-baronnet, le peuple de Londr«s l'élut membre du parlement. Et voilà l'homme dont William llogarth, sans feu ni lieu, ni réputation, prétendait épouser la lille unique I

Tandis que Will rêvait h sa chimère, sir James, qui l'avait éconduit, sans lui interdire l'accès de son atelier, d'ap nls ce principe honorable, qu'il n'appartient point à un plintre au comble de la prospérité de fermer sa porte à un artiste pauvre, sir James recevait la ville et la cour, ne songeant plus à cette affaire, et rêvant, pour miss Thornhill alors âgée de dix-huit ans, quelque brillant parti.

H attendait le prince de Galles, et achevait, entouré de courtisans que cette visite lui avait amenés, une nymphe aquatique surprise par des faunes. Que l'on se représente un vaste atelier, avec un plafond gothique soutenu par des solives saillantes à modillons sculptés, et couvert de peintures dans le goût du siècle de Louis XIV; des divans moelleux, des fauteuils dorés, des fleurs çà et là groupées, des marbres, des portraits de Van-Dyck; enfin, tout ce qui constitue le luxe d'un salon de grand seigneur. Nonchalamment étendus sur les coussins, des lords, des membres du parlement suivent le pinceau de leur collègue ; ils donnent des conseils en jouant avec le rabat de leurs jabots. Tliornhill écoute ces avis, admire combien ils sont justes, et ne les suit point.

Debout à son échelle, une palette sur le pouce, la tête poudrée à neige, le pinceau à la main, il travaille, en habit de gala (il a été gravé dans cette attitude), secouant une manchette qui le gêne, et l'épée au côt^.

pour recevoir en gentilhomme l'auguste visiteur qui doit descendre chez l'artiste. Pour faire trêve aux observations esthétiques dont il est impatienté, Thornhilise met souvent à conter quelque histoire, à' parler du bill, de la guerre d'Allemagne ou du ministère. Ses yeux limpides et bien fendus expriment la droiture et la bienveillance unies à une certaine finesse; sonnezaquilin, légèrement bombé, rehausse la dignité de son personnage, bien que le buste soit un peu replet; sa lèvre épaisse, bien modelée, souriante, concourt, avec l'ensemble d'un visage aux contours mollement arrondis , à donner à cette ph^'sionomie un air un peu sensuel. Il a cinquantehuit ans, mais ses traits ont subi peu d'altération depuis l'ëpoque où il les a fixés au dôme de Saint-Paul, sur le premier plan à gauche, du troisième de ses huit tableaux.

— Je vous disais donc, murmurait-il, en plongeant dans un paquet de blanc sa brosse imprégnée de laque et d'unepointe de vermillon, que de ma vie je n'ai couru un danger pareil à celui d'hier, et que c'est au sang-froid d'un inconnu que je suis redevable du bonheur de vous le raconter ce matin,

— Vous nous faites frémir 1

— Vous savez qu'une lézarde survenue à la coupole de Saint-Paul a exigé l'entremise des maçons : des pierres ont été remplacées; il a fallu recrépir le mur, et deux des figures de la Conversion de l'Apôtre ayant été

recouvertes, j'ai dû les repeindre. On a donc, d'après mes ordres, suspendu dans les airs, et vous n'ignorez pas à^uelle hauteur ... '■■

— La tète tourne rien que d'y songer. Je ne sais comment vous osez peindre ainsi, entre ciel et terre, perché sur trois planches, sans garde-fous...

— Cela me connaît de si vieille date. . . que j'ai eu le temps de perdre la mémoire. Vous allez en juger. J'achevais mon saint, une tête bien préférable à la première : près de moi se trouvait, je ne sais ni comment, ni pourquoi, un pauvre hère, dont la présence ne m'a point étonné; comme il était vêtu de noir, je le prenais pour un employé de la paroisse. Ayant donc donné le dernier coup de brosse au Saint-Paul, jo veux juger de l'effet et prendre de la distance. Je recule d'un pas, puis de deux ; je recule, je recule, . .

— Ah ciel ! et le précipice ?

— Debout, très-près du tableau, mon voisin, impassible de visage et prompt comme l'éclair, lève le bras et d'un seul coup barbouille la figure du saint. Furieux, je me jette en avant pour l'arrêter. — Que fais-tu? malheureux ! Mais lui, du doigt désignant l'abîme, il répond avec tranquillité : — Je vous sauve la vie. L'empreinte de ma semelle, qui avait écrasé de la craie, est marquée sur le bord de la planche, et mon talon a plané dans l'espace! Je fus obligé de m'asseoir à terre; mon œil vovait des ronds bleus dans les airs...

— C'est un miracle de présence d'esprit! s'écrièrent les auditeurs respirant à peine.

— Hcurcusemonl que ma journée était finie; il m'eût été impossible de continuer à peindre. Redescendu dans l'église avec moi, mon sauveur me dit qu'il y était venu tout exprès pour me voir et solliciter une faveur. Parlez ! parlez ! m'écriai-je au comble de la joie. Mais, aussi délicat qu'il paraît être indigent, ce brave garçon a répondu : « Quand votre esprit sera plus calme ; demain, si vous le trouvez bon. Il me répugnerait de surprendre vos sympathies. »

Thornliill termina par ces mots : — Et je l'attends, messieurs, avec une certaine curiosité.

L'auditoire était sous l'impression de cette anecdote, lorsque la portière fut soulevée par un valet, qui introduisit sans l'annoncer, ce solliciteur, qui n'était autre que Samuel Jolmson.

En abordant sir James Thornliill, notre Johnson se sentait intimidé par la présence des personnages réunis chez leur confrère. Le peintre chercha h le rassurer, l'invita à parler, et Samuel jeta autour de lui un regard inquiet, compris par les amis de l'artiste, qui s'éloignèrent sous prétexte de parcourir la galerie de sir James.

— Eh bien ! mon sauveur, mon ami? dit ce dernier, resté seul, à Johnson qu'il avait fait asseoir à son côté.

— Eh bien, sir James, votre bienveillance abrège les " préliminaires d'un discours qui venait vous chercher

LONnRES, IL Y A CENT ANS. 43

hier à Saint-Paul. L'auditeur paraît aussi bien disposé qu'il le puisse être; il convient donc de supprimer l'exorde-ot de retrancher la péripétie. Ce que j'ai à cœur est une affaire de conséquence : j'ai l'honneur de demander k sir James, baronnet, la main de miss Thornhill, son unique enfant.

A cette proposition inouïe, le chevalier-baronnet ne put s'empêcher de parcourir d'un rapide coup d'œil, avec la sagacité propre aux artistes, le costume, les traits de ce malheureux, affligé d'une laideur rebutante et maladive. H se hâta de prendre la parole, pour déguiser la vivacité de cette impression.

— S'il s'agissait de toute autre faveur, probablement... Mais, ma fille ne m'appartient pas comme tout autre objet...

— Mobilier?

— Tout l'obstacle est là ! Son inclination...

— Arrêtez! j'entrevois un argument périlleux par les déductions qu'il me fournirait contre vous, et je tiens à ne pas vous surprendre.

— Quoi I reprit Thornhill ébahi, ma lille aurait témoigné?..

— Je l'espère, et le crains tout à la fois. La jeune miss a fait éclater ses sentiments; mais nous devons les subordonner à la sainte autorité d'un père.

— Voilà un aveu qui me confond ! Elle vous connaît? et elle n'a pas craint...

4^1. LONDTxES IL Y A CE.NT ANS.

— Je ne l'ai jamais vue. Vous commettez quelque méprise, cancUdus error. Il ne s'agit point de votre humble serviteur, qui est des plus disgraciés, et d'un gang, à le garder pour soi. . .

— Non, non : je vous trouve très-bien, murmura Thornhill rasséréné.

— Le ciel vous en préserve ! Un goût si dépravé serait funeste chez un peintre.

— Dans quelle gaîne est allée se plonger cette âme d'ange ! pensait l'artiste en examinant à la dérobée Samuel, qui réprit :

■ — Nous ne sommes, auprès de vous, que le chétif avocat d'un ami. Sir James connaît, je le suppose, un certain William Ilogarth?

— William Ilogarth I si je le connais?

— C'est un enfant d'un grand cœur; un talent... neuf!

— Oh! très-nouf! interrompit le peintre en se dressant avec brusquerie.

Il courut prendre au fond de l'atelier une toile retournée contre le mur, et la plaçant à son jour : — Tenez! s'écria-t-il avec indignation, le voilii,, votre Ilogarth ! Voilà son style et son exécution. Ceci n'est point une poissonnière de Fish-street-IIill; c'est Danaé, l'amante du maître des dieux, qu'il a parée de ces grâces charnues I Et admirez la fantaisie d'un cerveau malade : voyez-vous, à travers cette pluie de gui-

nées, une Maritprne accroupie? Que fait-elle. Monsieur? Elle a la bassesse d'essayer entre ses dents, Monsieur, une des guinées de Jupiter, pour voir si le métal est de bon aloi, Monsieur, et si le roi de l'Olympe n'est pas un fripon f Voilà les fleurs qu'il répand suç la muse antique. Un barbouilleur, un vaniteux qui croit en savoir plus que moi! Un cockneij trivial, un colorieur d'enseignes ! Il n'a vu le temple des arts que par le trou de la serrure ! Et Thornhill serait assez dénaturé pour sacrifier sa fille à un pareil drôle! J'aimerais mieux... vous la donner, à vous , sur-le-champ !

— C'est me faire honneur, etje vous remercie. J'accorde que Will a un peu exagéré la circonspection, dans la suivante de miss Danaé; mais cette faute dénote un homme ami de l'ordre et de l'économie, Ne serait-il pas dommage, pourtant, que cette servante en eliîgie séparât deux êtres réels? car, je le répète, miss Thornhill s'intéresse à mon ami,

— On vous en a imposé ! ma fille est sage, respectueuse; jamais elle ne m'a dit un mot en faveur de ce vaurien, qui la mettrait sur la paille, oui, sur la paille!

— Que faut-il de plus pour construh*e un nid?

— Bon! si les amoureux étaient des merles. Vous me voyez désolé d'être obUgé de... mais soyez certain que ma fille...

— Sa conduite est une leçon pour moi : si elle s'est tue, c'est que la prière devait être inutile; ou

bien, son silence a des motifs que je n'ai pas le droit d'apprécier. Un autre péril est imminent, et mes principes, incompatibles avec toute rébellion contre une autorité légitime, m'imposent le devoir de vous mettre en garde, Lp jeune Hogarth, emporté par la fougue de la jeunesse, m'a fait part de son intention d'enlever miss Thornhill, et del'espoir qu'elle consentira. 11 est prévenu que si vous restez inflexible, je vous avertirai du péril, et cette circonstance le portera peut-être à précipiter ses desseins. Ma tâche est accomplie.

— Plus' j'y 'Réfléchis, dit Thornhill en retenant son étrange compagnon, plus je soupçonne qu'on vous a rendu victime d'une mystification d'atelier, et que les gens riraient bien de nous, si...

— On a ri moins souvent de la défiance que de la crédulité.

— Laissons ce sujet, mon ami, mon sauveur; parlons de vous, et des services que je suis impatient de vous rendre !

— A moi? Je n'étais venu que pour mon ami William.

— Enfin, Monsieur, je vous dois la vie...

— Je ne puis vous l'ôtcr pour que nous soyons quittes.

Ils parlaient encore,' que lady Thornhill, tout en pleurs, s'élançait dans l'atelier, une lettre ouverte à la

main : — Ma fille I criait-elle; ma fille a disparu! courez... il est temps encore...

— Il faut se taire, ma Judith, et ne point attirer .les quolibets sur nos têtes blanches ! interrompit en lui prenant les mains, le baronnet, qui répétait consterné : — un Hogarth! un rapin sans avenir! Ah\ je ne la connais plus ; qu'on ne m'en parle jamais !

Soudain, un mouvement se manifesta dans la maison; les gentilshommes rentrèrent en foule, tandis que lady Thornhill s'enfuyait pour cacher ses pleurs. Son mari, l'œil fixe, demeurait immobile dai^ son fauteuil. Lorsque la tapisserie disparut, et que la porte, ouverte à deux battants, livra passage au prince de Galles, sir James Thornhill se redressa par un mouvement convulsif. On remai'qua qu'il marchait avec peine. Mais le vieux courtisan se remit vite; il rajusta son jabot, son épée, et ayant fait glisser sur ses traits le masque d'un obséquieux sourire, il se précipita au-devant du prince de Galles. "^

Situation d'Hogarth à ses débuts, — Samuel Johnson et sa vie; caractère de son talent.

Dans un modeste appartement, à South -Lambeth, rive droite de la Tamise, William Hogarth attablé devant l'embrasure d'une fenêtre, gravait une plaque de cuivre. A trois pas de lui , uhe jeune femme, dont la mise élégante et sévère contrastait avec la pauvreté du logis, s'occupait d'un ouvrage de couture. Tous deux gardaient un silence qui permettait d'entendi'e quelques soupirs, à demi étouffés dans le cœur de l'artiste. Sa gravure semblait l'attacher ; mais comme son esprit préoccupé n'y apportait qu'une attention machinale, l'œuvre n'avançait guère. Bientôt, hors d'état de

continuer, William jeta loin de lui ses outils, et vint tomber accabla sur un coffre, en face de sa compagne, sur laquelle il laissa tomber un regard désolé. Mistress Hogartli pleurait sans bruit. .

— Malheureux que je suis, s'écria William; qu'aije fait I pourquoi mon affection vous a-t-elle arrachée aux douceurs de la maison paternelle ! pourquoi vous ai-je fait épouser la solitude et la misère !

— Je ne puis trop vous le répéter, mon ami, répondit l'aimable femme en s'efforçant de sourire; mon bonheur, c'est vous, et le plus beau jour de ma vie est celui où j'ai vu notre union consacrée à Paddington. Je n'ai qu'une pensée : vous rendre heureux. Vous ne l'êtes.pas, je le sens, et je pleure...

— Et moi, qui voulais la rendre orgueilleuse de m'appartenir ! Ambition, qu'elles sont vaines, les chimères dont tu berces notre amour-propre ! Une pensée m'accable : élevée dans l'enivrante atmosphère de la gloire de Thovnliill, tomber tout à coup au fond du galetas obscur de William Hogarth !

— Mon ami, vous vous trompez : la célébrité de mon père, je l'ai trouvée dans mon berceau, j'en ai joui sans prendre part aux luttes qui la lui ont conquise. Dans la vôtre, Hogarth, j'aurai ma part; car nos deux âmes ne font qu'une âme, et je combats i\ vos côtés. Cessez donc, cessez de me représenter ce dévouement comme un sacrifice.

— Frère, cette femme a raison ; ta fausse ddlicatesse est d'un esprit débile et manque de grandeur, dit avec la solennelle familiarité d'un quaker, Samuel Johnson, qui en entrante avait entendu la fin de cet entretien. Dieu t'a constitué lappui de cette faible créature, et non son esclave, Eh quoi ! dès le premier jour son soutien plie; la fragilité trouve l'exemple du découragement et du désespoir ! Elle a pleuré; pourquoi? le sais-tu? parce que sa foi s'ébranle, parce qu'elle aime à t'estimer et qu'elle se voit réduite à te plaindre. Travaille, sois pauvre s'il le faut; mais sois grand, tu la verras sourire.

Hogarth se promenait agité, tandis que Jane s'étonnait qu'un homme affligé d'un extérieur si ingrat, eût pénétré si avant dans les secrets de sa pensée.

— Ha ! poursuivit Johnson, tu succombes avant la chaleur du jour? tu te crois malheureux; tu penses avoir combattu, et tu t'abats dans une mélancolie puérile! As-tu besoin d'une leçon? Faut-il t'enseigner la vie et retremper ta vertu en lui montrant les chemins que d'autres ont frayés ? Écoutez-moi donc, et quand la comparaison de nos destinées aura allégé la tienne, tu renaîtras peut-être. Vous aurez, mes enfants, les prémices d'une biographie qui doit un jour émouvoir les entrailles de l'égoïste et dédaigneuse Angleterre.

Johnson s'assit sur une table et commença son récit,

en balançant ses longues jambes pendantes, tandis que Jane et son mari prenaient place à ses pieds sur un banc de chêne.

— Vous ne nie croyez pas jeune, Hogarth, et vous avez raison; car les maux de plusieurs existences, accumulés sur ma tête, ont ridé mes traits et courbé mes épaules. En réalité, Will, mon cher enfant, vous avez huit années de plus que moi.

Jane fit un geste de stupeur, et AYill répondit :

— Je vous crois sans peine, car je l'avais deviné.

— Depuis que je respire, reprit Samuel, je lutte contre trois ennemis : la mort, la misère et la paresse. Mon aspect éloigne les sympathies, mon caractère est peu flexible ; mon esprit mordant ne m'a pas fait d'amis. A peine ai-jc vu le jour, à Lichtfield, dans le comté de Wàrwick, où mon père, ardent jacobite, exerçait la profession de libraire, que j'ai commencé à souffrir. Ma mère était morte jeune, en me laissant pour héritage une santé ruinée par le germe que son sang m'a transmis. Je suis dévoré par ce mal affreux, qui a fait tomber mes dents, éteint un de mes yeux, et si rudement attaqué mes oreilles, qu'après des douleurs inouïes je suis resté à moitié soiu'd. De plus, des spasmes nerveux m'ont fait contracter un tic convulsif que vous avez sans doute remarqué. Mon état habituel est la lassitude; le travail me coûte un effort surprenant. J'étais encore enfant, lorstjue mon père se ruina, mourut de chagrin,

et me laissa seul au monde, possesseur, pour tout pa-» trimoine, d'une bourse contenant vingt livres.

» Ne sachant rien, aspirant à tout, je me traînai k Oxford, où je trouvai asile dans une cave, et vivant de pain noir, travaillant nuit et jour, je parvins à m'instruire, non sans peine; car mes condisciples, saisis de dégoût à mon aspect, s'éloignaient de moi et m'interdisaient leur approche. Relégué près de la porte, loin du professeur, j'avais beaucoup do difficulté à le suivre à cause de ma surdité. Ai -je besoin de vous dire que cette vie malsaine augmentait sensiblement l'intensité de mes maux, et faut-il parler de ce que j'eus à souffrir dans mon orgueil et dans mes sentiments? Hélas I toute affection m'était fermée !

» Cependant mes ressources étant taries, je fus mis à même de continuer mes études par un écolier riche ; mais bientôt il me quitta, et je fus obligé, faute de secours, d'abandonner l'université, où je m'étais fait remarquer par la traduction en vers latins du poëme de Pope sur le Messie. Banni d'Oxford, je me fis répétiteur dans une école de village ; mais houspillé par mes écoliers pour mon extérieur étrange, je dus quitter le pays. A Birmingham, un chirurgien me prit en qualité de factotum : il étudiait ma maladie et se livrait, sur ma carcasse, à des expériences qui ne me firent aucun mal, grâce à l'extrême vigueur de mon estomac. C'est chez lui que j'ai traduit du français le

Voyage en Ahiimnie de Jérôme Lobo, — un volume in-'i" qu'un libraire me paya cinq guinées. Cette somme m'aida à me vêtir à neuf, et vers le même temps, mon maître, qui se targuait, comme les rois de France," de guérir l'infirmité dont je suis atteint, me donna congé, furieux de ce démenti, obstinément infligé par un malade incurable et compromettant, à l'infaillibilité de ses remèdes. Je me trouvai sur le pavé, en proie au plus sombre découragement : car il est bon d'ajouter que je tiens de mon père un autre mal qui me plonge souvent dans une sorte de démence hypocondriaque, durant laquelle je suis réduit à la séquestration et à l'oisiveté. Ce fut à la fin d'un de ces accès que, mourant de faim, las de coucher dans les champs, et convaincu que mon avenir, dont je n'ai pas douté un seul instant, était perdu si je prolongeais une manière de vivre qui commençait à ébranler mon cerveau ; ce fut, dis-je, au milieu de ces dispositions que, rencontrant pour la première fois une âme compatissante, j'en fus vivement touché. C'est une vieille marchande du village d'Edial près de Birmingham : elle me recueillit exténué par la faim; ne sachant que faire pour elle, et découvrant que le veuvage lui pesait, je l'épousai. Huit cents livres qu'elle possédait me mirent à même de fonder une petite école, où je comptais, tout en travaillant quelques années, faire des économies pour aller réaliser mes destinées à Londres. Mais au lieu de me procurer une épargne, je dé-

vorai celle de ma femme en peu de temps, et comme je lui devenais à charge; comme la classe, où les écoliers s'obstinaient à ne pas venir, causait un surcroît de dépenses, je laissai mistress Johnson à son commerce, et je la délivrai d'un époux onéreux. Pauvre bonne mère! elle ignore les motifs de cette apparente ingratitude, et tout ce qu'il m'a fallu de courage, pour renoncer à la seule affection que j'aie goûtée en ce monde!

» Je me trompe : parmi mes trop rares écoliers se trouvait un jeune garçon vif et léger, fils d'un officier sans argent, et petit-fils d'un négociant français chassé de sa patrie par la révocation de l'édit de Nantes. Ce jeune homme me plut, il avait su m'apprécier ; et nous partîmes ensemble pour Londres. Vous le comiaissez, c'est David Garrick, qui possède une âme puissante et un génie sans objet comme sans aspirations.

» A Londres, j'ai essayé de tout. Mais résolu de ne plus me jeter hors de la voie qui doit me conduire au but de ma vie, et délivré, par la manière dont j'avais quitté mon empirique, de la superstition des places, j'ai mieux aimé mourir de faim que de puiser des ressources en dehors de la littérature. Je n'ai jamais cherché que deux résultats : me convaincre de mon talent et en accroître la somme. La vie matérielle n'est qu'un accessoire, heureusement, sans quoi le principal aurait souvent fait défaut. J'ai débuté par une tragédie d'Irè)it\ qui ne verra jamais le jour, et perdu six mois à m'ef-

forcer de la faire jouer : on écrirait un roman avec l'histoire de mes aventures; je les ai racontées au docteur Smollett (1).

» Revenu des illusions théâtrales, j'ai fait des satires, elles sont inconnues; des chansons morales pour les tavernes, moyennant quelques pences. Pope ayant lu mon poëme de London a prédit que l'inconnu cesserait un jour de l'être. Ce que j'ai conçu de projets est prodigieux; Savage qui les compte en est au trente-neuvième. Mais tout vient échouer devant l'insouciance de ce pays prostitué au veau d'or. J'ai annoncé les éditions de nos vieux auteurs; la souscription n'a pas répondu. Bref, mon ami, j'ai broché des prospectus, des prologues, des factums, des chansonnettes, des sermons pour les pasteurs bornés ou paresseux. Tant de travaux, accomplis au milieu des angoisses de la faim et des maladies, n'ont eu jusqu'ici d'autre résultat que de me réduire à passer les nuits sur le pavé des rues, et à ramasser au coin des bornes le papier sur lequel j'écris, dans quelque taverne, où l'on admet par pitié le vagabond , le bohémien , l'enfant perdu de la littérature. » Eh bien ! cher Will, je suis aussi certain de mon futur triomphe, aussi confiant dans la puissance de ma volonté, que je l'étais en arrivant à Oxford... labor im-

(1) Smollelt on lira ilepuis un Jes jihis piquants épisodes de Rodtrick-lUindom, roman d'avenUires faussement attribué par les traducteurs français à II. Ficldinir.

probus ! Et voyez si j'ai plus que jamais raison d'être convaincu de mon talent : un Français de beaucoup d'esprit, M. Arouet, qui se fait appeler Voltaire, et qui, déjà célèbre, est destiné à aller loin, a écrit dernièrement que, par mon éloquence, je rivalise avec les orateurs de Rome et d'Athènes. . . »

— Allons, Samuel, vous déraisonnez...

— Vous en jugerez, Will. Depuis un an, vous le savez, il n'est bruit que de l'éloquence et du talent oratoire qui tout à coup ont révélé dans le parlement une foule de Démosthènes?

— Il est vrai : l'on s'arrache les numéros du Gentlemen s Magazine ; Londres rappelle les beaux jours de Rome au temps de Cicéron.

— Et c'est là ce que Voltaire a franchement signalé à l'honneur de notre patrie.

— Eh bien?

— Mais ce que vous ignorez, le voici. L'accès du parlement étant, très-judicieusement, interdit au public, le cours des débats oratoires est communiqué aux journaux par de simples notes, rédigées pour eux par les huissiers payés à cet effet. Ces notes me sont communiquées : au moyen de ces renseignements, pour un salaire vil, je construis à mon gré des discours, que je

, donne pour ceux de nos premiers hommes d'État, qui daignent se reconnaître, et sont imprimés tout vifs par M. Cave, dans ce même Gentlemen's Magazine. Je dois

ajouter qu'aucun d'eux, modestie surprenante I ne s'est avisé de réclamer. Nos comptes -rendus, supérieurs à ceux des autres feuilles, ont été adoptés par tous les journaux, et les lords vont disant partout que le Gentlemen's Magazine rapporte seul avec exactitude les discours du parlement. Chacun est intéressé à me laisser obscur, et si je m'avisais de revendiquer une feuille des lauriers dont je couvre en me jouant ces têtes vides, je me verrais accusé de calomnie, écrasé par tous les partis, enlevé, déporté ou pendu. Qu'importe! j'ai acquis la conscience de mon talent, l'occasion de l'exercer et la certitude de me rendre célèbre, dès que mes travaux m'en laisseront le temps.

— Mais , interrompit William émerveillé , quand vous cesserez de remplir cet humble et magnifique emploi, Gicéron va disparaître, Démosthènes s'éclipse, Alcibiade s'évanouit...

— Ignorez -vous donc la puissance des traditions? J'ai frayée la voie, ils la suivront sans peine. J'aurai fondé l'éloquence du moderne Forum, au profit de l'heureuse Angleterre. La beauté de mon œuvre est là. Moi-même, un jour, j'irai complimenter mes élèves sans le savoir, qui croiront tenir tout de la nature.

— J'admire votre philosophie.

— Que ne l'imitez-vous ! Voilà ce que j'ai fait, et je suis en apparence aussi avancé que le premier jour. Je u'ai pas désespéré une heure, je ne faiblu'ai jamais, et

puis-je me flatter d'être à moitié de la lutte t Quant au résultat, j'en suis assuré : je lasserai la fortune. Cessez donc, Hogarth, de déplorer vos maux, tant qu'un toit sert d'abri à votre tète, une femme aimée d'asile à votre cœur. Surtout, ah! surtout, ne la plaignez pas!

— Non, s'écria Jane embellie par un saint enthousiasme; car un jour on dira d'elle : cette femme heureuse entre toutes fut la fille et la femme des deux plus grands peintres de l'Angleterre !

Hogarth, transporté, se jeta dans les bras de Johnson, qui, l'enlevant comme une plume, et le pressant sur sa poitrine, s'écriait comme Richard III : « 0 marâtre- nature, pourquoi m'as-tu refusé les dons qui font les êtres aimés! » — Mais, ajouta-t-il, j'ai préservé mon âme en donnant à mes passions un autre com's; je me suis enflammé du désir d'être utile; ne pouvant plaire, je ferai bénir mon nom, et je*contraindrai mes contemporams à des sympathies que n'effacent ni le caprice, ni les ans. Plus fortuné que moi, Will, vous avez du génie, je n'ai que le savoir et la puissance de la volonté; je serai critique, je serai biographe, moraliste, philologue surtout, et même poëte s'il le faut; mais mon lot, dans les lettres, est de devenir la loi vivante.

» L'Angleterre a possédé le génie le plus puissant de l'ère moderne, et son rôle commence à peine: mais, en dehors des excentriques, il nous manque ce qui con-

stitue les écoles et cimente les traditions. 'Shaksp^are n'a pas eu son Aristotc, ni Milton ses gi'ands prêtres; notre langue même attend encorda consécration de son, génie et de son unité ; bref, nos classiques sont à naî- ^ tre. Je leur ouvrirai le champ, et, le dernier debout, je ^ serai la synthèse générale. Classique et tory, voilà mon lot; ces deux conditions sont inséparables. L'université d'Oxford ne fut-elle pas le boulevard du jacobisme et la pépinière des torys? la discipline dans les œuvres de l'intelligence, la règle au-tlessus des hardiesses de la fantaisie, correspondent, dans l'ordre politique, à la prééminence de l'autorité légitime. Pour méconnaître cet accord latent, il faudrait être livré à toute l'inconséquence française. Donc, ô William, mon destin ne sera jamais de flatter les passions, ni de prêcher une ère nouvelle : jugez si mon heure sera lente à venir et mon succès tardif! ]N*êtes-vous pas dans le camp opposé, vous ? marchez donc en sécurité ; ce que je poursuis avec effort ne vous saurait faillir; la nature a fait les frais de votre entreprise, et les passions humaines cons-pirent avec vous. Que vous faut-il? un rien : des talents supérieurs. Votre barque n'a qu'à suivre le fil de l'eau , la mienne remonte contre le courant . Accablé par ce corps misérable, que j'ai traîné douloureux et tombant en lambeaux parmi tant de désastres, si je succombais, j'aurais rêvé l'impossible. Quand votre courage, à vous^ s'abaisse jusqu'à plier, vous êtes lâche ou sans foi. »

Cédant à je ne sais quel allégement, mêlé d'une honte qui n'était pas sans charme, car elle témoignait pour lui de son'découragement vaincu, Hogarth, en s'arracliant, comme on sort d'un mauvais rêve, à la navrante \ impression du récit de Johnson, Hogarth se sentait un autre homme. En personne active et sensée, il rentra soudainement dans le domaine du vrai ; il tendit la main à Samuel et serra la sienne, en disant : — Frère, merci! je n'ai point à m'apitoyer sur votre sort, bien que mes doléances ne puissent amollir votre vertu; mais ce serait me méprendre sur vos intentions. Si jamais vous atteignez ces heures d'angoisse, désormais finies pour moi, vous me trouverez sur la brèche où vous m'avez lancé. Venons au nécessaire : il faut pétrir le pain de la semaine qui s'approche, car je ne suis plus seul et j'y dois pourvoir. Voilà des planches à peu près terminées et que j'ai successivement rejetées avec dégoût...

— Parce que, les ayant commencées dans le seul but de gagner quelque argent, vous avez voulu faire œuvre d'art, de ces sujets qui laissaient votre imagination en repos : quand on ne s'occupe que de nourrir sa femme, il ne faut pas songer à l'éblouir.

— Frappé juste ! s'écria Will, vous avez mis le doigt sur le mal.

— Inde mali lahes, riposta Johnson rendu à ses habitudes professorales.

r— Et proinde remedium, ajouta Jane en serrant les d(îigts de' son mari.

— ■ Ma femme sait le latin! s'écria Will avec transport; et moi qui ne sait rien du. tout...

— Encore! interrompit Johnson, ce Will est vaniteux comme un maître à danser.

— Un peu de latin, comme mi peu de cuisine, sont de petits talents dont il ne sied point à une femme de se glorifier trop haut, repartit finement fane : vos gravures sont très-agréables.

— Je n'entends rien à la peinture, dit Johnson ; mais si je connaissais les sujets...

— Ils ont un intérêt de circonstance, reprit William ; cette jeune femme, je l'ai dessinée dans sa prison; demain elle sera pendue. C'est la fameuse Sarah Makolm qui a assassiné trois personnes.

Ici, Hogarth dit quelques mots gaillards à l'oreille de Johnson, qui jaunit sensiblement; c'est la façon dont il rougissait.

— Cette dernière image, reprit Jlogarth, est satirique; reconnaissez-vous?..

— Trop bien ! Kent, le duc de Chandos, le lord Bm*lington, et que vois-je? Pope ! c'est la critique du False Taste (1), et vous ne craignez point...

— Loin de là, j'espère...

(1) Le Faux goût, poëme d'Alexandre Pope.

LONDHES IL Y A CEIJJT.ANS. • 63

— Que le chatouilleux Pope, en ripostant, fera- retentir le nom de son adversaire, et créera un succès au railleur qui l'atteint ? comptez-y ! Pope ne dira riéh tant que vous serez inconnu* mais il se souviendra, quand vous aurez grandi , tout assez pour se taire de peur de ranimer un souvenir éteint; seulement, à l'occasion, il placera votre nom dans ses prières. Et voilà tout ce que vous avez fait?

— Depuis quelques jours, répondit sa femme, il esquisse des dessins et ébauche des peintures à Spring- Garden, au Vauxhall, pour notre voisin M. Tyers, qui nous héberge dans cette maison. Il a livré les cartons des quatre Saisons, qu'PIayman doit exécuter, et que mon père ne désavouerait pas.

— Aussi, ajouta Hogarth, M. Tyers m'a-t-il promis une carte d'entrée perpétuelle, en or, pour mes amis et moi, qui aura cette devise : attendez... c'est du latin.

— Ad perpetnam heneficu memorîam (1).

— Courez vendre vos planches , atin de vous occuper à des ouvrages sérieux.

— Je l'eusse fait déjà, sans un échec qui m'a découragé; le lord B^* m'a demandé son portrait, et je l'ai achevé depuis deux mois...

— Le lord B"* ! Mais il passe pour presqu 'aussi laid que moi ! De.plus, on le dit bossu.

(1) Cette (-arte est encore en possession des derniers neveux de la famille d'IIogarth ; les droits qu'elle conférait n'ont pas subi de prescription.

— C'est ce que j'ai si consciencieusement démontré, que ce gentilhomme m'a envoyé un vilain com^pliment, en refusant de payer une peinture, que je croyais assez bonne.

— Quelle iniquité I les gens de notre mine devraient payer double. Dans une conjoncture analogue, un peintre français traça sur sa toile, devant l'image du modèle rébarbatif, un griUage de barreaux de fer , au travers desquels on reconnaissait le personnage. L'artiste écrivit au bas : Prisonnier pour dette , et accrocha le cadre à un clou devant sa porte. Les passants prenaient si gaiement la chose, que notre avare se hâta de s'exécuter ; on lui restitua son image , mais les barreaux étaient en bomie couleur : il eut la cage par-dessus le marché.

— Vous me donnez une idée au sujet de l'affreux lord B"*.

Hogarth prit une feuille de papier et écrivit le billet suivant, dont on parla beaucoup dans ce temps-là , et que Nichols nous a transmis.

« Hogarth présente ses respects au lord B*" , et regrette de se voir contraint à lui demander de nouveau le prix d'un portrait honnêtement exécuté. Si Hogarth n'a pas satisfaction sous trois jours , il a l'honneur de prévenir le lord B*" que son image, enrichie d'une queue, et de quelques autres agréments, sera veodue à M. Hare, le montreur d'animaux, qui sera charmé de

la posséder pour servir d'enseigne à sa ménagerie. »

— Mon espoir maintenant, dit le peintre, c'est qu'il ait plus d'avarice que de poltronnerie.

Mais il fut déçu : le lord paya le jour même, et se fit justice en livrant son image au feu.

— Désormais, dit l'artiste à Johnson avant de le quitter, soyez sans souci sur mon compte ; j'ai mis sur le chantier une grande œuvre, et bientôt vous entendrez parler de moi.

En disant ces mots , Hogarth , après avoir exigé que Samuel attendît son retour, sortit avec ses planches de cuivre, et bientôt il rentra au logis avec de l'argent et des provisions. A la nuit tombante, on dîna, et les conversations prolongèrent si bien le repas , que William dut reconduire chez lui Johnson, quijurait de ne jamais retrouver tout seul son chemin jusqu'à, la taverne où l'attendait I^ichard Savage, en vue de qui, sans exciter l'attention, il avait serré quelques reliefs du repas dans ses poches. A la vérité William avait détourné la tête avec beaucoup de complaisance ; c'est un homme à qui rien n'échappait.

En traversant à tâtons les ten-ains blafards de South- Lambeth, Johnson dit à son ami : — Croyez-vous aux pressentiments? Non ; tant pis! c'est dans mes rêves que j'ai reçu la révélation de mon avenir, et ces avertissements ne trompent pas. Faible et maladif, je me suis dit que j'existe par un miracle de la Providence

qui me destine une certaine mission ; de h\ mes travaux acharnés et le triomphe que j'ai remporté sur ma paresse. Si j'abandonnais mes desseins-, si ma vie cessait d'avoir un but, je suis convaincu que Dieu me l'ôterait à l'instant. »

— Ce sont des idées où je ne me suis jamais abandonné.

— Il est difficile de ne pas admettre des choses surnaturelles; les anciens sages y croyaient, comme depuis les docteurs chrétiens. Et, tenez : la nuit de sa mort , mon père m'est apparu...

En devisant de la sorte, Johnson avait pris une voix creuse et basse: ils allèrent ainsi jusqu'au cimetière de Westminster i^u'il fallait traverser , comme on le traverse aujourd'hui. Pendant le trajet, Johnson regardait furtivement autour de lui , tressaillait et doublait le pas. Un peu avant Gharing-cross, il congédia son compagnon, reprit son ton habituel, et assura qu'il retrouverait sa route. Ilogarth, ébahi, comprit qu'il n'avait pas osé franchir seul l'asile des morts.

— Quelles étranges contradictions ! dit-il en rentrant à sa femme ; cet homme si fort, cet esprit si lucide , cette âme supérieure, Johnson, qui le supposerait? il croit aux revenants, aux pressentiments, aux jours néfastes, aux superstitions du jeune âge, et il a peur des fantômes...

— Que de travers on découvre en étudiant les gens

de bien près ! répondit sa femme ; chacun a son faible, et, en somme, je crois que les humains sont de grands fous. ^

— Voilà tout justement, lui ditHogarth, ce que mon pinceau se propose de démontrer.

Détails de famille. — Premier succès. — Discussion sur l'art, enire le peintre Thornhill et son gendre.

Cependant, le vieux sir James obstiné dans son ressentiment, ne parlait jamais de sa lille, et afin d'éviter les questions qu'on aurait pu lui adresser à ce sujet, il se réfugiait dans un travail sans relâche, ressource des affligés qui ont du caractère. En vain, plus indulgente, lady ïhornliill avait-elle, à ce que rapporte Wilkes, essayé de fléchir le courroux paternel; son mari ne répondait rien et quittait la place

En Angleterre, chacun le sait, noinbre de mariages sont détermmés par des enlèvements, et ce genre de faute, pourvu que la réparation soit prompte, n'expose pas* comme chez nous, un jeune couple à la réprobation du monde.

70 LONDllES IL Y A CENT ANS.

C'est pourquoi la mère de Jane s'enhardit un jour jusqu'à dire à son seigneur et maître : — Serez-vous sans pitié pour une escapade que tant d'autres ont commise ? Notre fille est si jeune ! elle se sera fait illusion sur le mérite d'un jeune homme, qui risque de tourner à mal, tandis que vos leçons et vos conseils pourraient...

— Mes conseils ? il les dédaigne: entouré dcvauriens, il se croit chef d'école, et Thornhill, à ses yeux, est un astre éclipsé. N'ai-je pas tenté de le mettre dans la bonne voie ? Savez-vous sa pensée? qu'il est le Messie de là nature, et que mon partage est de tïonner une forme à tout ce qui n'existe pas. > s

— Mon ami, c'est à votre cœur que votre Judith s'adresse : si l'une de nos servantes, nous ayant quittés pour faire un méchant mariage, tombait dans la détresse, votre assistance lui serait-elle refusée? Je ne demande rien de plus pour votre malheureuse enfant. Soumise et désolée, je ne braverai point votre volonté; mais si je reste livrée à de telles angoisses sur lo sort de ma fille, j'en mourrai, je le sens là; car je ne suis plus jeune, moi, j'ai trois années de plus que vous.

— Votre fille n'est plus la mienne ! je n'ai donc rien à ordonner, rien à interdire ; mes yeux sont fermés pour elle, ils le seront sur vous, à une seule condition : l'on ne m'en parlera jamais.

C'était obtenir plus que n'avait espéré la bonne Ju-

dith ; elle pensait avoir sondé la blessure du peintre du roi, et elle se disait : — Quel malheur que ce jeune iiomme soit dénué de talent (

Peut-être se méprenait-elle, faute de connaître assez les hommes, et surtout les artistes.

Toutefois, plus touché qu'il ne le laissait voir,Thornhill, avec la tendre inconséquence d'un père, revint de lui-mênite à un sujet qu'il avait interdit. Aussi jamais ne sembla-t-il plus brutal.

.. — Après tout, reprit-il, qui sait ce quelle est devenue, cette héroïne ! dans quelle chaumière, dans quel bouge de la cité se "(îache-t-elle avec son noble époux ? J'espère bien que-yous ne la retrouverez pas et que nous serons délivrés de ces gens-là.

Judith reçut cette bordée avec la plus complète insensibilité, et sir James se dit : — La mère sait où est notre fille...

Peu de jours auparavant, une dame était entrée chez l'éditeur Owerton, à qui elle avait demandé à voir le recueil des gi'avm'es dé M. William Hogarth. Ce dernier, en ce moment, se trouvait là : relégué dans l'ombre, au fond de la salle, il entendit prononcer son nom. Tandis que l'inconnue parcourait les estampes une à une, laissant échapper des signes de déception, entrecoupés de certains mots, tels que : — Trivial... insuffisant... trop peu... pas encore... Hogarth lui-même, par impatience ou par curiosité, traversa le magasin pour gagner la rue.

La dame leva les yeux, et l 'artiste reconnut la mère de sa femme, dontil avait de loin examiné les mouvements, dans un simple intérêt d'amour-propre. Ils restèrent saisis l'un et l'autre. Des témoins les observaient : Hogarth ému se borna à adresser à lady Thornhill un salut profond, et il sortit.

De retour an logis, il s'abstint de raconter cette rencontre à sa femme ; mais la déception de lady Judith ne lui avait point échappé, et il tomba dans ce découragement, dont Johnson vint à propos le relever. Trois jours après, le jeune ménage reçut, dans une bourse appartenant à Jane, vingt guinées, que Will renvoya sans hésiter. Une nouvelle tentative, étayée d'une lettre de lady ïhornliill, n'eut pas plus de succès : on garda la lettre, on refusa les présents. Alors, ne consultant plus que son cœur, lady Thornhill arriva.

La scène attendrissante qui s'ensuivit est plus facile à concevoir qu'à retracer. Près de quitter sa belle-mère, Hogarth, en la reconduisant, lui dit : — Madame, j'ai deviné ce que vous cherchiez chez Owerton, et j'en suis profondément touché. Votre goût n'est pas moins noble que votre cœur. Il n'y avait là rien qui fût digne de l'indulgence de sir James Thornhill. Daignez retourner chez 'éditeur dans un mois.

A cette époque, Hogartli ébauchait à la fois sur la toile, sur le papier et même sur le cuivre, les scènes d'un drame en six actes, destiné à représente^ dans leur

salutaire horreur les phases de la vie d'une courtisane. H prétendait offrir une leçon terrible à la jeunesse, et stigmatiser le vice opulent qui propage la corruption des moeurs. Cette œuvre, écrite en tableaux saisissants à l'usage du peuple, était destinée à assigner à l'auteur une place parmi les moralistes.

Hogarth comprit qu'il fallait se hâter de terminer une de ses planches ; il choisit celle qui mettait en scène le plus petit nombre de personnages. C'est le moment où r son héroïne déchue, traînant dans un bouge les vestiges d'un luxe qui contraste avec le dénûment du mobilier, cache, demi nue. sous les débris d'une maigre orgie, le produit des vols dont un amant l'a rendue complice. Inquiète, la maUieureuse tient l'oreille au guet. Soudain la porte s'ouvre et laisse voir un groupe de constables, précédés d'un magistrat qui vient procéder à l'arrestation. Le juge alors investi de cette fonction jouissait d'un vénérable renom de probité : c'était sir John Gonson. Afin de rendre son œuvre plus réelle et plus frappante, Hogarth donna à son juge les traits de Gonson, dont il fit un portrait d'une vérité prodigieuse. Quant au travail matériel de cette gravure, il est d'une franchise audessus de tout éloge.

Dès qu'on eut obtenu la première épreuve de cette gi'avure avant la lettre, lady Tliornhill la plaça tout encadrée dans la salle à manger de sa maison. L'objet frappa les yeux du peintre, qui, l'ayant contemplé avec

attention, s'écria : — Voilà qui ne ressemble à rien que je connaisse et ne fait songer à personne. Nomme-t-on l'auteur?

— C'est l'essai d'un jeune homme qui vous a fait hommage de la première épreuve; son devoir l'y obhgeait ; il serait trop heureux de penser que son droit l'y autorise.

— Ce n'est pas assurément un de mes élèves?

— Il n'a pas cet honneur ; il tient à vous de plus près encore.

Thornhill se détourna vivement et se mjt à table. Après le repas, il regarda de nouveau l'estampe et dit d'un ton railleur : — []n homme qui a tant de talent peut épouser une femme sans dot. . .

Le lendemain, lady Thornhill, assez déconcertée par cette boutade, qui lit assez de bruit pour parvenir jusqu'à nous, voulut enlever le cadre ; mais son mari le fit placer dans son atelier.

— : 11 a quelques dispositions, obscurcies par un goût... funeste, dit le baronnet à sa femme; mais il n'est pas peintre ; la gravure n'est qu'un métier. On m'objectera qu'il grave ses compositions. Belle merveille I Moi, je fais graver les miennes. La peinture seule met un hf>mme au premier rang. Ce n'est pas que je dédaigne lès arts du dessin ; j'ai manié la pointe avec assez de fermeté; je n'ai dédaigné ni le paysage, ni l'architecture, et j'ai construit moi-même sur mes

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propres devis, ma maison de campagne. Mais ces fantaisies n'ont rien ajouté à l'éclat de mon nom : Rembrandt lui-même, s'il se fût borné à graver, serait moins connu que Van-Ostade ou Miéris.

Le lendemain, lady Thornhill dit à son gendre : — Il faut apprendre à manier les couleurs.

Et lui de répondre avec sa tranchante assurance :

— Moi? je peins conïme le bon Dieu. N'ai -je pas prévu, ce qu'il est inutile de me dire? Voyez, je suis prêt.

C'était le premier tableau de la série entreprise : A harlot's progress (une vie de courtisane).

— Nous sommes sauvés ! s'écria lady Thornhill. Mon gendre, avez-vous du cœur, et oserez-vous risquer une rebuffade? L'assaut sera rude; mais si vous êtes doux, patient, si vous savez courber l'épaule, tout n'est pas désespéré. Mais songez-y, votre vanité sera mise à rude épreuve,..

— Nous sommes perdus I dit naïvement Jane.

— Allons, répliqua son mari ; je boirai le calice et je ferai de mon mieux, non pour moi qui n'ai besoin de personne, mais pour vous. Votre souvenir me soutiaadra, pourvu que sir James n'aille pas trop loin.

— Je serai là, dit Jane, et si vous êtes^ebuté, vous ne serez pas seul.

En dépit de l'assurance que devant eux, elle avait dû feindre, lady 'Diombill était fort incertaine des résultats

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de cette démarche. Le premier moment passé, son mari, de lui-même, était revenu plus d'une fois sur la composition de son gendre, avec une amertume croissante, comme s'il en. eût été obsédé. On l'entendait s'écrier : — Ce n'est qu'un insolent manifeste ! ou bien : — Goût sauvage, esprit désordonné; point de style I où allons -nous!

— Je pensais, osa objecter lady ïhornhill, qu'il y avait là un germe de talent...

Ce mot fit bondir le peintre. — Du talent... du talent I quand ils ont dit du talent, ne croirait-on pas!.. Du talent I j'aimerais mieux qu'il n'en eût point du tout; on lui en ferait un !

La bonne lady ne concevait rien à ces contradictions apparentes ; car elle ne soupçonnait ni le fiel des rivalités d'école, ni la pénétration qui les révèle de si loin au despotisme ombrageux d'un vieux maître.

Inquiète sur l'issue de son petit complot, la femme de Thornhill n'appréciait pas, cependant, tout le danger delà lutte; lorsqu'elle fit apporter dans l'atelier de son mari le tableau d'Hogarth. La toile, sans cadre, fut posée sur un chevalet, où le peintre du roi la découvrit à son lever.

Cette fois, il n'eut pas à chercher le nom de l'auteur ; Judith , qui tremblait comme la feuille , crut remarquer sur les traits du peintre un sombre nuage ; mais il refusa de s'expliquer. James prit ses pinceaux

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froidement, les repoussa, les reprit, les abandonna encore, chantonna un petit air entre ses dents et finit par grommeler avec amertume : — Le sujet est vulgaire ; et quel art monstrueux I c'est laid ; c'est bête comme nature !

— Ce que c'est que d'ignorer ! objectait la timide lady; j'avais conçu quelques espérances...

— Des espérances, ! vous êtes bien difficile : le drôle possède une vigueur, et sa touche est d'un esprit !

— 11 se pourrait f

. — Bon ! chantez victoire ! c'est un succès ramassé dans la boue... c'est le comble du cynisme, et de la brutalité !

— Enfin, mon ami, que faut-il penser? annonce-til an moins des. . . dispositions?

Thornhill, au comble de l'impatience, haussa les épaules, et dit sur un ton furieux. — Il n'existe pas deux hommes en état de peindre une... une chose comme cela ! Étes-vous contente ? Eh bien, n'en parlons plus !

— Je suis satisfaite, si vous l'êtes ; mais l'auteur est plus difficile : il sollicite l'honneur de recevoir vos avis et de mettre à profit vos lumières.

— J'entends : il est là dans quelque coin, comme un chat. 3Ies lumières! il s'en soucie bien, vraiment! Vous l'entendrez... Voyons, où est-il? et finissons-en !

William parut, d'un air gauchement assuré qui trahissait une intimidation véritable.

— Monsieur, dit sir James avec assez de hauteur, on m'assure que vous désirez me consulter au sujet de cette peinture ; votre inteation, je veux le croire, n'est pas de m'embarrasser par un honneur que certes je n'ambitionne pas ? Je n'apprécie pas bien ces tableaux qui ne comportent ni le style, ni les lois ordinaires de la composition. Votre œuvre est magnifique ; voilà mon sentiment : je désire passer pour connaisseur.

— Telle qu'elle est, Monsieur, et en dehors de ces questions de style oii je suis étranger, je désire savoir de vous si les figures sont à leur place, si l'effet vous semble juste, si la lumière. . .

— Bref, les notions élémentaires, celles qui sont à ma portée. Revoyez vos modèles ; il suffit pour cela de battre le pavé : je n'entends rien à ces sortes de besognes. Selon moi, l'art, destiné à plaire, doit indemniser les gens délicats des laideurs de la vie réelle,

— C'est, répliqua William avec feu, le condamner à l'inutilité absolue I Je serais désolé de vous déplaire; mais j'oserai soutenir que si l'art est en droit de sacrifier aux charmes de la fiction* il est digne d'aspirer à un rôle plus moral et de répandre la vérité.

— Ce garçon est intraitable, pensait lady Thornhill ; tout ceci finira mal.

— La vérité I répéta sir James impatienté ; parce

que ces visages sont vulgaires, vous les croyez vrais : qu'eu sais-je, moi ? je ne les ai jamais rencontrés.

— -Vi-je donc rencontré, moi, nos rois tout nus dans les nuages, avec Vénus, Apollon et Jupiter ! Mais parce qu'ils ne jjteuvent exister, vous les croyez beaux !

Nul n'avait osé lutter avec cette vivacité contre Thornhill. Sa femme elle-même en fut indignée et s'écria : -— En vérité, monsieur Hogarth, vous êtes fou !

— Non, Madame, et si je cédais, j'aurais perdu tout droit à votre intérêt. Sir James suit une route glorieuse et frayée. Son art flatte les passions des grands qui ont honoré son immense talent, en le faisant grand. . . comme eux. Le mien attaque ce que sa muse encense ;

♦ je m'adresse à la foule, et si je réussis, je serai grand comme le peuple.

— Et grossier comme lui ! riposta sir James exaspéré. Si c'est pour m'insulter, Monsieur, que vous avez feint de solliciter mes conseils, on ne se fait plus écolier à mon âge. J'avais supposé, jel'avoue, que le sentiment de vos torts vous rendrait moins tranchant dans vos idées. A ce prix, j'aurais peut-être eu la faiblesse. . .

— Si je vous ai blessé, j'en suis pénétré de douleur ; mais, quant à renier des lèvres les convictions enracinées dans mon esprit. . . je tiens moins à vos bienfaits qu'à votre estime.

— Quoi ! vous osez, bravant mon expérience, en face d'une misérable... croûte, — ma foi, le mot est

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lâché I — ajouter à vos griefs une obstination si coupable! Qu'entre nous, tout soit rompu ! ingrat! J'aurais pu le mettre dans la bonne voie, me créer en lui un successeur...

— Je n'aurais accepté qu'à la "condition de rester libre. Ce que vous appelez une croûte, c'est une œuvre originale, que je n'ai point ramassée dans les cartons des vieux maître^ !

— Va, je te renonce^ Tu m'as volé ma fille, tu la tues pour son père une seconde fois.

— Hogarth, interrompit lady Judith en pleurs, ce n'est point Jane, c'est votre pinceau que vous aimez !

— Qui? moi, j'irais, pour un intérêt vulgaire, jouer la comédie devant James Thornhill ! Aon, plutôt mourir à la peine ; et quant à votre enfant, je saurai la dédommager. J'ai dans l'âme un feu que rien n'éteindra, et dans cette main du travail pour quarante années.

— C'est un cœur d'acier ! pensait Thornhill, à qui toute patience échappait. Pourtant, reprit-il en s'efforçant d'être calme; si Thornhill, si votre maître eût exigé, dans l'intérêt de votre avenir et pour prix d'un pardon...

— iN 'achevez pas ! je tromperais votre espoir !

— Malheureux I cria Thornhill avec une violence inconcevable ; tu céderas, pourtant I

— Jamais !

Les traits du baronnet prirent une expression terri-

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ble ; d'un coup d'oeil il scruta l'âme de son adversaire, et tout à coup, ouvrant les bras avec tendresse, il dit avec un sourire ému : — 11 faut étouffer ces monstres-là !

Un cri de joie répondit du fond de l'atelier au cri d'étonnement de lady Judith, et Jane s'élança dans les bras de son père.

— C'est donc un coupe-gorge que cette maison ! balbutiait le peintre en étreign^t sa fille. Will, ajouta lo vieillard, tu as un cœiu' d'artiste. — 11 n'a pas reculé dune ligne! Mais, des convictions ne suffisent pas, et sans la pureté du goût... Je te mettrai dans le bon chemin I

— Monsieur, répondit Hogarth en essuyant une larme, vous trouverez en moi le cœur d'un homme et le respect d'un bon tils !

Le beau-père caressa beaucoup son gendre. On soupa en famille et, pendant le repas, Jane oubliait de manger, pour contempler son père qui posait souvent sa main blanche sur la main de William Hogarth. 'Avant de le qliitter, il lui dit : — Je veux te faire cadeau de mon habit de gala, et te présenter au beau monde de la cour.

LONDRES

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