SECONDE PARTIE
Londres peint par Hogarth : — Prison du Fieet. — La vie d'une courtisane, drame en six tableaux.
On a pressenti que le but de cette étude, où les personnages ont retracé leur caractère et* les simples événements de leur vie, tout en nous découvrant un coin des mœurs contemporaines , doit s'étendre au delà des limites d'un dénoûment d'action ; prologue plus ou moins animé de ce modeste mais consciencieux travail. ^
Dans notre pensée, la péripétie attendue, c'est l'œuvre d'Hogarth, c'est la destinée littéraire de Johnson, son vivant contraste; de Garrick et de cette pléiade encore obscure qui vient çà et là peupler la scène. Pour
ce qui est du peintre, dont les œuvres nous fourniront le canevas d'une espèce de voyage rétrospectif dans l'Angleterre du xvni'' siècle, nous avons cherche à initier le public aux idées, aux principes qui ont dirigé sa vocation; à faire en sorte que l'on désirât connaître les productions d'un jeune honnne qui s'engageait si avant, et s'annonçait ainsi.
Nous avons vécu avec lui; l'intérêt qu'il ins})ire rehaussera celui qu'est susceptible d'exciter la description d'une œuvre dramatique, dont l'auteur, à la fois célèbre et mal connu dans notre patrie, a déjà contracté avec nous quelque intimité.
Nos musées français ne possèdent pas un tableau des peintres anglais; les toiles de Thornhill, de Wilson, de Gainsborough, ont rarement traversé le détroit. Jamais la France n'a possédé, même une esquisse d'Hogarth, qui ne doit sa notoriété euroi>éenne, qu'à l'esprit bizarre empreint sur certaines planches, la plupart du temps travesties par de mauvaises contrefaçons. Les écrivains secondaires de la grande Bretagne, qui ont exercé tant d'influence sur notre école encyclopédique et libérale, sont presque ignorés de la foule, et l'on rencontre à chaque instant leurs noms sans savoir à (|uoi les rallacher.
William ilogarlh qui ne savait pas l'orthographe, et qui était étranger aux lettres anglaises, conmie au latin dont il a cependant abusé dans les légendes
LONDUES IL V A C. F.>T ANS. 85
qui arconi[i:ii;iient ses gravures, aliii de se faire honneur de lérudition de sa femme, Hogarth, prototype des moralistes pittoresques, adonnés de son temps à l'exploitation du roman, atteignit d'un seul coup, après d'infructueux essais, à la renommée, qui devait lui assigner une position mixte entre les peintres et les écrivains.
La troisième planche de the Harlot's progress, celle où, comme nous l'avons dit, tigure le portrait de John Gonson, magistrat très-populaire, ayant paru avant les autres, un gentilhomme, qui se rendait à une réunion des lords de la Trésorerie, s'avisa de l'acheter en passant et de la montrer à ses collègues. Cette production leur fit un si grand plaisir, qu'en sortant ils coururent en choisir des épreuves. Le lendemain, on les porta à la séance du Parlement, et le portrait de Gonson eut un tel succès que, le soir même, le tirage fut épuisé, et le nom de William Hogarth rendu célèbre dans l'espace de vingt -quatre heures.
Enhardi par un pareil encouragement, l'artiste se hâta d'achever la série; mais dans l'intervalle, il peignit dans Headley-Park, chez M. Huggins, à un plafond de son beau-père représentant Flore et Zephire^ un satyre et des silènes si vigoureux, si étincelants de verve comique, que Thornhill fut obhgé de raviver le ton local et l'expression des autres figures.
Vers le même temps, il fit un autre essai plus si-
gnificatif de la puissance de son tjtlent, et à ce sujet, il regretta la (Msparition de Johnson, qui s'était éclipsé de Londres et avait été courir à Dublin, pour un brevet de maître ès-arts qui lui fut refusé.
11 existait alors à l'entrée de la cité une prison célèbre et toujours pleine, le Fleet^ geôle affreuse où les détenus étaient traités avec la dernière barbarie. Des réclamations élevées à diverses reprises avaient amené des commencements d'enquêtes, invariablement suivis d'ordonnances de non-lieu et de la plus honteuse impunité. Forts de leur puissance, le gouverneur et le geôlier, d'intelligence, infligeaient aux captifs des privations odieuses et les tortures les plus arbitraires, dans le but de leur extorquer de l'argent.
Rien de plus horrible que le régime des prisons à cette époque, et cinquante ans par delà. A Newgate, pour être admis à la Cour de Presse^ lieu privilégié, il fallait payer un impôt de cinq cents à deux mille guinées : il est bon d'ajouter, pour donner la mesure de ces exactions, que j\I. Pitt, l'un des gouverneurs à Newgate, avait amodié la Cour de Presse au prix de cinq mille guinées.
Lorsqu'à son entrée , un détenu pour dette ou uA prisonniei- d'Etat ne pouvaient fournir la taxe imposée par les porte-clefs, ils étaient jetés dans d'horribles cachots, pêle-mêle avec les plus vils scélérats.
Dans toutes les geilles, on tolérait des tavernes, desservies par les concierges, où l'on vendait à un taux usuraire du vin et de l'eau-de-vie. La plus ignoble débauche régnait dans ces repaires. Il existait en outre deux salles de torture : la chambre des Cep^ où l'on attachait à des ceps les infortunés pour leur arracher des aveux ; et le cachot du Pressoir, réduit ténébreux où se trouvait une énorme machine en bois, sous laquelle on écrasait, jusqu'à ce que mort s'ensuivît, la poitrine des accusés qui refusaient de répondre aux interrogatoires. Ces tortures ne furent abolies en Angleterre, dans ce pays de réforme et de liberté, qu'à la fin du règne de Georges III, c'est-à-dire, de 1815 à 1820...
Telles étaient les abominations commises à Newgate et au Fleet. Le scandale qu'elles causaient s'étant renouvelé, comme à l'ordinaire la chambre des communes nomma une commission d'enquête, destinée, selon toute apparence, ainsi que les précédentes, à conclure par l'ordre du jour en faveur du ministère.
Mais le dénoûment fut changé par le seul William Hogarth qui mit son burin dans la balance. Sans perdre un instant, il lança une petite gravure, dont Horace Walpole nous a légué la description en ces termes : < La scène représente la commission assemblée. On » voit sur la table les instruments dont on se servait » pour tourmenter les prisonniers : l'un d'entre eux,
88 LO.NDIVES IL Y A CKNT A.NS.
» couvert de iiailloiis et exténué par la faim, se présente « devant la commission, avec une contenance noble et » ferme. Près de lui l'on aperçoit le bourreau des dé- » tenus, l'implacable geôlier. C'est la figure que l'on » eût rêvée pour représenter lago voyant ses crimes dé- » couverts. La,bassesse, l'infamie, la terreur sont peintes » sur la face livide de ce misérable; ses lèvres sont » contractées, sa tête jetée en avant semble prête à pro- » férer quelque imposture; ses jambes se portent en » arrière comme s'il songeait à fuir. Il plonge avec vioy> lence une de ses mains dans sa poitrine à demi-dé- » braill('e, tandis que les doigts de l'autre cherchent à- » s'accrocher aux boutonnières de l'habit. Ce portrait » est sans contredit le plus frappant qu'on ait jamais » peint. » *
En guise de pendant, William représenta François Page sous des traits odieux, avec la liart au cou. C'était un juge en butle à radniniadversion de la foule, pour son Implacable sévé'rité.
Ces images, expression du sentiment général, prêtèrent une telle force à des accusations devenues publiques, qu'il fallut compter avec le défenseur de l'humanité. Les geôliers, Brambridge et Huggins, furent punis, le régime de la prison fut réformé, et François P|ige, précipité dans le néant par une illustration qui cloua son nom au pilori, resta stigmatisé pour jamais.
Dès lors, le zèle d'Hog&rth, à l'abri du besoin et
soutenu par l'opinion publique, ne se ralentit plus; sa mission était tracée, il y resta fidèle. Pouçrcet homme si consommé dans son art, la peinture, le dessin cessèrent d'être un but et ne furent qu'un moyeç facile de rendre la pensée : carrière sans exemple, où Greuze seul, plus peintre et moins penseur, l'a suivi de loin.
Hogarth dessinait comme un autre raconte; tout ce que l'imagination est apte à graver dans la mémoire, il le rendait sur la toile ou sur le papier. Il exécutait sans hésitation un portrait de souvenir , et telle était sa science par rapport au jeu des physionomies, qu'il imprmiait à ses modèles, sans nuire à la ressemblance, l'expression exigée par la situation. Il était de force à entamer une plaque de cuivre sans dessin préalable et à improviser au bout de la pointe des figures d'une incomparable précision. Ce procédé lui était familier.
Ses défauts étaient la trivialité dans les sujets de style, où il échoua; certaine lourdeur inhérente à la recherche trop exclusive de la clarté, et une préoccupation trop minutieuse parfois, des détails significatifs ou des intentions subtiles : il côtoya plus d'une fois les scabreuses difficultés du logogriphe. La mise en scène, où tout objet a su valeurj et sa raison d'être concourant ^u drame général, ressemble aux descriptions si finement analysées de M. de Balzac.
Quant à la peinture d'Hogarth, elle est peu profonde, d'une gamme médiocrement étendue, d'une so-
lidité suffisante, touchée du reste avec vigueur et sûreté de main, qualités jointes à la plus heureuse audace. Bien enveloppée, très-homogène, elle doit à ces qualités l'avantage de paraître plus finie qu'elle ne l'est en réalité. La manière de William Hogarth, le rapproche plus des traditions françaises que des écoles d'Italie ou de Flandres, dont il est totalement dissemblable. •Tel qu'il est, et avec ses imperfections, nous ne craignons pas, après l'avoir, à diverses reprises, bien étudié à Londres, de le placer parmi les bons peintres de genre. D'autres ont été plus brillants comme Metzu, plus précieux comme Gérard Dow, plus puissants d'effet comme Chardin; mais nul n'a si complètement exécuté ce qu'il a voulu ; aucun n'aurait pu se proposer un but si complexe, ni si difficile à réaliser. Tel est, par exemple, le dessein de grouper dans un sujet, à des plans plus ou moins reculés, plus de cent figures, sans qu'une seule laisse le spectateur indécis sur le rôle qui lui est assigné dans l'action générale; elles viennent toutes y concourir, avec des passions ou des pensées aussi clairement retracées sur les visages lointains, indiqués en deux coups de pinceau, que sur les têtes plus achevées des personnages du premier plan.
Thornhill pressentit la célébrité de son gendre, resté de nos jours presqu 'aussi populaire que Shakspeare; le peintre de la cour eut le temps de combler de ses bienfaits le Molière de la peinture anglaise ; mais il mourut
avant même que William eût mis au jour les six tableaux de the Harlot's pruyress.
Reconstruisons, la gravure sous les yeux, les six actes de ce drame, dont les scènes furent reproduites à la sanguine jusque sur les éventails, et dont Théophile Cibber a tiré un ballet-pantomime, représenté à l'Opéra de Londres, sous le titre de the Jew decoyed. Au dénoûment près , notre mélodrame de Victorine ou la Nuit porte conseil^ n'a pas eu d'autre origine ; car les romans d'où il est issu descendent des imitateurs de William Hogarth, dont nous aurons à signaler plus d'une fois l'influence et la paternité, à l'égard des ouvrages français de la fin de l'avant-dernier cycle littéraire.'
1" Tableau : — La patache hebdomadaire du Yorkshire, pays renommé pour la beauté des femmes, venait d'arriver comme à l'ordinaire, à l'auberge de la Cloche, dans Wood-street, et de déposer sur le pavé de Londres une jeune fille assez belle, dont les traits resplendissant de santé, et l'expression modeste charmaient les curieux et les passants arrêtés devant l'hôtellerie. Elle avait, nom Mai-ia Ilackabaout , ainsi que l'indiquait l'adi'esse clouée sur sa malle, et avait reçu une pieuse éducation dans son village, où son père, honnête et simple vieillard, exerçait le saint ministère. Contraint
9^ LOM)Ki;S IL V A CElM" ANS.
par la modicité de ses ressources à se séparer de son enfant, il comptait la confier aux soins d'une de ses parentes, à qui 3Iaria apportait, en guise de présent, une belle oie grasse, adressée par mistriss Hackabaout : à sa chère cousine. Mais le père n'avait pas eu le courage de quitter sa fille au pays, et, pour la protéger durant le voyage, il l'avait accompagnée à cheval sur une rosse blanche, étique, et de plus, affamée; car tandis que recclésiaslique s'étudiait à déchiffrer sur une lettre l'adresse du très-révérend évêque de Londres, à qui on l'a recommandé, sa monture dévore à belles dents un tas de paille qui a servi à emballer de la faïence,
La distraction du ministre, en ce moment, était au moins imprudente; car à Londi'es, les filles des pasteurs sont la facile proie des séducteurs de profession, et les recrues ordinaires des repaires vicieux : une éducation candide ne les prédestine que trop à tomber dans le piège.
Avides de ces sortes de conquêtes, les désœuvrés de la ville, alors dévorée par une corruption babylonienne, venaient chercher pâture aux heures d'arrivée des voitures publiques, et s'il s'offrait un objet de nature à réveiller leurs sens émoussés, d'infâmes créatures, apostées à dessein, s'efforçaient, en liant connaissance avec la victime, de l'attirer dans leurs filets.
Parmi les plus éhontés de ces suborneurs, le mépris public avait enregistré le nom du colonel Chartres, per-
sonnage fort riche, bien en cour et très -redouté. C'était lui vieillard assez dégoûtant, connu pour attendre les voitures au passage, et qui fut tour à tour flétri par Hogarth, par Swift, Pope et Arbuthnot, Adossé à la porte de l'auberge, une main sur sa canne, le colonel Chartres, en compagnie de John Gourlay, son confident, contemplait les attraits de la fleur du comté d'York. Timide et souriante, celle-ci prêtait l'oreille aux compliments obséquieux que lui prodiguait une dame d'un certain âge, vêtue avec une austère modestie, et qui l'avait abordée avec cette familiarité bienveillante, qu'autorise la suprématie de l'âge et du rang.
Cependant une âme moins pure ou plus expérimentée aurait ressenti de l'éloignement pour la dame si empressée. Cet œil en coulisse, ce nez crochu, cette bouche sensuelle, animée d'un sourire faux et sans gaieté; ce cou replié et tendu en avant par une préoccupation intéressée; cette attitude nonchalante et sans dignité, en dépit de la rigidité du costume, ne pouvaient tromper qu'un cœur naïf. Les passants mieux éclairés savaient à quoi s'en tenir, et chacun avait reconnu avec dégoût la mère Needham, la providence des débauchés, qui ne craignaient pas de lui faire escorte; sirène experte à tout déguisement, et dont la police aurait dû coller le portrait au coin de chaque rue pour exciter les défiances de la jeunesse.
Mais la pauvre Maria, tout étonnée par l'aspect de la
grand'ville, livrait ses secrets avec l'innocence du jeune âge, et, charmée des bontés de cette belle dame, elle ne voyait point le colonel Chartres qui surveillait l'œuvre de sa messagère. Maria cherchait des yeux son père pour le présenter à son officieuse protectrice; et son père songeait, soin vraiment opportun, à aller rendre ses devoirs à l'antichambre de cet opulent nabab, que l'on révère sous le titre du lord évêque de Londres,
2^ Tableau : — Tandis qu'au fond de sa province le digne pasteur Hackabaout termine l'éducation de ses cinq ou six filles cadettes, pour les livrer à leur tour à la consommation de Londres, refuge de ces infortunées mises au monde par des parents nécessiteux, qu'est devenue Maria ?
Dans un appartement surchargé de meubles somptueux, mais lourds et mal appareillés; luxe écrasant et de hasard, acquis de seconde main, l'on voit sur une ottomane une jeune femme nonchalamment renversée, parée sans être vêtue, suivant la pittoresque expression d'un prédicateur, et dont les traits sont animés de l'expression la plus railleuse et la plus insouciante. Sûre de ses charmes, elle forme un contraste saisissant avec la jeune fille gauche et timide que l'on a entrevue. Ce sont les mêmes traits pourtant ; on la reconnaît, et l'on est surpris de l'avoir reconnue.
Les leçons du colonel Chartres ont profité; l'élève
abandonnée, niais dépravée à fond, est à la hauteur du maître. Maria est à l'apogée de sa fortune et défie l'avenir. Elle appartient à un banquier juif fort laid, à un de ces Portugais qui, jadis, rapportaient de l'Inde des fortunes colossales. Cet enfant d'Israël est un piètre ragoût pour un tendron de vingt ans ; aussi IMaria prend soin de régler le chapitre secret des indemnités. Un amant de cœur ^'est glissé près d'elle ; mais le Juif inattendu vient déranger la partie. Situation perplexe, où la présence d'esprit prend beaucoup d'à-propos.
Tandis qu'une servante protège la prompte évasion du damoiseau, qu'elle suit en lui portant ses chaussures, Maria, pour détourner l'attention du financier, renverse d'un coup de pied mutin un vaste plateau chargé de porcelaines. Un négrillon, qui apportait la bouilloire à thé, recule d'épouvante, tandis que le juif, tout à son mobilier, s'efforce en vain, non sans d'affreuses grimaces, de retenir la table lancée sur lui. Pour justifier cette feinte, la rusée friponne a sans doute simulé une querelle; car sa figure est empreinte d'un mélange de courroux et d'envie de rire tout à fait plaisant.
Contre les murs du salon, on voit le portrait de Woolston, auteur d'une Apologie du Christianisme, adressée aux Juifs, et deux tableaux bibliques : c'est David dansant devant l'arche et excitant l'ironie de la fille de Saul. Dans le lointain, Osa soutient l'arche chancelante ; mais un personnage, coiffé d'une mitre, à qui
sans doute il convient de laisser chanceler l'arche sainte, poignarde Osa par derrière. A côté, dans l'autre cadre, c'est Jonas, qui, do loin, menace l'impudicité de IXinive^ Ces fantaisies tiennent lieu de réflexions et d'mtermèdes.
3^ Tableau : — Du désordre à l'indigence, il n'y a pas plus loin que de la débauche au crime. Nous sommes à Drury-Lane , quartier dévolu aux mauvaises mœurs, dans un taudis, et sous les toits, car on voit le ciel par une porte entrebâillée. Un grabat, une chaise unique en paille, qui, servant de table, porte une bouteille convertie en chandelier, et une assiette à soupe condanniée à un pire usage; un triangle de miroir cassé, adossé à une jatte crénelée de brèches ; une bouteille d '.eau-de-vie, un peigne gras, une boîte à pommade qui porte l'adresse d'un apothicaire, une cafetière boiteuse, une tasse dépareillée de sa soucoupe, posée sur une espèce de billot ; un petit pain , avec du beurre enveloppé dans une feuille des lettres pastorales de Gibson, évêque de Londres, afin, sans doute, d'utiliser la morale; tel est le fond de l'ameublement. Cependant, on a sacrilié aux grâces. A côté de la boîte à perruque de James Dalton, célèbre voleur de nuit, récemment pendu, sont attachés les portraits de Macheath, filou illustré dans rop('ra des Guetix^ et du docteur Sacheverel, sanctœ theologiœ professor... L'artiste avait une médiocre opinion du clergé de son temps.
Ce galetas est desservi par une matrone ignoble. Belle encore et flétrie, Maria s'éveille à midi, après une nuit orageuse , et constate l'heure à une montre volée qu'elle tient à la main. Sa dernière heure de liberté a sonné : le drame est à son apogée, et le juge Gonson , suivi des constables, apparaît sur le seuil.
4® Tableau. — Quel triste aspect que celui d'une maison pénitenciaire ! La maison de force que nous avons à visiter est à la fois une géhenne et une école de dégradation. Parcourons cette longue file de créatures déchues, occupées à battre du chanvre avec de pesants fléaux, sur une rangée de billots. La pièce est sombre , malsaine , et sans autre ornement que la caricature du juge Gonson, charbonnée sur le mur et suspendue à un gibet ; œuvre de quelque captif.
Près de la porte se tient un garde-chiourme d'une figure brutale, répugnante, inepte : du bout de son fouet il menace une jolie fille, nouvelle recrue de ce séjour ; charmante , harassée de fatigue et accablée de douleur. Tandis que la malheureuse Maria, toute à la terreur, soulève sa massue avec effort, la femme du geôlier , qui l'effraie pour détourner son attention , lui vole ses dentelles et son mouchoir, en la chargeant d'invectives. Plus loin, un vieillard en habit brodé , l'épée au côté^ bat le chanvre avec philosophie : c'est un gentilhomme , un joueur et un fripon. Ailleurs , une
fille hideuse et trapue, prototype de malice et de dépravation , se repose sur scgi marteau en jouissant de la désolation de Maria. C'est la paresse qui a conduit là» cette créature, mal avoisinée, car auprès d'elle on a placé une enfant de douze ans ; les traits de cette dernière sont intéressants : elle travaille de son mieux et reviendrait au bien si la justice l'avait mise à meilleure école. Plus loin, une courtisane abrutie , à côté d'une femme enceinte que la rudesse des travaux met en danger de mort.
Au premier plan sur la gauche, la duègne de Maria , horrible, avec un nez à demi rongé , ajuste à sa jambe un bas de soie à coins argentés qui ne fut pas tissé pour elle. Elle a trouvé une compagne dans une servante de bas lieu du même âge ; elles sont gaies, et, on le voit , pratiques accoutumées de ce séjour.
Voilà la dernière étape de la jolie fille du comté d'York; c'est là qu'elle doit achever de se flétrir; c'est là qu'atteinte par la douleur et les remords, elle comprend enfin qu'elle ne se relèvera jamais, et laisse deviner, à sa physionomie profondément altérée , que l'endurcissement de la conscience ne lui donnera jamais la brutale insouciance devenue la consolation de ses compagnes. Son pâle visage tourné vers le spectateur , elle regarde les cieux comme une victime résignée , et celui-ci, touché de tant de charmes , de jeunesse et de misère , ne peut s'empêcher de se dire : — Voilà ce que Lon-
dres fait d'une honnête fjlle , élevée à la sagesse par un ministre de la religion, quand elle a le malheur d'allier ces deux dons funestes : l'indigence et la beauté,
5® Tableau.* — On publiait autrefois à Londres un journal hebdomadaire, rédigé par deux médecins tarés, qui couraient les logements garnis pour recueillir au chevet des malades des observations curieuses. L'un, au visage replet et luisant, se nommait Misaubin ; jadis bouffon d'un empirique de foire, il s'était enfui de Hambourg, poursuivi pour quelque méfait , et il linit par être pendu en Angleterre comme meurtrier. L'autre, maigre et emporté , avec une figure de lézard , eut le même sort quelque temps après : il avait traité par le poignard son hôte malade et confié à ses soins. Ces deux praticiens se rencontrèrent un jour dans une chambre mortuaire , et , sans égard à la solennité du moment , ils se prirent de querelle sur l'efficacité de leurs drogues : l'un défendait son élixir , l'autre ses pastilles. Ce dernier , nommé Mac - Gennis , à bout d'arguments, renversait en gesticiflant, chaises, tables, écuelles et pots.
Tous les remèdes avaient été épuisés sur la malade , .et, dans sa mansarde, où la lumière entre obliquement par une lucarne , on reconnaissait pêle-mêle d'ignobles ustensiles, et une boîte de pilules. Une pipe cassée indique la présence récente d'un familier du logis ; un
galant, qui aura le premier, pris la fuite. Pour sauver la mourante , on a employé les vomitifs . puis un remède tout différent, comme il apparaît par un yase ébréché laissé devant le lit, et par une vessie pendue à un clou et terminée par un petit tube pointu, forme populaire et peu connue de l'instrument que Molière a mis en scène. Ces détails, d'une répugnante familiarité, contribuent à la poignante réalité de la scène.
Cependant, la joie, en des temps plus heureux, a illuminé cette pauvre chambrette, où elle a laissé un souvenir gravé, avec la fumée d'une chandelle aux solives du plafond : un chiffre M. H. entouré d'emblèmes galants. Le feu brille sous î'âtre, où, devant une marmite qui bout et déborde, rôtit, pendu à une ficelle, un morceau de viande, qu'un enfant dégùfenillé, l'orphelin, fait tourner avec insouciance.
Tandis que la mort s'abat sur ce toit , une mégère agenouillée inventorie la malle de la défunte, cette malle que l'on a vue autrefois sortant de la diligence d'York ; l'horrible femme, saisie d'une joie cupide, commence à butiner. Elle est à demi cachée par les deux docteurs aux prises. ,
Derrière eux, frappée d'un jet de lumière, étendue sur un fauteuil, enveloppée dans la cOuverturjB arrachée à son lit et qui retombe autour d'elle en plis écrasés et lugubres, Maria, la tête renversée en arrièrc,expire, soutenue par sa Indeuse tutrice, recoiniaissable à son nez
ébréché. Les joues de la misérable fille Sbnt décharnées, ses lèvres livides, son nez serré. Ces veux si pénétiants sont clos de leurs paupières gonflées ; la mort a détruit les restes d'une beauté fatale et iVa attiré aucune âme sympathique aux derniers moments de celle qui vient de s'éteindre dans l'opprobre, dans la solitude et la nudité de la misère, car l'unique chemise de Maria est à sécher au-dessus de sa tête, sur une corde où on l'a étendue.
La réalité des détails ajoute à la sinistre impression de ce dénoûrtient.
Exploitée de soo vivant par deux charlatans infâmes , volée avant que d'être morte," et laissant livré au dénûment un orphelin , la fille dii pasteur a quitté ce monde poursuivie jusqu'au dernier soupir par ces outrages et cette douleur.
6" Tableau. — Le drame est achevé ; mais l'auteur poursuit son héro'ine au delà de la mort. D manquait à cet enseignement l'implacable dérision des funérailles. Il faut que l'élément comique vienne sceller avec la plus navrant© réalité la moralité de l'histoire : non le comique enjoué de Molière, mais le sarcasme amer et fantasque dans sa noire philosophie , comme l'a parfois lancé la sauvage énergie de Shakspeare.
En effet , le respect des morts est un des derniers scrupules qui s'évanouissent au fond du cœur humain,
et la pensée des profanations dont on pourrait un jour devenir l'objet est une de ces fiévreuses rêveries qui confinent au cauchemar.
n est là tout ouvert , ce cercueil , posé sur des tréteaux, dans une salle basse, et environné d'un essaim de créatures sans nom. Belle, la gorge découverte, l'œil provoquant, telle en un mot que l'on a vu Maria naguèi'e, une fille, penchée sur ces restes, regarde ce qu'à son tour elle deviendra. Sur le couvercle de la boîte, posé en travers, on lit : M, H. mourut le 3 sejHembre 1731, âgée de 23 ans. A côté de l'inscription est une bouteille d'eau-de-vie, que la servante de la défunte tient par le goulot. Au pied de la morte, son enfant drapé de deuil enroule une ficelle au flanc de sa toupie. Autour de la défunte, d'anciennes compagnes s'enivrent et rient; l'entrepreneur des funérailles courtise une demoiselle qui lui vole son mouchoir; sa voisine minaude devant un miroir, le marguillier, l'œil en flamme, se livre à un entretien équivoque; les verres circulent; le cercueil n'est plus que le buffet d'une taverne. Quoi de plus monstrueux que cette gaieté; de plus capable, que cette pj'ofauation, d'inspirer la compassion et l'effroi I
Tel est, avec son épilogue, ce drame en six, tableaux, où les effets du"vice sont traduits dans leur plus pittoresque horreur. Les acteurs qui y sont mêlés sont des portraits, livrés sans distinction de rang à la réproba-
tion publique, avec une audace inconnue jusque-là. Le succès de cette tragédie populaire fut si grand, qu'il retentit jusqu'au fond de la Éussie, et que, peu d'années après, il arriva de la Chine des porcelaines, qui reproduisaient les scènes de the Harlot's progressa dont le théâtre s'était emparé.
TI
Conversation de minuit. — Bier-Street et Gin— Lane. — Invention des jardins anglais. — Anecdote sur Farinelii.
Un jour, William Hogarth, qui cherchait volontiers à accomplir l'impossible, eut l'étrange fantaisie de peindre des sons. Cette idée lui vint le soir de la première et unique représentation de Judith, oratorio de Fesch, composé sur un livret du jeune lïuggins, lils de l'ancien et abominable geôlier du Fîeet. La chute de l'ouvrage fut due à une cause singulière, en dépit d'une mise en scène splendide. Pour être agréable à John Bull, on n'avait reculé devant aucun effet de mélodrame, et un moment vint, où l'héroïne juive fit voler d'un coup de cimeterre la tête sanglante et monstrueuse d'Holopherne, jusqu'au bord de la rampe. Le peuple poussa des cris d'indignation, et Holopherne eut
beau protester, en exhibant sa vraie tête sur son vrai cou, le parterre contraignit Judith à quitter les planches.
Comme llogarth avait assisté aux répétitions, il en offrit la représentation au public. Son estampe donne l'idée d'une musique exigeant un formidable déploiement de mouvement et de cris. On reconnaît, aux attitudes et aux contractions des visages, le registre de voix de chaque exécutant. Le ténor, le baryton, le soprano, la basse sont aisés à distinguer, et les notes placées devant chaque pupitre justifient exactement les contorsions des chanteut's.
Depuis son mariage, notre artiste ne faisait plus que de rares apparitions à la taverne de mistress Tottenham. On l'y voyait pourtant; mais il ne cessait de tonner contre les excès de boisson de Savage, de Garrick môme et du jeune Hoaldy. Le punch était surtout l'objet de ses invectives; cette boisson, disait-il, rend l'estomac malade et réagit au cerveau; l'effet du punch sur la société anglaise est désastreux. Un soir, il apporta triomphant à ses amis une planche dont nous sommes obligé de parler, car elle est restée la pins populaire des œuvres de ce peintre : c'est la Conversation de minuit.
Douze personnages totalement abrutis, et dans un état voisin de la démence, sont restés réunis, jusqu'à quatre Jieures du matin, autour d'un baquet de punch. Des membres des quatre facultés, en grand costume,
des commerçants, des militaires; un pasteur en soutane, qui fume et agite le breuvage , avoisiné d'un chantre qui lui a jeté sa perruque sur la tête; un légiste, le lord Nottingham; un médecin débraillé qui verse le contenu d'une bouteille sur un officier étendu mort ivre; un diplomate hébété dans un repos léthargique, et dont les poches vomissent des écrits politiques, (ledit grand politique enflamme gravement sa manchette et sa cravate, persuadé qu'il allume sa pipe) ; un petit-maître portant bourse à cheveux et postillon d'amour; enfin, un filou qyi, la %nain sur son cœur, fait un discours contre le vice : tels sont les commensaux de cette orgie nocturne, remarquable par la dégradation imprimée sur les physionomies, par le mouvement de la scène, la vivacité des effets, et le sentiment de répulsion qui résulte de l'aspect général. Comme les douze convives étaient autant de portraits de débauchés hypocrites, on s'arracha cette image, et, pour la première fois à Londres, on se moqua des ivrognes. C'était un beau résultat, mais trop léger, pour un moraliste qui prétendait les ériger en un sujet d'horreur et d'épouvante.
— La société anglaise, dit-il un jour au cabaret, périra par l'abus des spiritueux ; déjà l'on ne rencontre que des brutes en tous Ueux. Ce peuple hâve, exténué, race de spectres, est dévoué à ce genre de mort par son gouvernement qui, ne voulant pas le nourrir.
le livre à la débauche pour lui ûler l'énergie de la révolte. Tout ce qui est pauvre est destiné par la Providence à s'enrichir par le travail : ici, l'indigence énervée perd son courage, son génie, et roule dans le bourbier d'infamie. L'eau-de-vie , le rhum, le gin, quels fléaux! Vous avez soif, toujours soif... que ne buvez-vous du cidre ou de la bière! Voyez, poursuivitil en s'animant, ce qui se passe dans les rues où l'on débite la bière, et comparez-en l'aspect à celui de ces carrefours, de ces ruelles, dévolues sous la protection impie des constables, à la consommation du gin.
« Au quartier de la bière, la gaieté rayonne et la santé s'épanouit : ce sera le boucher du coin qui cause avec son voisin le maréchal, et, les coudes sur la table, commente avec esprit la politique du roi Georges. Ils ont bon appétit, et tiennent leur cuisine approvisionnée, car ils font bien leurs affaires. Les voyez-vous, le nez dans leur pot, reprendre haleine en cajolant quelque joli minois? Puis, voici les poissonnières entonnant d'une voix claire et point cnrout'e la chanson de M. Lockmann sur la pêche des harengs... Un portefaix reprend ses forces avec un verre de porter ; le porter est le vin bourguignon de la joyeuse Angleterre, Paveurs, porteurs de chaise, ouvriers; du savetier dans SOQ échoppe souterraine, jusqu'aux combles des maisons, jusqu'au couvreur sur les toits, chacun se désaltère; le travail se poursuit allègrement; la bière
entretient l'activité, la santé et l'animation des esprits. C'est là que notre ami, le peintre Etienne Liotard, va chercher ses modèles; mais le pauvre diable ne saisit bien que la physionomie des bouteilles, il a totaleme:il échoué dans le jambon, car il n'est pas coloriste. Eh, vive le porter et l'aie d'Ecosse! — quoiqu'elle soit d'Ecosse; — voilà une boisson fraîche , piquante au goût, qui fait rire l'estomac, donne saveur au rôti, et fait aimer le sel, qui loin d'être ingrat, nous ramène à boire t
— Parbleu ! s'écria Garrick, il donnerait soif à la Tamise !
— La bière, observa Savage, est pour le tube digestif le moins fastidieux des balais. . . mais le gin !
— Le gin ! s'écria William avec fureur; le gin! tenez, voyez-en les résultats ! voilà Savage; un enfant... on le prendrait pour un vieillard, avec son œil cuit, sa figure pâle et flasque. Plein de talent, tu étais né pour être un homme; tu n'es rien, tu crèveras dans la boue. . .
— Je te ferai voir... répliqua Richard furieux, en se postant pour boxer.
— Tu n'as plus de vigueur, et je t'abattrais d'une pichenette. Veux-tu faire le gentilhomme? Tu as une épée : mais tu n'as plus de bras. . . des pistolets, donc ? ta main tremble... Écoute, alors; ou va te coucher.
— Enfin, on ménage la dignité de ses amis...
— Il est loin de compte, l'ami, s'il me croit mis au
110 LOiNDRES IL Y. A CENT ANS.
monde pour exécuter la danse des œufs sur le turf de* ses vanités I •
— Eh bien, insulte ce que je respette, et abolis le gin.*., ajoulta Savage en s 'accoudant lourdement sur la table, à faire vibrer verres et bouteilles.
— Je n'en dis rien que l'on ne puisse constater ; il suffit d'aller à midi dans une ruelle consacrée à ce genre d'empoisonnement. La plus horrible. est celle de Saint- Gilles ; vous n'avez qu'à passeu deux heures aux alentours de ce caveau, qui porte sur son enseigne : Gev ROYAL, et plus bas, sur un écriteau : « Ivre pour un penny, ivre-mort pour deux pences, la paille fraîche gratis. » Vous verrez ce qui se passe sous le patronage du roi, père de son peuple, qui a laissé s'installer deux prêteurs sur gage, avec leur enseigne, à côté de cet affreux tripot, où ils vont engigner des êtres privés de leur raison.
— Qu'en résulte-t-il ? que l'on boit, comme partout...
— On boit toujours et encore ; on boit ses meubles , sa paillasse, ses vêtements, jusqu'à sa chemise ; on boit ce qu'on devrait manger, on boit à crédit, on boit la subsistance de sa femme, de son enfant, et l'ivresse n'a d'autre terme que la léthargie. D'abord, avanthier, un habitué du lieu s'est pendu dans sa chambre où il ne restait que les quatre murs; il avait détaché et vendu les vitres, ainsi que la serrure,, . C'est avec raison que
LOiXDUES IL Y A CENT ANS. 111
le peuple dénomme le gin, du sUip-me-nakecl ( dépouille-moi ntl). J'ai vu un ivrogne empaler un enfant avec unebroch'é; j'ai vu des mendiants se battre jusqu'à la mort ; j'ai vu des filles déguenillées se traînant dans les ruisseaux, tandis qu'une autre rongeait un os ramassé dans la boue et qu'un chien lui disputait ; plus loin, une malheureuse thnie rouge de froid et d'asphyxie, dorniait au coin d'une borne sur un tas d'ordures. Il y avait aussi une n;iséi;able couverte d"ulcères, accablée par l'ivresse, et dont l'enfant, tout atrophié, tomba du haut d'une rampe d'escalier et se brisa le crâne. Et quels visages repoussants ! quel silence inorne, quelle tristesse lugubre à travers cette ignoble cohue ! Mais le plus affreux spectacle ( il ne sortira jamais de ma mémoire), c'est celui du marchand de ballades et d'eaude-vie, adossé aux murs de cet enfer : il a vendu ses bas, sa veste, sa chemise, et blême, épuisé, sans voix, sans mouvement, il étale son corps décharné dont on peut dénombrer les côtes. Ce squelette ambulant a les yeux caves, le crâne dépouillé, le nez rongé, les lèvres blanches et avalées; sa peau jaune et sèche, tendue sur les mâchoires par une maigreur idéale, est collée sur les dents qui, par leurs saillies, se dessinent une à une au-dessus des lèvres ; des traînées d'une sale écume dévalent sur son menton ; il frissonne encore et ne vit plus, l'alcool s'est substitué au sang dans ses veines : imaginez une momie peinte en blanc et qui remue ;
tendez une peau de mort sur un squelette : voilà l'homme tel que l'a fait le poison du gin.
— Que le diable l'emporte I murmura Savage d'une voix creuse en montrant William, il sera cause que de trois jours je n'aurai de goût à la boisson f
— Savez - vous, continua Garrick assez ému , qu'il y aurait là deux beaux dessins à faire?
— Ils sont faits, reprit ïlogarth ; je vous les ai racontés...
— Il tira alors deux estampes de sa poche , où , selon son habitude, il les avait ployées en huit doubles ; on étendit le papier , et chacun trouva la description faible auprès de la saisissante impression du tableau, l'un de ceux qui ont fait le plus d'honneur à l'artiste, Bier-street et Gin-Iane furent très-répandus dans les ateliers pendant plus d'un demi-siècle.
Parmi les admirateurs de l'ouvrage se trouvaient, Thomas Tyers qui embellit les jardins du Vauxhall, entrepreneur, poétereau, chansonnier, moraliste; il promit de faire la complainte du gin et la chanson de la bière; — William Kent, architecte et peintre, qui, d'abord barbouilleur aux gages d'un carrossier, avait depuis étudié à Rome, et en revenant par les Alpes, s'était épris des pelouses couvertes de bouquets d'arbres, sortes d'Edens désignés dans le pays sous le nom de prés-bois. Dès lors, cherchant à marier l'ordonnance des jardins d'ItaUe aux caprices de la nature sauvage,
Kent avait consacré sa vie à planter des- parcs ; il créa les jardins anglais, destinés à être copiés par toute l'Europe, et fut le véritable Le Nôtre de cette école nouvelle.
Tandis que l'on devisait, Théophile Cibber, fils du comédien Colley-Cibber, et acteur lui-même, entre à la taverne : il sortait fort ému de l'Opéra. — Vous savez, dit-il, que Londres est depuis deux mois partagé par la rivalité de Farinelli et de Caffarelli? cette lutte a eu ce soir son dénoûment. Depuis quelque temps l'on se battait chaque soir au parterre; enfin, on a réuni les deux champions dans la même pièce, et le tumulte est devenu impossible à décrire durant tout le premier acte. Au second, les deux acteurs paraissent ensemble. Caffarelli, le tyran de Syracuse, vientinsulter son captif au fond d'un cachot I II a chanté son air avec une si admirable supériorité, que les FarineUistes se sont vus réduits au silence. A son tour, Farinelli secoue ses chaînes et prélude par un adagio; la voix a été si pure, l'expression si touchante et si profonde, que tout à coup le tyran, partageant l'émotion de la salle et entraîné par un irrésistible élan, oublie son rôle : Caffarelli se jette dans les bras de Farinelli... Jugez de la rumeur! la salle croulait; il a fallu reprendre la scène, et vous pouvez croire que les FarineUistes ont donné autant de hurras à Caffarelli, que les amis de ce dernier au divin Farinelli. Ces deux chanteurs, en-
flammés par l'enthousiasme général , ont dépassé les limites de la perfection humaine.
— Admirable, sublime! s'écria Garrick. Dieu, que je porte envie à ce Caffarelli!
— Vous voyez , poursuivit John Iloaldy , toujours sous la préoccupation de ses velléités théâtrales, que le sort d'un acteur n'est point si misérable...
— Non, s'il est le roi delà scène, et encore... qu'il faiblisse un jour et tout est oublié. Que reste-t-il d'un son quand l'écho l'a redit? rien. Puis, que de souffrances, de travaux et d'échecs, pour conquérir ces applaudissements-là ! Croyez-nous; c'est un sot métier que celui de bête curieuse, fût-on tigre, lion, paon ou rossignol. Au surplus, si le diable vous tente, faites des pièces; nous les jouerons entre nous dans une des salles du Vaux-Hall, ou ailleurs, et vous aurez ainsi l'occasion de passer votre fantaisie. Vous verrez , John, de quel air votre ami Garrick sait remettre une lettre ou porter une bouteille !
— Voilà déjà mes rôles accaparés, dit en riant William ; il ne me reste à briguer que l'emploi des muets.
En effet, doué d'une mémoire singulière des localités et des physionomies, Hogarth était incapable de retenir trois mots par cœur; il n'apprenait rien dans les livres, parce qu'en les parcourant il oubliait page à page, et même il ne savait calculer qu'avec des cailloux.
Mais cette tentative de digression n'entraîna point le jeune ÎToaldy qui avait mordu à l'appât de Garrick avec beaucoup d'entrain. Ce jeune théologien, le futur chapelain du prince de Galles, puis de la reine, promit une pièce et retint les rôles d'amoureux. Nous verrons plus tard ce qu'il en adviendra.
— Vous savez, dit Cibber pour changer de propos, ce qui arrive à notre voisin Tom?
— A cet imbécile?
— Que vous avez surnommé rakewell (littéralement bonne canaille); oui, au fils de cet avare, de cet usurier?..
— Eh bien?
— Son père est mort, on l'enterre demain au soir.
— Oh! oh! répliqua William, j'irai voir le fils demain matin ; si je ne m'abuse, ce dénoûment-là est le prologue d'un joli drame.
— Attendez au moins quelques jours... observa Garrick.
— Je m'en garderai bien; c'est une étude de mœurs à prendre sur le fait.
; — Alors je vous accompagnerai.
Le petit lever d'un héritier. — Es?nis trac^iques de Garrick. — Visite à Bediam, en 1735. — The Ralte's Progress, roman de mœurs en huit chapitres.
— Ce petit Ralvewell, disait William à son ami Garrick en chemin faisant, est très-bien qualifié. Fanfaron do vice, il possède en germe tous les goûts dépravés dont la parcimonie de son père ne lui a pas rendu l'apprentissage facile. Bête, et sans plus de cœur que de cervelle, impatient de réparer le temps perdu, il ira vite et loin; son avenir me promet un symbole accom-pli delà vie de nos parvenus, et de nos désœuvrés de la ville de Londres.
Quand les deux amis furent admis à offrir leurs compliments de condoléance à Tom, ils le trouvèrent au milieu du salon qui servait de repaire aux opérations de l'usurier défunt. Notre héritier livrait les dimensions
de sa personne insignifiante et blondasse à l'arpentage d'un tailleur qui lui prenait mesure, tandis que des serviteurs et des gens de loi procédaient à l'inventaire du coffre-fort. Caisses, malles, bureaux, buffets, portes et fenêtres, tout était ouvert ou défoncé; les tables étaient chargées d'or, d'argent, de lingots, de contrats, d'actions de la compagnie des Indes; un tapissier, occupé à tendre en noir ce salon antique et délabré, faisait tomber une pluie d'or du sommet dune corniche.
— Voilà qui est bien, dit William, après avoir supplié Tom de ne point se déranger ; nous sommes libres de notre temps, et si notre assistance peut vous être utile...
A ces mots, un notaire assis ù une tabîe, où il semblait fort occupé, braqua sur eux deux yeux jaunes comme de l'or, avec une certaine inquiétude. — Observez cet homme de loi, continua Will à voix basse en poussant légèrement Garrick,
Le notaire inhuma tout doucement dans sa poche un sac mince et long, tandis que TdVn, sous la main du tailleur, se détournait, en retroussant la basque de son habit, afin de faciliter la prise de sa ceinture.
— On croirait, murmurait David, que le défunt n'est qu'absent ; voyez : son portrait est coiffé de cette même toque que nous retrouvons sur le marbre de la cheminée. , .
— n manque à l'effigie son pendant; les armoiries de ce râcle-deniers, trois tenailles en champ d'or. Et ce chat maigre sur ce coffre-fort, la patte posée sur un sac de trois mille francs... et ces vieux souliers rapiécés de la main de l'avare, avec le parchemin d'une bible gothique... et tout ce désordre si rapidement organisé par la convoitise... Vraiment, cela est fort joli. Tenez, voilà le journal intime des actes du vieillard; là, sur le parquet : vous avez la vue longue, si l'on pouvait...
— « Le 3 de mai, épela lentement David, mon fils arriva d'Oxford; — le 4, dîné à midi chez le cuisinier français; — le 5, je parvins à faire passer mon mauvais schelling... »
— Quel événement! c'est de la haute comédie. L'héritier d'un si galant homme sera-t-il dupe ou fripon ?
Tandis que nos observateurs agitaient cette question grave, deux femmes pénétrèrent dams l'appartement, l'une vieille, l'autre jeune, se ressemblant entre elles, et la dernière dans un état... intéressant.
— Eh quoi ! s'écria Tom, vous avez quitté Oxford et vous venez ici en un pareil jour! C'est un procédé d'une inconvenance...
— Mon ami, articula avec peine la jeune fiUe; j'espérais, vous m'avez prorais...
— Ma chère, ce sont foUes de jeunesse dont il ue
sied plus de se souvenir, surtout lorsque plongé dans le deuil...
Ces mots, l'air dédaigneux et railleur du jeune homme frappèrent au cœur l'honnête et tendre Sarah (c'était son nom) ; une vive douleur, une humiliation profonde se peignirent sur ses'traits, et, prête à s'évanouir, elle tira de son doigt un anneau qu'elle montra silencieuse à son infidèle.
La mère avait plus de courage ; elle produisit dans son tablier, dont^ellç avait fait une corbeille, la collection des lettres de Tom, terminées par des promesses de mariage ; et usant tour à tour des prières et des menaces, elle demanda réparation pour son enfant déshonorée. . - •
Quant à Rakewell, il prenait le tout lestement, assez
satisfait de se poser en don Juart en présence de plusieurs personnes.
— C'est abominable ! chuchotait David, et nous ne saurions souffrir. . .
— Ne gâtons pas la situation ! interrompit Hogarth .
— Vous n'êtes pas révolté ?
— Comment I une scène superbe! Je suis juge et sans passion; pr('liminairc indispensable d'un arrêt bien formulé.
Pour abréger la visite de ses victimes, Tom, sans quitter son attitude, ni se dérober aux investigations du
tailleur, s;iisit avec impatience une poignée d'or et l'offrit aux deux femmes.
Alors Sarah, tirant avec dignité sa mère, se rapprocha de la porte. Arrivée là, l'infortunée jeta un dernier regard baigné^de pleurs, à l'ingrat qu'elle aimait encore, et elle sortit en sanglotant.
Tom s'empressa de parler d'autre chose.
— Me voilà fixé, dit Hogarth; il sera dupe et fripon.
C'est d'après cette scène, fidèlement reproduite, que William peignit le premier tableau de Ja série intitulée a Rake's progress (la vie d'un libertin), si curieuse à étudier pour pénétrer dans la vie intime de la jeunesse dorée de Londres à cette époque (1). Cette suite logique à la décadence d'une courtisjfne se compose de huit tableaux, conservés maintenant au mn$ee Soane, à Lincoln's Inn Fields, où ils occupent l'attention aussi longtemps et avec autant d'intérêt que la lecture d'un volume. L'auteur les a gravés lui-même; on les trouve dans l'œuvre du maître, incomplètement recueillie en deuxvolumes in-folio, au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.
Après avoir terminé- la première toile, William la mit dans un coin et n'en parla plus. Tom l'héritier ne
(t) Le mot rake n'est pas traduit dans toute son énergie par le mot libertin : il implique l'idée de tous les genres de bassesse poussés jusqu'à l'infamie. Notre substantif roca?7/e n'esl qu'un diminutif de rake. * ••
fit à la taverne que de rares apparitions, pour faire parade de son luxe, et durant deux ou trois ans, les amis du peintre parurent l'avoir oublié. Seulement, parfois on le rencontrait en carrosse, ou l'on voyait son nom^ sur le programme des courses d'Epsom. Il continuait à rouler sur l'or.
— Je le vois toujours de temps en temps, disait Will avec insouciance; il va bien...
Leur attention fut détournée par d'autres occupations et d'autres plaisirs. John Hoaldy, tout à l'espoir de jouer la comédie, avait bâti des pièces, que la joyeuse bande se mit à représenter devant un cercle intime, et c'est là que le jeune docteur en théologie puisa, dans sa médiocrité comme acteur, la guérison de sa fatale manie. Garrick l'avait prévu : il savait, avec un tact prodigieux, tenter son ambition par les rôles qui lui convenaient le moins, se réservant à lui-même les plus propres à écraser par la comparaison ce rival malencontreux. — Je guérirai, disait Garrick, je guérirai notre ami John d'une si déplorable manie; je l'écraserai sous le poids de ses pastiches, et le dépit de se voir primé par un marchand de vin le rebutera. Johnson avouait que la moralité du but justifiait un moyen, en apparence inconsidéré.
Quant à Ilogarth, il était franchement détestable, et montrait si peu de mémoire, qu'un jour, dans une parodie du Jules César de Shakspeare, chargé de l'era-
ploi fort secondaire du spectre, il lui fut impossible de retenir les quinze à vingt mots de son. rôle. Il eut l'idée de les écrire en grosses lettres sur les flancs d'une lanterne *de papier avec laquelle, en fantôme prudent, il entra en scène, à la grande hilarité de l'auditoire.
Ce jour-là, Garrick, chargé de parodier Brutus, parut endurer le joug des lourdes facéties qu'il avait à débiter, aussi impatiemment, qu'un lion porterait le bât d'vm âne. De son œil, jaillissait un feu sombre, l'amertume rendait son rire sinistre; le ton démentait les paroles ; le geste incohérent se crispait au lieu de s'abandonner. Soudain, le fil qui retenaî^éncore à demi détaché le masque comique, se brise; inspiré par une subite flamme, le clown amateur se sent transporté. Ce n'est plus Garrick, c'est Brutus qui s'avance; Brutus, l'âme en proie aux sombres pensées qui se pressent dans le monologue de Shakspeare. La stupeur crée un profond silence, tandis que le futur acteur se révèle, dans ce passage que la tradition nous a transmis :
« Depuis l'heure où Cassius m'anima contre César, je * n'ai ipas dormi ! Entre le premier dessein d'une en- » treprise terrible, et son exécution, l'intervalle qui » s'écoule est un songe hideux plein de fantômes... » La pensée et les forces humaines entrent alors en » conseil, et pareil à un petit royaume, l'état d'un » homme subit les déchirements d'une révolte ! Oh ! î si nous pouvions atteindre l'âme de César sans dé-
» membrer César ! Mais, hélas f pour cela, César doit » saigner! Eh bien! amis, tuons-le avec audace et » sans colère ! Tranchons-le comme une victime digne » des dieux ; ne le dépeçons pas comme une carcasse » que l'on jette aux limiers ! Oui, que nos cœurs aient ■)> du scrupule. . . à la façon de ces maîtres qui poussent » des esclaves à un acte féroce, et les en incriminent » après!... (Ici, une pause.) — Bons seigneurs, ayez » le regard limpide et gai; que vos yeux ne décè- » lent point vos projets ! Non; portez-les comme » nos histrions de Rome : d'un esprit placide et d'une » volonté constante. — 0 conspiration ! vois -tu de la » honte à montrer à la nuit ton front dangereux, quand » le crime en liberté s'épanouit au jour ! Où trouver, » contre le soleil, une caverne assez sombre pour ca- » cher ton monstrueux visage! 0 conspiration, n'en » cherche pas : masque-le de sourires et d'afîabihté ; » car, si l'on te voit sous tes traits naturels, l'Erèbe » même ne serait pas assez noir pour le dérober au » soupçon !.. n
Tels fur<Mit l'énergie, l'entraînement, la pureté, la vérité dramatique, et, par conséquent, la nouveauté de celte déclamation, puissante comme la foudre, qu'après ces tempêtes de poésie, le rire ne put être ramené sur les lèvres des spectateurs. La farce se dénoua dans le silence, sur ce Iht'âtre où Garrick avait tonné pour la première fois.
A partir de ce jour, son esprit devint inquiet, son regard furtivement curieux, son attitude plus sévère, et quand John se félicitait d'avoir renoncé à ses lubies, David, embarrassé, détournait l'entretien. Il lui arriva de s'écrier qu'un homme comme lui ne pouvait pas consumer sa vie à vendre du vin à Cheapside. Enfin, toute sa gaieté s'éteignit.
C'est. durant cette crise, que William engagea ses amis à le venir prendre un matin à South-Lambeth, leur promettant une promenade intéressante.
Ds le virent avec étonnement sonner à la porte de l'hospice des aliénés à Bedlam, et produire au concierge un permis pour visiter la maison.
Londres possède aujourd'hui trente-huit principaux hospices, desservant, tant sur place qu'à domicile, environ cent-cinq mille malades par an, et l'on construit sans cesse des succursales nouvelles. Bedlam, situé dans le quartier de Lambeth, et précédemment dans Moorfields, est l'un des plus importants et des plus célèbres. L'ancien hôpital de Bedlam, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, était un splendide édifice, construit en 1695, sur le modèle du palais des Tuileries, par l'ordre de Guillaume d'Orange, l'implacable ennemi de Louis XIV. On dit à ce propos que le grand roi fut si indigné d'une imitation, considérée par lui comme une insultante allusion à sa royale personne.
qu'il fit construire à son tour, sur le plan de Saint- James, un bâtiment affecté au plus vil usage.
Bedlam est le Charenton de l'Angleterre. Tous les monomanes qui ne descendent pas jusqu'au suicide viennent, depuis plus d'un siècle, expirer là.
Au milieu du siècle dix-huitième, Bedlam était un horrible lieu : c'était déjà l'autre vie avec les peines du purgatoire; les séides de la charité ressemblaient assez, dans leurs façons, à ceux qui représentaient ïhémis à la porte des cachots.
Parvenus, après avoir traversé plusieurs salles, à l'entrée grillée d'un corridor dans lequel se succédaient les portes numérotées des loges, Ilogarth et ses compagnons se trouvèrent enfin dans la partie de l'établissement réservée aux fous furieux. Quelques-uns avaient la faculté, durant les heures de calme, d'errer dans le corridor. Parmi ces derniers, l'un, bizarrement travesti en évêque, chantait des psaumes, une triple croix à la main; tandis que son voisin accroupi, portant sur sa tête un lutrin, s'écoutait jouer du violon, avec une physionomie rayonnante d'espérarice. Près d'eux, morne, à demi nu, un médaillon pendu au cou, un mélancolique rêvait à la charmante Betty dont il avait charbonné le nom sur la rampe. — Triple et navrant symbole, murmura William en les examinant ainsi groupés : la foi, l'espérance et l'amour, aux Petites-Maisons. . .
Il y avait plus loin un mathématicien traçant des li-
LONDRES Ili Y A CEM A>'S. 127
gnes, un astronome lorgnant dans un télescope de papier un ciel absent; au fond des cabanons, on voyait enchaînés, un roi couronné de paille, et un fanatique, rugissant devant une croix, au-dessous du portrait de saint Laurent. Entre les deux loges, on lisait encore (triste souvenir), le no tu du poëte Lee.
Soudain, un mouvement s'opère; les gardiens terrassent un aliéné furieux et nu qui s'échappait en hurlant. Tandis que les uns se hâtent de lui' attacher les fers aux jambes, d'autres soutiennent son buste, sur lequel étend son ombre une tête rasée, pâle, souriante, hébétée, qui projette çà et là des yeux vides d'expression.
— Eh bien, dit Hogarth, le reconnaissez-vous ?
— Qui donc ?
— Votre ancien compagnon, le riche Tora Rakewell, le fils du vieil avare, ce brillant coureur d'Epsom...
— Ah ciel ! et dans quel état ! plus rien : pas une lueur d'intelligence...
— Si fait ! observa Garrick, il a voulu se tuer ; remarquez sur sa poitrine cette cicatrice recouverte d'un carré de taffetas gommé...
Bientôt une femme accourant, chargée" d'une marmite de laitage, s'accroupit devant l'infortuné, l'appela, lui prit les mains, et toute en larmes, s'efforça de le calmer.
— Quelle est cette personne? demanda vivement William à l'un des gardiens, qui répondit :
128 LO.^iDRES IL ^ A CE^ T ANS.
— Une des servantes de la maison.
— 0 sublime effort du dévouement ! murmurait Hogartlî en l'onvisageant avec attention : est-ce bien elle, et l'a-t-elle suivi jusque-là !
Mais, tandis qu'il y rêvait, et que l'on se disposait à emporter le patienf, la servante hospitalière, à l'aspect de deux femmes élégantes, à la mine effrontée, amenées par un sentiment curieux, rougit, se releva, et lançant à ces créatures un regard indigné, elfe se hâta de sortir.
Sur un signe d'ilogarth on la suivit, et comme elle traversait le préau, l'artiste s'étant séparé de ses compagnons, la salua avec respect en disant :
— Miss Sarah Young...
Ce ne fut pas sans peine que le peintre se fit reconnaître et parvint à dissiper les appréhensions de la jeune femme, qui peu habituée à rencontrer des âmes sympathiques, finit par céder à l'attrait des confidences.
— Tom a été ma seule inclination, dit-elle ; n'est-il pas mon époux devant Dieu ? Mon devoir était de ne jamais abandonner le père de ma tille, et je l'ai suivi.
— Tant de courage, d'abnégation et d'amour... et l'ingrat n'en a point profité I
— S'il avait su être heureux, notre faute resterait impunie... Tom n'était que faible; livré à ses seules impulsions, il était sans fiel, et tant qu'il habita chez ma mère à Oxford, son cœur était sincère. La fortune, les mauvaises compagnies ont troublé sa raison : il me
chassa dans une heure de foUe, et se perdit à jamais en cherchant à s'étourdir.
Hogarth savait à quoi s'en tenir ; mais il n'essaya point de dissiper des illusions si chères ; consolations suprêmes d'un cœur brisé.
Nul ne connaissait mieux que lui les penchants vicieux et la vie coupable de Tom Rakewell.
A peine l'héritier avait-il solidement assujetti le corps de son père sous un lourd mausolée, que William, lui rendant visite, l'avait trouvé, gauche encore, insolent déjà, entouré d'un essaim de maîtres ès-arts de dissipation : un spadassin à ses côtés ; derrière lui un professeur de cor de chasse, contraint par une hernie acquise à force de souffler, à garder une risible attitude; devant lui, Essex, maître de danse fort célèbre; au fond de la salle, l'invincible Dubois, professeur d'escrime, ferraillant la muraille; Figg, le boxeur, qui se faisait appeler pugiUiste et tuait un bœuf dun coup de poing...
Bridgemann, le décorateur, apportait des plans ; un jockey présentait un vase gagné aux courses ; des poètes parasites, des musiciens offraient des épithalames, des couplets, et l'antichambre était encombrée de fournisseurs, leur mémoire à la main. Niais et infatué au milieu de sa cour, Tom était de bonne prise pour William qui, dans une gravure, avait tourné en ridicule tous ces corrupteurs du bourgeois-gentilhomme anglais.
Quelque temps après, Tom avait convié l'artiste à une orgie dans une maison trop famée de Drury-Lane. Ce que la débauche enfante de plus éhonté avait fourni le sujet d'un autre tableau : femmes déshabillées, avinées, ruisselantes de sueur et de punch répandu; verres cassés, vaisselle éparse, débris de repas amoncelés sur le sol, épisodes de friponnerie ou de cynisme, rien ne manquait à cette scène échevelée, où Tom abruti, ses bas sur les talons, ses vêtements en lambeaux, sa perruque en l'air et son chapeau sur le nez, ne reconnut même pas son convive, qui étudia avec épouvante sur ce visage tout jeune les ravages du vice. L'œil éteint et cerné, les lèvres pendantes, Tôm était en proie à un rire presque machinal, causé par l'impression d'une main plongée dans sa poitrine, tandis que la friponne lui volait adroitement sa montre. Hogarth, à cette vue, fut saisi d'un dégoût profond et s'enfuit.
Plus tard il retrouva au jeu, dans un brelan, consommant ses dernières pertes, son modèle à qui il ne parla point, et que depuis il avait perdu de vue. Quant à la catastrophe, et aux incidents qui l'avaient précipitée, il ignorait tout, et faute de documents, l'historien avait dû s'arrêter.
— Hélas ! monsieur, lui disait Sarah Young, si vous
saviez dans quelle circonstance je l'ai revu pour la pre-
. mièrc fois depuis notre séparation ! c'était le soir, proche
du palais de Saint-James et de la porte du célèbre et
infâme café White, repaire de joueurs de toutes les...
— De toutes les conditions, ajouta William. Nos seigneurs les chevaliers d'industrie y descendent en grande tenue de gala, pour continuer le jeu de la Reine à plus sûr profit.
— C'est là qu'il se rendait, le malheureux, fort bien mis, dans sa chaise toute dorée. C'était le premier de mars ; il faisait froid ; car les Gallois *de la vieille roche, qui regardaient défiler les carrosses de la cour, avaient les mains dans leur manchon et la tige de poireau sur leur chapeau (1). Des joueurs battaient les cartes jusque sur le pavé ; il en est qui exposaient en guise d"enjeu leur vote aux élections prochaines... Je les regardais en passant, chargée d'un carton, car j'avais pris l'état de lingère, et je rapportais une assez forte somme de chez lady Falsmouth. La chaise débouche de 1-angle de la rue; un groupe d'archers se précipite, enlève les porteurs, et un mandat d'arrêt à la main, l'exempt arrache de son coussin, qui? le malheu-
(i) Ce bizarre usage, aujourd'hui perdu, avait une singulière origine. Le 1'' mars 640, les Gallois, sous la conduite de leur roi Cadwallo, ajant battu les Saxons, restèrent maîtres du champ, qui consistait en une vaste culture de poireaux. Chaque vainqueur en cueillit des feuilles et ils en ornèrent leurs casques. Depuis lors, la tradition s'est conservée parmi les Gallois d'attacher, le 1" mars, à leur chapeau, comme une marque d'honneur, des bouquets artificiels de poireaux passementés d'argent. Il est question de cette coutume dans le quatrième acte de Henri /F, par Shakspeare,etle passage a fort intrigué les traducteurs.
reux Tom... Je le vois encore tout effare, au milieu des huées des passants. Jugez de mon désespoir; puis, de mon bonheur! Sans ce hasard de ma rencontre, il était perdu. J'accours, je me porte caution de la dette, je la solde sur l'heure et je l'emmène.
— Céleste créature! s'écriait tout haut William. Charmant tableau! disait-il tout bas.
— D n'avait plus rien ; mais il voulait réparer ses pertes... pour m'enrichir, disait-il : sa tête nourrissait un projet sérieux; mais il fallait de l'argent. Malgré les avis de ma mère, je fournissais toujours; la gène atteignait notre maison, mais il s'agissait de son bonheur... Ah! quelle vie d'inquiétudes, dévalues espérances, de soupçons et de querelles nous avons menée! Enfin, le jour du bonheur se leva pour lui; ce fut le plus cruel de ma vie : il se mariait... Je l'appris le matin même, et cédant aux instances de ma mère, j'accourus avec mon enfant, pour m'opposer à la trahison, qui s'accomplissait à la petite église de Marybone. Certes, je n'eus pas lieu d être jalouse ! Sa future, une douairière de cinquante ans, noire, attifée , trapue, anguleuse et borgne, devait être bien riche, car elle était affreuse. Un vieux prêtre prononçait les paroles sacramentelles; je voulus me précipiter dans l'église; on nous chassa.
« Tom m'écrivit une lettre déchirante; ce faible enfant n'avait pas eu le courage d'affronter la pauvreté et de m'entraîner dans sa ruine. Dure, exigeante, ombra-
LOJiDRES IL Y A CENT ANS. 133
geuse et d'un caractère atroce, sa femme l'accabla de maux; il se dissipa pour s'étourdir, se jeta plus que jamais dans les tripots, et il retomba sur la paille. Quant à moi, ruinée par les signatures que j'avais données pour lui et qui revinrent à l'échéance, je me vis expulsée de mon magasin, arrêtée et écrouée au Fleet le mémo jour que lui.
» Il est des destinées unies, en dépit des hommes , par des liens mystérieux. 11 parut, et j'oubliai mes maux. Tom était en face de moi, dans une salle basse, attendant aussi sa destination : je le vois encore , le front plissé, les yeux égarés et fixes , accablé des injures de sa femme, penchée sur lui comme une harpie. Un dernier espoir lui restait, bien fragile. . . une tragédie présentée au théâtre de Drury-Lane; on vint lui apprendre qu'elle était refusée. Brûlé par la fièvre, les tempes humides de sueur , les lèvres sèches, manquant d'air , il demanda à boire, et je vis un affreux petit garçon placer un verre d'ale sous sa prunelle avide, devant sa gorge altérée, et le lui retirer brutalement pour en exiger le paiement. Je n'avais rien, Monsieur , plus rien ; et il râlait devant moi ! A la fin, il parut indifférent à tout, ses yeux se fermèrent, et il fallut m'emporter.
» Nous avons quitté le Fieet^ lui pour la maison des fous, moi pour le servir. Pensez-vous, Monsieur, espérez-vous qu'il guérira? »
Ce récit émut William jusqu'au fond des entrailles.
— Hdlas ! lui .dit Sarah eu le quittant, s'il m'avait épousée, nous serions trop heureux : j'ai de l'ordre, il vivrait dans l'aisance; mais c'était rêver l'impossible; cette fortune grossie du pain dérobé aux pauvres , et étayée sur l'usure , devait s'évanouir , en rendant douleurs pour douleurs. Les pères criminels sont châtiés dans leurs enfants.
Hogarth s'en retourna vivement affecté ; il ajourna pour ses amis le récit de Sarah Young , et rentra au logis où il embrassa plus de vingt fois, avec une effusion étrange, sa jolie compagne. La nuit suivante il ne dormit pas , et dès le lendemain le moraliste se mit à l'œuvre.
C'est dans cette série, par nous minutieusement décrite, on l'a compris sans doute, qu'il a dépensé le plus de verve mordante et d'âpre ironie. La scène du mariage étincelle d'esprit. C'est là, derrière le prêtre, qu'il a placé cette table de la loi dont il ne reste que les mots IbeUeve (je crois ) : tout le reste est arraché par des griffes inconnues. A côté, se trouve la liste des dix commandements , sur une plaque fendue et biffée à partir du sixième, ce qui met parfaitement à leur aise, en face de l'Eglise anglicane, les faussaires, les courtisanes et les voleurs. C'est aussi dans cette gravure , et contre un des piliers de l'église , paroisse attitrée des riches, qu'on découvre ce célèbre et satirique emblème de la charité des faux dévots : le tronc des pauvres ,
LONDPxES IL Y A CENT ANS. 13S
sur i'orifice duquel une araignée a filé toute sa toile... Parmi les personnages de la septième et avant-dernière de ces huit peintures, représentant la scène de la prison, l'on voit au nombre des détenus pour dettes, un économiste qui laisse tomber de sa poche un manuscrit où l'on déchiffre ces mots : « Nouveau plan pour payer la dette nationale , par T. L., prisonnier pour dettes. »
Hogarth conserva jusqu'au dernier jour l'audacieuse ferveur de ses convictions , et tlie Rake's progress en offre une preuve assez piquante. L'œuvre gravée avait paru depuis vingt-huit ans, lorsque l'auteur au comble de la fortune, et aux limites de sa vie, s'avisa d'en donner une seconde édition.
C'était en 17G3, peu de semaines après la honteuse conclusion du traité de Versailles , dont lord Bute , en dépit dos whigs, avait arraché, à force d'or, l'adliésion à une assemblée corrompue. Les bureaux du payeur général étaient devenus un bazar de votes, et sous la direction de Fox, on paya jusqu'à 525,000 francs par jour. De plus, on destitua les fonctionnaires incorruptibles, et Georges III raya de sa main des officiers de son palais. Ce dénoùment de la guerre de sept ans souleva le mépris de la nation , et Hogarth se rendit l'expression de l'opposition, en ajoutant, à sa gravure si connue de la prison de Bedlam, un portrait allégorique de Britannia avec la date. De crainte que l'on ne se
méprît à son intention, le vieillard prit soin de peindre la figure allégorique de l'Angleterre, avec une chaîne au cou, aboutissant à la porte d'un cabanon d'aliéné. IIogarth était alors peintre du roi ; on redouta pour lui la prison ; mais on n'osa même pas le destituer.
Déjà, dans ce pays, où le gouvernement subissait le contrôle de la publicité, la discussion éclairait les partis, et tout en entravant parfois le pouvoir, elle l'empêchait de se méprendre sur l'opinion. Tandis que le principe d'autorité allait s'affaiblissant dans les divers États de l'Europe, il se raffermissait eu Angleterre sous la plus libérale des oligarchies. C'est ainsi que, depuis un siècle et demi, la Grande-Bretagne conjure les dangers du despotisme et les périls de la démagogie, à la faveur de sa liberté parlementaire, qui permet le maintien de l'équilibre, parce qu'elle a un esprit public pour sauvegarde, et l'aristocratie comme contrepoids.
Sermon en quafre points contre la cruauté. — Apolopfiedu travail : — Richard Whittington, trois fois lord-maire, légende nationale.
Il existe en Angleterre des sociétés de tempérance et des sociétés protectionnistes des animaux ; deux institutions dont la création accuse les mœurs d'une populace dure et brutale. De ces sociétés la plus récente et la plus active est celle qui a pour but d'étendre jusqu'aux bêtes la jouissance d'une certaine liberté. Dans ce pays où, comme partout, le pauvre trouve peu de défenseurs, les chiens, les ânes, les chevaux et les chats ont leurs avoués, leurs avocats, leurs attorneys, et se font rendre justice devant les tribunaux. Naguère encore, l'on a vu un cheval plaider contre un aréonaute pour être dispensé de monter en ballon.
Quant aux compagnies de tempérance, leur succès
fut moins complet; elles avaient à combattre les instincts de l'homme, bien moins éclairé sur ce point que les quadrupèdes. Toutefois , il est permis de penser que William Ilogarth a efficacement contribué h répandre la doctrine delà sobriété, ;\ éveiller l'attention sur les inconvénients m'oraux et physiologiques de l'ivrognerie.
Son influence à l'égard de la cruauté fut plus décisive. 11 lança le premier l'acte d'accusation et fut à l'instant soutenu par les gens éclairés de tous les partis : orateurs, prédicants, romanciers, poètes coururent à la' défense des animaux, et Pope lui-même s'écria: « Le moindre escargot foulé aux pieds , endure un supplice aussi grand que le géant qui meurt. »
Pope se trompait, mais on n'en savait pas plus long sur les phénomènes organiques, et l'erreur avait un côté salutaire.
Il appartenait à la philosophie dattaquer enlin la férocité native de la race anglo-saxonne : trait de caractère impossible à nier. Les fastes de l'Angleterre sont souillées de sang, remplies de mélodrames atroces ; les dynasties ont, durant le cours des uges, régléleurs différends à coups de poignard ; les princes vivaient comme les Atrides, et les péripéties de la querelle des Deux Roses eussent effrayé l'antiquité. Dix. à douze rois égorgés, souvent avec des raffinements horribles; des femmes, des enfants d(;capités, poignardés, ce sont des ré-
cits ordinaires, et le peuple s'associait avec ardeur à ces exécutions. Le lendemain du jour où tomba sOus une hache la belle tête romanesque de cette Marie Stuart, objet, parmi nous , de si touchantes élégies, la bourgeoisie de Londres illumina partout, dressa des tables dans les rues et s'enivra d'allégresse et de porter. Deux siècles après, Culloden fut l'occasion de supplices implacables, réprouvés par nos mœurs.
Dans la classe moyenne du peuple, la férocité ne pouvait se donner de si pompeux spectacles : elle se dédommageait avec les combats des dogues et les duels de coqs. Il était de bon goût, parmi la jeunesse à la mode, d'irriter des coqs et de les harceler avec des bâtons jusqu'à les faire périr; \GCOc}:-pit n'était qu'une variété de ce divertissement, assaisonné de l'attrait des paris; carie violent amour du jeu accompagne d'ordinaire la brutahté des mœurs. C'est au latin que le coq doit le malheur de ses destinées en Angleterre. Son nom, gallus^ synonyme et symbole des Gaulois ou Français, l'avait dévoué aux furies du patriotisme : guerre sans trêve, car on négligeait de comprendre le gallus ailé dans les traités de paix.
Mais le symptôme le plus frappant de la dureté de cœur parmi ce peuple, c'est la coutume d'entretenir des boxeurs qui s 'entretuaient sans se haïr, par état, publiquement, aux applaudissements frénétiques d'une foule enchantée. Depuis quelques années, ces sor-
liO LONDRES IL Y A CE.NT A>S.
tes de représentations sont interdites : il a fallu, pour amener un pareil résultat, que les gros bonnets de la finance, intéressés dans les entreprises théâtrales, eussent à cœur de mettre lin pour ces établissements, à une concurrence ruineuse... La cupidité l'a seule emporté sur la barbarie. Déterminée par de si nobles motifs, l'aristocratie britannique, secondant les vœux de la philanthropie, consentit à fermer les boucheries humaines, décorées, au temps d'Hogarth, du titre honorable d'académies de pugilat. A cette époque, l'art de boxer faisait partie de l'éducation, non à titre d'art défensif comme aujourd'hui, mais de science offensive; les boues de la cité étaient journellement ensanglantées de rixes populaires, excitées par les curieux avides de spectacles, et terminées par la mort du vaincu, dont l'adversaire, port-' en triomphe et soulé par la reconnaissance publique, était assuré de l'impunité.
Du reste, la cruauté était partout, jusque dans les lois, surtout dans les lois. Xolre Hogarth en a flétri l'esprit, en plaçant, au* milieu du cortège d'une exécution à mort, comme emblème de la magistrature, la perruque légale, au l)Out d'une pique portée par un boucher; l'homme qui au delà du détroit, symbolise la soif du sang, et que, comme tel, on prive du droit d'être juré dans les affaires criminelles; exception qu'il partage avec les chirurgiens.
La première croisade contre la barbarie de$ mœurs
fut donc entreprise par William Hogarth, qui fut bientôt secondé par la phalange des publicistes. Ses amis lui avaient reproché de se faire le courtisan de John Bull aux dépens de la classe heureuse. Il voulut, par ses enseignements, atteindre tous les ordres de la société. Personnifiant donc, sous le nom de Thomas >'éron, un élève de l'école de charité de Saint-Gilles, il le représenta, dès son enfance, au milieu d'une troupe de garnements, infligeant des tortures à divers animaux. Les uns suspendent, par la queue, des chats à des lanternes ou les jettent par la fenêtre; d'autres plument des oiseaux; il en est un qui attache un os énorme à la* queue d'un caniche, tandis que le fidèle animal lui lèche doucement la main. Thomas les surpasse en méchanceté.
Devenu cocher de fiacre, il exerce sa férocité sur son cheval qui tombe exténué de fatigue et accablé de coups. Là, se trouvent, un berger qui achève d'assommer un agneau ; un brasseur insouciant, qui fait passer la roue de son camion sur un enfant ; un ânier dont la monture ploie sous un triple faix; enfin, sur les murs, on lit l'annonce d'une lutte de boxeurs et d'un combat de coqs. Bientôt, l'habitude de la cruauté pousse Thomas à l'assassinat : il égorge sa maîtresse, la nuit, au coin d'une rue où il l'a traîtreusement attirée, et il finit par être pendu. L'épilogue de ce drame singulier retrace un des plus étranges préjugés de la
nation anglaise, celui qui concerne les chirurgiens. Cruel envers tous, Tom sera puni par la cruauté. Détaché du gibet, on l'a porté à la halle de chirurgie, meublée de squelettes et d'un chaudron où l'on fait bouilUr des têtes. Réunis autour du corps du supplicié, graves, impassibles, indifférents, les chirurgiens le dépècent. L'un a arraché les entrailles et les entasse dans une cuvette; le doyen fait jaillir un œil; un élève scarifie le pied. Mais le patient n'était pas bien mort ; il se réveille une seconde, et l'implacable Néron expire dans les tortures , sous le scalpel des praticiens , qui n'ont pas daigné s'apercevoir d'une si légère méprise.
Il se forma une société pour la propagation de ces quatre estampes, et l'auteur, pour les mettre à la disposition de toutes les bourses, fut obligé de les graver sur bois.
Stimulé par ce succès, Hogarth, cédant à la prière de quelques manufacturiers, entreprit de montrer aux ouvriers, dans une série de planches, les conséquences de la paresse et les bienfaits du travail. Il visita donc, à Spittlefields, des ateliers de tisserands, et représenta deux apprentis assis à leur métier. L'un, Thomas Idle (fainéant), après avoir arrêté son pêne avec un pot à bière, et une pipe introduite dans la chaîne, a laissé tomber sa navette et dort d'un sommeil troublé par des passions noires et tumultueuses. L"^autre, dont les
traits dénotent une quiétude parfaite, fait glisser la^navette avec rapidité. Idle a collé à ses côtés la chanson de MoU Flanders, complainte ignoble. Son confrère Goodchild (bon compagnon) a cloué au-dessus de sa tête l 'édifiante histoire de Whittington. On devine la ;suite du conte. L'un s'enrichit et s'élève ; l'autre descend les échelons du crime; Les gravures se succèdent deux par deux sur la même feuille ; l'une est consacrée au bon ouvrier, l'autre au mauvais. Ce dernier, chassé, vagabond, affilié à une bande d'escrocs qui tiennent leur brelan dans un cimetière ; puis déporté aux îles ; scélérat fiefîé à son retour, voleur, proxénète de bas lieu et meurtrier, périt de la main du bourreau ; tandis que Goodchild, aimé de son patron, associé à son industrie, épouse la fille du maître, devient shériff, et enfin lord- maire de la ville de Londres. On trouve encore cette série tout enfumée, dans la moitié des ateliers de l'Angleterre.
L'idée première en avait été fournie par la légende de Richard Whittington, objet des sympathies et modèle delà conduite de notre ami Goodchild. Et comme les légendes sont rares parmi le peuple des faubourgs, et que celle-ci dépeint assez bien ces populations mercantiles, faisant de l'argent le nerf du merveilleux et le nœud du dénoûment dramatique, nous . essaierons de vous raconter une moralité naïve, qui remonte à des temps assez reculés.