CHAPITRE LXVU
Mendicité. •
BS meodi^tis publics dont tnoîos coiuniuns à Londres, et même dans la grande Bretagne, que dans la plupart des autres pays.de TEurope :.il y a des pauvres tout comme aiUqurs ^ mais \% grand nombre d'établiasemeit$: de bienfaisance f qui se sont formés d^n^ les tettips beureûx^ la caisse des indigens qui se tient dans toutes les parcûsses , en raison du. produit de la taxe! des pauvres , à Mqtielle tout citoyen contribue f semblent avoi^ autorUé le gouvernement k dé" fendre de mendier dans les rueSé
Tout homme qui n'a pas de pain est en droit d'en demander, aux marguilliers de sa paroisse ^ qui ne peuvent lui en refuser sans s'exposeï: à une punition exemplaire. Si Iç pauvre se trou'\^e éloigne de- sa province^ on est obligé de lui donner de l'argent pour cqiTiiiiençer sa route ^ avec un certificat qui l'autorise à jrecevoir quel* ques petites sommes dans différentes paroisseâ qu'il doit rencontrer sur son passage. Ainsi I4 loi qui fait arrêter les mendians pour les enfer"* mer dans une prison ^ ou pour les occuper dans une maison de travail , n'egt point contraire k l'humanité. '
d'Angleterre^ d'Ecosse et d'Irlande. 3o5
Cette loi prononce , en outre , une amende de cinq schellings (6 francs"^ contre celui qui fait Taunîône , et une récompense pour celui qui le dénonce.
On élude cette loi de différentes manières* Le pauvre ne demandé Faumône qu^en offrant* aux passans des épingles , des aiguilles , des cure-dents, des plumes, des crayons , une éstam-r pe, une chanson, des allumettes : l'homme charitable , qui sait ce que cela veut dire , paye ces bagatelles quatre fois plus qu'elles ne valent , ou ne les prend point , comme par oubli. Le plus souvent le mendiant ne vend rien et ne demande rien , mais ses baillons témoignent sa misère, et son regard annonce ses besoins. Le passant, qui entend ce langage, laisse tomber de l'argent comme par mégardè , et le mendiant ' le ramasse. La crainte de payer l'amende , et la ré- • compense promise au délateur, n'ont jamais suspendu les effets que la misère a droit d'attendre de l'humanité.
La loi qpi défend la* mendicité, en pourvoyant aux besoins des pauvres , est assurément très^^^ raisonnable ; mais il y aurait de l'injustice à l'exécuter à la rigueur , parce que la mendi- ' cité est de droit naturel , quand elle est nio- * mentanée pour un besoin pressant et imprévu.
L'indigent pourrait quelquefois mourir de faim , ou se livrer an desespoir , avant de troiiver ub a, . ao
3c& Londres, la eour et les pfw4nee9
marguillier , qiti peurt être absent* Il ne peut pa3 non plus aller témoigner secrètement sa detresse au riche y qui est. oèdiiiaârement idoc» cessible dans son hôtel ou dans sa icoiljiire : d'ailleurs , qu'irait-il iaire cfae» «b> heuireux du sîècle?
Le peuple aoglais tëmoigiiie souvent sa bienfaisanes en dépitde la loi, £n voici iHi' ex^nple.
Ui^ jour que le lord-maire venaU; en grand cortège à WestnitBster , la foule inoiidait les rues pour voir passer ce magistrat , et se v^alait en attendant , d^ diverses friandises, q^ne luâ débitaient de petits pâtissiers et antres marchands cQ«rantdegroiq>e en groupe* UnerjeunKb femme, convertie de haillons^, kl figure înttlënsaante, tenait entre s^s. bras un eii^ant qui semblait exténu/é par la &im : à chaque m^é^H^sd qui pashdktf^ l'enfant tendait If s bcas pour piteadxe une pf^mme om un msssepain ; maia po»r le . faire cesser , la mère lui dit : Attends à demain^ mon e9^aH$.j nous en àckeitet^ns* çiâôÊOnd à^a^fèresera da retour, Tamehes^ de ces.pareJies' y, mais sans le faire paraiice , toi» les petits mardkands , à l'envi l'un de l'aiHi^e, liià «bonècent des biscuits, des gâteaux^ Ae^ maçaremSi;. et celte mère iqdigente s'en aUa chaîne de la. munifitenee d^ ces lM>nnea gens, poresqtic ausoii pawrres qu'elle.
d'Angleterre y Jt Ecosse et d^lrlanâe. i<yj
Gramls de la Wrre , qiri méprisez lé peiir peuple , imitezi ses Vertus , et yous TÈkétA^vet alovs le respect qtf'on a pcmi^ Vous.
Osley ) fameux mendiant à Londres 4 fit fortune en se servant d'un singulier stratagème* Du temps qu'il était permis.de mendier en Angleterre, il se. plaçait sur les promenades fré* quentées par des. gens du bon ton ; et lorsqu'il voyait des femmes ëlëgantes;, il leur demandait l'aumône. Si elles le refusaient : Madame , disaitil. à Tuixe^ .au. oom de ce$ beaux «yeux nçirs^iet fendus ; à l'autre , au iiom de cette cbeyelur^ d'ëbène; à. celle-ci, au.nom.diç ces lèvi:e$ d^ rpse; enfin, les jiambea divines» les pie4*;,W: gjoons, le port de reine, pen n'était fiublié} et il rentrait dbez lui la Ijourse pleine. . \
Un pauvre tfesérand, travétsant la ville de Dteviarês^, eiitfe Bath ef Loildrés, il y a j^lué tfun siècié, safte àfgi^èt, sâtriè tètiiW^ éï pressé par la faim , demanda la charité à un boutati^ger , qui lui donna avec bonté un pain d'un sotr. Le pauvre tiésierand se rendtt à Cdvèntry, où , après plusieurs àilûées <fe trâ vafl assidu ,' il atnassa une fortiÉtle corisrdërable. En mtmrant il laissa, par son téstânïcnt, trne sorhme suffisante pour faire distribuer, tous leisan^, dans la Yifté deDevîzes, au même j ou t oh iï avait reçu ïa charité de Fbonmête boulanger , un psfirt d'uû
.3o8 Londres^ la cour et lespjvnnces
demi-sou à toutes les personnes de laviHe, pan* vres ou riches; et un pain d'un so\i à tous le* voyageurs qui s'y trouvent ce jour-là. L'archi* duc de Milan , en 1786 , passant dans cette ville , à IVpoque de la distribution , on ïui présenta le pain de la fondation , ainsi qu*à I archiduchesse son épouse, et à tous les seigneurs de leUr suite , qui reçurent gracieusement ce tribut de la reconnaissance du tisserand , et prirent plaisir à déjeuner avec leurs petits pains.
\ Un indigent demandait une gninée à un mau'* vais ecclésiastique. -^ Une guinée ! Non , je ne te donnerai pas une telle somme, — Eh bien , doùnèz-moi un schelling. —Un schelling! non, t;*est beaucoup trop. — Un farthinjg^. - — Pas même un farthing. — Du moins donnez-moi votre bénédiction. — A la bonne heure. — Arl'jêtjez, s'écrie le mendiant, je n'en veu^ point : si elle valait un farthing vous ne me la donneriez pas. .
Un matelot demandait Taumone avec une
Jambe de bois, un bra^ de moins, et la plac^ de l'œil gauche couverte d'une emplâtre. 11 eut une violente querelle avec un autre mendiant , eX reçut un coup de poing sur le visage , qui , en faisant tomber l'emplâtre , lui découvrit l'œil y ce qui l'enflamma d'une telle colère ,
d Angleterre i df Ecosse et d'IrhmJie. 'Sog
qu'oubliant? qu'il ne devait avoir qu'bn braS, il fit sortir de dessous sa main j^èndante , une main vigoureuse qui saisit au collet son ennemi; ayant perdull'iéqiiilibFe dans ce conflit, il tomba avec son antagoniste. La jambe de bois se cas* sant dans cette chute,, mit en liberté une jambe réelle, <|ui était retroYisséè sous Ife pan dé Fhabit du pauvre; estropié* Outré de ce dernier accident, plus encore que de tous les autres, il étrilla complettement celui auquel il était rede* vable de l'usage de tous ses membres. •
Un infortuné raconte d'une manière touchante la cruelle situation où il se trouva. Voici comme: il s'exprime : -
« L'indigence vint ton* à coup fondre sur moi. Un jour,' très-fotigué d'avoir parcouru les diffé- Kens quartiers de Londres , dans l'espoir de dissiper les ebnuis qui m'accablaient, j'entrai dans un café de la cité , avec le projet d'y; déjeûner. Je m'assieds vis^à^ vis d'un hotâme fort gras ; il , avait les coudes appuyés sur la table , les deux xriains sous, sa perruque , et ronflait à son, aise , tandis qu'une bonnie tasse de^ café^ à . la crêm^e , et. un petit paia chaud ^vêç dit beurre frai3 , invitait inutilement son appétit. A la vue d'un . déjeuner aussi friand , j'eus dessein d'en ordonna, un pareil; mais hélaal en mettant laipain dans ma^ pôcU^ ,i j.'y tço^Vi^tii un obstacle à m^s
3 f tûfidrë$,' la cour et hêj^Pinces
^éàn. Ma iaiale deoouv^te me força à Ijornar m^ saiisfacftioo à la lecture d'une galette ; mais jfi ro'apepf^us bientôt 4]ue les nouvelles, tout intâreêsantes qu'elles peuvent être pour un Anglais , perdent beaucoup de leur valeur quand 0D a faim.
»£n lisant, je jetai de temps en temps les yeux sur cet éternel dormeur. Quel dommage , medisab^je, qu'il laisse refroidir son café! pour peu qu'il continue à dormir , son déjeûner ne vaudra plus rien^ Quel mal j aurait-^il si ^e me substituais à sa place ? Le garçon n'y fera nulle attention ; il n'en sera pas moins payé par cet ^ homme , et moi j'aurai repris de nouvelles forces.
D J^allaîs y par un mouvement involontaire ,
m'emparer de la tasse , lorsque le ronfleur ouvrit
- deux grands yeux remarquables par leurstupi-
-dite ; il appela le garçon , et lui dit d'un ton
d'humeur d'emporter cette mauvaise drogue^
i^U^il De pouvait ni boire ni manger en se té-
: veillant. Il le paya, et allait se retirer lorsqiv'il
• lut arvétië 'par un 'petit homme «{ui entrait aiu
c même instanl!. La mine de celui-ci aneoa^t
un usurier judaïque; il était boiteux., ava^t l'ait
' fourbe et rusé , et l'on pouvait , sans crainte de
faire un jugement t^éméraire, le ^uger fripoB.
Il approcha du dormeur éveillé , et l'engagaea
'ii'i'eprendre ta i^taee qu'il véaait d€| quitter, â.
ê*dnglHBTTe.^Â Ecosse ^td'IHande. Bn
,4Hflsiaùt le petit homme tira ide 3a pocfae nn grand sac de eotitil , et sans aucune ^cérémonve le vida de^rant tout le monde;. J'avais le maliieur , dans lea^tréioe diaette )0Ù je me trou» vais , d'av^r une ;grande quantité dW à okiq li^es de ma itiain , et quoique les doigts inç -^éman^afisent du désir d'y touDber , :1a firehité )oepefida£it m'^inpéclia de les satîÉfsise. le im au ittomeiiit d'avouer à ers 4eux bonnétea gens , que 5 gumëes feraient non bonheur ; la honte et la connaâssanoe du cœur humain l'emportareot !sur la Bëcessité. Je me coolentai de me roi^^ex Les ongles, {lendant que le |>etrt tuif continuait <à compter l'argent*
» Après^qn'U eut£nisa beéc^nc , le grès homme prit noBchalàmdECfceQt aoo guâmé^s^ les . mit ^dans la poc^e de sa vieste , «'empara du sac vide , le regarda «a hiEllant , le jeta sous la table , y ^ona un léger coup de pied, ^t dît au petit bancal v^£^ ^ grattaut la tête, qu'il pou^^ se retirer. Hès qu'il fut parti, il croisa les bras, et se rendwmit, »
^ iEj^iiné de tant d'iisdolenoe , je réflécâiia sur ma silJuatioB 'et sur la mennle , et conclus qve .pei^^ëtre oe corps dont l'enveloppe me parais- .sait si glissière, pouvait <>achêr unearneBen*" ^sible aux malheurs d'au trui. Persuadé que je m» KBfe tvompàfs paa^ je «ne décidai à lui pein- «dee.aaa xml^ situation , ^ demandât* en co&së-
3i2 Londres^ la cour et les provinces.
queûce une demi*feuille de papier , où j'écrivî^ ces mots :
oc Monsieur , celui qui est assis Vis-àrvis dé -a^YOUS, a été léinoin quoa vous a Femis une 3» forte somme d'argent. Il a une femme qu^l » aime , et plusieurs enfans qu'il chérit tendrea» meut. Il est, dans. cet instant, réduit àlasitua^ » tion la plus déplorable où puisse se (rouler » un pèt'e y un époux et un homme qui Ccne^- 1) nait la ddicatesse. Mon liom et ma personne 3» VOUS sont inconnus, mais la nature m'a iak » naître votre semblable. Si vous l'exigez , je ». puis vous prouver, en moins de^ dix mimites, » que l'honneur , la probité et les ^rens dont 3» je tiens le jour , me donnent desd)?oite:à votre jo estime. Il est en votre pduvoir, en me pr^antt r» pour quelques jours 5 gui nées, de faire le »> bonheur de toute ma Xamille. A^vès cet aveu ,. 3* que la nécessité m'arrache, je crains vos rtv » gàrds. Pour éviter la honte y compagne ordt- . n naire de l'honnête indigence , je cacherai mon j& visage , de mes mains , au miomeni pu vous, » voiis réveillereîs. Si vous m.'accordez ma dej» mande , daignez m'en avertir par uu s%ae £ai-^ » vorabl^ ; si au contraire vous me refusez , » épargnez-moi la confusion de m^'adresser ua y seul mot s».
3». Je pliai mon billet ^ et aprè» l'avoir posé suc la table deyaût lui y je repris ma place j^ c^^ser-
d" Angleterre f d^ Ecosse et d" Irlande. 3iî
>rant soigneusement au travers de mes doigts ,. le moment de son réveil. U me tira bientôt d'inquiétude; il prit la lettre d'un air étonné> se frotta les yeux, la lut , jeta de temps ea temps sur moi dés regards curieux , se leva ^ mit dans sa poche ma lettre toute chiffonnée,, appela le garçon^ et lui demanda , en baissant un peu- la voix , depuis quand les fous s'^échap- 'paient des Petites Maisons, pour aller dans les eâfés importuner les gens raisonnables. Il mê regarda d un air de dédain , et sortit en éclatant de rire.
» 11 me serait impossible d'exprimer ma confusion ; je. payai ma demi-feuille de papier , et; me retirai couvert de honte'. Chemin faisant,, je me disais en moi-même ^ Comment une forme
humaine cache -t elle une ame si dure?
S'il ne voulait pas adoucir ma peine , devait-
' tl m'iasijdteir , et me faire éprouver le tourment
de l'indigence y et ceux non moinâ cruels du
mépris?; Mài&iP s'indignera dfe son insensi-
i»lité; j'apprendrai peut-être uxrjjour que ses; touriQens ont égale leis miens. ^ '
» Ali moment ou je tournais le oAn d\tne rue 5, livre à ces douloureuses, réflexions, une jeune ^mme tenant à la main un paquet d'àlhimeites *, qu elle cherchait à vendre , implora, ma pitié ;: .^a figure triste et pâle portait l'empreinte de la misère ;. s% voix affâil^lié annonçait la douleu^j^
3i4 Londres y la cour €t les provinées
et. ses regards exprimaient les angoisses de Vutfortune. En vérité, monsieur , me dit-elle, j« ne suis pas habituée à mendier des secours ; mon mari est trop malade pour travailler, et mes enfans trop jeunes {>our me seconder dans la moindre chose. Ayez pitié de nous tous , un sou suffît pour nous donner le pain dont nous sommes privés depuis hier*aii soir (f ^.
» Tout mon trésor consistait en deux sous. Me rappelant que j'avais chez moi un dîné xj^i m'attendait, je les lui donnai, en m'exciasaat de ne pouvoir faire davantage , et lui souhaitant un meilleur sort. Elle ne répliqua point, mais ses regards suppléaient k sa voix ; elle mit une main sxxv son cœur, essuya de l'autre avec son tablier , les larmes qui mouillaient son visage , et se retira précipitamment.
» Je continuai mon chemin , le cour rempli .d'une douce satisfsictioa , et arriva dans qioa humble demeure.
» A peine eus-je ouvert la p(u*te de ma chambre , que ma femme accourut 9Ml * devdu^ de moi : ce Mon ami « s'éoria-t-elle ^ en m'ambras* sant , j'ai de bonnes aouveUes à t'apprendre. M. Senkins , à qui tu prêtas > il y ai trois aos ^ ^5 guinées , a eu l'honnêteté tle nott» lefi ren-
(x) Cn sou d'Angleterre (an peacc). vaut le âoiAic du ,n4tre.
d'jinglc.terre ^ d^ Ecosse et d Irlande. 3 1 5
dre ce raatin. Ilëjouissons-nous de ce bonheur inatteudu, qui nous procure le moyen d attendre d autres reatrées de nos fonds ». Nous nou^ mimes à table; jamais repas n'eut autant de charmes ; raroour , Famitié , la reconnaissance, le contentement furent nos convives ; une joie pure brillait dans nos yeux ; nous redevînmes encore le pUis heyreux ménage de VÀngletfsrre i».
VI ^t
5 1 h Londres, la cour et lies provinces-