CHAPITRE LUI
■ Rots et Reines cTJngletewre. Famille royale.
jAlitvsi que dans tous les Etats monarchiq^s , les rois de la Grande - Bretagne sept les chefs suprêmes des lois : elles sont instituées par le parlement y au nom de la nation y mais il fai^ qu'elles soient sanctionnées par le monarque. Cependant les Anglais le regardent comme subordonné aux lois y et pensent qu'il leur est soumis comme le dernier de ses sujets.
V Le roi peut faire grâce de la vie y mais non pas de la dégradation. Il suspend rexécution d^une sentence , mais il n'en détruit point l'effet moral y attendu que s(m autorité n'est pas supérieure à celle.de la loi. -Quand le roi veut remettre à des coupables condamnés par la loi y la peine qu'ils ont ''encourue , il leur accorde un répit de quatre-vingt-dix-neuf ans.
Tous les monarques d'^gleterre ont été persuadés de cette grande vérité , qu'ils ne régnent que par la loi. Les premiers du royaume voulant rendre hommage à Henri V , avant la cérémonie de spn couronnement : Attendez^ leur dit ce prince, pour me jurer obéissance, que j'aye juré moi-mêine obéissance v^ lois.
Jt Angleterre , éPMaosse et d^ Irlande. lo!i
Jacques I ^ fut ua jour arrêté dans son carrosse au milieu de Londres y par les archers de la justice. Ses gardes youlurent repousser cette canaille^ mais le roi les en empêcha ^ et ayant demandé la cause de son arrestation y il apprit que c'était à Tinstance du sellier de la cour y à qui Ton devait depuis plusieurs mois 5o livres sterling. Le rôi le fit payer a Finstant y et dit ces paroles remarquables : a II est juste que celui qui fait les lois y les observe ; il leur donne plus de vigjicfur et les rend plus respectables a .
Loin d'être revêtus d'un pouvoir arbitraire y les premiers rois de la Grande-Bretagne n'étaient considérés que comme les premiers d'en-* tre les citoyens ; leur autorité était plus attachée à leur mérite personnel y qu'à leur couronne. On les confondait même tellement avec les membres de la nation y qu'il y avait une amende déterminée contre leurs meurtriers : cette aqaende, quoique p^portionnée à leur rang , et plus forte que cellb qui était fixée pour le meurtre d'un simple^toyen y prouvait que le chef n'était regardé que .comme le premier du peuple.
Un roi d'Angleterre qui veut être Fhomme de son peuple y est le plus grand roi du monde ; mais s'il veut être quelque chose de plus , il n'est rien du tput.
Le jour du sacre , la fonction du seigneur de .Bardorf ;» est de faire apprêter, pour la bouche
io6 Londres 9 la cour et lesproçimces
du roi 9 un plat de gruau quil sert lui«*niéine sur la table de sa majesté. Le seigneur de Scoulton est le lardeur en chef de la cuisine royale dans ce jour mémorable y et tout le lard qui reste après le repas hû appartient. Le seigneur de Wirkap fournit au prince le gant qu'il met à sa main droite. Le seigneur de Lyston doit seul faire les gauffres et les servir sur la table du souverain.
Le lord grand - chambellan , <fai seul a le droit de présenter la chemise à sa majesté ^ reçoit trente aunes de velours cramoi^ ; le Ut du roi y les meubles de la chahibre où ce prince a couché y tous les habiUemens de nuit de sa ma^jesté apparûennent à ce l(HtL II est d'usage quç le tout soit racheté > et la somme est considérable.
Le champion du roi g^rde le chenal sur lequel il est monté y et de plus on lui donne une coupe avec un couvert d'or. Il revient un pareil présent au lord-maire de Londres y qui verse du vin au roi après le dîner.
Toute la vaisselle d'argent appartient au grand écuyer du roi y en qualité de sergent de Vargenterie.
Les tapis des appartemens et galeries par où le roi passe y sont vendus au profit des pauvres.
Le doyen et le chapitre de Westminster,
d'Jngktertt , d* Ecosse et d'Irlande. lo^
gardent quantité de précieux effets qui ont servi \ ^ la cérémotiie du couronnement; le roi doit encore leur payer loo liv. sterl.
Lorsque le roi est assis sur son trône dans la grande salle de Westminster, on , apporte troîe épées y que liÉ|^ pose sur une table dressée au milieu de cette salle. Il y en a une sans pointe^ appelée Curtana. C'est celle de Saint«Edouard : xrette épée -est le symbole de la démence. L'uoe des autres représente le glaive de la justice ; la troisième est destinée pour TotTrande j et elle se rachète sur-le-champ, moyennant un certain nombre de pièces d'or. On la porte nue devant le roi , pendant toute la cérémonie : c'est lemblème de son autorité.
Ces épées , ainsi que la couronne , qui est celle de Saint-Edouard , le bâton royal , les deux sceptres et le globe , tont les principales parties des regaUa ou omemens royaux.
Le roi d'Angleterre est chef suprême de l'Eglise anglicane, et en cette qualité il porte à son sacre le surpKs , Tétole et la dalmatique.
Lorsque le monarque passe de la grande salle dans l'église de Westminster , où doit se faire la cérémonie du sacre et du couronnement, il marche sous un dais que portent les barons des cinq ports^ ou principales villes maritimes. Ces villes étaient autrefois regardées Comme la clef du royaume ; elles ont armé à leurs propres
I o8 Londres f la cour et lespronncei
frais pour défendre les rois d'Angleterre; c^ qui leur a mérité de grandes distinctions de la part de ces princes. Leurs dépotés ont Thonneuv de diner en présence du roi dans la salle du baot* quet royal.
Dès que le roi est entré dans^ j^glise y et quQ tout le monde est placé y rarchevéque de Can«torbéry s'avance vers le lieu où sont assis les pairs y et il demande par trois fois , à haute voix^ a tous les assistans^ s'ils consentent à recevoir
N pour leur roi légitime y et s'ils lui
promettent une fîdelle obéis^ncé? c'est ce qu'on appelle récogmUon.
-L'offrande du roi y qui se fait ensuite y consiste en quelques lingots et pièces de drap d'or ; car partout les prêtres veulent recevoir des offrandes , et faire ehtendre y au miliieu des cérémonies les plus saintes y qu'ils doivent commander aux maitres de la terre y au nom de celui qui règne dans le ciel.
Lorsque le nouveau monarque a prononcé et signé les sermens ordinaires , il s'assied dans la chaise à bras y qui servait autrefois au couronnement des rois d'Ecosse. Edouard I^ ayant battu les Ecossais^ et fait prisonnier leur roi Jean Bailleul, apporta cette chaise à Londres. Suivant une ancienne tradition^ c'était lé palladium de TEcosse ^ et la destinée de ce royaume y était atta-^ chée :. on croyait fermement que quand elle se-
""d^ Angleterre , éP Ecosse et d'Irlande. 1 09
rail transportée ailleurs , le royaume d'Ecosse serait détruit et sa puissance en des maios étrangères ; Toracle a été long-temps à s'accomplir.
€ette chaise^ grossièrement travaillée, est faite d'une pierre fort commune. Elle est placée en face de l'autel , ou plutôt de la table de communion.
Les Anglais: ont auissi une sainte ampoule ^ qui renferme une huile dont on se sert pour oindre les rois. Le peuple croit que cette huile miraculeuse a été apportée par la Vierge à Thomas Becquet (Saint-Thomas), archevêque de Cantorbéry ^ lorsqu'il s'était réfugié en France ^ en 1169.
Ce fut pendant qu'on l'oignait de cette huile sainte , qu'Elisabeth se tournant vers les dames qui l'accompagnaient , leur dit : ce Ne m'approehe2s pas, de peur que l'odeur de cette huile puante ne vous incommode».
Le dernier acte des cérémonies qui Se font à Téglise , est le couronnement , qui a lieu au milieu des acclamations du peuple ; il est précédé de la présentation du globe, des deux sceptres, et de l'anneau que l'archevêque met lui-même au doigt du roi : cet anneau signifie qu'il doit être l'époux de la nation ,, et le père de ses peuples. y
Le globe exprime que les trots royaumes britanniques formex^t un empire ; peutrêtrè expri-
I lo Londres, lu cour et les provinces.
xne-t-il aussi la domination souveraine que les Anglais préteadent exercer sur les mers.
Par les deux sceptres , on fah entendre que le roi réunit en sa personne la puissance tem-porelle et la puissance spirituelle. L'un des deux est surmonté d'une croix , et TàuVre d'une figure de colombe. Il prend le premier de la main droite 9 et le second de la main gauche^ Celui de 1^ croix lui est donné ^ comme la verge de vertu avec laquelle il doit défendre TEglise et le peuple chrétien commis à sa garde. La co-* lombe qui termine Tautre sceptre , est le sym* bole de la douceur du gouvernement. ^
Le couronnement de Richard I, surnommé Gœur-de-Lion ^ se fît en 1 1 90 ^ avec beaucoup d'appareil. La description qu'un auteur anciea nous en a laissée est curieuse.
cr Les archevêques , évêques , abbés et cha- » noines , revêtus de chappes^de chœur ^ et faî- M saut porter devant eux la croix , Feau bénite ^ » et les encensoirs y allèrent jusqu à la porte in- » térieure de la chand)re du duc Richard ^ et le p menèrent processionnellement dans l'église de » Westminster jusques au grand autel. Au mi- » lieu des évêques et chanoines^ niarchèrent qua^* » tré barons portant chandeliers garnis de cier- » ges allumés , et derrière eux vinrent deux w comtes , Ftin desquels portait le sceptre royal, » orné par le bout d- une . marque ou armoirie
'd'Jngleterre^ d' Ecosse et d* Irlande, m
» d'or^ et Vautre la verge royale y embellie d'une » colombe aussi d'or. Après ceux-ci , cheminé** » rent trois autres comtes portant des épées cou- » vertes de fouiTcaux dorés ; ensuite allèrent sis » autres comtes et barons , soutenant un grand n et somptueux échiquier y sur lequel étaient les I) enseignes et les ornemens de la royauté. Le » comte de Chester suivit après y tenant en main » la couronne d'or y toute enrichie de perles et » de pierreries. Enfin y venait le duc Richard y » au milieu de deux évèqnes y dessous un ciel » de soie y porté par quatre barons. Conduit de-* » vaut l'autel en cet ordre y il fit les sermens ao* » coutumes i ensuite on le dépouilla de tous ses » habits y excepté des chausses et de la chemise^ I) laquelle était ouverte sur leê épaules à cause » de l'onction; et lors Baudouin y archevêque » de Cantorbéry y lui mettant les sandales y ou » bottines tissues d'qr y l'oignit en trois lieux di'- » vers, en la tête y aux épaules^ et au bras droit. » Il lui mit ensuite un linge de lin par-dessous » le bonnet ; et l'ayant revêtu des habillemens >i royaux , avec la tunique et la dalmatique , lui M mît en main l'épée bénite , pour punir et ré- » primer les ennemis de l'Eglise. Deuit comtes ^) lui chaussèpent les éperons et kd mirent le man- » teau royal sur les épaules. Il prit lui-même » la couronne de dessus l'autel y et la mit entre » les mains rde l'archevêque^ am la posa sou-
t îa Londres , la cour et tes provinces
» dain dessus son chef ^ et^ lui mettant le scep^ » tre en la main droite , et la verge royale en la » gauche y le laissa conduire aux ëvéques et ba« » tons ^ précédés des chandeUers^ de la croix » et des trois épées susdites , jusqu'en son trône. » Incontinent la messe fut commencée; et quand » ce vint à l'offertoire , il y eut deux évêques » qui l'y menèrent^ et puis^ le reconduisirent » en sa place. Après la messe y il fut mené prp- » cessionnellement dans le chœur ; et déposant » les enseignes et marques royales y prit une » couronne et des habits plus légers y avec les- » quels il alla droit au festin. L'archevêque de » Cantorbéry s'assit à sa dextre y comme au lieu » plus éminent y et dessous lui les autres arche-« » vêques y évèques y comtes et barons y selon » leurs rangs et dignités. Le reste du clergé, >} les gentilshommes et le peuple se mirent aux » autres tables »•
Lés deux chaqibres du parlement y en 1399, prononcèrent la sentence de déposition de Richard II; Henri IV, surnommé de Ballingbroock , lieu de sa naissance , fut solennellement couronné. Pendant le repas qui suivit cette cérémonie , un chevalier nommé Divrethe , entra dans la sal{e monté sur un cheval caparaçonné, portaat une cotte d'armes parsemée de clous dorés; un autre chevalier tenait sa lance«.
d* Angleterre , dEcbsse et d Irlande. 1 1 3 -
H s'approche du roi , l'épée nue a k main , et lui présente de l'autre un cartel contenant ces mots : « S'il y a chevalier, écuyer ou gentilhomme ^ » qui veuille dire ou maintenir que Henri ne y% soit pas vrai et légitime roi, moi chevalier » Divrethe , je suis tout prêt de le combattre à » outrance en présence du monarque , et à tel » jour qu'il lui plaira de m'assigner ». Henri fît aussitôt publier ce cartel par un hérault-^'armes, dans les principaux quartiers de la ville, et il ne se présenta personne pour Taccepter.
Le faible de la reine Elisabeth était d'aimer à représenter. La nuit qui précéda le jour de son couronnement , elle passa la nuit entière à se faire parer pour la cérémonie. Elle avait fait venir de Flandre toutes les pierreries d'emprunt qu'on avait pu ramasser. La marche commença par une brillante cavalcade ; on y voyait quatre cents chevaux et cent superbes carrosses. Elisa* beth venait ensuite dans un magnifique char découvert, traîné par deux chevaux , dont les housses et les harnais étaient parsemés de pierreries. Autour du char étaient quarante jeunes gentils-» hommes en habits d'écarlate , avec des par^*mens blancs brodés en or. Trente dames , deux à deux dans des carrosses découverts , fermaient cette pompeuse marche.
La manie de l'étiquette > dit un écrivain fran^
ii4 Londres y la cotir ^t les pro\^nces
çais y règoe à la cour de Londres plus que par-* tout ailleurs, aussi est-elle la plus triste cour de l'Europe • • . . • Depuis long-temps elle s\>bserve très-rigoureusement chez les Anglais. Sous le règne d'Elisabeth , Cëcil , secrétaire d'Etat , était toujours obligé d'écrire et de parler à gernoux devant sa souveraine.
Aujourd'hui , les rois et les reines d'Angleterre sont toujours servis à genoux. Les descendans de* ces fiers et anciens barons anglais y qui se croient en droit de détrôner leurs rois, doi-^ vent se trouver un peu humiliés , de leur rendre les mêmes devoirs que les esclaves orientaux et asiatiques rendent à leurs souverains. La poli« tique parait être la principale cause de cet abais^ sèment : on a voulu par là rendre plus respec-* i^ table la personne des souverains aux yeux du peuple anglais , toujours disposé à se croire l'égal de ses rois.
Les rois d'Angleterre ne mangent en public l]ue les jours de grande cérémonie ; et dans ces occasions d'apparat , on les sert à genoux , aux yeux , pour ainsi dire , de la nation entière. Cette étiquette servile , en usage dans la maison d Autriche , fut adoptée par Henri VIII y prince qui ne mérita que d'êtlre entouré d'esclaves.
Le comte de Grammont* . étant à Londres pM diiier du roi , s'aperçut que ia table de sa
d' Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande. ^ 1 1 i •
majesté était assez mal servie y et voyant le maltre-d'hôtel du roi qui se mettait à genoux , en lui donnant à boire, suivant l'usage : c< Sire, dit le comte de Grammoht , votre mailre-d'hètel vous demande pardon de la mauvaise chère qu'il vous fait faire » .
Avant Texpulsion de la maison de Stuart, les rois d'Angleterre mangeaient avec leurs sujets ; ils pouvaient , comme d'autres souverains, avoir des amis , et jouir des douceurs de l'amitié, ou du moins se flatter de faire naître ce précieux sentiment , partage de l'égalité : ces monarques, présentement , ne mangent qu'avec leur famille ; et rétiquette trop ridige éloignant même les courtisans, ils ont à peine des favoris.
Excepté dans les occasions où le roi et la reine d'Angleterre paraissent en cérémonie, ou quand ils sortent de la ville , ces monarques ne sont accompagnés d'aucune garde militaire ; ils vont toujours dans les rues de Londres en chaise à porteurs., et ont pour cortège quelques chaises de suite où sont des écuyers et des femmes de la cour : si c'est le soir , quelques pages et un grand nombre de valets de pied , avec des flambeaux, les 'entourent avec soin. Ils n'ont pour garde alors qu'une douzaine d'hommes , grands et bien faits , habillés à peu près comme l'étaieut jadis leâ Cent-Suissès de la garde du roi
(I i6 Londres f la cour et les provinces
de France y et ces soldats d'élite sont armés d'une pique.
Les pages du roi et de la reine d'Angleterre sont loin d'être des enfans de gentilshommes; ce sont des fils de valets de chambre y et même de valets de pied ^ en crédit à la cour. Il en est plusieurs qui ont la barbe grise ^ et dont l'air peu noble rappelle l'obscurité de leur origine.
L'usage a conservé y dans la maison du roi^ deux serviteurs, qui sont très-bien payés , on ne sait trop pour quel service : l'un est un poète Lauréat , tenu de composer une ode par an ; l'autre est un confesseur y dont l'occupation doit être très-légère dans un pays où Ton ne confesse pas. •
Depuis le règne d'Edouard I , jusqu'à celui de Charles I^ les rois d'Ahgleterre avaient tenu leur table aux dépens du peujple , à l'imitation de ce qui se pratiquait ailleurs ; c'est-à-dire , que leurs pourvoyeurs prenaient , sans payer , dans les villages qui avoisinaient de cinq à six lieues la résidence de la cour, toutes les provisions grosses et menues, dont ils réglaient l'état à leur fantaisie.
Jacques I ^vait monté sa maison , celles de la reine , et des princes ses enfans , au ton de la magnificence et du luxe asiatique. Charles I
diminua le nombre des offices «t des officiers»
d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande. 1 1 j
Néanmoins y jusques aux troubles de la guerre civile , la cour de ce prince eut quatre-vingt-six tables servies deux fois par jour. Charles II réduisit de beaucoup ces dépenses; et malgré cette réduction , il était encore au pair de la cour de France. Les rois ses successeurs ont graduellement restreint cette sage réduction ; ea sorte que la cour d'Angleterre n'a aujourd'hui que la pompe et la grandeur qu'elle doit avoir , sans faste et sans profusion : cependant, en certaines occasions , elle étale un grand faste.
Parmi les privilèges et prérogatives royaux y on remarque celui-ci : la tête des grands poissons , tels que l'esturgeon , le requin , la baleine y appartient au roi , et la queue à la reine*
En 1660, sous Charles II, le parlement rendit un bill par lequel le revenu des rois d'Angleterre est fixé à 1,200,000 liv. slerl.; et cette somme, jointe à quelques autres droits, leur fait un revenu d'environ i,5oo,ooo liv.
On voit qu'ils peuvent faire une dépense digne de leur rang suprême. Le roi et la reine donnèrent, au commencement de i8o5, au château de Windsor, une fête d'une magnificence extraordinaire. On y vit quatre grandes tables d'argent massif. La pièce où se trouvaient ces tables aurait pu être appelée la salle dUargehi, car les chenets mêmes étaient de cette matière :
1^8 Londres y la cour et les pros^inces
c^étaît quatre gros chiens d'argent. La table de leurs majestés était servie en vaisselle d'or mas^ sif. Plus de deux cent cinquante douzaines d'assiettes d'argent ^ et un pareil nombre de cou-teaux et fourchettes de même métal y furent employés à ce banquet royal.
. Les reines peuvent faire des acquisitions dans le royaume sans avoir besoin d'y être natura** Usées y et elles en peuvent disposer avec la même liberté. Elles peuvent évoquer les causes qui les regardent , au tribunal qu'il leur plait de choi- , sir; et^ si étant veuves^ elles se remariaient à un particulier ^ elles seraient toujours traitées çn reines.
La reine d'Angleterre a une cour de justice et des officiers particuliers. Ses procureurs et solliciteurs-généraux ont séance à la barre de la cour du banc du roi y ainsi que dans son conseiK « Cette indépendance de la femnae des rois . ». d'Angleterre, disent les jurisconsultes, a été » établie par la loi , parce qu'elle a présumé que » l'époux devant tout entier s'occuper des af- » faires publiques , ne devait pas en être détour- » né par le soin de veiller aux affaires dômes- )) tiques de sa femme , qui par conséquent de- » vait être à son égard comme si elle n'était pas » unie à lui w.
Les prérogatives des reines de la Grande- Bretagne y consistent encore à ne payer aucun
d'Angleterre , d* Ecosse et d'Irlande, t rj
droite et à ne pouvoir encourir aucune amende; du reste ^ elles sont^ dans tous les autres cas^ assujetties à tout ce que la loi prescrit au su^ jet envers son souverain , attendu qu'une reine n'est pas l'égale du roi , mais sa première sujette.
La. personne de cette princesse doit être respectée , et sa vie aussi en sûreté que celle du roi même; de façon que former une conspiration contre l'un ou l'autre, c'est se rendre également coupable du crirhe de haute trahison , de même que d'oser vouloir la violer , ou de tenter seulement de la séduire , quand même la reine y consentirait. Une loi ridicule de Henri VlU , déclarait coupable de haute trahison la fille qui, n'étant pas vierge , épouserait le roi sans l'en avoir prévenu auparavant. Cette loi contraire à la modestie du sexe, et outrageant toutes les convenances , fut abrogée peu de temps après la mort de ce prince lyrannique. On disait, lorsqu'elle était en vigueur , que puisque Henri Vill craignait si fort d'être trompé par la plus jeune fille , il serait plus sur pour lui qu'il rfépousât que des veuves. 11 sembla adopter ce . conseil, puisqu'il épousa, en sixièmes noces, Catherine Parre , veuve du baron de Latimer.
La veuve d'un roi d'Angleterre jouit de tous les droits et prérogatives qui lui étaient accordés avant son veuyage ; de plus , elle ne peut
I90 Londres y la cour et les provinces
être attaquée ' devant aucun tribunal pour avoir violé depuis les lois de la chasteté : ce privilège est aussi singulier que contraire aux bonnes mœurs.
Les courtisans ont été de tout temps les vils flatteurs des princes ; mais aucun d'eux n*a porté aussi loin Tadulation qu'une dame d'honneur de la reine Anne. Cette souveraine lui ayant demandé un jour quelle heure il était? Il est l'heure qu'il plaira à votre majesté , lui répondît-elle.
. La personne du roi est regardée comme si sacrée , que c'est commettre un crime die trahififon au premier chef, que de concevoir J'idée de lui ôter la vie , quoique , pour tout autre délit , l'intention seule ne puisse jamais être réputée pour le fait. Nous avons vu, que former seulement le dessein de séduire la reine, est aussi un crime de haute trahison. A l'égard de la fille aînée ( la princesse royale ) , l'intention ne suf*fit pas pour être regardé comme coupable d'un crime capital , mais le fait est irrémissible ; et il est à remarquer que , dans ces trois cas seuls , l'idiot, et même le lunatique, ne sont pas ex«ceptés, comme dans les autres délits, et que la loi les condamnerait alors au supplice réservé aux traîtres. Que n'a pas fait la loi pour garantir le monarque d^ tout atteatat contre sa per-
d' Angleterre f d^ Ecosse et d^ Irlande • i%\,
sonne sacrée (i) ! Il existe un ancien statut qui défend qu'on lui présente aucun remède sans le consentement exprès du conseil d'Etat , qui npmrae les médecins chargé^ de la conserva^ tion du roi ^ et leur enjoint de préparer et amaU gamer eux-mêmes les ingrédiens^ sans appeler aucun apothicaire.
Le roi est toujours regardé comme majeur ^ et jouissant d'une espèce d'immortalité. Pour désigner la mort d'un monarque britannique , on ne se sert d'aucun terme qui corresponde à l'idée de mort. On a coutume de dire : Le roi S'est physiquement démis de sa couronne* Le mot démission, semble porter l'idée d'un trône qui ne cesse point d'être occupé ; car c'est un principe du droit anglais ^ qu'il ne peut point y avoir d'interrègne.
C'est à raison de cette distance immense que la constitution a mise entre le roi et ses sujets ^ qu'on le traite avec un respect assez semblable à Tadoration. Si on ne le sert qu'à genoux^ on ne l'approche aussi qu'à genoux , pour lui présenter des adresses. Aucun prince^ pas même
(i) Cependant , plusieurs exemples attestent qu'elle n*est jamais suiyie à la rigueur, en fait d'intention. L'on aime mieux faire passer pour feux ces sortes de criminels, que de publier qu'il est des monstres qui ont touIu réellement assas* jiiner le «pavetaÎD.^
122 Londres y la cour et les provinceà
rhéritier de la couronne, ne peut paraître la tète couverte dans les appartenions du roi , mê-» me lorsqu'il n'y est pas. '
En Angleterre , le roi ne peut être soupçonné de faire une action criminelle, parce qu'on doit présumer, disent les jurisconsultes, que l'excel-* lence de sa dignité et l'élévatioia de son rang ^ lui ôteront toujours la volonté de faire le mal.
Avant la réfàrmaticMi , lorsque l'Angleterre reconnaissait l'autorité spirituelle du Saint-Siège, la coupe était permise a son roi , c'est-à-dire , qu'il pouvait remplir les fonctions ecclé^siastiques. 11 est, depuis le changement de religion, le chef suprême de l'Eglise dans ses Etats. Les synodes se tiennent sous son autorité , il nomme auxévêcbés, et il reçoit les appels dans les causes ecclésiastiques.
Les anciens historiens anglais attribuent, et même exclusivement, à leurs rois la prérogative de Jucher et de guérir les écrouelles. Ils prétendent qu'Edouard-le-Gonfesseur , qui monta sur le troue en io43, la reçut du ciel à cause de ses vertus et de sa sainteté, avec la gloire de la transmettre à ses successeurs. C'est pourquoi on l'appelait 77ia/a^/e du roi, c'est-à-dire, la maladie qu'il appartient seul au roi de guérir. Au surplus, on n'a pas sujet de croire que les successeurs de ce prince , qui n'ont pas été des Saints, ayent été favorisés de .ce don céleste.
dJngleterre , d'Ecosse et d'Irlande. . i aï.
Les Anglais ont beaucoup d'attachement pour
leur roi. Les habitans de présentèrent une
adresse pompeuse à Jacques I , successeur d'Elisabelfa. Ils Ini souhaitaient que son règne put durer aussi long-temps que le soleil , la lune et les étoiles. H leur répondit galment y que si leurs voeux étaient exaucés, son fils serait obligé de régner à la chandelle.
En i65g, quelque temps avant l'arrivée de Charles II à Londres, cinq ivrognes, habitans . du comté de Berchs, dans les premiers transports de leur zèle, cotivinrent de boire à la santé du roi avec leur sang , et de couper chacun un morceau de leurs fesses pour le faire frire et le manger; ce qui fut exécuté par quatre de ces fougueux royalistes. Mais la femme du cinquième , entrant dans la chambre , s'arma des pincettes , et s'en escrima si bien , qu'elle empêcha l'amputation des fesses de son mari.
Le bourg de Goodmans-Chéster est célèbre en Angleterre, pour avoir accompagné son roi avec le cortège de cent quatre-vingt charrues qui étaient venues au-devant de lui à son passage»
Mais que de désagrémens et de scènes mortifiantes n'éprouvent pas ces princes presque adorés dans leurs palais, €t qui excitent quelquefois l'enthousiasme du public ! Il ne faut souvent que la moindre conlradicûoa pour les désoler.
Jacques I étant un jour a la chasse , un moU'* cheron lui entra dans FœH. Aussitôt l'impatience le prend; il descend de cheval en jurant; il traite le moucheron d'insolent y et lui adressant la parole : (c Méchant animal^ lui dit-il^ n'a^ tu pas assez de trois grands royaumes que )e te laisse pour te promener y sans qu'il faille que tu viennes loger dans mes yeux » ?
Un roi d'Ecosse ayant déchiré la patente d'un gentilhomme qui le priait de confirmer certains privilèges , le parlement ordonna que ce prince,^ assis sur son trône y en présence de toute la cour^ prendrait une aiguille et du fil ^ et recoudrait la patente.
Du temps de Cromw^el , le nom de roi était devenu tellement en horreur à quelques Anglais, qu'ils changeaient dans le Pater y l'article Adi^eniat regnum tuum , en celui S Adveniat res-* publica tua.
Après la mort tragique de Charles I , décapité le 9 février 1649 , la chambre des communes arrêta que la princesse Elisabeth , fille du malheureux monarque, serait mise en apprentissage chez un marchand boutonnier y pour apprendre à faire des boutons. Mais le décès de la jeune princesse qui mourut de la douleur que lui causa la mort déplorable de son père y ne permit pas d'exécuter cet arrêté si digne de ceux qui l'avaient rendu»
'^ Angleterre ^ d'Ecosse et d'Irlande. nàS
Les cochers , les fîacrea et les charretiers , ne s'arrêtent ni ne se 4érangent à Tapproche du carrosse du roi y ^et ils se font gloire de ne point saluer le monarque. Pourquoi salujBrais - je George^ disent- ils brutalement? c'est à lui à m'ôter son chapeau^ il vit à mes dépens.
George III s'étant un soir fait beaucoup attendre a Topera^ fut hué à plusieurs reprises au moment de son arrivée ; il tira sa montre y et dit en s'avançant sur le devant de la loge : J'ai tort.
Le même monarque ^ en 1 760 , avait de trèsbeaux cheveux d'un blond argenté^ noués avec 'an ruban ^ et qui étaient souvent frisés et arrangés de la main de la rein.e. Les perruquiers de Londres présentèrent à c& monarque une adresse oii Us lui disaient y qu'en considération de l'avantage qui en reviendrait à leur communauté, et pour l'intérêt national, il était prié de faire couper ses cheveux et de prendre perruque. Le monarque crut devoir se soumettre au sacrifice qu'on exigeait de sa complaisance. * .
Voici un nouvel exemple de la liberté que se permettent quelquefois les Anglais à l'égard de leur souverain : c'est l'extrait d'une lettre anonyme écrite à George 111, en 1783, et rapportée par le Morning^PosL -
'ia6 Londres y la cour et les pronncês
€ Sire, on n'avait jamais eu lieu d'attaquer » la pureté de vos mœurs ; c'est avec la plus pro- » fonde vénération que vos sujets admirent en » vous les vertus les plus sublimes qui puissent ' w caractériser l'époux tendre , le bon père , » l'homme vraiment religieux; vous êtes enfin le » modèle le plus parfait du citoyen estimable. » Mais , Sire, il y a bien de la différence entre un » simple particulier et un monarque : on juge de V celui-ci par la grandeur et la prospérité de son » règne; c'est là le grand point qui le distingue, » ou plutôt il n'y en a pas d'autre. Je ne prétends » point m'écarter du principe de la loi qui vous I» déclare impeccable : quoique cette doctrine » doive paraître absurde à quiconque se donnera )) la peine d'examiner la conduite de quelques- » uns de vos prédécesseurs , l'intégrité de votre » conscience la justifie pleinement ; aussi vos » fidèles sujets, en se plaignant des griefs qui les » tourmentent, ont-ils toujours fait celte distinc- » tion entre le roi et ses serviteurs de confiance. M Vous êtes à nos yeux un soleil de perfection ,
. >i mais souvent éclipsé par Tiniquîté de vos mi- >i nistres. Plein du plus profond respect et àfi M l'attachement le plus vrai pour votre personne >) sacrée , je ne cherche donc pas à vous rappeler » le souvenir pénible de vos malheurç passés ^
* )) quelque influence qu'ils puissent avoir sur » votre situation actuelle. N'attendez cependant
'Jt Angleterre , d'Ecosse et d'Irlathde. i^'j
» pas de moi la basse complaisance de ne me » servir que du jargon emmiellé de tos douce-^ }) reux flatteurs; je ne parlerai que le langage de )) la vérité : les princes n'aiment point à Ten- » tendre; mais c'est un breuvage dont les qualités » piquantes et amères conviennent le mieux à » la maladie dont vous êtes attaqué m .
lïiS^ Londres , la cour et les provinces