‹ Longues et brèvesChapitre 10 sur 13 · ICI ILE 'POSE · texte numérisé non relu

ICI ILE 'POSE

C^O^QcA LE MqAGUET

Morte en mer, le 26 octobre 18/ S, à Vdge de dix-neuf ans.

Morte en mer! Une jeune fille! Les femmes n'embarquent pourtant jamais, sur les bateaux de pêche. Comment ce malheur était-il arrivé ?

« Eh bien, monsieur, dit tout à coup derrière moi une voix rude, vous regardez donc le tombeau de la pauvre Nona? »

Je me re:ournai, et je reconnus un vieux marin à jambe de bois, dont quelques verres d'eau-

de-vie, offerts par moi dans la salle basse de l'auberge, m'avaient acquis les bonnes grâces.

« Oui, lui répondis-je. Mais je croyais que, vous autres pêcheurs, vous n'admettiez pas de femme à bord. Je m'étais même laissé dire que cela portait malheur.

— Et c'est la vérité, reprit le bonhomme. Aussi Nona n'est jamais montée dans un bateau... Vous voulez savoir comment elle est morte, la pauvre chérie! Eh bien, je vais vous conter ça.

« Faut vous dire d'abord que son père, Pierre Le Maguet, était un ancien gabier comme moi, un vieux camarade. Au Bourget, quand l'amiral La Roncière a mis sa casquette dorée au bout de son sabre et nous a lancés, la hache au poing, sur les maisons crénelées, nous marchions coude à coude, Pierre et moi, et c'est lui qui m'a reçu dans ses bras, quand ces sacrés Prussiens m'ont envoyé un pruneau de plomb dans la cuisse. Le soir même, à l'ambulance du fort, Pierre me tenait la main pour me donner du courage, pendant que le major me charcutait; et il était là encore, mon brave Pierre, le jour où l'amiral m'a apporté ma médaille dans mon lit... Mais, à la fin, ces gueux

2o8 MORTE EN MER

de Prussiens ont le dessus. On signe la paix, bon ! et on nous renvoie chez nous. Moi, avec ma jambe de bois, je n'avais plus qu'à manger ma retraite comme une vieille bête. Mais Pierre, qui avait tous ses membres au complet, lui, s'engage dans un équipage de pêche. Là-dessus, sa femme meurt d'un chaud et froid, et le laisse tout seul avec cette petite Nona, qui allait sur ses dix ans.

« Naturellement, pendant que le veuf était à la mer, c'était moi, son matelot, moi, vieux garçon, qui m'occupais de la petite. Une bonne et gentille enfant, monsieur, bien courageuse et bien douce! Sommes-nous allés assez souvent, tous les deux, sur les bancs de rochers, à la mer basse, pour ramasser des tourteaux, des crevettes, quelquefois un homard! Ah! nous faisions une paire d'amis!

« Ça va bien comme ça pendant deux ans. Nona avait fait sa première communion, grandissait, poussait comme un chardon de sable. Mais voilà qu'un jour de gros temps, où Voimélie, le bateau que montait Le Maguet, avait du mal à revenir à l'échouage, voilà que le patron n'amène pas à temps son foc et son tape-cul, et qu'il va se perdre, corps et bien, sur cet écueil

que vous voyez d'ici... tenez, un peu plus à tribord. Il y avait quatre hommes d'équipage : le patron, deux matelots, dont mon pauvre Pierre, et le mousse. Mais la mer n'a jamais voulu ramener que trois noyés à la côte et a gardé mon camarade. Nona devenue orpheline, j'ai fait de mon mieux pour remplacer son père, ça va sans dire. Mais l'enfant, même après le gros coup de douleur passé, ne se consolait pas. Et savez-vous surtout pourquoi, monsieur? A cause d'une idée qu'ont toutes les femmes d'ici. Elles s'imaginent, voyez-vous, que, pour ne pas rester une âme en peine jusqu'au jour du Grand Jugement, il faut reposer en terre consacrée. Nous ne croyons pas à toutes ces bêtises-là, nous autres, qui savons comment les choses se passent, quand il y a un décès à bord. Je la connais, la cérémonie : le cadavre dans un sac goudronné, boulet au pied, sur une planche, près du bordage, et le com mandant tête nue, le livre à la main, qui lit tout haut l'office des morts. Mais les femmes de chez nous sont tout au bon Dieu, vous savez bien, et Nona se mit à brûler des cierges dans tous les Pardons du voisinage pour le repos de l'âme de son père.

« Cependant, malgré tout, le temps est un fameux marchand d'oubli, et Nona, au bout de quelques années, me faisait l'effet de se consoler un peu. Du reste, ça ne l'avait pas empêchée de ce forcir » et d'embellir; et ce n'est pas parce que je l'aimais comme un père, mais, parole d honneur! elle était la plus fraîche et la plus jolie jeunesse de la paroisse. Nous vivions si heureux ensemble! On n'était pas riche, bien sûr, mais, bah ! on s'en tirait tout de même. J'ai ma pension, ma médaille, et puis, nous allions toujours, Nona et moi, chercher du homard dans les roches. Le métier n'est pas mauvais, et il n'y a qu'un danger, celui de se laisser surprendre par la marée montante... Ah! misère! C'est comme ça qu'elle a péri, la pauvre petite!...

ce Un jour que mon rhumatisme me clouait au logis et qu'elle était allée seule à la pêche, un jour comme aujourd'hui, tenez, ciel clair et grand vent, voilà que les fouilleurs de roches, en revenant avec leurs paniers pleins, s'aperçoivent que Nona manque à l'appel. Pas de doute possible, bon Dieu! Elle s'était attardée, elle avait été cernée par le flot, elle était morte en mer!... Ah! quelle nuit j'ai passée, monsieur! A mon âge,

oui, un vieux dur-à-cuire comme moi, eh bien, j'ai sangloté comme une femme! Et le souvenir me revenait alors de la croyance de la pauvre fille, que, pour aller au ciel, il fallait qu'on vous enterrât dans le cimetière. Aussi, dès que la mer se mit à baisser, je me traînai sur la plage et je partis avec les autres à la recherche du corps.

« Et nous l'avons retrouvée, ma Nona, poursuivit le vieux marin dont la voix s'altérait. Nous l'avons retrouvée sur un rocher couvert de varech, où, se voyant perdue, la brave mignonne, elle s'était arrangée pour mourir. Oui, monsieur, elle avait noué ses jupes avec son fichu, au-dessous de ses genoux, par décence, et, conservant toujours son ancienne idée, elle s'était attachée aux goémons par ses cheveux, par ses beaux cheveux noirs, certaine ainsi qu'on la retrouverait et qu'on la mettrait en terre sainte... Et, je peux le dire, moi qui m'y connais en bravoure, il n'y a peut-être pas d'homme assez crâne pour en faire autant! »

Le vieillard se tut. A la dernière lueur du crépuscule, je vis deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues tannées. Nous descendîmes ensemble vers le village, côte à côte, sans nous rien

dire. J'étais profondement ému par le courage de cette simple fille qui, jusque dans l'angoisse de la mort, avait conservé la pudeur de son sexe et la piété de sa race; — et, devant moi, dans l'immensité lointaine, dans les sombres solitudes du ciel et de la mer, s'allumaient les phares et les étoiles.

Oh! braves gens de mer! Oh! noble Bretagne!

En plein Jour

%A Jules de Marthold.

En plein Jour

e matin, dimanche 30 avril, l'Odéon donne une matinée classique à une heure, c'est-à-dire à une heure ce pour le quart ». N'oubliez pas que tout est faux, au théâtre, même l'heure qu'il est.

La grande coquette, Fanny Perez, s'est ré veillée fort tard et elle est d'une humeur massacrante. Hier soir, elle n'avait qu'une « panne » dans la nouvelle pièce, dont la première représentation a été d'ailleurs assez houleuse. Son

amant, Salomon Cerf, le coulissicr, qui l'entretient sans prodigalité, a voulu absolument l'emmener souper avec trois confrères, qui ont parlé tout le temps d'un bon coup à faire sur le Rio Tinto. On s'est ennuyé ferme devant les viandes froides et la salade russe, et la pauvre fille, qui n'est plus toute jeune, — elle a trente ans, lisez trente-trois, trente ans « pour le quart », — s'est couchée à une heure indue. Or, cette après-midi, on doit commencer par les Fausses Confidences, où elle joue Araminte. Mariette, la femme de chambre, a bien deviné, à la violence du coup de sonnette, que « madame » était dans ses mauvais jours, et s'est hâtée d'apporter le chocolat et les journaux. Tout en déjeunant au lit, Fanny a parcouru les comptes rendus bâclés par les journalistes nocturnes. Elle y est à peine nommée deux ou trois fois, en même temps que ceux de ses camarades qui jouent les rôles secondaires, sans un éloge spécial, dans le tas, quoi! Et la pièce est éreintée sur toute la ligne. C'est bien agréable !

Ding! La pendule a sonné! Onze heures et demie! Déjà! Il faut que Fanny soit au théâtre à midi au plus tard, pour avoir le temps de « faire

sa figure ». Mariette! Mariette!... Et « madame» s'habille à la six-quatre-deux, en rabrouant la camériste.

« Mais non... Pas ces bottines-là, maladroite!... Et une voiture tout de suite, hein ? »

Elle est prête à partir, enfin!... Toujours jolie, mais si pâle! d'une pâleur jaune, les traits tirés, avec le frisson fiévreux de la mauvaise nuit, Fanny, sans s'apercevoir du radieux soleil et du ciel pur, se jette dans le fiacre, se pelotonne sous sa fourrure, et, au bout de quelques minutes, — parfait! il n'est que midi cinq! — elle arrive au théâtre, monte lestement l'escalier et entre dans sa loge, où l'attend déjà le posticheur, tenant sur son poing la perruque poudrée des coquettes de Marivaux.

« Bonjour, marne Fanny.

— Bonjour, Auguste... Dépêchons-nous. »

L'actrice disparaît un instant derrière un paravent, ôte son costume de ville, met un peignoir par-dessus son corset, et s'installe enfin devant le miroir, entre les deux becs de gaz qui flambent avec un faible sifflement.

Dieu, qu'elle a mauvaise mine, ce matin! Heureusement, voici les onguents et cosmé-

tiques, épars sur la table de toilette. Cold-cream, poudre de riz, blanc gras, rouge végétal, veloutinc, rien n'y manque. Il est là, au grand complet, l'arsenal de la beauté provisoire. Tout de suite, avec une adresse machinale, l'actrice entreprend son maquillage. Agile, elle ouvre les pots, les boîtes, les flacons, emplit quelques godets, mouille la petite éponge, enduit et badigeonne son visage, son cou, sa gorge, manœuvre la patte de lièvre, nettoie ses sourcils avec une brosse minuscule, et, toc! toc! deux coups de crayon bleu sous les yeux, et « mes bras que j'oubliais! » et encore un peu de noir sur les cils, et une pointe de rouge sur les ongles et au croquant des oreilles. Elle embellit, elle se transfigure à vue d'œil, la comédienne! Le regard est humide et lumineux, à présent. Le sourire a des rougeurs de grenade entr' ouverte.

a Vite, Léontine... Ma robe!... »

L'habilleuse s'approche, l'air pénétré, tenant à bout de bras la belle robe de théâtre, la robe de satin rose à grands falbalas. Fanny se lève alors, dépouille vivement son peignoir, montre un instant au coiffeur — toujours là, sa perruque au poing, — oh! des choses charmantes, une

nuque, un dos, des épaules!... Elle enfile enfin la robe tendue, comme une écuyère passe à travers le cerceau, et la voilà, en moins d'une demiheure, parée, coiffée, poudrée à frimas, étincelante dans la grâce pompeuse et maniérée de sa toilette du temps jadis.

Sa gaieté est revenue. Cette matinée, cette représentation devant des bourgeois, des étrangers qui lisent la brochure, des familles empilées dans les loges, ne lui apparaît plus comme une corvée, ainsi que tout à l'heure. Au contraire, Fanny est enchantée de jouer une fois de plus ce rôle d'Araminte, où elle sait qu'elle est bonne, où elle a toujours du succès. Oh! les Saint- Cyriens des fauteuils d'orchestre, qui tiennent sur leurs genoux leur shako à plume blanche et rouge, vont l'applaudir à se peler la paume des mains, elle en est bien sûre, et l'on rêvera d'elle, cette nuit, dans bien des dortoirs de collèges. Et, tout en essayant son regard coulé de la grande scène du «trois», l'actrice, fière de sa beauté d'une heure, sourit au délicieux pastel encadré devant elle dans le miroir.

C'est fini. L'habilleuse agenouillée a posé la dernière épingle. Le coiffeur a piqué une rose

dans la poudre de la perruque. Fanny est prête, et, triomphante comme un sous-lieutenant en grande tenue, un jour de parade, elle descend en scène, sa traîne sous le bras, l'éventail en main, à travers le dédale des escaliers obscurs.

Mais la voix traînarde de l'avertisseur a beau gémir dans les ténèbres : « On va... a... a... commencer... » Fanny a encore été trop exacte, comme toujours.

« Tu sais, ma belle, personne n'est encore descendu, » lui dit le vieux comique Bonamy, avec qui elle se croise dans un corridor.

Et la comédienne, pour attendre le lever du rideau, entre au foyer des artistes. Mais, sur le seuil de la porte, elle s'arrête, éblouie.

Par les fenêtres ouvertes le soleil pénètre largement en inondant de lumière le salon vaste et vide; et dehors, c'est le printemps, — le printemps tout frais, splendide, arrivé de ce matin. Que le ciel est bleu! qu'il est léger! Et combien doux, le premier souffle de la jeune saison, à peine tiède, pur comme l'haleine d'un enfant! Hier, le temps était gris et humide, les passants à parapluie pataugeaient dans la boue. Mais, cette nuit, cela s'est décidé tout d'un coup. C'est

l'Avril. Aussi tout le monde est dehors, en habits des dimanches, et l'on prend d'assaut l'omnibus, et la foule se presse à la porte du Luxembourg. Car il est adorable, le vieux jardin, avec ses lilas en fleurs, ses oiseaux fous de joie, et ses vieux arbres au feuillage éclos d'hier, d'un vert si tendre, si délicat, que les larmes en viennent aux yeux. O divine matinée! Fin du méchant hiver! Clémence du bon Dieu!

Devant cette apparition, l'actrice, dont l'âme n'est point bucolique, n'a tout d'abord qu'une réflexion maussade :

« Allons, bon ! Avec ce temps-là, nous allons jouer devant les banquettes... Je parierais qu'on ne fera pas « douze cents. »

Puis, voulant s'assurer encore que sa toilette lui va bien, elle se regarde dans une des hautes glaces du foyer, s'y voit des pieds à la tête, et, soudain, recule avec un geste de stupéfaction, presque d'épouvante. Car le soleil est vainqueur de tous les fards et de tous les postiches, et dans ce plein jour, dans cette clarté sereine, elle se trouve hideuse, la comédienne. Comment! c'est elle, cette poupée de coiffeur peinte comme un tableau, cette tête de cire emplàtrée de graisse

et de pommade? Comment! C'est son costume, cette robe fanée et pisseuse, ce paquet de farine sur la tête, cette rose de gâteau de pâtissier, ces verroteries de roi nègre et de saltimbanque? Non, c'est à en crier de douleur!

Encore une fois, elle n'est pas très impressionnable, cette bonne Fanny! Quand on roule depuis quinze ans dans les théâtres et qu'on en est réduite à supporter les hommages d'un Salomon Cerf, qui devrait être à Mazas, on est bronzée contre bien des sensations, n'est-ce pas? Mais, en vérité, il est trop cruel, le contraste entre ce délicieux matin d'avril et le fantôme fardé et chargé d'oripeaux que Fanny voit reflété dans la glace. Pour la première fois de sa vie, elle éprouve comme une honte confuse de sa personne et de sa profession. C'est donc possible! elle s'est usée, flétrie à ce point dans l'ombre et dans la poussière des coulisses! Et, tout à l'heure, malgré cette radieuse journée, malgré ce joyeux soleil, il va falloir qu'elle descende sur la scène, dans cette cave illuminée, qu'elle recommence ses grimaces, qu'elle feigne des sentiments compliqués en parlant un langage littéraire, à peu près incompréhensible pour elle, qu'elle fasse, en un

mot, son métier de singe et de perroquet. Le printemps? Ah! bien, oui! Ça n'existe plus pour elle. Dans une rêverie très amère, voilà qu'elle est emportée vers le passé lointain. Elle se revoit chez papa — un relieur en chambre, — quand maman la conduisait au Conservatoire. Il y avait leur voisin de palier, le petit blond, qui ne lui déplaisait pas et dont elle se sentait aimée. Il était employé dans un ministère, et si elle avait voulu renoncer au théâtre, il l'eût épousée avec bonheur. Le père savait cela, aurait bien voulu. Mais la mère était ambitieuse, et M. Régnier affirmait qu'on décrocherait le premier prix de comédie. Si elle avait été raisonnable, pourtant, elle serait aujourd'hui la femme de quelque brave homme de chef de bureau, et, par ce beau soleil, elle se promènerait au bras de son mari, comme le couple qu'elle voit d'ici entrer au Luxembourg, précédé de deux petits collégiens. Mais je t'en fiche! Elle y est condamnée pour toujours, à sa vie énervante et artificielle. Avec cela, pas bien certaine de renouveler son engagement, et Salomon Cerf, — est-il son dixième ou son douzième amant? elle ne se rappelle plus ! — Salomon Cerf n'est ni généreux

ni sûr. Quel sombre avenir! Peut-être lui faudrat-il — et bientôt — jouer dans les tournées de province, vieillir ainsi, prendre, un jour, l'emploi des duègnes?...

En ce moment, le vieux pitre Bonamy — il va jouer Dubois dans les Fausses Confidences et, sous son habit de marquis, il a vraiment l'air d'un chienlit de i\li-Caréme, d'un chien savant sur un orgue — entre au foyer, se regarde à son tour dans la glace, et dit à sa camarade, avec le cynique tutoiement du cabotin :

« Ma chère Fanny, tu es toujours jolie comme un cœur... Mais, il n'y a pas à dire... Nous ne sommes pas beaux, en plein jour. »

Ah! la pauvre comédienne a bien envie de pleurer. Mais la voix de l'avertisseur glapit dans le couloir: « Premier acte... On commence. » Et Fanny est bien forcée de retenir ses larmes, à cause de son maquillage.

Vitrioleuse

%A Emile VvCestadier.

Vitrioleuse

h ! comme elle a l'air méchant, la femme en embuscade, au coin de la ruelle sombre!

Une flambée de colère dans les yeux, tous les serpents de la jalousie et de la haine dans le cœur, la grande Mélie, d'une main tremblante, tient et cache sous son châle de tricot noir la petite boite au lait en fer-blanc pleine de vitriol. De l'autre côté de la rue populeuse, le Café du Tr ogres — deux billards, bock à 2 y c, poule au gibier tous les samedis — illumine le trottoir;

et le cordon de gaz, qu'on n'allume que les dimanches et les soirs de quinzaine, arrondit audessus de la porte ses jets de flamme travaillés par le vent nocturne. Chaque fois que s'ouvre la porte vitrée, un grand bruit de voix confuses, de carambolages, d'éclats de rire, s'échappe, par bouffées, de l'estaminet. Anatole est là, — Mélie l'a vu entrer, elle en est sûre, — Anatole, le peintre en bâtiment, qui l'a débauchée au printemps dernier, qui lui avait promis le mariage et qui vient de la planter là, enceinte de quatre mois, — elle, restée sage jusqu'à vingt-deux ans, elle qui était folle de lui, — pour aller courir, le gueux, après les traînées du boulevard extérieur. Hier, elle l'a attendu, à la fin de la journée, devant la maison neuve, où il travaille en ce moment-ci; elle l'a arrêté au passage, supplié avec larmes. Mais il a été féroce.

« Tu sais... En voilà assez, ma fille... Ton bébé?... Est-ce qu'il est de moi, seulement? »

Oui, il a osé lui cracher ça en plein visage ! Aussi, elle le déteste à présent autant qu'elle l'a aimé, et elle se vengera, n'ayez pas peur. C'eût été si gentil, pourtant, s'il avait voulu ! Elle aurait loué, tout au bout du faubourg, un petit

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« cinquième » qu'elle sait bien, d'où l'on voit la lointaine campagne et l'horizon des collines; elle aurait meublé ça avec des meubles de chez Crépin, et elle aurait tenu si proprement son ménage! Ah! l'on n'aurait pas été à plaindre. Anatole est fameux dans sa partie, il fait les marbres, la lettre ornée, et gagne jusqu'à des huit francs par jour. Elle, dans les bonnes années, arrive à trois francs cinquante, quatre francs, avec sa machine à coudre. Qui sait? à force d'économie, on se serait peut-être établi un jour. Anatole serait devenu entrepreneur, patron. Quel beau rêve ! finir bourgeoise !

Au lieu de cela, elle est une fille-mère, à cette heure; elle accouchera à l'hôpital.

Et « monsieur » est au café! Il fait le beau autour du billard. Il joue un coup difficile, la queue derrière le dos, « en officier ». Et des massés! Et des rétrogrades! Et des quatre-bandes! Ce ne sera pas lui — allez! il n'y a pas de danger — qui réglera tout à l'heure la colonne Vendôme de ronds de feutre qui s'élève sur la table de marbre. Quand il aura gagné « la belle », encore un peu rigolé avec les camarades, il allumera une cigarette et s'en ira, les mains dans les

poches, retrouver sa nouvelle bonne amie, la rouge-carotte avec des frisons qui lui tombent sur les yeux.

Eh bien, non! Ça ne se passera pas ainsi, des infamies pareilles! Non! il s'en souviendra, le bel Anatole, de la grande Mélie. Elle a acheté du vitriol, elle est aux aguets, et tout à l'heure, quand le traître sortira du café, elle fera sauter le couvercle de la boîte à lait, et vlan! en pleine figure ! Car elle l'a maintenant en exécration, ce joli visage à petites moustaches, ce museau de mauvais sujet qui l'a séduite. Ah! quelle joie atroje elle aurait à le déchirer avec ses ongles! C'est une fureur de bête qui la pousse. Elle ira en prison, tant pis ! Mais toi, du moins, le malin, tu ne pourras plus crâner comme autrefois et faire le joli-cœur dans le faubourg, avec ta longue blouse blanche et ton bonnet de coton à raies roses campé sur l'oreille. Quand tu auras un œil de moins et une joue brûlée, tu n'enjôleras plus les filles. Entends-tu, canaille?

Dans sa fièvre de rage et de vengeance, Mélie est prise d'un besoin de marcher, de se remuer. Elle quitte un instant son poste d'observation, fait quelques pas sur le trottoir.

Tout à coup, à côté d'elle, une voix d'homme murmure tristement :

« Bonsoir, mam'zelle Mélie. »

Comme réveillée en sursaut, elle reconnaît son voisin de palier, le père Victor, le mécanicien , qui porte sa petite fille endormie sur son épaule.

C'est un brave homme, un travailleur, qui ne boit jamais, sans un vice. Son tort a été de se marier tard avec une femme trop jeune pour lui, une espèce de toquée qui l'a quitté pour faire la vie. Quel chagrin ! A quarante ans, il a la barbe toute grise, l'air d'un vieux. On l'appelle déjà le père Victor et on a raison, car il ne vit plus que pour son enfant; et tout le mond : le plaint et l'estime.

Cette rencontre, en un pareil moment, a troublé Mélie. Ils ont eu le même malheur, pourtant, elle et ce pauvre homme.

Le père Victor ignore les potins de la maison, ne sait pas que Mélie a pris un amant. Mais, si tard qu'il se couche, il entend toujours, à travers la cloison, chez l'ouvrière, le ce tic-tic-tic » de la machine à coudre, et il est plein de bienveillance pour cette laborieuse fille.

« Alors, mam'zelle Mélie, vous faites comme

nous... Le petit tour avant d'aller faire dodo?... Quant à Gcorgette, vous voyez ! dit-il en regardant la fillette qui dort, elle a déjà pris un petit acompte. »

Et, d'un geste tendre, il penche la tête vers le front de son enfant et baise tout doucement les boucles blondes répandues sur sa vareuse encrassée de limaille.

Mélie a senti quelque chose tressaillir en elle. Car, bientôt, elle va être mère. Elle l'est déjà.

« Comme vous l'aimez, votre Georgette !

— Je n'ai qu'elle, vous savez bien, répond l'ouvrier. Mais, tout de même, une petite fille à élever, ce n'est pas commode pour un homme seul... Enfin, il y a l'asile, et puis j'ai fini par apprendre mon métier de maman. »

Devant ce bon père, cet honnête homme si malheureux et si doux, Mélie sent un apaisement se répandre en elle. Oui ! se résigner, travailler et vivre pour l'enfant qui lui naîtra. Elle le pourrait, elle le devrait... Mais, pendant ce temps-là, ce gredin d'Anatole!... Ah! non, par exemple. Et, serrant dans sa main, sous son châle, la boîte à lait pleine de vitriol, elle demande brusquement, dune voix sombre:

V1TRIOLEUSE 2']']

« Vraiment, père Victor, vous à qui on a tant fait de chagrin, vous n'avez jamais pensé à vous venger? »

Il la regarde avec étonnement.

« Pour ça, jamais!... J'ai eu une autre idée, mauvaise aussi, et que j'ai vaincue, à la fin. Voyez-vous, mam'zelle Mélie, il y a des gens, quand on les offense, qui ne songent qu'à tuer, à faire du mal. Moi, quand ma femme s'est enfuie. je n'ai songé qu'à mourir. Mais ce n'était pas possible, à cause de la petite... Et aujourd'hui, elie me console de tout. »

Cette fois, Mélie sent son cœur et ses yeux se gonfler. Ah! le bel Anatole — qui est toujours en face, au « café du Progrès » — peut tranquillement soigner son « coulé » et finir sa série. Elle ne se vengera pas, l'abandonnée. Elle a honte, à pré-, sent, de son affreux désir, de cette horrible chose qu'elle cache toujours sous son châle de tricot.

ce Maintenant, je vais rentrer, dit le père Victor, en remontant jusqu'à son épaule, avec le geste des mères et des nourrices, sa petite fille affaissée de sommeil... Car elle se fait lourde, ma Georgette, elle va sur ses quatre ans... Au revoir, mam'zelle.

— Non, non, je fais route avec vous, répond vivement Mélie. Allez devant, je vous rejoins... Le temps d'acheter une bougie chez l'épicier. »

Mélie disparaît un instant dans la petite rue, vide et jette à l'égout la petite boîte de fer-blanc, puis, ayant rejoint le vieil ouvrier et tendant vers lui ses mains déli . rée:;, ses mains innocentes, que déjà fait frémir l'instinct maternel:

« Père Victor, dit-elle, vous devez être fatigué de porter ce gros pâté-là. Confiez-moi donc un peu la gamine. »

Merles parisiens

%A Mademoiselle Louise %ead.

Merles parisiens

e connais un verger en plein Paris.

Vous entendez bien. Je n'ai pas dit un parc, un jardin. J'ai dit un verger, comme à la campagne. Ce n'est pas à côté de la Bourse, bien entendu. Mais enfin, c'est dans Paris, au faubourg Saint-Germain, à trois ou quatre portées de fusil du 'Bon zMarché. Et c'est assez grand. La moitié d'un hectare, au moins. Un vrai jardin fruitier, je le répète, où les pommiers en avril sont poudrés comme les marquis

de l'ancien répertoire, où il y a des cerises en juin, où des pêchers sont crucifiés sur les murs. Et ce verger se complète par un potager, par une basse-cour. Vous trouveriez là des œufs frais, vous pourriez y cueillir du persil ou arracher une salade. C'est extraordinaire, mais c'est ainsi. Cette chose monstrueuse existe, pas très loin de la tour Eiffel, dans la même ville que le Chai

L'endroit est charmant, et si paisible ! A peine, de temps à autre, le roulement étouffé d'une voiture qui passe dans les rues du voisinage; puis, à des heures régulières, quelques notes de clairon, à gauche, dans la cour d'une caserne mitoyenne, ou bien deux ou trois coups de cloche, à droite, dans le couvent prochain. Les nouveaux emménages des maisons d'alentour commencent par se préoccuper de toutes ces sonneries. Ils arrivent à s'y connaître, disent bientôt : ce Ça, c'est pour les fourriers... Ça, c'est pour la soupe,» ou: « Voilà la messe, — l'Angélus. » Mais, au bout de quelques mois, ils n'y pensent plus, n'entendent même plus rien.

Outre sa paix profonde, ce verger a d'autres agréments. D'abord, il ne ressemble pas trop à

un jardin de curé. Il n'y a pas là que des arbres bêtes, comme le poirier-quenouille, par exemple. Les lilas y fleurissent, au printemps. Deux grands peupliers s'y penchent sous la brise en se murmurant leur éternel secret. C'est une oasis de verdure dans le désert pierreux de la grande ville. Et puis, comme le verger n'est entouré que de jardins ou de maisons assez basses, c'est un des rares coins de Paris où, sans monter jusqu'au cinquième au-dessus de l'entresol, on ait devant soi un vaste espace de ciel, où l'on puisse voir courir les nuages, glisser les hirondelles, flamboyer les soleils couchants. Les casaniers, les rêveurs, les poètes, ou même, tout simplement, ceux qui aiment la belle lumière, devraient se loger par là. Mais ne le dites pas, je vous en prie; les loyers augmenteraient.

D'ailleurs, vous ne me croyez pas, avouez-le. Un verger d'un demi-hectare, dans un quartier où le terrain vaut deux ou trois cents francs le mètre! Allons donc! Je vous connais, monsieur, vous êtes un homme pratique, un esprit sérieux, vous voyez l'affaire d'ici. Si ce morceau de Paris vous appartenait, il y a beau jour que tout ce coin d'idylle aurait été converti en bois à brûler et

remplacé par une enfilade de cours sans air et par trois ou quatre hideuses maisons de rapport, avec tout le confort moderne, des cabinets à l'anglaise, le gaz et l'eau à tous les étages. Un immeuble comme celui-là, bien tenu par un régisseur très dur, — un ancien garde-chiourme, autant que possible, — qui ferait payer les termes d'avance etrecià! Mais ce serait une fortune superbe, de quoi se procurer toutes les douceurs de l'opulence, se faire changer son assiette par un drôle en livrée marron, qui cracherait dedans, derrière votre dos, pour la nettoyer, entendre au moins vingt-cinq fois par an la Favorite à l'Opéra, et même obtenir les bonnes grâces, mon gaillard, de cette petite marcheuse, tenez! la troisième à droite, dans le second quadrille, celle qui a de gros diamants aux oreilles et les jambes un peu cagneuses.

Non, non! On ne vous fera pas admettre qu'il existe un nigaud capable d'immobiliser un aussi gros capital, et cela pour le ridicule et bucolique plaisir de passer, en chapeau de paille, la revue de ses espaliers et d'écraser, de cinq minutes en cinq minutes, un colimaçon sous sa botte. C'est invraisemblable, c'est impossible.

Eh bien, cependant, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le verger que je viens de vous décrire n'est pas un mythe, et il a son jardinier, — le propriétaire, — un inoffensif maniaque, qui n'a d'autre souci que sa récolte de fruits, qui ne vit que pour elle, qui s'inquiète de l'état du ciel, comme un paysan, implorant la pluie, ayant peur de la grêle. Oui, double Parisien que vous êtes, tandis que vous vous abonnez au Théâtre-Libre et que vous discutez avec passion sur le droit de l'auteur dramatique d'introduire — oui ou non — le mot de Cambronne dans le dialogue, un homme de mœurs douces et rurales vit tout près de vous, sans s'intéresser à ces questions palpitantes, cultive son jardin comme Candide, s'y promène, l'hiver, en sabots pleins de paille, l'été, en veste de coutil, et n'a pas de joie plus pure que de cueillir, à l'automne, quelques pommes et quelques poires, qui, vu le prix des terrains à Paris, lui reviennent à quatre ou cinq louis la pièce, et ne valent rien d'ailleurs, le sol et l'air n'étant pas favorables.

Or, ce brave homme, en sa qualité d'amateur de fruits, est l'ennemi-né des oiseaux; et Paris, — vous ne vous en doutez pas, monsieur, vous

prêterez vous occuper d'un tas de niaiseries, de la supériorité du scrutin de liste sur le scrutin d'arrondissement; mais je sais cela, moi, — Paris, vous dis-je, a tout un délicieux peuple ailé. Pas de rossignols, hélas! ni de loriots, ni de fauvettes. Ces divins chanteurs-là, Parisien, mon ami, ce n'est pas pour ton fichu nez. A'iais, dans le verger dont je vous parle, on est assourdi, au printemps, par les moineaux, et, parole d'honneur! j'y ai entendu le guilleri si leste et si gai du pinson. Mais ce qui pullule ici, surtout, ce sont les merles. Oh! ce qu'il y a du merle dans ce verger, c'est tner yable! « En borres jaunes, en frac noir », comme dit Théophile Gautier, on les voit sautiller dans les allées, voler d'arbre en arbre, se percher sur les branches. Et très hardis, avec cela, très insolents, l'air de se moquer du propriétaire, qui les a en horreur; car le merle, à ce qu'il paraît, c'est l' Attila, le Tamerlan des arbres à fruits.

Au mois de mai dernier, notre horticulteur a donc déclaré aux merles une guerre acharnée.

D'abord, il n'avait essayé que de les effrayer. Tout le jardin avait été sali et enlaidi de chiffons rouges et de verres cassés pendus à des ficelles^

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et dans les arbres principaux se dressaient, horribles et les bras ouverts, des mannequins aussi mal mis que le soi-disant homme de lettres tombé dans la débine, qui surprend au saut du lit un confrère plus fortuné et lui extrait une pièce de cent sous. Mais les merles parisiens sont des incrédules et des sceptiques. Au bout de quelques jours, ils se moquaient des culs de bouteille et des linges écarlates, et sifflaient sans vergogne sous le nez des épouvantails déguisés en poètes lyriques dont Alphonse Lemerre a refus: tous les manuscrits.

Alors l'amateur de jardin se fâcha, il devint féroce. Il acheta un fusil à deux coups, qu'il portait en bandoulière. Dès qu'il apercevait un merle juché, vite il mettait son sécateur en poche ou déposait son arrosoir, et, pan! pan! l'oiseau était par terre. Le nombre des merles diminua. Fier de ce premier succès, leur ennemi chercha d'autres moyens de destruction, se souvint de la guerre d'Espagne et des puits empoisonnés. D'appétissantes boulettes furent semées par lui dans les allées, et, le lendemain, le jardin était jonché de cadavres de merles, tout raidis, les pattes en l'air. Cette fois, les pauvres siffleurs se découm-

gèrent. Ils se dirent sans doute entre eux, à leur manière, que la place n'était pas tenable, ils émigrèrent, et le verger fut sans chansons.

Mais l'homme impitoyable qui défendait avec tant de barbarie l'espoir de ses pommes sentant la paille et de ses poires cotonneuses, ne devait pas jouir longtemps de son triomphe. Un voisin, un ami de la nature, dont le logement avait vue sur le jardin et qui n'admettait pas le printemps sans frissons d'ailes et sans chants d'oiseaux, se transporta sur le quai de la Ferraille, acheta une cage pleine de merles, et les lâcha par sa fenêtre. Fureur de l'arboriculteur devant cette invasion. Nouveaux coups de fusil, nouvelles boulettes. Mais le voisin était un homme entêté. Il retourna chez le marchand d'oiseaux, repeupla le jardin, et, à chaque nouveau massacre, il recommença, imperturbablement. Si bien qu'à la longue, l'amateur de fruits, n'y comprenant rien, fatigué d'une lutte inutile, a fini par se résigner. Son fusil reste au clou ; il ne cultive plus l'art détestable des Borgia, et maintenant les merles parisiens, qui savent que l'endroit est désormais tranquille, sifflent dans le verger du matin au soir.

Elle est arrivée, je vous l'assure, l'histoire de

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« l'homme qui remet des merles ». Je le connais, ce dilettante excentrique à qui il faut des oiseaux dans le paysage. Je connais aussi un autre voisin, un auteur dramatique, qui est furieux d'entendre ainsi siffler toute la journée. Cela lui rappelle ses premières représentations, et il vient de donner congé.

Le premier Chapitre de mes Mémoires

*A mon cherneieu Raymond îMontreuil,

Le premier Chapitre de mes Mémoires

e ne les écrirai jamais. La besogne est trop longue pour un paresseux tel que moi. Pourtant le premier chapitre serait, il me semble, assez intéressant. Je le consacrerais à mes grands-parents, que je n'ai pas connus, mais dont je possède les portraits. C'est la mode à présent, quand on étudie un homme, de rechercher quelles furent ses origines, de découvrir en lui une nouvelle preuve des lois de l'atavisme. Le caprice me vient de faire cette

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expérience sur moi-même, d'examiner ce qui peut bien survivre, dans mon esprit et dans mon caractère, de l'âme de mes aïeux.

D'abord la ligne paternelle.

Ils sont charmants, les deux portraits. Peints par une certaine dame Duez, bonne élève de Greuze, ils étinccllent de vérité physionomique. Ce qui frappe tout d'abord ici, c'est la grâce aimable, l'air de bonheur, qu'on voit sourire sur tous les visages du siècle dernier. Cependant ces deux toiles ont été peintes en plein Paris révolutionnaire. On ne s'en douterait pas sans la date : 1 794.

Pas trop engoncé par l'habit à haut collet et l'ample cravate de mousseline blanche, l'homme — il touche à la fin de la jeunesse — dresse sa tête élégante et fine, à peine poudrée. J'aime cette figure intelligente et douce, où, seul, le nez sensuel — un nez de priseur — trahit un fond de tempérament voluptueux. Quant à la jeune dame, elle est exquise. Cette fraîcheur de teint, ces jolis yeux couleur de café, surtout ce casque de cheveux châtains où court un ruban ponceau, rappellent le célèbre portrait de Mme Vigée- Lebrun embrassant sa fille. Deux grosses perles

LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES 2 f I

aux oreilles, en corsage blanc très court, qui s'entr'ouvre en pointe jusqu'à la naissance des seins, elle est adorable de candeur, ma toute jeune grand'mère.

Ces deux personnages fleurent l'ancien régime. Évidemment, ce couple-ci devait être suspect, et mon grand-père redoutait, j'en suis sûr, le perruquier jacobin et dénonciateur qui venait, tous les matins, le raser et lui faire la queue. Cependant, Jean-Baptiste Coppée, l'homme au nez de priseur, était d'origine populaire. Fils de pauvres cultivateurs wallons, il était arrivé tout jeune à Paris, son paquet au bout d'un bâton, pour chercher fortune, et, chance rare, il l'avait trouvée. De tout petit serviteur dans les bureaux du fermier général d'Ogny, il devint peu à peu son secrétaire intime, son homme de confiance. A la Révolution, le financier s'enfuit ou se cacha, disparut enfin, laissant à mon grand-père le soin et la garde de ses immeubles à Paris, notamment de l'hôtel d'Ogny, aujourd'hui mairie de la rue Drouot. C'était là que l'adroit et intègre dépositaire- faisait tout de suite monter un panier de vin, quand se présentaient les sectionnaires, et apaisait les terribles enquêteurs par de larges

2f2 LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES

dons patriotiques. En pleine Terreur, cet honnête homme rencontra la jolie personne aux yeux couleur de café et s'éprit d'elle. C'était la fille d'un simple maître de manège, mais, par sa mère, elle avait dans les veines le sang lorrain des Rechen, vieille noblesse d'épée. Devant les portraits de mes grands-parents, je m'imagine souvent leur mariage religieux, secrètement célébré par un prêtre non assermenté, disant la messe sur une commode rococo, dans une chambre close, tandis que les bandes de sansculottes, qui passent en hurlant dans la rue, répondent par le Ça ira aux Dominus vobiscum de l'officiant.

Mes grands-parents se marièrent en 93 et furent heureux. C'est ainsi. Les plus tragiques événements n'interrompent pas le train ordinaire de la vie. Jamais je ne vois les rondes de petites filles dans les Tuileries, sans me dire qu'au temps où le rasoir national fonctionnait à cent pas de là, il devait y avoir quand même des enfants qui chantaient en dansant sous les marronniers, et que leurs « Giroflé-Girofla » étaient scandés par les coups sourds du couperet.

Un jour, à Londres, dans le musée Tussaud,

LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES 2<rf

visitant le prétendu échafaud de Louis XVI, j'aperçus, sous la sinistre charpente, deux amoureux — un jeune Anglais très correct et une petite « miss » en manches à gigots — qui se donnaient un baiser. Mes grands-parents, eux aussi, se sont aimés sous la guillotine.

Ils furent, je le sais, de sentiments, sinon de naissance, des ci-devant, des aristocrates. Les légendes de ma famille me montrent mon grand père à la table du fermier général, en compagnie d'un abbé de cour et d'une ancienne danseuse de l'Opéra, que le financier avait fini par épouser. Pour ma grand' mère, elle parlait volontiers, m'at-on conté, de ses deux oncles, les messieurs de Rechen, anciens officiers de l'armée royale. L'un d'eux a servi peut-être dans cette courtoise Maison-Rouge, où, pour commander la charge, le capitaine saluait avec grâce son escadron et disait : « Messieurs les gendarmes de la maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux. Nous allons avoir l'honneur de charger. »

De ces parents-là, j'en suis certain, je tiens mon horreur des violences populaires, ma répugnance pour la brutalité démocratique, mon regret, je dirais presque ma nostalgie de tant de

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choses élégantes et douces du temps passé, en un mot, cette délicatesse instinctive dont j'ai bien le droit de me vanter, car, dans l'âpreté du monde moderne, elle me rend parfois assez malheureux. Bref, je serais un pur « aristo », sans l'influence des parents de ma mère.

J'ai aussi leurs portraits. Oh! deux croûtes! Mais le peintre d'enseignes qui les a brossées conservait tout de même un reste de la conscience des Primitifs, et il a reproduit avec sincérité, sinon avec talent, les bonnes figures de ces deux plébéiens.

Avec sa sohde redingote de drap verdâtre boutonnée sur un gilet blanc à larges raies bleues, avec ses cheveux bruns coupés carrément en oreilles de chien, Pierre Baudrit, dit Saintongeois, le forgeron qui ne savait pas lire, montre de face une figure aux traits rustiques, dont le front est traversé par trois grandes rides toutes simples, sans doute creusées à la longue par la continuelle secousse du coup de marteau sur l'enclume. Rien de plus naïf que la physionomie de cet artisan; elle fait songer aux existences d'autrefois, toutes de piété et d'habitude, aux donataires en extase, agenouillés devant la Bonne

LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES 2ff

Vierge, dans les vitraux gothiques. La femme de ce brave homme, qui lui fait pendant, a mis, pour poser devant le peintre, sa robe brune à pèlerine, sa chaîne d'or où pend une clef de montre, et son énorme bonnet tuyauté. Oh! l'énergique visage! Sa mâchoire un peu lourde le rendrait même trop sévère, si cette impression n'était corrigée par la bouche pleine de bonté et par ces yeux vifs où devait rire bien souvent la gaieté de la Parisienne. Dans le ménage, ma grand'mère était certainement la tête, le cerveau, et je jurerais qu'elle a porté la culotte.

Ils appartiennent aussi à la Vieille France, ces deux humbles. Compagnon à boucles d' oreilles, mon grand-père a fait son tour de France, forgé son chef-d'œuvre, gagné sa maîtrise. Ayant épousé à Paris une femme de sa condition, il s'établit dans une des ruelles qui aboutissaient à l'ancienne place de Grève, la rue du Mouton; et, dans son atelier ouvert à tous les vents, on ne se chauffait qu'au feu de la forge. Plus tard, ainsi que dans l'Egypte antique, son fils, son petit-fils, son arrière-petit-fils, ont été comme lui des ouvriers du fer. Ils sont devenus des maîtres fameuxdans leur métier. Ils ont ressuscité l'art perdu

2f6 LE PREMIER CHAPITRE DE M ES :: É M O I RES

des grands forgerons d'autrefois. Elle esc signée Auguste Baudrit, la merveilleuse porte de fer forge du nouvel Hôtel de Ville de Paris. Mais le pauvre aïeul qui logeait jadis à vingt pas de là ne se doutait pas que la maison fondée par lui deviendrait illustre et plus que centenaire. Dans le vieil Hôtel de Ville, dont il était le fournisseur, il n'avait guère qu'à raccommoder les serrures et à poser les sonnettes. Ma grand'mère était une vaillante femme; mais il y eut bien vite une kyrielle d'enfants autour de la soupe. La vie était difficile, et les misères des jours révolutionnaires la rendirent encore plus dure. Le père Baudrit serait peut-être mort de faim, s'il n'avait pas eu à forger des piques pour sa section; et ce digne homme, chez qui l'on priait, le soir, en famille, pour le Roi et pour la Reine, a peut-être armé les farouches émeutiers du Dix Août.

Mes grands-parents du côté maternel m'ont aussi légué, je l'espère, un peu de leur trésor moral, c'est-à-dire le bon sens populaire, le goût de la vérité, et surtout le respect des travailleurs et l'amour des petites gens.

Les savants éclairciront-ils un jour les mystérieux phénomènes de l'hérédité? Arriveront-ils à

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