LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES
prouver que les qualités de l'esprit et du cœur sont transmissibles comme les maladies, et qu'un homme est brave ou poltron, orgueilleux ou modeste, comme il est rhumatisant ou phtisique? C'est leur affaire. Mais tout ce que je sais de mes aïeux par leurs portraits et par les récits de mon enfance, explique, selon moi, certaines contradictions de ma nature. C'est grâce à mes aïeux, je le crois fermement, que je suis un raffiné qui se plaît avec les gens simples, un aristocrate qui aime le peuple; et. dans ce premier chapitre de mes mémoires, qui sera sans doute l'unique, il m'est doux aujourd'hui de donner aux deux familles parisiennes dont je suis issu un souvenir reconnaissant, tendre et respectueux.
Paris
Paris
n me prie d'écrire vingt pages sur Paris. Je n'espère pas, bien entendu, donner en vingt pages une impression générale, aussi vague, aussi incomplète qu'elle soit, sur la Ville-Monstre. Il est encore à naître le malin qui fera tenir l'Océan dans une bouteille.
Je pourrais, il est vrai, imiter ce personnage de Molière, à qui l'on demande : ce Comment
trouvez-vous cette ville? » et qui répond avec une touchante simplicité :
Nombre use en citoyens, superbe en monuments, Et j'en crois merveilleux les divertissements.
Mais le génie classique a seul le droit d'être aussi sommaire.
Serai-je plus romantique? Comme Rastignac au Père-Lachaise, les pieds dans la boue de la fosse commune où vient d'être enfoui le père G mot, ne puis-je, en voyant émerger des brumes crépusculaires les tours, les flèches et les dômes de l'énorme cité, lui jeter le fameux défi : « A nous deux maintenant! » ? Qui m'empêche de me hucher sur les tours de Notre-Dame comme Ouasimodo, de m'accouder au-dessus de quelque gargouille, et de laisser s'égarer ma rêverie à vol d'oiseau sur les toits blanchis par la lune?
Il y aurait là prétexte à grandes phrases, et vous voyez d'ici tout ce qu'on pourrait dire de choses éloquentes et médiocres.
Mais ce n'est certainement pas ce qu'on attend de moi. Je ne suis qu'un vieux flâneur de Paris, on le sait, un songe-creux qui choisit pour ses
promenades solitaires les quartiers paisibles et les banlieues mélancoliques. Le bruit torrentiel des voitures sur les boulevards m'étourdit; le hurlement qui s'échappe du portique de la Bourse m'épouvante. Vous ne me croirez peut-être pas, mais, bien que je sois près d'atteindre mon demi-siècle et que j'aie rarement quitté Paris avant le mois de juillet, je ne suis jamais allé au Grand-Prix. Au tumulte des grands boulevards je préfère l'extrême tranquillité de certaines rues de la rive gauche, où l'on entend chanter les serins en cage; et, si magnifique que soit l'avenue du Bois sous ses frondaisons printanières, vous me rencontrerez plus volontiers dans les allées tournantes du vieux Jardin des Plantes, qu'attriste l'agonie des arbres de Judée plantés par Buffon.
N'espérez donc pas que je vous décrive le Paris monumental, le Paris de luxe. Des artistes charmants doivent semer d'illustrations ces quelques pages* : qu'ils ne tiennent pas compte de mon texte ! Libre à eux de fixer ici quelques-uns
* Cet article sur Paris a d'abord paru dans un livre illustré, Les Capitales du Monde.
des spectacles mouvementés de la grande Ville, par exemple la bousculade des boursiers autour de la corbeille, qui rappelle celle d'une meute à la curée, ou l'exode dominical de la foule vers la pelouse des courses. Pour moi, je ne saurais rien dire que d'amer et de chagrin sur le monde des coulissiers et des bookmakers.
Il existe, dans notre argot parisien, un mot très déplaisant, « boulevardier ». Je n'estime point l'homme du boulevard, l'homme du trottoir, l'homme public — à la façon des filles. Partout où il se porte en foule, on sent flotter dans l'air un relent d'orgie. Il a fait beaucoup de tort à Paris, ce Parisien-là, le seul que coudoient les étrangers dans le promenoir de l'Eden ou dans l'escalier des restaurants de nuit. Les rastaquouères, qui le retrouvent à tous les rendez-vous de la débauche, se donnent des airs de le mépriser. C'est grâce à lui que, naguère, aux bords de la Sprée, des piétistes à casque se félicitaient, avec des indignations hypocrites, d'avoir infligé une terrible leçon à la Babylone moderne. Je le fuis, ce « boulevardier ». Il est cause que je ne prends pas de glaces chez Tortoni, et que je préfère suivre la jolie courbe des quais, en fouillant dans
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les cases des bouquinistes. Vive ma vieille rive gauche, où le passant a quelquefois un livre sous le bras, un rêve ou une pensée dans le regard! Je laisse les boulevardiers se marcher réciproquement sur les pieds devant le passage Jouffroy, à l'heure des journaux du soir, quand les camelots crient d'une voix perçante : a La cote... la cote... demandez la cote! »
Hélas! il faut bien l'avouer, ce Paris de joie et de vice qui me déplaît et m'irrite, c'est celui dont rêvent le Russe au fond de ses steppes et le Brésilien dans ses pampas; c'est vers lui que convergent tous les paquebots et tous les express. Je suis pris d'une tristesse patriotique quand je vois, dans nos boutiques à plaisir, des exotiques accourus du bout du monde. Leurs visages extasiés me désolent. Comment! c'est cela qu'ils admirent de Paris? C'est de tout ce clinquant, de toutes ces laideurs fardées qu'ils emporteront le regret dans leur pays? Oui, ce beau cheik des Hauts-Plateaux, qui promène la majesté de son burnous dans le fumoir des Folies-Bergère, aura plus tard la nostalgie de cette atmosphère de poussière et de pa; fumerie au rabais, et, le soir, assis sur le seuil de sa tente, devant une sublime
nuit d'étoiles, il rêvera du brutal rayon de lumière électrique éclairant les maillots gelée de groseilles du corps de ballet. Oui, ce rajah aux yeux de diamant noir qui chasse le tigre à dos d'éléphant, ce Céleste orné du bouton des mandarins de première classe, à qui les solliciteurs n'osent adresser la parole qu'après avoir frappé le sol du front je ne sais combien de fois, resteront persuadés que Paris est la merveille des merveilles, et ils n'en connaîtront que la sauce rousse des restaurants et les demoiselles réchampies au blanc gras et au rouge végétal. Quelle lamentable ironie !
C'est ainsi cependant. Cet hiver, dans un café d'Alger, je me suis trouvé avec un chérif, un marabout, qui descend en droite ligne de Fathma, la fille du Prophète, et qui, là-bas, dans le Sud, n'aurait qu'un ordre à donner pour réunir huit ou dix mille fusils, et j'ai vu cet Arabe « fin de siècle » prendre son absinthe en dépit du Coran, et se rappeler avec délices les samedis du Moulin- Rouge et du Jardin de Paris.
Ah! non certes, je ne l'aime point, ce Paris impur, dont il suffit qu'un primitif respire quelques bouffées pour devenir un décadent; et,
tenez! il était, à ce point de vue, particulièrement odieux pendant la dernière Exposition. Je suis, d'une façon générale, peu partisan de ces foires périodiques : elles font gagner beaucoup d'argent aux empoisonneurs à la carte et à prix fixe, ainsi qu'aux logeurs et logeuses à la nuit de toute espèce, lesquels ne m'inspirent aucun intérêt; on y exhibe des paires de chaussettes par milliers, sans que la paire de chaussettes diminue d'un sol, tandis que le beurre augmente alors considérablement et reste désormais au prix fort. Je ne suis pas un grand clerc en ces matières, et il est très important, paraît-il, pour le progrès et la civilisation, — oh! Prud'homme! — qu'on, fasse jouer des fontaines lumineuses et qu'on décore par le même décret de grands artistes et d'illustres épiciers. Soit! je m'incline. N'empêche que, pendant la grande kermesse de 1889, Paris, mon cher Paris, me faisait mal. Excusez un homme nerveux; mais j'ai souffert, positivement souffert, de voir les délégations de l'univers entier hypnotisées devant la Tour Eiffel, devant une sottise haute de trois cents mètres, et les bandes de paysans à parapluies vomis par les trains de plaisir, en extase devant les baraques de la danse
du ventre. Il m'était devenu inhabitable, ce Paris transformé en apothéose de féerie : je n'y sentais plus de cœur et de pensée; et, ma foi! je me suis sauvé, et j'ai passé presque tout cet été-là, dans les jolis paysages des environs, à faire des bouquets des champs.
Heureusement, il y a autre chose à Paris qu'un décor éblouissant, qu'une fête pour les sens ; il y a d'autres Parisiens que les « boulevardiers » et les viveurs. C'est du Paris intime, dont le charme est si profond et si pénétrant, c'est de ceux qui y sont nés, qui y vivent et qui l'aiment, que je tâcherai de vous parler de mon mieux.
Qui donc a dit — je ne m'en souviens plus — que Paris était la seule ville du monde qui sût se faire aimer comme une femme? La boutade est jolie; elle exprime même une vérité, mais seulement si on l'applique aux étrangers. Dans tous les cas, je doute qu'elle soit d'un Parisien d'origine, né de parents parisiens, ayant passé à Paris son enfance, sa jeunesse, y ayant grandi, vécu, aimé, souffert. Ces Parisiens-là — j'en suis — aiment tout simplement Paris comme on aime son pays natal; mais — je vais tout de suite
leur adresser un reproche — ils ne s'aiment pas assez entre eux.
Depuis longtemps, en dépit de la centralisation à outrance, l'esprit de clocher, l'amour de la petite patrie, se manifestent — et cela en pleine capitale — avec une énergie singulière. Ce ne sont que sociétés amicales, dîners et fêtes périodiques entre provinciaux venus à Paris pour y chercher fortune, d'aucuns disent audacieusement pour le conquérir. Les Auvergnats fraternisent dans la chaude fumée de la soupe aux choux; les Normands lèvent des coupes de vin de Champagne à la gloire de la pomme et du cidre; les Bretons chantent leurs sônes celtiques et leurs airs gallois en des agapes que termine une împroûs.uion familière de M. ErnestRenan; les Félibres font retentir leurs tambourins et développent leurs farandoles à Sceaux, sous le ciel généralement pluvieux de notre printemps, autour du buste de M. le chevalier de Florian, qui doit être un peu surpris d'un tel hommage. Disons-le bien vite, nous ne voyons là rien que de très légitime, de touchant même. Se donner entre gens d'un même terroir des rendez-vous réguliers, se réunir pour parler du cher pays, choquer
les verre? en son honneur, fêter le succès des compatriotes heureux ou illustre?, aider ceux à qui la vie est moins légère, c'est excellent. Pourquoi cette bonne habitude n'existe-t-elle pas — ou, du moins, existe-t-ellc à peine — chez les Parisiens de Paris?
Il y a bien un dîner de ce nom, et j'ai même eu, une fois, l'honneur de le présider. Ce fut charmant et cordial; et, par une amusante gaminerie, les convives imitèrent, au dessert, les cris de nos vieux faubourgs : « Tonneaux... tonneaux!... Ciseaux à r' passer!... Chand d'habits!... Hareng qui glace!... » Que voulez-vous! Ce sont là nos premières impressions d'enfance, à nous autres natifs de Vaugirard ou de Ménilmontant. J'ai souhaité de mon mieux, ce jour-là, longue vie et bonne chance à l'Association des Parisiens de Paris. Mais elle est toute récente et, malgré bien des bonnes volontés, elle ne prospère pas autant que je le voudrais.
Il n'y a pas à dire le contraire, nous ne nous connaissons, nous ne nous recherchons pas assez entre vrais Parisiens. Dira-t-on que c'est parce que nous sommes chez nous, dans notre ville? Mais notre ville est un monde, et nous restons
parfois des mois, une année entière, sans que le hasard nous remette en présence d'un « pays » qui nous avait été très sympathique à la première rencontre, que partout ailleurs nous aurions revu souvent, et qui sans doute serait devenu notre ami.
Non, non, la vérité, c'est que nous adorons Paris, que nous en jouissons délicieusement, mais que nous ne nous rendons pas suffisamment justice entre concitoyens, que nous manquons de patriotisme local.
Je n'en veux pour témoignage que notre indifférence envers quelques-unes de nos gloires les plus hautes. Combien de fois, Parisiens qui me lisez, ne vous est-il pas arrivé, en traversant une ville de province, de vous arrêter devant la statue d'un illustre inconnu et de vous demander : ce Qu'a-t-il fait? Qui est-ce? » Nous péchons par l'excès contraire; pour ne citer qu'un exemple, un des plus grands poètes du xixe siècle, Alfred de Musset, né à Paris, est mort depuis trente-trois ans sans que son image de marbre ou d'airain se dresse sur une de nos places publiques. C'est même, soit dit en passant, un scandale.
Veut-on une autre preuve de ce que j'avance?