LE PORTRAIT
gendarme, et qu'il me remercie de ce que j'ai fait.
« Voilà, jeunes gens. Je suis resté aussi bon républicain que par le passé. Mais vous comprenez, maintenant, je l'espère, pourquoi je ne me battrai pas à côté de vous, à la prochaine, et pourquoi j'en ai assez, de la guerre civile. »
Une Restitution
Une Restitution
A session du Parlement étant close, l'honorable M. Grandcadet, député des Deux-Garonnes, prend le rapide — gratis, bien entendu, avec sa carte de circulation — et va tâter le pouls de l'opinion publique, dans sa petite ville.
Confortablement installé dans un coin de wagon, M. Grandcadet déploie un immense journal du soir, un journal bien pensant, ministériel, rédigé d'une prose lourde et triste comme la
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vertu, ce dont la typographie elle-même a quelque chose de grave et de puritain. L'épisode du Panama — insignifiant, comme on sait, et exagéré avec tant de malveillance par les seuls ennemis de la République — est relégué dédaigneusement à la troisième page, et tout ce qui s'y rapporte est imprimé en sept et presque illisible. Par contre, les colonnes de l'organe austère sont encombrées de politique étrangère, d'articles d'un intérêt palpitant, qui commencent en ces termes : « Les choses se gâtent au Venezuela », ou bien : « Les jours du ministère Tricoupis seraient-ils comptés? »
Pour faire bonne contenance devant le monsieur à moustaches blanches de colonel en retraite, qui est assis sur la banquette en face et lit tranquillement la Cocarde, M. Grandcadet ne quitte pas des yeux la feuille officieuse et semble se passionner pour la crise hellène et pour les dernières dépêches de Caracas. Mais, en réalité, M. Grandcadet à été très secoué par les derniers événements, et la sombre inquiétude habite dans son âme.
Son nom n'a pas encore été prononcé. Bon. Il n'a rien écrit, rien signé. A merveille. Mais
qui peut répondre, par le temps qui court, qu'on ne trouvera pas, un de ces quatre matins, sur son compte, un papier compromettant? Car enfin, tout de même, il a touché son petit pot-de-vin, l'honorable, comme les camarades, et il n'a pas cru mal agir. Voyons, je vous en fais juge. Il n'avait pas d'opinion sur le dernier appel de fonds; il hésitait. Un homme considérable, un riche banquier, qu'il rencontrait dans son milieu politique, avec qui il était dans les meilleurs rapports, — presque un ami, — lui ouvre les yeux, lui fait comprendre combien il est opportun — que dis-je? patriotique — de voter dans un sens favorable à l'émission. Ce monsieur, qui sait vivre, qui est un parfait gentleman, lui propose — oh ! dans les termes les plus délicats! — de l'associer aux opérations financières qui se préparent, tout naturellement, autour de cette grosse affaire, et lui assure, lui paie d'avance — pour calmer ses scrupules — un gain, mon Dieu, pas énorme, une misérable pièce de vingt-cinq mille francs... Laissez-moi donc tranquille ! vous auriez accepté, tout comme M. Grandcadet.
Je sais bien, vous allez me dire: « Et les sous-
cripteurs? » Raisonnons. En cas de succès, ils n'auraient rien dit, puisqu'ils auraient fait un placement très avantageux. C'étaient des joueurs, allons! Voulez-vous savoir ma façon de penser? Pas intéressants du tout, les souscripteurs. Est-ce que Grandcadet pouvait deviner qu'on ne percerait pas ce fameux canal? Mais déjà, plusieurs fois, il avait réalisé quelques bénéfices — des misères — dans des affaires du même genre, qui avaient plus ou moins réussi. Personne ne s'était plaint.
Eh bien! franchement, la main sur la conscience, il ne se reprochait rien. Et, faut-il tout dire? il n'y croyait pas, à cette explosion de la colère publique. Tout cela était factice. Il était facile de reconnaître, derrière cette indignation de commande, un complot des anciens partis, la main du comte de Paris et des boulangistes. Le Président du Conseil le leur avait dit en face. Ah!... mais!... Heureusement qu'il était là, lui, Grandcadet, pour défendre la République menacée. Et au péril de sa vie, s'il vous plaît ! On ne l'en aurait pas cru capable, avec son petit bedon, ses favoris en patte de lapin et sa mine de notaire paillard qui se dispose à faire un trou à
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la lune. Mais, quand la moutarde lui montait au nez!... Oui, s'il le fallait absolument, il se ferait tuer sur une barricade, et, pareil à l'héroïque Baudin, il s'écrierait : ce Venez voir comment on meurt... pour vingt-cinq mille francs! »
Pourtant, malgré tous ces beaux raisonnements, l'honorable député des Deux-Garonnes n'était pas à la noce.
« Si j'essayais de me reposer un peu, » se dit-il.
Il enfonça sur sa calvitie son bonnet de voyage, s'enveloppa les jambes dans sa couverture, s'étendit sur la banquette et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.
Mais, alors, il eut le cauchemar. Etait-il oppressé par le remords? Moi, je croirais plutôt qu'il avait eu tort de manger du civet, en dînant au buffet de la gare. Il aurait dû se méfier. Le lièvre ne lui réussissait pas.
Ses rêves furent absurdes.
Il se vit d'abord rentrant chez lui, ouvrant son coffre-fort, s'apercevant qu'on l'avait volé et que, à la place du gros portefeuille de maroquin vert où il serrait toutes ses valeurs, il n'y avait plus qu'un bas de laine absolument vide. Puis, brus-
quemcnt, il fut transporté à la Chambre des députés; mais il était seul sur son banc, dans la salle déserte et à peine éclairée d'une lueur crépusculaire. Tous les pupitres étaient fermés, toutes les portes closes. Aucune trace humaine, qu'un énorme chapeau de haute forme, grand comme un réservoir de jardin et posé sur le bureau du président. Grandcadet le considérait avec stupeur, lorsque le monstrueux couvre-chef, faisant explosion, se mit à vomir une innombrable quantité de petits carrés de papier blanc, et sur tous le malheureux député, doué soudain d'une puissance de regard surnaturelle, put lire le nom de son concurrent aux dernières élections. Mais, tout à coup, le chapeau se replia de lui-même, comme un gibus; le plafond s'abaissa, les murs se rétrécirent, et Grandcadet, au comble de la surprise et de l'horreur, se trouva devant la cour d'assises, entre deux gendarmes, et reconnut, sous les robes à manches rouges et sous les toques galonnées d'or du président et des deux assesseurs, son portier, son coiffeur et sa femme de ménage de Paris, tous trois ruinés dans le Panama. Et le président se leva et lut, d'une. voix caverneuse, une sentence extraordinaire, quicon-
damnait le sieur Grandcader, ancien député, à dorer la tour Eiffel à ses frais, dans un délai de six mois, et à être ensuite empalé sur le paratonnerre de cet édifice.
C'était trop affreux. Le parlementaire se réveilla en sursaut. Il faisait petit jour. M. Grandcadet reconnut les coteaux et les vignes de sa patrie électorale.
« Décidément, le civet ne me vaut rien, pensa-t-il. J'ai fait de bien stupides rêves. Mais chassons ces mauvais présages. Je suis sûr de ma circonscription. Pas de socialistes; et le seul candidat possible des monarchistes, le marquis de La Tour-Prend-Garde, partisan de don Jaime, n'est pas redoutable. D'ailleurs, nul ne connaît l'histoire de mes vingt-cinq mille francs. Du courage! »
Une voiture attendait à la gare M. le député. La parfaite tranquillité de sa ville natale lui parut d'excellent augure. Sur son passage, le cheval blanc peint sur l'enseigne de l'auberge où se réunissaient les boulangistes ne se mit pas à hennir : « A bas les voleurs! » et le coq de fonte juché sur le clocher de l'église ne lui chanta point: ce Panama», en guise de cocorico.
Dès qu'il fut chez lui, sa servante Thcivs'iic, qu'il avait prévenue, lui servit du café au Lait; er, tandis qu'il le savourait voluptueusement:
« Monsieur Grandcadet, lui dit la jeune paysanne d'un air gêné, j'ai une chose ennuyeuse à vous avouer.
— Et quoi donc, ma fille?
— D'abord... c'est que je vais me marier.
— Avec Pierre, le bourrelier d'en face... Voilà deux ans que c'est convenu... Je le savais bien... C'est toujours pour la semaine prochaine?
— Oui... Mais voilà... C'est que pour me marier j'ai dû aller à confesse... et dire à M. le curé un tort que je vous avais fait...
— Du tort?... A moi?...
— Enfin, monsieur, pardonnez-moi, s'écrie Thérésine qui fond en larmes. Il y a que je vous ai volé... oui, que je vous vole depuis deux ans... et que je l'ai dit au curé, et qu'il m'a ordonné de rendre ce que j'avais pris... et que voilà votre argent, oh! jusqu'au dernier sou, je vous le jure!... »
Et la malheureuse retire de sa poche sa main pleine d'or et de menue monnaie, qu'elle verse sur la table, devant son maître.
« Comment?... Vous me voliez! fait M. Grandcadet, plein d'étonnement et de colère.
— Hélas! monsieur, ne me perdez pas et ne le dites à personne, je vous en supplie!... Vous voyez bien que je n'étais pas trop malhonnête, au fond, puisque je vous ai tout rendu.
— Soit... C'est bon, laissez-moi, » répond le maître avec impatience.
Et, resté seul, M. Grandcadet tombe dans une rêverie. N'allez pas vous imaginer, par exemple, qu'il songe maintenant à restituer, lui aussi, ses vingt-cinq mille francs de pot-de-vin! Une fois pour toutes, il considère le bénéfice comme acquis, et légitimement acquis. Non, devant l'action de cette pauvre fille, à qui le prêtre a rappelé le catéchisme oublié, c'est une réflexion de sociologue, d'homme d'État, qui vient à l'esprit de M. Grandcadet. Il rêve un moment. Puis il ramasse l'argent laissé par Thérésine, le fourre dans sa poche, et alors, — le croirait-on? — lui, le fougueux libre-penseur, lui, qui a voté toutes les lois anticléricales, il murmure entre ses dents :
« On a beau dire. Il faut une religion... pour le peuple. »
Morte en mer
kA Emile Touvillon.
Morte en mer
l y a quelques années, j'ai passé plusieurs semaines dans un village marin de la côte bretonne. Quel trou, mais si pittoresque! Un mauvais échouage pour dix bateaux tout au plus ; une seule rue, très escarpée, pareille au lit d'un torrent, et, là-haut, sur le premier plateau delà falaise, l'église, bijou gothique, au milieu du cimetière plein de folle avoine, d'où l'on domine l'Océan. Me trouvant bien pour travailler, je m'étais attardé dans ce coin jusqu'à la
fin du mois de septembre, qui, par une chance assez rare dans le pluvieux Finistère, fut, cette année-là, exceptionnellement doux et pur.
J'occupais, dans l'unique auberge du lieu, une grande chambre blanchie à la chaux, sommairement mais proprement meublée, dont la fenêtre s'ouvrait sur le large. Assis sur une chaise de paille devant une table de bois blanc, j'ai composé alors tout un poème au bruit solennel et berceur des grandes lames qui semblaient me redire sans cesse que le rythme est une loi de la nature.
Mais on ne peut toujours faire des vers et écrire, et la promenade à pied était mon hygiène et ma distraction. Le plus souvent, je m'en allais le long de la grève, ayant à ma droite la falaise aride et monumentale, et à ma gauche les espaces découverts par la marée basse, immense désert de sable, taché seulement de quelques groupes noirs de rochers. La solitude était complète. A peine ai-je échangé là deux ou trois fois un salut avec quelque douanier faisant sa ronde, le fusil en bandoulière. J'étais un promeneur si régulier, si paisible, que les hirondelles de mer n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et sau-
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allaient à quelques pas de moi, en imprimant leurs pas étoiles sur le sable humide. Je faisais ainsi, chaque jour, six ou huit kilomètres, et je rentrais, la poche pleine de ces délicats coquillages qu'on trouve en fouillant de la main les petits galets toujours mouillés.
C'était mon excursion favorite. Pourtant, par les jours de forte brise et de grosse houle, j'abandonnais le bord de la mer et, remontant la rue du village, j'allais flâner dans la lande; — ou bien je m'établissais avec un livre, sur un vieux banc, dans le cimetière, où l'on était abrité du vent d'ouest par la masse de l'église.
Le bel endroit de tristesse et de rêverie ! Vers le ciel d'automne où couraient les nuées, le clocher à jour s'élançait, pieux et svelte. Des corbeaux, qui s'y étaient nichés, s'en échappaient et y revenaient en croassant, et l'ombre de leurs grandes ailes sans cesse glissait sur les tombes éparses dans l'herbe haute. Entre deux des contreforts de l'église, à demi ruinés et dont la pierre grise et rongée par le vent marin se parait çà et là d'un frissonnant bouquet de petites fleurs jaunes, une chèvre noire au piquet, presque ef frayante avec ses yeux de flamme et sa barbiche
satanique, bêlait et tirait sur sa corde. Le soir surtout, quand, à travers le squelette d'un vieux pommier mort aux branches rageuses, on voyait là-bas, à l'horizon, le soleil couchant saigner sur la mer, ce sauvage cimetière emplissait l'âme d'une poignante mélancolie.
Ce fut par un de ces soirs-là qu'en errant parmi les tombeaux, — plusieurs, au-dessous d'un nom de marin, portaient la mention sinistre : « mort en mer », — je lus, sur une croix encore neuve, ces mots qui m'étonnèrent et m'émurent :