‹ Longues et brèvesChapitre 5 sur 13 · LA MAISON ABANDONNÉE I · texte numérisé non relu

LA MAISON ABANDONNÉE I

rue, où trois becs de gaz seulement, très espacés l'un de l'autre, flambaient dans l'air surchauffe, était absolument déserte. Aux arbres des jardins, pas une feuille ne bougeait. Ce soir-là, la nature se taisait, toute au calme accablant qui précède les orages.

J'arrivais devant le pavillon, quand quelques accords de piano, qui venaient de là certainement, résonnèrent dans l'air immobile. Je remarquai alors avec surprise que, par extraordinaire et sans doute à cause de l'excessive chaleur, deux des fenêtres étaient un peu entr' ouvertes, sans qu'on pût cependant rien distinguer à l'intérieur de l'appartement; et, soudain, une voix de femme, une voix de soprano, éclata, merveilleuse de douceur et d'étendue, au milieu du silence nocturne. Elle chanta une mélodie très courte, d'un rythme bizarre et de la plus émouvante mélancolie, où je devinai d'instinct un air populaire, une de ces fleurs de musique sauvage qu'on ne cueille jamais dans les jardins ratisses par les maëstri professionnels. Oui, c'était, à coup sûr, une mélodie populaire. Mais de quel pays? Je ne pus reconnaître en quelle langue étaient les paroles. Cependant je sentais

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là l'inspiration plaintive, le triste génie du Nord. L'air était poignant, la voix sublime. Cela dura deux minutes à peine, mais je n'ai jamais éprouvé, dans toute ma vie, une sensation musicale aussi profonde, et longtemps après que la chanteuse se fut tue j'avais encore, toute vibrante en moi, la dernière note de la mélodie, si aiguë, si pénétrante, si douloureuse, et pareille à un long cri de souffrance.

Je serais resté là, dans l'espoir d'entendre encore la voix délicieuse. Mais, tout à coup, un vent de tempête secoua brutalement les feuillages, et une large goutte de pluie s'écrasa sur ma main nue. Bien que je demeurasse non loin de là et malgré ma hâte, je n'évitai qu'à demi l'orage.

Quelques jours après, me trouvant au Casino de Dieppe avec quelques aimables compagnons, et prenant part à une discussion assez animée à propos de musique, j'exaltai les mélodies populaires, naturellement jaillies d'un sentiment naïf, et, à l'appui de mon dire, je contai mon aventure.

« Vous souvenez-vous de cet air? me demanda le prince K***, un jeune Russe avec qui je m'étais déjà lié de sympathie.

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— Je ne l'oublierai jamais, » répondis-je avec feu.

Et je le chantonnai tant bien que mal.

« Eh bien, reprit le jeune prince, vous pouvez vous vanter, en effet, mon cher monsieur, d'avoir été gratifié d'un plaisir très rare. Cette mélodie est une chanson des matelots de Drontheim, très répandue en Norvège, et l'admirable voix qui vous l'a fait connaître est celle de la Stolberg, de qui nous étions tous fous, il y a deux ans, quand elle a débuté à Pétersbourg, de la Stolberg qui avait le contre-/^ de sa compatriote Nilsson, et qui serait devenue une des grandes cantatrices du siècle, si elle n'avait été brusquement ravie à l'art, au théâtre, aux succès de toute sorte, par son amour pour le comte Basile Lobanof, alors mon camarade dans la garde, où nous étions l'un et l'autre cornettes de cavalerie... Oui, depuis deux ans nous étions sans nouvelles de Basile. Il avait donné sa démission, quitté la Russie sans dire adieu à personne; et l'on savait seulement, d'une manière vague, qu'il se cachait à Paris avec son amie. Mais on ignorait jusqu'au lieu de sa retraite, que vous venez par hasard de nous révéler.

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