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— Ainsi, dis-jc, cette artiste si admirablement douée a renoncé à tout pour une amourette?
— Dites pour une passion ! se récria le prince. Quoique très jeune encore, la Stolberg avait déjà un passé de galanterie assez accidenté quand elle rencontra Lobanof. J'étais là, dans les coulisses, le soir où Basile, qui, je dois le dire, est beau comme un jeune dieu, lui fut présenté, et je vois encore la diva pâlir d'émotion sous le blanc gras et le rouge végétal... Oh! ce fut foudroyant, et je crois bien qu'elle enleva notre camarade le soir même, pêle-mêle avec les bouquets triomphaux du cinquième acte. Mais, tout de suite, il devint jaloux comme un musulman... Oui, jaloux du public, quand elle chantait... Il était toujours là, au premier rang de l'orchestre, et, à chaque salve de bravos, il se retournait brusquement et promenait sur la salle un sombre regard, où éclatait le désir de gifler tous les abonnés... Il avait bien tort, du reste. Même quand le Czar était dans sa loge, la Stolberg n'avait d'yeux que pour Basile, ne chantait que pour Basile... Ce qu'il a dû faire de scènes à la pauvre fille pour la décider à quitter le théâtre!... Elle a cédé au bout de trois mois, à l'expiration
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de son engagement... Et, depuis lors, ils se cachent à Paris, dans l'asile que vous avez découvert. Ils doivent s'y tuer d'amour. Mais je parierais volontiers un panier de vin de Champagne que ce sera Basile qui survivra. Il est râblé comme l'Hercule Farnèse, et la pauvre Stolberg, dit-on, est poitrinaire. On prétend même que c'est la phtisie qui donne à sa voix cette puissance extraordinaire et ce charme étrangement douloureux. Son contre-/a serait une maladie, comme la perle... C'est égal, si folle qu'elle soit de son Lobanof, la pauvre fille doit périr d'ennui dans la cage où il la tient enfermée... Et puis, elle doit aussi souffrir de chanter si rarement, puisque, vous qui passez si souvent devant leur maison, vous ne l'avez entendue qu'une fois, par cette nuit d'orage... Allez! cela finira mal. »
La conversation tourna sur un autre sujet, et le lendemain je quittai Dieppe pour aller chez des amis, en Basse-Normandie. J'étais là depuis une dizaine de jours quand je lus, par hasard, dans un « courrier des théâtres », les lignes suivantes :
« On nous annonce une triste nouvelle.
Mlle Ida Stolberg, la cantatrice suédoise, qui brilla d'un si vif et si rapide éclat sur les scènes
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d'Allemagne et de Russie, et qui avait, en plein succès, renoncé à la carrière lyrique, il y a environ deux ans, vient de mourir à Paris, d'une phtisie pulmonaire. »
Je n'avais jamais vu la Stolberg. Une fois seulement j'avais entendu sa voix incomparable. Pourtant la lecture de cette phrase banale, qui m'annonçait que la lugubre prophétie du prince K.*** s'était accomplie, me navra le cœur. Je le connaissais à présent tout entier, le mystère de la maison close. C'était là que la pauvre femme avait langui et s'était éteinte, dévorée d'amour sans doute, mais étouffée aussi peut-être par la captivité à laquelle l'avait condamnée la jalousie de son amant, par le regret des triomphes d'autrefois et de l'art abandonné. La destinée et la lin de la Stolberg me semblaient si mélancoliques que je prenais en haine l'homme à qui elle avait tout sacrifié, jusqu'à sa vie. Il m'apparaissait comme un bellâtre, un égoïste, une brute. J'étais certain qu'il se consolerait de la perte de sa maîtresse, qu'il oublierait vite la pauvre morte, et qu'indigne de l'amour qu'il avait inspiré, il devait être incapable aussi d'une belle douleur et d'un fidèle souvenir.
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A mon retour à Paris, une des premières personnes de connaissance que je rencontrai sur le boulevard fut le jeune prince K***. Je lui dis combien j'avais été ému par la mort de la chanteuse, et je ne pus m'empêcher de lui avouer l'antipathie instinctive que je ressentais pour ce Lobanof.
«Voilà bien les gens d'imagination! s'écria le prince. Vous avez été charmé pendant un instant par la voix de cette femme, et voilà que vous éprouvez pour elle un amour posthume, et une jalousie rétrospective contre mon malheureux ami. Je veux bien convenir que, comme vous, j'ai longtemps tenu Basile pour un homme plus sensuel que sensible, plus passionné que tendre. Mais je l'ai vu depuis la mort de la pauvre Stolberg, et il est en proie, je vous assure, au désespoir ta plus affreux et le plus sincère. Quand je lui & apporté ma sympathie, il s'est jeté dans mes bras et m'a répété, en sanglotant sur mon épaule, qu'il ne pouvait plus vivre. Et ce n'était pas de la frime, car il vient de partir pour le Sénégal afin de se joindre à ce groupe d'explorateurs qui vont encore s'engloutir, probablement pour toujours, dans cette
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effroyable Afrique. Voilà qui n'est pas vulgaire, avouez-le. En suivant la mission Jakson, Basile ne fera certainement pas d'infidélité à la mémoire de la Stolberg, car on ne rencontre là-bas que d'horribles singesses; et il est à craindre qu'une fièvre ou qu'une dysenterie, sinon le coup de fusil d'un Pahouin, ne débarrasse à la fois le pauvre garçon de son chagrin et de l'existence... Rengainez donc, je vous prie, vos jugements téméraires et prématurés sur son compte... Du reste, il a eu, avant son départ, une idée qui, certainement, vous semblera touchante. Ce pavillon, où il a été si heureux et si malheureux, lui appartient. Eh bien! le voilà fermé pour toujours. Basile veut que, lui vivant, personne ne pénètre plus dans ce sanctuaire d'amour et de deuil. Vous qui passez souvent par là, vous verrez la maison tomber en ruines, et, le jour où l'on y mettra 1'écriteau, vous pourrez dire: Basile Lobanof est mort! »
Je quittai le prince en me reprochant mon mauvais sentiment, et le lendemain j'allai voir la maison déserte. Les volets en étaient clos; les feuilles mortes du grand tilleul à demi dépouillé « — c'était au début de l'automne — jonchaient
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le gazon de la pelouse; des touffes de mauvaises herbes avaient poussé dans le sable fin des allées. Déjà l'abandon commençait son œuvre de destruction.
Il se passa des mois, une année entière, puis une autre; et les journaux, de temps en temps, exprimèrent de graves inquiétudes sur le sort de Jakson et de ses compagnons, dont on était sans nouvelles. Vous savez que, encore aujourd'hui, on ignore ce que sont devenus, c'està-dire où et comment ont péri les hardis explorateurs. Habitant toujours le même quartier et passant chaque jour devant le pavillon abandonné, je le vis se dégrader peu à peu. Les pluies de deux hivers ayant fouetté sans relâche les plâtres de la façade, elle se couvrit d'une sorte de lèpre. Puis quelques ardoises arrachées par un coup de tempête, ou peut-être une gouttière trouée, causèrent un dommage plus essentiel. L'humidité attaqua le gros œuvre; des lézardes zébrèrent la muraille, un balcon se descella, le toit fléchit. La physionomie de la pauvre maison devenait lamentable. Quant au jardin, il était bien vite retourné à l'état sauvage. Plus de fleurs cultivées. Les rosiers, n'étant plus taillés, n'a-