‹ Longues et brèvesChapitre 7 sur 13 · LA MAISON ABANDONNÉE · texte numérisé non relu

LA MAISON ABANDONNÉE

valent que branches ce feuilles; les géraniums étaient morts; le gazon, depuis longtemps disparu sous la folle avoine et les hautes tiges des graminées, s'était transformé en un triste coin de prairie à l'ombre, dédaigné des papillons, ou ne poussaient guère que des chardons et de pâles pavots. C'était sinistre!

Des années s'écoulèrent encore. Il était maintenant impossible d'espérer le retour de la mission Jakson. Évidemment, tous ces intrépides pionniers avaient succombé de soif et de faim dans quelque horrible désert ou avaient été massacrés par les sauvages ; et le comte Basile Lobanof était mort avec eux, fidèle à la Stolberg.

La maison délaissée tombait absolument en ruines. Le grand tilleul qui était proche de l'habitation et dont l'émondeur ne gouvernait plus les frondaisons, avait poussé contre une fenêtre une de ses maîtresses branches. Pourri d'humidité, le volet avait fini par tomber, et l'arbre envahisseur pénétrait maintenant à l'intérieur du logis éventré. Ce devait être, là dedans, une champignonnière, et peut-être y avait-il déjà des herbes sur le parquet du salon.

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Et, chaque fois que je passais devant la vieille bâtisse, arrivée au dernier degré de la décadence, je songeais, m'abandonnant à une rêverie romanesque :

ce II vaut mieux qu'il en soit ainsi. Si l'on avait été certain de la mort du comte, la famille, les héritiers, sans doute forcés aujourd'hui d'attendre le terme de quelque prescription, seraient intervenus sans retard. Ils auraient brutalement violé, en ouvrant cette demeure et en y laissant entrer le plein jour, tant de souvenirs de douleur et de volupté. Basile Lobanof a bien fait de disparaître, et la nature est bonne qui détruit et ensevelit lentement cet ancien nid d'amour, pour en empêcher la profanation. »

L'autre jour, j'avais encore revu la ruine, — des branches sortent maintenant du toit effondré et il doit pousser de petits tilleuls dans les chambres, — quand je rencontrai le prince K*** qui n'était pas revenu en France depuis douze ans. Nous nous promenâmes en causant, et je lui parlai tout de suite de la maison abandonnée, de sa lente destruction, et des pensées qu'elle me suggérait.

Le prince partit d'un bruyant éclat de rire.

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ce Décidément, mon cher, me dit-il, vous ne serez jamais qu'un poète... Basile est marié et père de trois enfants, et il occupe aujourd'hui le poste de premier secrétaire à l'ambassade de Russie près du Quirinal.

— Le comte Lobanof n'est pas mort? m'écriai-je, stupéfait.

— A mon récent passage à Rome, il se portait comme vous et moi.

— Il n'est pas parti avec la mission Jakson?... Ah! le misérable! interrompis-je, furieux de toute ma sensibilité dépensée en vain. J'aurais dû m'en douter... Parions qu'il a oublié sa maîtresse morte, dès la première étape...

— Eh! non, reprit le prince. Basile n'est pas si coupable. Fou de douleur après la mort de la Stolberg, il s'est bel et bien embarqué pour le Sénégal, et il est parti avec la mission. Mais, au sixième jour de marche, il est tombé très gravement malade, et une caravane l'a ramené à Saint-Louis, presque agonisant. Là, il a guéri, ce n'est pas sa faute. Des amis ont profité de sa langueur, de son peu d'énergie de convalescent, pour l'expédier en Europe... et depuis... à la longue... depuis, ma foi! il s'est consolé.

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— Mais alors, cette maison abandonnée?... Que signifie cette comédie? demandai-je avec mauvaise humeur.

— Comme vous êtes sévère, mon cher, répondit l'aimable Russe. Ce n'est nullement une comédie, et cela prouve, au contraire, que le comte est un homme d'honneur. Qu'a-t-il promis? Que, lui vivant, personne n'entrerait sous le toit qui abrita ses amours de jadis. Eh bien, il a tenu parole. Et, au prix où sont les immeubles à Paris, cela lui coûte cher... D'ailleurs, qui sait s'il ne la pleure pas toujours, cette délicieuse Stolberg, et s'il ne regrette pas amèrement les soirs passés dans la maison close à écouter cette voix divinement douloureuse, qui faisait tant de mal et tant de plaisir à entendre?... Tout ce que je peux vous accorder, ajouta le prince avec un sourire ironique, c'est qu'avec une grosse fortune, une belle famille et le séjour de la Ville Eternelle, un désespoir d'amour, vieux de douze ans, doit être assez supportable. »

Q-秣ʣrs

Le Louis d'Or

k/L mon cher cousin Edouard Tramasset,

Le Louis d'Or

CONTE DE NOËL

orsqu e Lucien de Hem eut vu son dernier billet de cent francs agrippé par iC^^ Ie râteau du banquier, et qu'il se fut levé de la table de roulette où il venait de perdre les débris de sa petite fortune, réunis par lui pour cette suprême bataille, il éprouva comme un vertige et crut qu'il allait tomber.

La tête troublée, les jambes molles, il alla se jeter sur la large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de jeu. Pendant quelques mi-

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nutes, il regarda vaguement le tripot clandestin dans lequel il avait gâché les plus belles années de sa jeunesse, reconnut les têtes ravagées des joueurs, crûment éclairées par les trois grands abat-jour, écouta le léger frottement de l'or sur le tapis, songea qu'il était ruiné, perdu, se rappela qu'il avait chez lui, dans un tiroir de commode, les pistolets d'ordonnance dont son père, le général de Hem, alors simple capitaine, s'était si bien servi à l'attaque de Zaatcha; puis, brisé de fatigue, il s'endormit d'un sommeil profond.

Quand il se réveilla, la bouche pâteuse, il constata, par un regard jeté à la pendule, qu'il avait dormi une demi- heure à peine, et il éprouva un impérieux besoin de respirer l'air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran minuit moins le quart. Tout en se levant et en s'étirant les bras, Lucien se souvint alors qu'on était à la veille de Noël, et, par un jeu ironique de la mémoire, il se revit soudain tout petit enfant et mettant, avant de se coucher, ses souliers dans la cheminée.

En ce moment, le vieux Dronski — un pilier du tripot, le Polonais classique, portant le caban râpé, tout orné de soutaches et d'olives — s'ap-

procha de Lucien et marmotta quelques mots dans sa sale barbiche grise.

« Prêtez-moi donc une pièce de cinq francs, monsieur. Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et depuis deux jours le ce dix-sept » n'est pas sorti... Moquez-vous de moi, si vous voulez; mais je donnerais mon poing à couper que tout à l'heure, au coup de minuit, le numéro sortira. »

Lucien de Hem haussa les épaules; il n'avait même plus dans sa poche de quoi acquitter cet impôt que les habitués de l'endroit appelaient « les cent sous du Polonais ». Il passa dans l'antichambre, mit son chapeau et sa pelisse, et descendit l'escalier avec l'agilité des gens qui ont la fièvre.

Depuis quatre heures que Lucien était enfermé dans le tripot, la neige était tombée abondamment, et la rue — une rue du centre de Paris, assez étroite et bâtie de hautes maisons — était toute blanche. Dans le ciel purgé, d'un bleu noir, de froides étoiles scintillaient.

Le joueur décavé frissonna sous ses fourrures et se mit à marcher, roulant toujours dans son esprit des pensées de désespoir et songeant plus

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que jamais à la boîte de pistolets qui l'attendait dans le tiroir de sa commode; mais, après avoir fait quelques pas, il s'arrêta brusquement devant un navrant spectacle.

Sur un banc de pierre placé, selon l'usage d'autrefois, près de la porte monumentale d'un hôtel, une petite fille de six ou sept ans, à peine vêtue d'une robe noire en loques, était assise dans la neige. Elle s'était endormie là, malgré le froid cruel, dans une attitude effrayante de fatigue et d'accablement, et sa pauvre petite tête et son épaule mignonne étaient comme écroulées dans un angle de la muraille et reposaient sur la pierre glacée. Une des savates dont l'enfant était chaussée s'était détachée de son pied qui pendait, et gisait lugubrement devant elle.

D'un geste machinal, Lucien de Hem porta la main à son gousset; mais il se souvint qu'un instant auparavant il n'y avait même pas trouvé une pièce de vingt sous oubliée, et qu'il n'avait pas pu donner de pourboire au garçon du cercle. Cependant, poussé par un instinctif sentiment de pitié, il s'approcha de la petite fille, et il allait peut-être l'emporter dans ses bras et lui donner asile pour la nuit, lorsque, dans la savate tom-

bée sur la neige, il vie quelque chose de brillant. Il se pencha. C'était un louis d'or!

Une personne charitable, une femme sans doute, avait passé par là, avait vu, dans cette nuit de Noël, cette chaussure devant cette enfant endormie, et, se rappelant la touchante légende, elle avait laissé tomber, d'une main discrète, une magnifique aumône, pour que la petite abandonnée crût encore aux cadeaux faits par l'Enfant Jésus et conservât, malgré son malheur, quelque confiance et quelque espoir dans la bonté de la Providence.

Un louis! c'étaient plusieurs jours de repos et de richesse pour la mendiante; et Lucien était sur le point de l'éveiller pour lui dire cela, quand il entendit près de son oreille, comme dans une hallucination, une voix — la voix du Polonais avec son accent traînant et gras — qui murmurait tout bas ces mots :

« Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et depuis deux jours le « dix-sept » n'est pas sorti... Je donnerais mon poing à couper que tout à l'heure, au coup de minuit, le numéro sortira. »

Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait d'une race d'honnêtes gens, qui portait un superbe nom militaire, et qui n'avait jamais failli à l'honneur, conçut une épouvantable pensée; il fut pris d'un désir fou, hystérique, monstrueux. D'un regard il s'assura qu'il était bien seul dans la rue déserte, et, pliant le genou, avançant avec précaution sa main frémissante, il vola le louis d'or dans la savate tombée! Puis, courant de toutes ses forces, il revint à la maison de jeu, grimpa l'escalier en quelques enjambées, poussa d'un coup de poing la porte rembourrée de la salle maudite, y pénétra au moment précis où la pendule sonnait le premier coup de minuit, posa la pièce d'or sur le tapis vert et cria :

« En plein sur le « dix-sept! »

Le « dix-sept » gagna.

D'un revers de main, Robert poussa les trentesix louis sur la rouge.

La rouge gagna.

Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur. La rouge sortit de nouveau.

Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec le même bonheur. Il avait mainte-

nant devant lui un tas d'or et de billets, et il se mit à poudrerie tapis, frénétiquement. La « douzaine », la « colonne », le « numéro », toutes les combinaisons lui réussissaient. C'était une chance inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d'ivoire, sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée, fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques misérables billets de mille francs, sa dernière ressource, qu'il avait perdus au commencement de la soirée. A présent, pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner, et au delà, le capital héréditaire qu'il avait gaspillé en si peu d'années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement à se mettre au jeu, il n'avait pas quitté sa lourde pelisse; déjà il en avait gonflé les grandes poches de liasses de bank-notes et de rouleaux de pièces d'or; et, ne sachant plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie et de papier les poches intérieures et extérieures de sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon, son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir de réci-

pienr. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours, comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole, avec un geste de certitude et de dédain!

Seulement, il avait comme un fer rouge dans le cœur, et il ne pensait qu'à la petite mendiante endormie dans la neige, à l'enfant qu'il avait volée.

« Elle est encore à la même place! Certainement, elle doit y être encore!... Tout à l'heure... oui, quand une heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d'ici, j'irai la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'élèverai, je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin d'elle toujours, toujours! »

Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours assis à la table infernale.

Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie se leva brusquement et dit à voix haute:

« La banque a sauté, messieurs... Assez pour aujourd'hui! »

D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.

a Dieu soit loué ! s'écria-t-il. Elle est encore là. » Il s'approcha d'elle, lui saisit la main : « Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite! » Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât :

« Comme on dort, à cet âge-là ! »

Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait naguère à sa maîtresse la plus chérie.

Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de l'enfant étaient entr'ouvertes et laissaient voir à demi des prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout près de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en sortit.

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Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait volé à cette mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant sans asile était morte, morte de froid!

Etreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses, Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit, il se réveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle, où il s'était endormi un peu avant minuit et où le garçon du tripot, s'en allant le dernier vers cinq heures du matin, l'avait laissé tranquille, par bonté d'âme pour le décavé.

Une brumeuse aurore de décembre faisait pâlir les vitres des croisées. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit un bain, déjeuna, et alla au bureau du recrutement signer un engagement volontaire au Ier régiment de chasseurs d'Afrique.

Aujourd'hui, Lucien de Hem est lieutenant; il n'a que sa solde pour vivre, mais il s'en tire, étant un officier très rangé et ne touchant jamais une carte. Il paraît même qu'il trouve encore moyen de faire des économies; car l'autre jour, à Alger, un de ses camarades qui le suivait à quelques pas de distance dans une rue montueuse de la Kasba, le vit faire l'aumône à une

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petite Espagnole endormie sous une porte, et eut l'indiscrétion de regarder ce que Lucien avait donné à la pauvresse. Le curieux fut très surpris de la générosité du pauvre lieutenant.

Lucien de Hem avait mis un louis d'or dans la main de la petite fille.

Le Portrait

%Au docteur Duchastelet.

SEa!

Le Portrait

omment? C'est pour de bon que vous nous dites ça, père Maujeu?... Vous, un ancien de la Commune!... La prochaine fois, quand on donnera le coup de torchon de la fin pour le triomphe de la Sociale, vous ne marcheriez plus avec les camarades! Vous ne tireriez plus sur les pantalons garance et sur la rousse!... Et pourquoi ça donc?»

Le père Maujeu, ouvrier vieilli avant l'âge, — une tête hérissée de barbe et de cheveux gris,

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mais avec des yeux de brave homme, — secoua sur son pouce la cendre de sa pipe, regarda bien en face les deux jeunes camarades établis avec lui dans l' arrière-salle du cabaret, vida son verre et répondit :

« Pourquoi ça?... Eh bien! écoutez-moi ça, jeunes gens, et profitez-en, si vous pouvez... Pendant le Siège et pendant la Commune, vous le savez, j'étais dans un bataillon de Belleville. J'avais vingt-cinq ans, la cervelle chaude; j'étais garçon, je ne dépendais de personne, et je voulais chasser les Prussiens et sauver la République... Attention, voilà qu'on capitule et que les monarchos conspirent à Versailles... Vive la Commune, qui nous paie trente sous par jour et qui nous laisse nos flingots!... Le jour de la grande sortie, nous allons jusqu'à Rueil, avec Flourens. Mais là, les gendarmes du petit Thiers nous accueillent par un feu de salve; et, par derrière, le Mont-Valérien nous couvrait d'obus... Nous apprenons que notre chef vient d'être tué. On se débande. Sauve qui peut!... Moi, je me jette dans une petite rue. Mais un gendarme m'a vu tourner l'angle et me poursuit. Nous étions seuls dans

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la venelle. Je me retourne. Il me couchait en joue. Je fais un bond de côté : il me manque... A mon tour! Et, pan ! je lui flanque mon coup de fusil à bout porcant. Il lâche son arme, porte les deux mains à sa poitrine, fait un haut-le-corps comme quelqu'un qui va vomir, et tombe lourdement sur le nez... Bon! mais au bout de la ruelle, c'était la campagne, où je voyais d'autres Versaillais qui donnaient la chasse aux camarades... Où me terrer? Par bonheur, il y avait là une maison démolie par le bombardement, un débris du siège. Je me glisse dans la cave, où je vois delà paille bonne pour m'y cacher, si on fouillait la ruine... Je n'en eus pas besoin. Jusqu'au soir, je restai dans ma cachette, la tête au soupirail, observant à droite et à gauche. J'avais les yeux juste au ras du sol, et je voyais, à dix mètres tout au plus, le cadavre de mon gendarme... Pas un joli spectacle, je vous en fiche mon billet, à regarder pendant des heures, qu'un homme qu'on vient de tuer... Celui-là était un brigadier, une baderne à chevrons, avec la médaille militaire et toute la ferblanterie de Crimée et d'Italie. Il était couché sur le côté, très tranquille, l'air de dormir. Seulement, sa face était très pâle, et il avait sous

LL l'URTKAIT

lui une mare de sang. Son képi avait roulé à quelques pas de là, et le vent taisait frissonner les rares mèches grises de son crâne... Brr! je n'aime pas penser à ça!... Enfin, la nuit vint. Je quittai mon trou, je rappliquai sur Paris comme je pus, et vous savez que je me suis battu jusqu'au bout. Heureusement que j'ai pu me carapater, tout à la fin, après la prise de la barricade du boulevard Voltaire, et qu'on ne s'est plus occupé de moi, vu que je n'avais même pas les galons de caporal.

« Là-dessus, trois ans se passent. La vie reprend son train-train. Et voilà que, un samedi de quinzaine, moi et un camarade d'atelier, nommé Ugène, nous nous sentons en disposition de faire la noce... A vingt-huit ans, quand on n'est pas marié, c'est encore permis, n'est-ce pas?... Nous montons à Montparnasse, nous dînons chez un marchand de vins delà rue de la Gaîté, mais là, bien, avec chacun son litre, le gloiïa, le pousse-café, tout le tremblement, et l'on va finir la soirée au bal des Mille-Colonnes. Là, mon Ugène, qui avait oublié d'être timide, accosta deux guerrières, une grosse rousse, qui rigolait tout le temps, et une petite brune, au

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teint mat, pas effrontée, et qui me plut tout de suite. J'offre un saladier, on fait connaissance. Bref, à la sortie du bal, Ugène emmène la rousse, je donne le bras à la petite brune et je la reconduis jusque chez elle, au fond de Plaisance... N'ayez pas peur, les gosses. Je ne vais pas, à mon âge, vous conter des gaudrioles... Et attendez la fin avant de rire.

ce Le lendemain matin, je me réveille, pas bien fier de moi, avec un peu de mal aux cheveux. La femme dormait profondément. A quoi bon se faire des mamours, quand on ne doit jamais se revoir?... Je me lève, je m'habille sans faire de bruit, et je m'approche de la cheminée pour y laisser ma pièce de dix francs, quand une petite photographie dans un cadre, à côté de la glace,, me tire l'œil. Je m'approche... Et qu'est-ce que je vois? Le portrait de mon gendarme de Rueilr nu-tête, assis sur une chaise, avec sa calvitie, ses chevrons et ses médailles!... Ah! je le reconnus du premier coup, allez! Je l'avais vu assez longtemps, là-bas, sur le pavé de la venelle, couché dans son sang !.. . Ça me fit un effet !... Oui, comme si j'avais eu dans le torse une main qui m'empoignait le cœur!... Le portrait de ce malheureux,

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