‹ Longues et brèvesChapitre 8 sur 13 · LE PORTRAIT · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT

ici!... Pourquoi?... Qu'était-il donc à cette fille?...

Et, comme pour répondre à la question que je me posais tout bas, voilà que, tout à coup, derrière moi, la femme, qui s'était réveillée, me dit d'une voix triste : « Vous regardez le portrait de papa... » Hein? Tableau!... Je venais de passer la nuit avec la fille de l'homme que j'avais tué!

« Bouleversé, la tête perdue, je voulus d'abord m'enfuir. Mais j'avais les jambes coupées par l'émotion ; et puis, j'étais aussi retenu là par cette pauvre fille, qui me faisait pitié. Elle s'était assise sur son lit, et, par un instinct de décence qui prouvait bien qu'elle ne faisait pas depuis longtemps son vilain métier, elle avait atteint sur une chaise sa camisole pour en couvrir ses épaules et ses bras nus. Elle était toute jeune, dix-huit ans peut-être, et, malgré sa soirée et sa nuit de débauche, elle restait gentille et fraîche sous ses cheveux en désordre ; et elle me regardait avec des yeux d'innocente.

« Je pouvais à peine me tenir debout. Je vins m'asseoir près d'elle, et, n'osant plus la tutoyer, je lui indiquai du doigt le portrait. « Alors, c'est votre père? » lui dis-je. — Et, s'attendrissant, elle me conta ses misères.

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« Oui, son père, et un père excellent, qui était veuf, qui n'avait plus qu'elle, qui adorait sa petite Virginie. Ah! s'il n'avait pas été tué, à Rueil, par ces gueux de communards, elle serait restée honnête fille. Elle était si heureuse, jadis, dans ce village de Seine-et-Marne, à la gendarmerie, où son père était brigadier et où elle faisait déjà la petite ménagère!... Mais quoi? Orpheline à quinze ans! Elle était entrée comme apprentie, sans un sou à elle, chez une parente éloignée, une corsetière du faubourg Saint-Denis; et là, toutes, la patronne et les ouvrières, étaient des catins. Mauvais conseils, mauvais exemples. On l'avait bien vite perdue. Pourtant elle ne faisait la vie que depuis quelques mois. Pendant deux ans, elle était restée avec le même amant, un employé de ministère, qui l'avait quittée pour se marier... Et la pauvre enfant revenait toujours, avec des larmes qui me faisaient mal, au plus grand malheur de son existence, dont j'étais cause, à la mort de son père, que j'avais tué de ma main.

« Pendant qu'elle me parlait ainsi, je retrouvais mon bon sens et je n'avais plus qu'une idée, moi : réparer le mal dont j'étais l'auteur. Et il n'y

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avait qu'un moyen, n'est-ce pas? Me charger d'elle. Virginie habitait un galetas d'hôtelmeublé, ne possédait que la robe qu'elle avait sur le corps. Moi j'étais un ouvrier connaissant son affaire, «magnant de bonnes journées. J'avais des meublés, quatre sous d'économies. Je n'ai pas hésité. J'ai emmené Virginie et je l'ai établie chez moi... Ça vous semble étrange, un meurtrier qui prend pour maîtresse la fille de sa victime. Mais je l'avais eue déjà, la fille, le coup était fait... Et puis, non, je n'étais pas un meurtrier... Je n'avais tué le gendarme qu'à mon corps défendant... A la guerre comme à la guerre!... Et c'était encore montrer du cœur que d'arracher son enfant au vice... Et j'ai réussi, mes enfants, et j'ai refait d'elle une travailleuse et une brave femme, et je l'ai épousée, pas bien longtemps après... je puis le dire, maintenant qu'elle est morte, car c'était elle, cette bonne mère Maujeu, que vous estimiez tous et que je pleure depuis deux ans!...

« Quant au portrait du papa, il est encore accroché dans ma chambre, en bonne place. Je l'ai toujours regardé sans remords, et même il y a des instants où il me semble que c'est lui qui me sourit avec bonté, le pauvre bougre de

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