‹ Lord AlgernonChapitre 3 sur 6 · III. s · texte numérisé non relu

III. s

— Puis-je savoir pourquoi?

— Parce que vous avez une bonne raison à me donner.

— Laquelle, princesse ?

— La comtesse et sa sœur n'ont pas accepté.

— Je ne vois pas quel rapport...

— Vous trouvez Antonia charmante.

— N'est-ce pas l'avis de tout le monde !

— Oh ! pour cela rien n'est plus vrai... Voulez-vous l'épouser, Mylord ?

— Princesse...

— Je ne vous adresse pas cette question légèrement, a-t-elle repris aussitôt.

— Vous comprenez alors que, de mon coté, il ne serait en aucune façon convenable d'y répondre sans avoir mûrement réfléchi.

— Il s'agit de la plus belle, de la plus aimable et de la plus riche jeune fille de l'Italie.

— Raison de plus.

— Comment, raison de plus ! vous n'y pensez pas, Mylord : tant d'avantages réunis...

— Exigent que j'examine si j'en suis digne.

— Le comte San-Felice m'a donné à entendre que sa femme serait très heureuse de ce mariage, et que, pour ce qui le regarde personnellement, il comblerait tous ses vœux.

— Le comte est bien bon ; mais son désir ne suffît pas.

— Il croit être sur aussi de celui de sa beîlesœur : il n'y a donc d'obstacle que vous.

— Il y en a d'autres encore.

— Lesquels, par exemple?

— On ne me connaît pas.

— Qu'importe? on sait qui vous êtes.

— La différence de religion.

— On écrira à Rome.

-— J'ai un détestable caractère.

— L'amour le rendra charmant.

I 1C LOllD ALGKRtfMT.

— Ou le mariage achèvera de le rendre odieux.

— Vous vous calomniez.

— Et puis il peut se faire que je n'aie plus le droit de disposer de mon cœur.

— S'il vous reste celui de disposer de voire main ?

— Ah! princesse...

— Pensez à cela , Rly lord ; et si je puis vous être bonne à quelque chose, adressez-vous franchement à moi. Maintenant, retournons au salon.

Je me suis mis au jeu, et j'ai perdu selon mou habitude : c'est encore le chevalier de Basso qui a gagné.

Pendant que je jouais, il m'a semblé ïi plusieurs reprises que les regards d'Antonia interrogeaient les miens avec une certaine inquiétude. Soupçonnerait-elle ce qui s'est passé entre la princesse et moi ? Non ; il est plus pro-

LOIU) ADGlïftNON. 1 17

bable qu'elle était préoccupée de la pensée que le sort de son frère doit se décider aujourd'hui.

J'espère que je réussirai.

C'est une très bonne chose que le comte me fasse proposer la main de sa belle-sœur, car cela prouve évidemment qu'il ne soupçonne pas que je suis au moment de me compromettre : il est vrai que ce pourrait être aussi un piège pour me détourner de mes résolutions. Si le prince Severino subissait une condamnation politique, comme il n'est pas marié, ses deux sœurs seraient mises en possession de ses biens qui sont considérables... Monsieur le comte, on se défiera de vous.

Tout est prêt pour agir cette nuit même : il est impossible que je ne réussisse pas.

Le prince Severino est averti : malgré la surveillance qui l'entoure , il a trouvé le moyen de m'écrire quelques lignes pour m'assurer de sa reconnaissance et du concours énergique qu'il me prêterait. Son billet fort simple annonce un homme froidement résolu : c'est comme cela que je les aime. Le chevalier Libri

120 LORD ALGLll.NOJX.

m'avait donné quelques doutes à cet égard; je suis fort aise qu'il se soit trompé : l'idée d'avoir affaire à un homme pusillanime ou seulement indécis me jetait du trouble dans l'esprit. Dieu soit loué je ne l'ai plus.

J'ai vu le capitaine du trois mats de commerce anglais, sur lequel je comptais pour conduire le prince à Corfou aussitôt qu'il sera sorti de sa prison. C'est un intrépide butor comme ma patrie en compte par milliers. Quelques passages de la conversation que nous avons eue ensemble me semblent avoir un caractère assez marqué pour être dignes de figurer ici à titre d'étude de mœurs.

J'ai commencé par me nommer à cet homme, et lui avant dit ensuite que je ne voulais pas faire à un de mes compatriotes l'injure de soupçonner sa loyauté, je lui demandai s'il était disposé à perdre quelques jours et a cou-

LORD ALGERJSOIN. 121

rir quelques risques pour gagner beaucoup d'argent.

11 m'a répondu d'une manière affirmative, sans la plus petite hésitation.

Alors je lui ai expliqué de quoi il s'agissait, et pour lui témoigner dès l'abord une grande confiance je lui détaillai minutieusement mon plan.

Il m'a fait plusieurs observations fort justes, dont j'ai profité pour déterminerquelques changements, puis je l'ai interrogé sur le prix qu'il désirait mettre au service que j'attendais de lui.

— Cela dépend, m'a-t-il répondu, car il y a quatre choses à considérer.

—Quelles sont-elles ?

— Mon temps qui est mon seul revenu; ma cargaison dont je suis responsable ; mon navire qui est toute ma fortune, et ma peau à laquelle je tiens : Votre seigneurie doit comprendre que

les profits devront être subordonnés aux pertes.

— C'est juste.

— Mon temps, Mylord, je l'estime à cent livres anglaises par jour de retard; ma cargaison est évaluée sur mes états de chargement, que voici; mon navire m'a coûté six mille livres, et quant à ma peau, j'ai une femme et neuf enfants qui pourront bien mourir de faim si elle vient à être percée dans un mauvais endroit.

J'ai pris aussitôt une grande feuille de papier sur laquelle j'ai écrit ce qui suit :

« Je m'engage sur l'honneur vis-à-vis de M. Dick-Lovel , capitaine du trois mâts anglais YAtwood:

« 4° De lui payer, à dater d'aujourd'hui, la somme de cent livres par jour pendant tout le temps que son bâtiment et son équipage seront à mon service.

« 2° Si sa cargaison est confisquée ou avariée

LORD ALGERNOTf. 123

par le fait de l'entreprise à laquelle il concourt, de lui en rembourser le prix, tel qu'il est porté sur ses états de chargement, dont je viens de prendre connaissance.

« 5° De lui compter immédiatement la somme de six mille livres sterlings en cas de perte de son navire.

« 4° de payer à sa veuve une pension de cinq cents livres par an, sa vie entière, si le hasard voulait qu'il vint à périr dans l'expédition qu'il entreprend par mes ordres. Cette pension sera réversible par portions égales sur la tête des enfants du capitaine Dick-Lovel, après le décès de leur mère. »

J'ai daté et signé cette espèce de marché , puis je l'ai tendu au capitaine qui Ta lu avec la plus grande attention et comme un homme qui comprend difficilement.

— Eh bien ! êtes-vous satisfait comme cela? lui ai-je demandé : si vous ne l'étiez pas, je suis

124 LOIÎD ALGERNON.

prêt à faire tous les changements raisonnables que vous pourrez désirer.

Il a réfléchi un moment, puis il m'a répondu:

— Votre seigneurie fait si bien les choses, que je me questionnais tout bas pour savoir si, dans l'intérêt de ma famille, je ne devrais pas souhaiter perdre dans cette affaire mon chargement, mon navire et ma peau; mais, après tout, il vaut encore mieux m'en remettre à la Providence : ce qu'elle fera sera bien fait. Je serai sous voiles à minuit à l'endroit convenu. Mon intérêt répond à votre seigneurie de mon exactitude.

— Je suis parfaitement tranquille à cet égard. Un dernier mot maintenant : Vous enivrezvous quelquefois ?

— Quelquefois ? non, Mylord.

— Ce qui signifie que cela vous arrive de loin en loin.

—Encore moins, fil v lord.

LORD ÀtGERKOlV. 125

— Comment encore moins !

— Mylord , je suis toujours ivre : c'est de naissance.

— Je ne vous dissimule pas, mon cher, que cette disposition mecause un peu d'inquiétnde : on n'est sur de rien avec un ivrogne.

— Un ivrogne de hasard, d'accord, a-t-il répliqué d'un ton de profond mépris ; mais un ivrogne de profession, Mylord, c'est bien différent!

— Vous croyez f

— J'en suis sûr, Mylord. Votre seigneurie se souvient-elle du vieux Penn, cocher, du feu duc son père ?

— Parfaitement.

— A-t-il jamais versé ou accroché Mylord. — Jamais.

— Le vieux Penn était mon oncle, Mylord, et c'est lui qui m'a appris à boire en me disant : Vois-tu , Dick , n'imite pas ces ignobles

hommes, indignes du nom anglais, qui se font ramasser toutes les nuits par les policemen. Grise-toi une bonne fois, et entretiens doucement la chose ; tu finiras par ne plus t'en apercevoir, et tu conduiras ta barque (j'étais mousse quand mon oncle me disait cela) tu conduiras ta barque, comme moi je conduisais la voiture de Mylord.

Cet éloge de l'ivrognerie à perpétuité m'a semblé assez original, et en définitive il serait possible qu'il fut plus raisonnable qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Pour en revenir au capitaine Dick-Lovel, ma confiance en lui est beaucoup plus grande depuis que je sais qu'un de ses oncles a été au service de mou père : cet homme doit avoir entendu dire qu'on est généreux dans ma famille.

Voici ce qui a été convenu entre moi et ce gardien de la prison des Plombs* que je suis parvenu à gagner, et qui a déposé entre mes

LORD ALGFRNON. 127

mains tout ce qu'il possède comme gage de sa fidélité.

Tous les soirs entre onze heures et minuit un des gardions fait la visite des cachots pour s'assurer qu'il nexiste aucune tentative d'évasion , cet homme est accompagné dans sa tournée par le sergent et un soldat du poste de garde aux Plombs. Après la ronde, le gardien va faire son rapport au geôlier en chef, et le sergent fait le sien au commandant militaire de la prison , ce Ragusain incorruptible dont m'a parlé le chevalier Libri.

L'homme que j'ai acheté est de service ce soir, Il s'est procuré deux uniformes du régiment d'infanterie qui fournit aujourd'hui le poste de la prison, et pendant sa ronde il enfer;:.era dans un des cachots le sergent et le ' soldat qui l'accompagneront. Cela fait, et rien n'est plus aisé, il courra à la petite cellule sous les toits , dans laquelle le prince est détenu,

tous deux se mettront en uniforme, et tâcheront alors de sortir de la prison. Là sera la difficulté. D'abord on peut les rencontrer ; puis il faut absolument qu'ils passent devant plusieurs sentinelles, et si celles-ci sont vigilantes, elles donneront l'alarme et tout sera perdu. Notre seule chance favorable est que les soldats en faction seront aux trois quarts endormis, et que reconnaissant vaguement l'uniforme de leur régiment, ils ne s'inquiéteront pas du reste. Une fois hors delà prison, le prince et son libérateur trouveront une gondole peu apparente, qui sera gardée par Yorick et par moi dans un petit canal peu éloigné des Plombs. Elle nous servira à conduire les deux fugitifs à bord de X Alwood, sous voiles à peu de distance de la ville.

Je ne me dissimule pas la hardiesse de ce plan, mais comme il était le seul possible, il a bien fallu l'adopter. Je serai sans aucun doute

LORD ALGEHJNON. 129

compromis , soit qu'il réussisse , soit qu'il échoue, mais ce qu'il eu peut résulter de plus fâcheux pour moi , c'est l'ordre de quitter Venise dans les quarante-huit heures. J'en éprouverai du chagrin , non que cette ville me plaise, mais la comtesse San-Felice et sa sœur Antonia sont des personnes vraiment attachantes, et si je ne les voyais plus je croirais peut-être que je les aime sérieusement. L'absence à quelques fois de ces singuliers mirages : cela lient à ce qu'on souffre bien plus de ce qu'on perd qu'on ne jouit de ce qu'on possède. En vérité il n'y a que les hommes dont le cœur est desséché par l'égoïsme qui puissent tenir à la vie.

Yorick entre à l'instant et m'annonce que Nigro vient d'arriver, et qu'il insiste avec une certaine vivacité pour être introduit près de moi à l'instant même.

Que peut me vouloir cet homme ? j'avoue

130 LORD ALGERXOiN.

que sa visite me cause un certain étonnement, car, eufin, la dernière fois que je l'ai vu je ne lui ai pas fait un accueil bien encourageant.

Je vais cependant le recevoir , j'entends des pas dans l'antichambre : ce doit être lui.

Je suis dans une horrible perplexité, et ne sais en vérité à quoi me résoudre.

Il m'est à peu près démontré que je suis soupçonné, dès lors i! y a cent à parier contre un qu'on me surveille ; j'en suis même sûr.

Et si cela est vrai, c'en est fait de mon* entreprise de cette nuit. Elle échouera ; le prince sera resserré plus étroitement, et le pauvre malheureux qui s'est vendu à moi paiera de sa vie, sans doute sa trahison.

Il serait temps encore de tout arrêter... ma's que dire à la comtesse et à sa sœur ? ne croi-

LOllD ALGERIE ON. 131

ronl-clles pas que le courage m'a manqué au moment d'agir, et ne rne regarderont-elles pas comme un fanfaron sans énergie?

Si je persévère , j'aggrave la position de l'homme que je veux sauver, et je compromets l'existence d'un complice qui n'eût peut-être pas manqué à ses devoirs si sa mauvaise étoile ne m'eût pas placé sur son chemin.

Mais, d'un autre côté, si je renonce à agir je me couvrirai de ridicule , car il me sera impossible de donner la preuve des faits qui m'auront déterminé à m'abstenir, dans l'intérêt de celui auquel j'avais promis de me dévouer. Cette situation serait cruelle pour tout le

monde : pour moi elle est atroce

Je n'ai pas encore de parti pris , et cela se conçoit, Nigro ne fait que de me quitter.

Je ne me déterminerai que lorsque j'aurai récapitulé tout ce qu'il m'a dit ; pour cela, ce que j'ai de mieux à faire, ce me semble, c'est

132 lord algf.u:non.

de consigner sa visite avec dôlail dans ces souvenirs , je l'eusse , d'ailleurs , fait dans tous les cas.

Nigro, en m'abordant, avait l'air embarrassé et ému ; j'ai compris tout de suite qu'il ne savait comment s'y prendre pour entamer la conversation avec moi.

— La santé de mylord paraît bonne, m'a-t-il dit après m'avoir salué jusqu'à terre à plusieurs reprises.

— Excellente, Nigro, je vous remercie.

J'ai prononcé ces quelques paroles d'un ton affectueux, ce qui n'est pas dans mes habitudes avec des hommes de cette espèce, mais je tenais à encourager celui-là.

— Je m'étais imaginé que Votre Excellence était malade, a-t-il repris avec une hésitation croissante.

— Et pourquoi vous êtes-vous imaginé cela, Nigro?

— Parce que je n'ai pas aperçu Mylord dans une des nombreuses gondoles qui sont parties ce matin du palais Vandramini pour aller à la fête de San Marco.

— Mais, Nigro , pourquoi avez-vous pensé que je dusse être dans une de ces gondoles?

— Parce qu'elles étaient occupées par toutes les personnes qui ont passé avec Votre Excellence la dernière nuit au palais du comte San- Felice, et en voyant qu'il n'y manquait qu'elle, j'ai cru, je me suis dit...

— Ah! il n'y manquait que moi ! ai-je interrompu avec un certain étonnement.

— Pardon, Excellence... il y manquait aussi la signora Àntonia Severino... mais cela ne m'a pas étonné : dans la position où se trouve le prince son frère...

— Et peut-on savoir, Nigro, comment il se fait que vous vous soyez rencontré à point nommé *>ur le passage de ces gondoles, cl pour-

quoi vous avez examiné avec tant de soin les personnes qui les remplissaient?

— Je n'ai pas caché ma profession à Votre Excellence, m'a-t-il répondu avec plus de fermeté dans la voix et moins d'hésitation dans la parole... elle peut dès lors s'expliquer...

— Je comprends : vous étiez en observation... et qui deviez-vous plus particulièrement surveiller ?

Une pâleur subite a couvert son visage déjà altéré par l'émotion, puis, à ma grande surprise, il s'est dirigé vers la porte qu'il a ouverte brusquement, et après avoir jeté un coup d'œil rapide dans l'antichambre, comme pour s'assurer que personne ne nous écoutait, il est revenu à moi, et il m'a dit d'une voix sourde et saccadée :

— Votre Excellence veut savoir qui j'étais chargé de surveiller ce matin, et qui je dois encore surveiller ce soir...

LOIU) ALGERNOJN. 13 à

— Oui,Nigro.

— Et Votre Excellence ne me trahira pas?

— Pour qui me prenez-vous? je n'ai jamais trahi personne.

— Eh hien, Excellence, c'est vous !

— Moi? ai-je repris avec une gaîlé qui con- Irastait avec son accent lugubre et sa figure renversée. Vous voulez rire, mon pauvre Nigro ! quai-je à démêler, moi, étranger et voyageur, avec la police de votre ville? on se sera moqué de vous, si tant est que vous parliez sérieusement.

— Mylord, a-t-il répondu avec une incroyable énergie, bien qu'il parlât toujours à voix basse, je ne vous demande pas de me faire vos confidences, je vous supplie même de ne rien me dire, mais, au nom du ciel, veillez sur vous, ne vous mêlez de rien, ne croyez à aucune des promesses qu'on vous fera si on s'est engagé à vous aider en quoi que ce soit. C'est à mes ris-

136 LORD ALGERNOJV.

ques et périls, et au mépris de tous les devoirs de mon triste emploi, que je suis venu affronter vos dédains et votre colère pour vous donner ce conseil... Mais, quoique vous m'ayez traité avec rudesse chaque fois que j'ai eu affaire à vous, comme en définitive vous avez été généreux et bon , j'ai voul u vous donner cette marque d'attachement et de reconnaissance. Croyez-moi, croyez-moi , Mylord, ou quittez Venise, ou si vous y restez encore, ne vous y occupez que de vos plaisirs.. J'ai mes raisons pour vous parler ainsi, et puisque je me compromets pour vous empêcher de vous compromettre vous-même, faites du moins que ma périlleuse démarche ne vous soit pas inutile!

El en prononçant ces derniers mots, il saisit ma main, la pressa avec force dans les siennes, et si je ne l'eusse retenu il se serait, je crois, jeté à mes pieds comme pour donner plus de force à ses supplications.

— Je suis très touché de votre sollicitude , mon cher Nigro, lui ai-je dit alors ; mais vos craintes sont chimériques, je vous assure. Je resterai donc à Venise et j'y vivrai comme j'ai vécu jusqu'à ce jour, sans m'inquiéter de ce qu'on pourra dire ou tenter contre moi.

— Parlez-moi comme cela , c'est très bien, Mylord, et je vois que vous comprenez les affaires ; mais quand il sera question d'agir, rappelez-vous mes moindres paroles, et soyez persuadé que le pauvre espion Nigro est toujours honnête quand il peut penser qu'il rend service à des gens aussi honnêtes que lui... Mais dans ce malheureux pays il faut surtout se défier de ceux qu'on oblige d'une certaine manière : vous vous compromettez pour leur être utile, et eux... eux, savez-vous ce qu'ils font, Mylord? ils vont acheter leur grâce en divulguant le service que vous avez voulu leur rendre. Ne vous étonnez donc plus que nous

138 LORD ALGEKNON.

soyons presque tous incorruptibles, puisque nous ne pouvons être humains sans danger.

Xelles ont été les expressions de Nigro : elles se sont gravées si profondément dans ma mémoire à mesure qu'elles arrivaient à mon oreille, que je suis sur de n'en pas altérer une seule; mais ce qu'il me serait impossible de peindre, c'est l'accent convaincu , l'animation douloureuse qui les accompagnaient. Si cet homme est sincère, il est bien à plaindre ; s'il n'a voulu que se jouer de moi, dans une intention qu'il m'est impossible de pénétrer, je n'hésite pas à le proclamer le plus grand comédien du monde.

Ma situation était difficile. La défiance avait ses inconvénients, l'abandon pouvait avoir aussi ses périls. Cet homme venait-il à moi de son propre mouvement, ou m'était-il envoyé officieusement par ses supérieurs, vaguement informés, afin de me détourner d'une entre-

LORD ALGERNOIN. 139

prise qui, en nie compromettant, lèsent embarrassés peut-être. Nigro m'avait bien recommandé de ne pas m'ouvrir à lui, mais d'un autre côté il semblait souhaiter que je m'engageasse à prendre ses avis en considération, et voilà ce que je ne voulais pas faire. Je me déterminai à tourner ces différentes difficultés en montrant une grande gratitude, tout eu ayant l'air de ne pas regarder comme bien sérieuses les craintes de Nigro.

— Vous êtes vraiment un excellent homme, lui dis-je, et je vous sais le même gré de vos inquiétudes que si elles étaient fondées. Mais entre nous , mon cher Nigro , je vous crois un peu prompt à vous alarmer. Vous savez pourquoi je suis venu à Venise , et par conséquent pourquoi j'y reste , bien que je n'aie que bien peu d'espoir maintenant d'y trouver la personne que je cherche , et que je chercherai encore en quittant votre ville. Ne prenez donc aucun

140 LOKD ALGERNON.

souci de moi, et puisque vous êtes chargé de me surveiller, faites-le sans le moindre scrupule; je vous promets de ne pas vous mettre dans la dure nécessité de rédiger contre moi un rapport qui vous place d'une manière pénible entre vos devoirs et l'attachement que vous voulez bien me témoigner.

— Oh ! pour ce qui est de cela , Mylord , je vous dirai sans le plus petit détour, que si, malgré les avertissements que je vous ai donnés, il vous plaisait encore de vous compromettre , et que moi , votre serviteur dévoué , je puis le dire , je vous trouvasse en faute , je n'hésiterais pas un seul instant sur ce que je devrais faire...

— Vous me dénonceriez ?

—Oui, Mylord, et je me croirais parfaitement dans mon droit : en présence du flagrant délit ma fidélité est implacable ; je vous l'ai montré, ce me semble, l'autre soir à Bal boni. . . car peu-

sez-vous qu'il ne m'en ait pas beaucoup coulé de perdre ce pauvre jeune homme qui ne m'avait jamais fait de mal ?

— Vous n'avez cependant pas hésité.

— Si j'avais hésité j'aurais faibli, Excellence. Vous n'avez pas deviné cela, mais moi je l'ai senti.

— Quoi qu'il en soit, Nigro, ai-je repris aussitôt dans l'espoir d'abréger cette scène qui se prolongeait un peu trop à mon gré , vous êtes venu à moi, aujourd'hui, dans lintention de m'être utile , et je vous en exprime de nouveau toute ma gratitude. Puis-je à mon tour vous être bon à quelque chose ?

— Mylord, je n'ai besoin que de ne pas perdre ma place : c'est vous dire que votre discrétion m'est indispensable; mais je n'ai aucune inquiétude à cet égard.

— Et vous avez raison, Nigro ; mais j'aurais voulu pouvoir faire ' quelque chose de plus

pour vous. Enfin l'occasion se présentera peutêtre un jour Tenez, Nigro, il me vient

même une idée dès à présent : si vous vouliez quitter votre profession, il me serait facile de de vous donner, dans une de mes terres en Ecosse, une place qui vous rapporterait au moins autant que celle que vous avez ici, et où vous seriez plus tranquille et plus...

— Considéré? n'est-ce pas Mylord?

— Non , plus heureux , quand vous commenceriez à vieillir : réfléchissez à cette proposition , elle en vaut la peine.

— C'est déjà fait , Mylord.

— Vous acceptez?

— Non, je refuse; que Votre Excellence daigne me le pardonner, mais je ne veux pas m'expatrier.

— Homme incompréhensible ! me suis-je écrié.

— Homme incompréhensible... a-t-il repris

LORD ALGERJNON. 143

avec une amertume intraduisible. Parce que je suis honnête et loyal dans une profession honteuse , et que je me permets d'aimer mon peuple...

— Excusez-moi, Nigro; je n'ai pas voulu vous offenser.

— Je le crois , Excellence, et je vous remercie de vos bontés. Maintenant je vous quitte : un plus long séjour dans votre palais , au point ou en sont les choses (il a appuyé sur chacun de ces mois comme pour les souligner) , pourrait avoir de graves inconvénients sans utilité pour vous, Mylord.

Et il est parti, me laissant dans une grande perplexité , ainsi que je l'écrivais tout-àl'heure.

Je viens de relire avec soin tout ce que j'ai noté , et je reste à peu près convaincu que la police de Venise soupçonne quelque chose ; il

ne serait même pas absolument impossible qu'elle fut instruite de tout.

Que faire alors ?

C'est toujours la même chose : compromettre plus gravement le prince Severino , si j'échoue, me couvrir de ridicule si je n'entreprends pas.

Et puis ce pauvre diable de gardien que je perds sans retour , peut-être ..

Mais la belle Antonia qui me méprisera...

Ah! tout cela est odieux! Si du moins j'avais un ami que je pusse consulter !

Il est vrai qu'il me conseillerait sans doute le parti le plus prudent, c'est-à-dire le moins honorable.

Si j'allais au palais San-Felice? Antonia doit y être seule , et si elle me reçoit , ce qui n'est pas absolument impossible , je pourrai peutêtre trouver dans ses impressions un motif de. . .

De quelque façon que j'agisse , je ne saurai

pas tout de suite si j'ai tort ou raison , et c'est une situation que je hais.... Ah ! j'aurais bien mieux fait de me borner à continuer mes recherches au sujet de madame de Candor.

ni. lu

Il est onze heures du soir ; le moment approche , et je n'ai pris aucune résolution.

J'arrive du palais San-Felice. Avant de rentrer chez moi , je me suis fait conduire dans les lagunes à une certaine distance , et j'ai aperçu le trois mats X'Atwood qui manœuvrait pour gagner l'endroit où il doit m'attendre. Cet ivrogne de capitaine Dick-Lovel est bien heureux; il n'hésite pas , lui...

118 LOUD ALORI'.iNOV

— J'ai trouvé Ànlonia seu'o , comme je m'y attendais. Les domestiques , à qui j'avais demandé si la comtesse était chez elle, m'ont conduit auprès de sa sœur.

— Eh bien ! ils ont emmené avec eux celte pauvre Isidora, m'a-t-elle dit en m'npercevant. Elle est aussi à la fête de San-Marco.

— Je le savais.

— Vous le saviez ! alors, c'est bien aimable à vous d'être venu ; je puis donc prendre votre •visite pour moi?

— Sans aucun doute , signora.

— Avez-vous quelque chose à me dire?

a-t-elle repris en appuyant sur chaque mot. Oui, puisque vous hésitez à me répondre, ajouta-t-elle aussitôt : dans ce cas allons sur la terrasse, nous y serons plus en sûreté qu'ici, dans ce pays il n'y a de discret que la brise : on n'est pas encore parvenu à l'enrôler dans la police.

LORD AI.GEIliVON. 119

J'ai offert mon bras à Antonia , qui , après m'avoir fait traverser les grandes galeries que je connaissais, m'a conduit sur celte même terrasse où nous nous étions rencontres pendant la nuit du bal.

Nous nous somnvs tout naturellement dirigés vers la place où nous avions été assis à cette première entrevue.

— Reconnaissez-vous cet endroil, Mylord?

m'a-t-elle demandé avec une grâce charmante.

— Ah ! Signora, quelle injure...

— Au fait, c'est vrai, j'ai tort : vous n'avez pu oublier que c'est ici que la bonne pensée de vous dévouer au sort de mon pauvre frère vous est venue... Eh bien ! où en êtes vous ? j'ai cru comprendre tout-à-1'heure à votre silence que vous aviez quelque chose de très grave à me dire.

— C'est pour celle nuit... ai-je répendu à voix b;isso,

150 LORD ATGERTVON.

— Ah! mon Dieu! vous me faites frémir! s'est-elle écrié avec un accent étouffé, tandis que son ravissant visage se couvrait subitement d'une pâleur mortelle.

— Demain , à cette heure-ci , le prince Severino sera, j'espère bien, près de débarquer à Corfou.

— Si vous réussissez.

— Pourquoi ne réussirions-nous pas ?

— Cela me semble si difficile !

— Je lui ai alors expliqué mon plan dans les plus grands détails, et elle a fini par reconnaître avec moi qu'il n'était nullement inexécutable.

— A moins que vous ne soyez trahis, a-t-elle ajouté.

C'eût été le cas, sans nommer Nigro, de dire en ce moment que j'avais reçu quelques avertissements qui ne laissaient pas que de m'inquiétor, mais la crainte de paraître pusillanime

r.ono ALGERNON. 151

m'a retenu, et j'ai manqué ainsi une occasion toute naturelle de mettre ma responsabilité à couvert, car je suis convaincu qu'An tonia m'eût tout au moins conseillé d'ajourner l'exécution de mon plan.

Au lieu de cela j'ai répondu niaisement que l'homme qui s'est vendu à moi avait plus d'intérêt à être fidèle qu'à se faire traître.

— Vous ne savez pas jusqu'à quel point la corruption est généreuse dans ce pays.

— Comme la vanité dans les autres, ai-je ajouté vivement.

— Non, Mylord, a-t-elle repris avec douceur et sentiment, comme le dévouement dans quelques nobles âmes.

Évidemment, c'était à moi qu'elle faisait allusion : le moment eût été mal choisi pour lui parler de mes craintes, ainsi j'avais laissé échapper l'occasion.

— Pourquoi n'allez-vous pas aussi à Corfou,

Mylord? m'a demandé Antonia après quelques instants de silence et de réflexion.

— Parce que je ne veux pas m'éloigner de Venise.

— Vous y reviendriez.

— Je ne le pourrais sans doute plus, puisque je me serais compromis par mon départ ; au lieu qu'en y restant, j'ai la chance qu'on ne saura jamais la part que j'ai prise à cette affaire.

— Oh! pour cela, Mylord ne vous flattez pas. Et pour ne parler que de moi, je sais déjà qu'il y a une personne qui est convaincue que vous voulez travailler à la délivrance de notre cher prisonnier. .

— Et pouvez-vous, Signora, me dire quelle est cette personne? il est peut-être bon que je la connaisse aussi.

— Comme vous ne la devinez pas , je suis

LORD ALGEIINON. 153

bien obligée de vous la nommer : c'est Ubaldino, mon boau-frère. Il ne m'a rien dit positivement ; mais j'ai une. si grande habitude de lire dans sa pensée.,.

— Celui-là ne me trahira pas.

— Par intérêt ou méchanceté, il en est certainement incapable, car, au fond, le comte San-Felice est une bonne créature... Reste maintenant réfourderie, le désir de plaire, l'ambition d'être tôt ou tard quelque chose dans le gouvernement... Tenez, Mylord, ce que je vais faire est peut-être bien mal, mais en fait de trahison, il est sage de s'attendre à tout à Venise... Enfin, on a vu des misérables, qui s'étaient compromis avec un certain courage, faiblir tout-à-coup, et s'avilir jusqu'à dénoncer ceux qui s'étaient dévoués pour les sauver, et cela dans l'unique et vague espoir d'obtenir une commutation de peine... C'est révoltant, n'estce pas ?

154 lord algf:rno>

— On m'avait déjà cité ce fait, signora ; mais je m'étais refusé à y ajouter foi.

— Votre incrédulité ne m'étonne pas, Mylord : il y a des choses qu'un cœur co:: me le vôtre doit avoir de la peine à comprendre ; mais je suis, hélas ! obligée de vous affirmer que je vous ai dit la vérité sans exagération.

— Je vous piains de toute mon âme, signora.

— Ah ! oui , plaignez-moi , car j'aime mon pays avec passion ; car je payerais volontiers de tout mon sang l'ineffable bonheur de le voir se relever un jour de son long abaissement ! mais il n'y a pas d'espoir...

— Pas d'espoir, signora. Permettez-moi de vous faire observer que c'est juger bien vite et d'une manière bien absolue l'avenir de votre patrie.

— Oh ! nous aurons des changements ! at-elle continué avec le mépris le plus amer. On

LORD ALGFRNON. 155

nous donnera peut-être dans quelques années la liberté comme on l'a donnée à la France et à l'Espagne ! Deux chambres pour la satisfaction des bavards ; une garde civique pour l'amusement des oisifs ; la permission à tous les cerveaux creux ou malades de faire impri mer chaque matin leurs rêves de la nuit... Mais je n'appelle pas cela une régénération pour un peuple, Mylord ! Nous aurons changé la tyrannie du Conseil aulique contre le despotisme légal de quelques centaines de bourgeois qui croiront la patrie sauvée parce qu'on aura fait d'eux quelque chose : mon ambition ne saurait se contenter de si peu.

— Savez-vous, Signora, que s'il y avait vingt femmes comme vous à Venise-.:.

— Elles n'y trouveraient pas vingt hommes de courage auxquels elles pussent promettre leur cœur et leur main à la condition de briser nos fers !

J56 LORD ALGKRJSON.

— Le prince votre frère cependant...

— Vous en citez un... et puis qui sait au juste ce qu'il a fait ? on se compromet si facilement dans ce malheureux pays !

— Qui vous rend si injuste ce soir, Signora ? car vous l'êtes, permettez-moi de vous le dire.

— Attendez quelques années, Mylord, et si vous vous souvenez de mes paroles, vous penserez que j'avais raison. Vous me parliez de l'avenir tout-à-1'heure, et vous vous étonniez que je n'y visse aucune espérance : savez-vous pourquoi ? c'est parce que je suis convaincue qu'il nous réserve le seul malheur que nous n'ayons pas encore subi : celui de voir l'Italie opprimée par ses propres enfants, et par les moins dignes d'entr'eux !

Puis, voyant à l'expression étonnée de ma physionomie que je ne la comprenais pas, elle a repris aussitôt :

- L'Aulriche, qui nous contient aujourd'hui

r.OIU) ALC.i !.. NON.

avec ses Allemands, nous permettra de nous administrer et de nous garder nous-mêmes. ]Nous aurons une armée nationale, des fonctionnaires nationaux; nous pourrons nous croire un peuple... mais on achètera cotte armée avec des rubans; on corrompra ces fonctionnaires avec des honneurs; on attachera à ce nouvel ordre de choses la classe moyenne, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins élevé, de moins généreux, de moins grand dans tous les pays, et, comme je vous le disais il n'y a qu'un instant, l'Italie sera opprimée par des Italiens, et comme on la croira heureuse et libre, elle aura perdu jusqu'à cette auréole que lui donnent maintenant ses infortunes.

J'étais de plus en plus étonné, confondu , émerveillé. Cette voix si douce prononçant des paroles si énergiques; ce corps si frêle et si charmant, renfermant des pensées d'une vigueur si mâle, me semblaient quelque chose de

1 5«S LOHD ALGEUiSON.

vraiment miraculeux. J'aurais voulu me jeter aux pieds de cette sublime enfant, lui exprimer l'admiration que je sentais pour elle; lui dire que j'étais prêta vouer ma fortunée! ma vie au triomphe de ses principes; mais je me suis souvenu que je n'étais pas libre, et j'ai senti qu'un nuage de tristesse passait sur mon front, que l'enthousiasme venait d'illuminer.

— Vous me croyez un peu folle, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit avec un sourire mélancolique. Mon Dieu, cela est vrai, peut-être, et doit arriver lorsque, comme moi, ou ne peut jamais confier ses pensées à personne.

—Quoi ! Signora, je serais le premier à qui vous auriez ouvert votre àme si noble et si courageuse !

— Oui, Mylord, et vous ne devriez pas vous en étonner puisque vous êtes le premier homme dans le cœur duquel j'aie jamais trouve des sentiments vraiment généreux et désintéressés.

LORD ALGbltNON. 1 5'J

J'aurais peut-être dû protester contre cet éloge que je ne mérite pas, mais je ne m'en suis pas senti la force, et maintenant je me reproche mon silence en cette occasion, comme une déloyauté, car si Antonia me connaissait bien, elle rabattrait certainement de la bonne opinion qu'elle a conçue de moi.

Nous sommes restés sur la terrasse jusqu'au soleil couchant, et comme la nuit approchait j'ai pensé qu'il était de toutes façons convenable que je quittasse le palais San-Felice. J'aurais pu cependant y demeurer encore, car Antonia a cherché à me retenir avec la plus adorable simplicité. La fière et intrépide patricienne était devenue une naïve enfant, ne songeant plus qu'à prolonger des instants auxquels elle trouvait, sans doute, du charme. Pour la déterminer à me laisser partir il a fallu que je lui fisse comprendre la nécessité où j'étais de me préparer d'avance à l'événement qui devait

avoir lieu dans quelques heures. Son beau visage s'est alors altéré subitement et après un moment de silence, qu'elle a emplové à dominer l'émotion que mes paroles avaient fait naître, elle m'a dit d'une voix ferme :

— Mylord, je ne vous remercie pas de votre dévoùment, mais mon cœur en gardera éternellement le souvenir. Que Dieu bénisse votre entreprise et vous couvre de sa protection...

Puis elle m'a tendu la main que j'ai portée respectueusement à mes lèvres , et elle s'est éloignée rapidement. J'ai regagné alors ma gondole qui m'attendait. .

Cette jeune fille est à coup sûr l'être le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré. Nul embarras , aucune coquetterie , une droiture imperturbable, une énergie surnaturelle , le sentiment du juste, l'amour du vrai : quelle est la femme dont on en puisse dire autant? Aussi quand je songe que si j'abandonne mes

LOKD ALGER1N0N. ICI

projets, je perdrai peut-être son estime et l'affection si pure et si franche qu'elle me témoigne, je me raffermis dans la résolution d'agir sans retard, et je me dis que puisque je me compromets, j'ai bien le droit de faire courir quelques risques au malheureux pour lequel je m'expose, et au complice qui m'a vendu sa coopération à mon entreprise. Si je suis les conseils de Nigro, il faut que je renonce pour toujours à me présenter devant Antonia... si je les méprise, le sort de son frère sera peut-être plus rigoureux , je compromettrai l'existence d'un pauvre diable, mais une belle et noble créature pensera toute sa vie que je me suis dévoué pour elle avec désintéressement, et il existera du moins un cœur dans le souvenir duquel je vivrai toujours.

J'ai parlé de mon désintéressement : suis-je bien réellement désintéressé ?

Si Antonia, au lieu d'être une ravissante periii. 11

162 LORD ALGFRTVON.

sonne, n'était qu'une pauvre iille disgraciée par la nature, ferais-je tout ce que je vais faire pour elle? En vérité je n'ose pas répondre affirmativement.

Cette hésitation seule me condamne.

Je m'étais cru généreux; je découvre maintenant que je ne suis quégoïste.

Ce n'est pas le dévouement à un de mes semblables qui me guide , ce n'est pas l'amour de la justice ou la haine de l'oppression qui me soutient dans une entreprise périlleuse et folle ; c'est le désir de m'attacher à tout jamais un cœur dont l'affection sera peut-être un embarras et un souci pour moi.

Quand j'ai proposé à Antonia de chercher à sauver son frère , j'ai moins songé à la servir qu'à la toucher.

Ce sentiment est bien misérable, et cependant je continue à lui obéir , puisque la crainte d'être ridicule ne me détermine pas à rétracter

une promesse dont les conséquences peuvent être fatales.

Je viens d'examiner le ciel : il semble favorable à mes projets ; c'est peut-être un avertissement qu'ils doivent réussir.

L'obscurité est profonde , le vent mugit , la pluie tombe à torrents ; je n'hésite plus.

Onze heures sonnent à toutes les horloges de la ville , je crois qu'il est temps de m'affubler de mon costume de gondolier.

Yorick est prêt ; il est même déjà venu deux fois me dire que nous n'avions pas de temps à perdre.

Qui sait si je pourrai continuer ce journal?

je ne redoute aucun danger , mais il m'est permis de les prévoir tous.

Quand je me rappelle ce que je suis venu faire en Italie , et que j'examine ce que j'y fais

164 Lonn ai.gkrnon.

depuis quelques jours, je me prends en horreur et en pitié.

3 heures du malin

Je suis d'une inquiétude mortelle, car le prince devrait être rendu prés de moi , depuis longtemps déjà.

Au moment de quitter mon palais , je me suis décidé à prendre tout ce qu'il fallait pour écrire , dans l'espoir que cela me servirait à prévenir, par un mot, la comtesse et sa sœur , que j'avais réussi. '

Au lieu de celte satisfaction sur laquelle je comptais fermement , je cherche à me distraire de mes anxiétés en les racontant.

Yorick surveille ce qui se passe, assis à la proue de ma gondole. Moi je me suis réfugié dans l'intérieur, et j'écris à la lueur tremblante d'une petite lampe, que les raffales du vent ont déjà éteinte deux fois.

11 était minuit moins un quart quand nous

LOUU ALGEUNOiN. 165

avons passé près des Plombs, et nous avons mis vingt-cinq minutes pour venir jusqu'ici.

Certainement le prince serait auprès de moi si rien ne s'était opposé à su délivrance.

J'ai voulu le sauver et je ! aurai perdu!

El quand je songe à quel misérable sentiment je l'ai sacriûé , je me demande s'il existe sur la terre un èire aussi haïssable que moi.

Ma seule espérance maintenant, c'est que l'homme qui s'est vendu à moi aura reculé au moment de l'exécution.

J'aperçois une ligne blanchâtre à l'horizon. Le jour ne tardera pas à paraître.

J'attendrai encore une demi-heure , puis je prendrai le parti de retourner chez moi , et je ferai prévenir le capitaine Dick-Lovel d'aviser à sa sûreté comme il l'entendra.

Ma lampe lutte contre les premières lueurs du crépuscule, el Yorick m'apprend que

IGO LORD ALGKltNON.

les barques des pêcheurs et les gondoles des habitants de la campagne qui viennent apporter leurs fruits et leurs légumes aux marchés de la ville, commencentà sillonner les lagunes : tout espoir est perdu.

Cependant je me détermine à rester encore ici jusqu'au lever du soleil : ce n'est plus que moi que je compromets maintenant.

Il pourrait se faire que le prince se fût échappé de sa prison , mais qu'il eût été obligé de se cacher dans la ville. Le malheureux n'en sera pas moins perdu, car celui qui lui donnera asile s'empressera de le livrer.

11 est grand jour, je pars.

6 heures du matin.

Je suis chez moi depuis une heure à peu près ; aucun message de quelque nature qu'il soit , n'y est arrivé pendant mon absence , ainsi mon anxiété est toujours la même.

LORD ALGLIWON. 167

Il s'y joint maintenant la pensée douloureuse, que, seul peut-être, je ne serai pas compromis.

J'ai voulu passer auprès du palais San-Felice: tout y était, en apparence du moins, d'une tranquillité parfaite.

Mais qu'est-ce que cela prouve dans un pays ou certaines douleurs sont condamnées à être muettes?

Je n'ose pas envoyer chez la comtesse : j'irai moi-même dans la matinée.

Neuf heures. — Yorick , que j'avais envoyé auprès du capitaine Dick-Lovel, pour le prévenir que je l'engageais à prendre le large, vient de rentrer.

11 a trouvé 1' 'Atwood sous voiles, courant des bordées afin de moins exciler l'attention de la police de la ville. Le capitaine lui a dit qu'il avait passé la nuit sur le pont, et qu'aucune

168 LORD ALGKP.M>N.

barque n'était venue rôder autour de son bâtiment. Cela prouve, ce me semble, que si on a eu des soupçons, ils ne se sont pas étendus jusque-là. Je crois aussi pouvoir conclure de ce fait, que le gardien de la prison ne m'a pas vendu, car s'il avait parlé il aurait tout dit , et alors on aurait certainement surveillé YAtivoocl.

Que s'est- il donc passé ?

J'ai beau passer en revue toutes les suppositions possibles, admettre tous les hasards, mon esprit ne peut s'arrêter à rien : cette incertitude est plus affreuse pour moi qu'un malheur connu et certain, fùt-il sans remède.

Je n'ose aller aux informations, de peur de donner l'éveil ; d'un autre côté je ne saurais me résoudre à me présenter devant Antonia et sa sœur, dans l'ignorance où je suis du sort de leur malheureux frère.

Je ne devrais jamais entreprendre la moin-

drc chose pour les autres, ni former pour moi le plus faible désir. Je suis fatal à tout ce que je touche, et impuissant pour tout ce que je veux.

Une pensée désespérante, horrible, vient de traverser mon cerveau! Le comte San-Felicea pu dénoncer son beau-frère 1

Antonia m'a cependant dit qu'il était incapable d'un crime de ce genre... incapable par méchanceté du moins ; mais elle ne m'a pas dissimulé, que par étourderie ou par ambition il pourrait s'oublier.

Enfin, pour quelque molif que ce soit qu'il ait commis cette insigne lâcheté, s'il l'a commise réellement, sa femme en mourra de douleur, et Antonia ne devra pas rester un seul jour de plus sous le toit de ce misérable.

Un souvenir récent me revient aussi à l'esprit : Le chevalier Libri m'a fait entendre que

je ne devais pas compter sur le concours énergique du prince.

Il pourrait se faire alors que ce fût lui qui, au dernier moment, eût refusé de s'évader.

Telles sont cependant mes suppositions les plus consolantes : La trahison d'un beau-frère, où la pusillanimité honteuse d'un homme pour lequel d'autres hommes ont couru le risque de se perdre sans retour.

Comme le prince Severino va me haïr, si je l'ai mis dans la nécessité de montrer qu'il n'est qu'un lâche.

On éloigne quelquefois celui à qui on a refusé un service, on s'aliène presque toujours celui à qui on l'a rendu.

Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais eu pour ennemis que les gens que j'ai obligés.

H est vrai que, de leur côté, ceux qui obligent ne pardonnent guère qu'on se soit adressé à eux.

LORD ALGËJtlNON. 171

J'admire comme ces réflexions m'arrivent toujours quand elles me sont inutiles , c'est-àdire quand elles ne peuvent plus servir qu'à me désespérer.

En toutes choses, je ne vois jamais la vérité que le lendemain du jour où j'aurais pu en profiter pour moi ou pour les autres.

J'ai découvert Tinnocence de madame de Candor après avoir brisé son cœur sans retour peut-être.

Je me suis mis en route pour aller la rejoindre, quand elle-même était partie pour me fuir.

Si jamais je la retrouve, je suis sur que ce sera trop tard, d'une façon ou d'une autre.

On m'apporte une invitation à diner de la part du général gouverneur. Elle est datée de ce matin, et ce diner est pour aujourd'hui.

Cet Allemand sait vivre, puisqu'il s'excuse de cette invitation faite pour le jour même :

17*2 LOItD ALGERNON.

// ajoute qu'il a pris cette liberté parce qu'il présume que mon séjour à Venise ne sera peutêtre pas de longue durée.

Que signifie cetle dernière phrase? On dirait qu'elle veut me donner à entendre qu'on me priera très incessamment, avec toute la politesse imaginable, de quitter la ville dans le plus bref délai.

Je vais envoyer ma carie chez cette Excellence autrichienne , et je lui ferai savoir que j'accepte son diner. Je ne m'attendais pas à ce que la lumière me viendrait de ce côté.

Après tout je puis me tromper encore.

Il y a bien longtemps que je n'ai eu le courage d'inscrire un seul fait, une seule pensée même sur ces souvenirs.

Je suis toujours à Venise ; j'y passerai quelques mois encore ; la vie que je mène n'a pas changé ; mais je ne puis me résoudre à revenir sur les événements qui ont marqué les premières semaines de mon séjour dans cette ville.

Je viens de relire tout ce que j'ai écrit à

cette occasion ; peut-être est-ce pour cela que j'ai tant de peine à continuer : ce qui me reste à conter est si triste à dire !

Je ne sais toujours rien demadame de Candor, mais je compte reprendre mes recherches avec plus d'ardeur et de persévérance que jamais.

Nigro, dans cette circonstance, me servira, j'en suis sûr, avec un zèle et une intelligence dont j'aurai fort à me louer : on n'a pas plus de bonté et d'esprit que cette digne créature, pour laquelle j'ai été si injuste, comme on peut se le rappeler.

J'ai déjà bien étudié ce pays : je n'y ai trouvé qu'une âme élevée et qu'un caractère honnête : ils appartiennent tous deux à un espion.

Il va sans dire que j'excepte Antonia, qui n'est pas une femme , mais un ange revêtu d'une forme humaine.

Pauvre Antonia ! Elle a bien souffert depuis lejouroù j'ai tracé son nom pour la dernière fois.

Je la crois frappée moralement et physiquement de la manière la plus grave, cependant en apparence elle est toujours la même : on •dirait que toute l'antique énergie de la vieille reine de l'Adriatique s'est réfugiée dans le cœur de cette charmante jeune fille.

Sa sœur est aussi un excellent être ; mais quelle différence !

Car si la comtesse Snn-Felice a les mêmes vertus qu'Antonia, ces vertus sont en quelque sorte paralysées par l'amour qu'elle porte à son mari, le plus triste homme que j'aie jamais rencontré, depuis que je me suis mis à étudier mes semblables.

Puisque j'ai recommencé à recueillir mes souvenirs, il est indispensable que je reprenne mon récit où je l'ai laissé, quelle que soit la répugnance que j'éprouve à revenir sur ce passé si honteux pour l'humanité.

J'en étais resté, ce me semble, au malin du

jour qui a suivi la nuit pendant laquelle le prince Severino devait s'évader de la prison des Plombs. §

Je suis sorti do chez moi vers les deux heures, pour aller au palais San-Felice ; je n'avais toujours rien appris ; mon cœur était horriblement serré; mon esprit ne pouvait se défendre des plus sinistres pressentiments.

Il a été un peu soulagé quand j'ai su que la porte n'était pas fermée. Ces dames recevaient comme à l'ordinaire. Le valet de pied qui m'a dit cela m'a conduit dans un petit salon où elles dessinent et peignent habituellement.

Quand je suis entré , Antonia qui était pale est devenue très rouge.

Cependant elle s'est remise assez promptement et les deux sœurs m'ont fait l'accueil le plus amical.

Il s'est passé quelques instants sans que j'osasse les questionner; elles, de leur côté, par-

laient avec une: grande vivacité d'une multitude de choses , comme si elles eussent voulu in empêcher d'amener la conversation sur le sujet qui me tenait justement au cœur.

Elles paraissaient au surplus fort calmes , et sauf l'émotion rapide qui s'était peinte sur la physionomie d'Anlonia au moment de mon arrivée, il eut été impossible de soupçonner en elles aucune pénible préoccupation d'esprit.

Avec un homme de mon caractère une semblable situation , au point où en étaient les choses, ne pouvait se prolonger bien longtemps, et je me décidai d'autant plus vile à la faire cesser, que je ne tardai pas à découvrir qu'Antonia s'en irritait presque autant que moi.

Je n'eus pas plus tôt acquis cette certitude

que je me déterminai brusquement à interpeller

la comtesse de la façon la plus directe en lui

disant :

— J'espérais vous apporter des nouvelles, m. 12

178 LORD ALGERiVOJV.

et c'est moi qui viens au contraire vous en demander: votre gaîté, au surplus, me fait espérer qu'elles sont bonnes.

— Nous ne sommes pas gaies, mylcrd, a interrompu vivement Anlonia ; nous nous bornons pour le moment à être tranquilles.

— C'est ce que je n'étais pas en venant ici, signora; et vous auriez bien dû commencer par me rassurer, ai-je dit d'un ton de reproche un peu brusque bien qu'affectueux.

— Oh ! vous avez bien raison ! s'est écriée la comtesse. Sachez cependant, mylord, que, lorsque vous êtes arrivé , nous allions vous écrire pour vous apprendre que nous n'avions plus aucune inquiétude. Une seule chose nous faisait hésiter encore, et nous a empêchées de vous dire ce que nous savons, c'est que nous regrettons de ne pas devoir à votre amitié et à votre devoùment la délivrance de mon frère.

— Il est donc libre ?

— Depuis hier soir à onze heures et demie.

— Juste au moment où je partais pour le recevoir des mains de celui qui devait le faire évader, et le conduire moi-même au bord de YAtivood.

— Oui, mylord, juste à ce moment là, a repris Antonia avec une intention marquée : moins d'une minute après vous n'auriez pas eu besoin de sortir de chez vous.

— Comment cela, signora ?

— Parce que j'y serais arrivée moi-même pour vous dire que mon frère était libre, et vous empêcher par cet avis de vous compromettre inutilement.

— Comment vous seriez venue chez moi , signora !

— J'y venais , mylord , a-t-elle répliqué fièrement; nos deux gondoles se sont croisées auprès du quai des Esclavons, et je vous ai très bien reconnu malgré votre déguisement. Alors,

180 r.onn w.GEiixoit.

voyant quo j'arrivais trop tard pour vous prévenir et ne pouvant vous rejoindre, je me suis décidée à rentrer au palais San-Felice.

— Mais, enfin, que s'est-il passé ? tout ce que vous me dites-là, signora, me semble incompréhensible.

— Hier soir à onze heures , un homme de la police a apporté au palais San-Felice un billet à l'adresse de ma sœur, sur l'enveloppe duquel on avait ajouté, qu'en cas d'absence de la comtesse j'étais autorisée à l'ouvrir. Je me suis hâtée de profiter de cette autorisation, et, tenez, voici ce que j'ai lu, avec un grand trouble de cœur, comme vous pouvez vous l'imaginer, mylord.

Et Antonia m'a présenté un petit billet ainsi conçu :

« Le général major H*" a l'honneur de déposer ses hommages aux pieds de la comtesse San-Felice et de la signora Antonia, et il s'es-

time heureux d'avoir à leur apprendre qu'il vient de faire mettre en liberté le prince Sèveri no.

c Le prince, sur l'axis officieux du généralmajor H**' , est parti immédiatement pour Milan, afin d'aller remercier sans relard Sou Altesse Impériale l'Archiduc Vice-Roi. Il a chargé le général a'informer sa famille de ces circonstances, en ajoutant qu'il était heureux et en bonne santé.

— Dieu soit loué ! ai-je dit alors du fond de mon âme, en rendant le billet à Antonia. Je ne regrette plus maintenant mes horribles anxiétés de cette nuit.

— Ce n'est pas ma faute si vous les avez éprouvées, a repris aussitôt Antonia. Après avoir lu et relu le billet dont vous venez de prendre connaissance, m'être informée auprès de l'homme qui l'avait apporté de l'exaclitude de la nouvelle inespérée qu'il renfermait, ma

182 LORD ÀLGERISON.

première pensée a été pour vous, Mylord. Ne pouvant me confier à personne, j'ai fait avancer uue gondole de louage, et, accompagnée d'une de mes femmes, je me suis dirigée vers votre palais pour vous dire moi-même de ne pas vous exposer inutilement. Je suis arrivée trop tard pour vous empêcher de partir, puisque je vous ai rencontré en chemin. Ma gondole a suivi pendant quelques instants la vôtre, mais vous ramiez vous-même, et moi j'avais affaire à des mercenaires fatigués qui avaient gagné leur journée : je n'ai pu vous rejoindre... voilà pourquoi, Mylord, vousavez passé la nuit dans l'inquiétude.

Rien ne saurait donner l'idée de la noble simplicité avec laquelle cette fière et pure jeune fille a fait le récit de soa expédition nocturne. J'aurais voulu pouvoir me jeter à ses pieds pour lui exprimer mon admiration, et lui dire en présence de sa sœur que ma vie lui apparte-

LORD ALGEHNOIN. 183

nait. J'ai résisté à ce désir quelqu'impérieux qu'il fut : je ne suis pas le maitre de ma destinée, et ce souvenir m'est revenu à temps.

Obligé de me contenir, j'ai dû être très froid. Antonia n'en a pas paru choquée le moins du monde : comme elle ne croit pas avoir fait une chose extraordinaire en venant chez moi, ma reconnaissance lui aurait sans doute semblé plus blessante que ma réserve.

— Depuis vous n'avez rien appris de nouveau? leur ai-je demandé.

— Non, a répondu la comtesse. Je suis arrivée à une heure du matin, après avoir passé la plus ennuyeuse journée du monde à cette fête de San-Marco, et j'ai trouvé Antonia qui m'attendait, la lettre du général H*** à la main. Mon mari est sorti ce matin pour tâcher de savoir quelque chose, mais il n'est pas encore de retour : une seule chose, la plus essentielle du

184 LORD ALGOtNON.

moins, est certaine pour nous, c'est que mon frère est parfaitement libre.

— Et quelles sont, Madame, vos conjectures sur les causes plus ou moins probables de cet événement si inespéré? quelque intervenlion puissante a-t-elle eu lieu ? aurait-on découvert que le prince votre frère était moins coupable qu'on ne l'avait supposé d'abord? pensezvous....

Je me suis arrêté, car, ayant par hasard tourné les yeux du côté d'Antonia pendant que je parlais à la comtesse, j'ai été frappé de l'altération subite de son visage : on eût dit qu'elle allait s'évanouir.

— Nous ne conjecturons rien, Mylord; c'est tout au plus si nous avons eu le temps de bien nous convaincre que le calme dont nous jouissons depuis quelques heures est réel.

Bien que cette réponse de la comtesse m'eut été faite sans la plus petite hésitation, il m'a

semblé cependant que le son de sa voix trahissait une sorte de contrainte secrète, et j'ai pris intérieurement la résolution de m'abstenir, pour le moment du moins, de toute question.

J'ai donc changé, au moyen d'un détour ingénieux, le cours de la conversation, et j'ai eu aussitôt la satisfaction de remarquer que le visage d'Antonia reprenait petit à petit la sérénité qu'il avait si rapidement perdue.

Nous nous sommes alors entretenus à bâtons rompus décent mille choses indifférentes et frivoles, comme font toujours les gens qui ne peuvent ou ne veulent pas aborder le véritable sujet qui les préoccupe.

— Comme vous avez eu raison, Mylord, m'a dit la comtesse, de vous dispenser de cette sotte parlie de campagne d'hier! je ne me suis jamais tant ennuyée de ma vie. D'abord nous avons passé huit heures à parcourir cette foire de San-Marco, les pieds dans une poussière in-

186 LORD ALGERNOIV.

fecte et noire, le front brûlé par le soleil, les oreilles assourdies par les bruitsles plus discordants; puis nous avons ma! dîné dans un cabaret rempli d'hommes ivres, et pour nous achever, le soir, quand nous sommes arrivés à l'endroit où nous avions donné rendez-vous à nos gondoles, nous ne les avons pas trouvées, de sorte que nous avons été obligés d'attendre vingt-cinq minutes, exposés à une pluie épouvantable. Aussi je me suis bien promis qu'on ne m'y reprendrait plus.

— Il est probable, ai-je répondu, que la princesse Vantini elle-même ne sera pas tentée de recommencer de sitôt.

— La princesse Vantini, Mylord ? mais elle a déjà recommencé ! ce matin ils sont partis au nombre de quinze ou vingt, pour retourner à San-Marco revoir d'affreux saltimbanques dont ils ont été enchantés hier. Cette bonne princesse ne pouvait pas comprendre comment je me re-

fusais le plaisir de celte seconde représentation, bien que je lui eusse dit que la première m'avait soulevé le cœur de dégoût.

— J'ai besoin de la croire folle pour l'excuser, ai-je repris.

— Pauvre femme ! elle est bien un peu extravagante; mais elle a tant de bonté de cœur, elle est si polie, si naturelle, si vraie quand elle est absurde....

— Si vraie quand elle est absurde, a répété Antonia avec un sourire : ma sœur, je vous y prends, et si jamais vous me reprochez mon penchant à l'épigramme, j'aurai soin de vous rappeler celle-là.

— C'est sans le vouloir que je l'ai faite. Antonia, vous êtes une atroce enfant. Mylord, si vous n'avez pas de projets pour votre soirée, voulez-vous venir avec nous au théâtre? C'est une première représentation du dernier opéra de Donizetti.

188 LOUD ALGE11HON.

— Je vous demanderai la permission d'aller vous joindre, madame la comtesse.

— J'aimerais mieux vous garder à diuer.

— Je le préférerais beaucoup aussi , Madame; mais c'est impossible; je suis prié chez le général H***

— Comment, vous iriez chez legénéral H***? a demandé Antonia avec une vivacité singulière.

— Votre élonnement, Signora, ne me surprend pas après celui que j'ai éprouvé ce matin en recevant son invitation.

— Pourquoi avez-vous accepté ?

— D'abord parce que je n'avais aucune raison pour répondre à une politesse par un refus; ensuite parce que, dans l'ignorance où j'étais alors du sort de monsieur votre frère, j'espérais apprendre là ce qu'il était devenu.

Les deux sœurs ont échangé un regard anxieux et désolé, et j'ai cru comprendre que

LORD ALOHiNON. I 80

je venais de commettre une nouvelle maladresse.

Ce qui me fut expliqué plus tard, ce que je dirai plus loin, me paraissait alors incompréhensible.

— Enfin, me dit la comtesse d'une voix triste, nous vous garderons une place dans notre loge, et si vous venez l'occuper nous en serons charmées.

A partir de ce moment nos efforts mutuels pour soutenir la conversation n'ont plus guère servi qu'à nous démontrer noire peu d'habitude de la dissimulation. J'ai donc pris congé des deux sœurs et je suis allé chez le chevalier Libri.

Comme je traversais le vestibule du palais San-Felice, pour regagner ma gondole, le comte rentrait : nous avons échangé quelques paroles dans lesquelles il n'a pas été question de son beau-frère.

190 LORD ALGEROIS

Il m'a demandé si je comptais rester encore longtemps à Venise, à quoi j'ai répondu que je n'avais aucune raison pour abréger le séjour que j'avais résolu d'y faire.

Le chevalier Libri m'a reçu avec de grands témoignages d'amitié. Il était même très ému en m'abordant.

— Eh bien ! vous savez? lui ai-je dit.

— Quoi, mon ami?

— Que le prince Severino est sorti de sa prison et qu'il est parti pour aller à Milan faire ses renierciments à l'archiduc vice-roi.

— Oui, j'ai appris cela ce malin, et j'ai été bien aise de ce dénouement Mais je le prévoyais.

— Vous saviez donc le prince innocent ?

— Oh ! l'innocence ne signifie rien dans ces sortes d'affaires ; quelquefois même elle est plus nuisible aux accusés qu'une culpabilité réelle.

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— Et pourquoi ? mou Dieu !

— Parce qu'un innocent s'indigne de l'injustice, au lieu qu'un coupable... Mais, tenez, mon cher Lord, si vous voulez me faire plaisir, ne parlons pas de cet événement. Vous vous êtes conduit avec énergie et délicatesse, il ne vous en est pas arrivé malheur, soyons tous satisfaits.

Le voile s'épaississait de plus en plus , et il m'était bien démontré que personne ne m'aiderait à le soulever.

Cette découverte m'a causé un vif mécontentement ; aussi j'ai abrégé ma visite autant que je l'ai pu sans manquer aux convenances, et je suis rentré chez moi pour y attendre l'heure de ce diner chez ie général H***.

11 serait singulier que la vérité m'arrivàt par cette voie.

Pourquoi pas? elle m'est bien venue déjà une fois par la bouche d'un espion.

Il n'y a peut-être de gens sincères en ce pays, que ceux qui sont payés pour ne pas l'être.

Pourquoi la comtesse et sa sœur étaient-elles si peu expansives dans leur bonheur? Pourquoi un nuage de tristesse semblait-il planer sur leur joie ?

Pourquoi le chevalier Libri, si confiant avec moi il y a deux jours, s'est-il montré si réservé ce matin ?

Pourquoi le comte San-Felice, qui sait tous les arrangements que j'ai pris pour passer une année entière à Venise, m'a-t-il demandé si j'avais l'intention d'en partir bientôt?

Telles étaient les questions que je m'adressais, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante à aucune d'elles.

Ce même jour, vers les cinq heures, Nigro est arrivé : avant de partir pour ma visite au palais San-Felice, j'avais ordonné à Yorick de le

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chercher par la ville et de me l'amener si c'était possible.

— Votre Excellence s'est donc décidée à recommencer ses recherches? m'a-t-il dit en entrant.

— Oui , Nigro ; et je vous prie même d'y mettre la plus grande activité.

— Eh bien ! sur mon honneur, Mylord, je suis heureux de vous voir dans ces dispositions. D'abord elles me prouvent que vous avez repris confiance en moi... et puis les affaires d'amour, c'est encore ce qu'il y a de mieux à Venise.

Cette réflexion m'a arraché un sourire, car j'y ai vu un conseil détourné, donné avec la plus délicate adresse.

— Nigro, ai-je répliqué, je désire que vous veniez chaque matin me rendre compte de ce que vous aurez fait la veille.

— J'obéirai à Votre Excellence autant que les devoirs de ma place me le permettront;

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