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grand chancelier, toutes ces choses ont leur utilité pour la prolongation de la vie.
Bacon indique les propriétés que doivent avoir Teau pour qu'on s'y baigne, et l'air pour qu'on respire pendant les promenades. Ses prescriptions minutieuses conduisent le lecteur à certaines fonctions vitales qu'aujourd'hui la décence du langage se refuse à préciser davantage ^ Le tout est encadré dans des phrases prolixes sur la vie , sur la santé et sur la mort, phrases qui, comme de raison, ont autant de valeur que les théories de l'auteur sur les sciences physiques.
Quand on considère que ce livre est trèsvraisemblablement dirigé contre la personne de Harvey"^^ médecin du roi Jacques P^ , que
\ . Pièces justificatives, n° XXI.
2. William Harvey, professeur d'anatomie à Londres, naquit à Folkstone, dans le Kent, en 1S78. R découvrit en 161 G et 1618 les lois delà circulation du sang, et publia cette découverte dans son Exercitatio anatomica de motu
celui-ci aimait beaucoup, ainsi que contre les avis de ce savant, le plus grand médecin qu'on eût vu depuis Hippocrate, contre celui à qui nous devons la découverte des lois de la circulation du sang, et dont le nom est encore de nos jours prononcé avec vénération et gratitude par tous les hommes
covdis et sanguinis in animalibus. Ce fat encore lui qui, dans ses écrits De gêner atione ammalium et Deovo, établit le premier avec solidité et succès la doctrine qui enseigne que tous les êtres vivants émanent d'œufs : om?îe vivum ex ovo. L'accueil que reçurent, en Angleterre, ses oeuvres immortelles est caractéristique: la grande majorité de ses adversaires étaient des médecins anglais qui firent si bien qu'il finit par perdre sa clientèle. Lorsque Ent, l'un de ses admirateurs, insista auprès de lui pour qu'il publiât ses recherches sur la génération^ Harvey lui répondit : « Vous voudriez donc me conseiller de quitter ce port tranquille où mes jours s'écoulent maintenant en silence, pour aller de nouveau me confier à la mer perfide ? Vous n'ignorez certainement pas l'immense agitation causée par mes premiers travaux. En vérité, il vaut bien mieux cultiver son esprit dans le silence de sa maison que d'aller provoquer ces tempêtes qui nous enlèvent repos et paix, en faisant connaître des choses qui causent tant de peine et de travail. »
LORD BACON. iOl
de Tart, on est pris d'une profonde indignation pour les sentiments qui ont suggéré une œuvre aussi méprisable que celle de Bacon, Le fait est que, quand il s'agit de Baco?i, on peut, sans risquer de se tromper, supposer dans tous ses actes une intention particulièrement mauvaise, et c'est pour cela que le silence qu'il garde à l'égard de Harmy, dont le nom est banni de ses ouvrages, est éminemment significatif; il est évident qu'à ses yeux un a scieur d'os {sawbone) » tel que Harvey^ ne pouvait prétendre à l'honneur d'être mentionné par lui, le grand chancelier. Quant à Shakspeare, un simple acteur, il y avait encore bien moins droite
1. A l'instar de Harvey et de Newton^ Shakspeare peut être également cité comme un des exemples les plus remarquables du peu de sympathie que les hommes vraiment éminents inspirent à leurs contemporains. Non-seulement de son vivant, les œuvres immortelles de Shakspeare n'eurent aucun retentissement en Europe, mais même un siècle après sa mort, Voltaire^ si profondément
versé dans la connaissance de l'anglais , le traite de barbare; en sorte qu'il a fallu près de trois siècles pour qu'on découvrit que le prétendu barbare n'est rien moins qu'un homme de génie, et encore le mérite de cette découverte est-il loin d'appartenir exclusivement aux compatriotes de Shakspeare. Il est dû en grande partie aux étrangers; car, quoique déjà, en 1802, Coleridge, et presque en même temps Schelley, eussent appelé l'attention du public sur l'auteur de Hamlet, ce furent Schkgel et Gœthe qui établirent solidement les droits du poëte méconnu. En sorte que c'est en Allemagne que fut posée la première pierre de cet autel expiatoire aux pieds duquel s'inclinent toutes les grandes intelligences de notre siècle, parmi lesquelles on compte, comme réparateurs, les Villemain^ les Guizot^ les Victor Hugo, etc. P. T.
Buts que se proposent les sciences (inobservation et voies qui y conduisent» — Manière dont Bacon envisageait la science. — InventioQ et science. — Méthode moderne de l'investigation. — Méthode des cas multiples. — Expériences servant d'auxiliaires à la logique. — Méthode empirique. — Doctrine utilitaire. — Invention et application. — Position de l'inventeur. — Attributions du savant. — Principes éthiques dans la science.
Le dévouement sans bornes dont Bacon fit preuve ne pouvait manquer de recevoir sa récompense. Le roi combla son ministre de présents tant en argent qu'en biens et en honneurs : il le nomma baron de Verulam et vicomte de Saint- Alban.
Ce fut au moment même où il poursuivait sa carrière sans que rien désormais parût lui faire obstacle que sa destinée s'accom-
plit enfin; et s'il est vrai, ainsi que ses biographes le racontent, que sa dernière maladie ait été amenée par des expériences de physique faites avec trop d'ardeur, et que ses derniers mots furent ceux qu'il écrivit à un ami en lui disant : « l'expérience a réussi, )) cela prouve seulement combien Bacon resta fidèle à lui-même jusqu'au moment de sa mort. Déjà, dans son enfance, l'art des tours de passe-passe avait été l'objet de ses études, et c'est pour cela qu'il put dire en mourant que son expérience avait réussi, c'est-à-dire qu'il avait réussi à tromper le monde. La nature, qui l'avait richement doté de dons brillants, lui avait refusé le sens de la vérité et de la bonne foi ; et comme ce fut le cœur plein de mensonges qu'il aborda la nature, elle ne lui obéit point et ne voulut rien lui révéler; ses expériences purent tromper les hommes, mais elles restèrent en dehors du domaine de la vérité.
En tant qu'homme de science, tout fut faux en Bacon. Quand il s'agit de sciences d'observation, nous ne pouvons accorder une intelligence saillante et active à quiconque est accessible au faux et insensible au vrai. Tel Bacon fut dans les autres actes de sa vie, tel il se montra dans la science; il lui est complètement impossible de sortir de son cercle usuel d'idées ; le but même que Bacon poursuivit pendant sa vie et auquel il voua toutes ses facultés, savoir : utilité , puissance et domination, devint pour lui le terme final de la science.
Uutilité est à ses yeux le but que doivent se proposer toutes les opérations de l'intelligence; en sorte que leur valeur doit être mesurée d'après le degré de leur utilité pra~ tique; V utile et le vrai sont synonymes. {Novum organum^ I, 124 ^)
i. V. Fiéces justificatives, noXXU.
(( Le but véritable et légitime de la science, dit-il, c'est d'enrichir la vie humaine par de nouvelles inventions et découvertes. » {Novwn organum^ Aph. 81 ^)
(( Notre vraie tâche, ajoute-t-il, c'est de considérer le pouvoir de l'homme sur la nature et d'élargir les limites de sa domination.)) {Novum organum^ Aph, 126, 129.)
Le mot vérité ^vi^ dans notre sens, vérité qui est réellement le seul but et la tâche exclusive de la science , ne se trouve point dans le dictionnaire scientifique de Bacon,
Ce qui constitue le vrai but de la science, ce n'est ni l'intérêt, ni l'invention, ni la domination, ni le pouvoir,
lu invention est le but de l'art; l'objet de la science, c'est la recherche des causes. La première trouve ou crée les faits, l'autre les explique; les idées artistiques ont leurs ra-
cines dans la fantaisie, les idées scientifiques ont les leurs dans la raison.
U inventeur^ c'est Thomme qui fait progrèsser ; il a une nouvelle idée ou il en complète une déjà connue, de manière à la rendre susceptible d'effet ou de réalisation^ ce qu'elle n'était pas auparavant; il abandonne le sentier frayé, mais sans connaître encore le terrain sur lequel il va poser le pied; en sorte que sur mille, un seul peut-être touche à son terme; il ne sait d'où lui vient son idée, et il est incapable de se rendre un compte exact de ce qu'il a fait.
'Ce n'est qu'après lui que vient l'homme de la science pour prendre possession de sa nouvelle acquisition : la science mesure, compte et pèse le montant du bénéfice, et seulement alors l'inventeur, comme tout le monde, sait réellement ce que l'on possède; la science dissipe les ténèbres, elle éclaire ce qui est obscur; elle aplanit la voie à l'in-
veiîteur futur en lui fournissant, dans l'étendue de ses limites, une base solide et un point de départ précis pour de nouveaux progrès ; elle accorde à tous, même à Thomme faible et peu doué, la faculté de prendre sa part dans les richesses créées par les développements des connaissances, et d'en tirer parti dans son intérêt; mais elle ne travaille point pour V utile , car celui qui ne cherche que cela travaille uniquement pour son propre compte.
Quelques écrivains prétendent que la méthode inductive de Bacon a été puisée dans la vie journalière où elle serait usuelle, et qu'il n'a fait que formuler ce que dans les cas d'observation les hommes font habituellement; or, si telle est l'origine de cette méthode, ce serait un motif de plus pour la vendre inapplicable et impossible dans la science, car c'est précisément à la science de dissiper les illusions qui, dansla vie journa-
Hère, dominent les perceptions des sens et déterminent les jugements.
Quiconque s'est familiarisé, jusqu'à un certain point , avec l'étude de la nature , n'ignore pas que chaque phénomène naturel, chaque opération dans la nature, renferme en entier la loi ou les lois dont ce phénomène ou cette opération découle; la vraie méthode ne procède donc point, ainsi que le veut Bacon^ d'une multitude de cas, mais seulement d'un cas particulier; quand celui-ci est expliqué, tous les autres le sont également; notre méthode est l'ancienne méthode d'Aristote, mais pratiquée avec beaucoup plus d'art et d'expérience qu'autrefois ; nous examinons les cas spéciaux et notamment chaque attribution particulière en elle-même, et aussitôt que nous avons bien saisi ce qui constitue le caractère essentiel du premier cas, nous passons au deuxième cas; nous ne concluons point du
no LORD BACON.
particulier que nous connaissons au général que nous ne connaissons pas. Seulement, dans l'examen de beaucoup de cas isolés, nous constatons ce qu'ils peuvent avoir de commun les uns avec les autres.
Nous étudions la rouille contractée par le
fer dans son contact avec l'air. Toxvdation des
métaux dans le feu, la combustion d'une bougie avec dégagement de flamme, la formation du salpêtre et du vinaigre, les procédés respiratoires , le blanchiment des couleurs, la putréfaction des substances organiques, et nous trouvons que chacun de ces cas isolés renferme quelque chose qui lui est propre et quelque chose qui lui est commun avec les autres. C'est par cette dernière attribution, constituant la généralité, qu'est déterminée la catégorie.
11 n'existe point d'autre généralité dans les sciences d'observation. Ce qui est individuellement propre aux cas isolés découle
d'autres lois, et par là ces propriétés individuelles se rapportent à une autre catégorie de cas, liés à leur tour par quelque chose qui leur est commun à tous.
La méthode de Bacon est celle des cas multiples; et, comme chaque cas isolé, non déterminé, ne représente qu'un zéro, comme des milliers de zéros réunis ensemble, n'importe dans quel ordre, ne forment pas un chiffre , il s'ensuit que tout son système induciif ne consiste qu'en une agglomération mouvante de vagues perceptions de nos sens.
Le résultat auquel on arrive par sa méthode doit toujours être : zéro. En effet, les' cas isolés reviennent à un point central, à un point de gravité auquel, selon Bacon^ ils se rattachent par des lignes plus ou moins longues. Mais c'est la main de Bacon qui dirige les indicateurs dans le sens du point qu'il a choisi arbitrairement; c'est ce point qui, pour Bacon^ devient la loi qu'il s'agissait de
trouver. Certes, un tel procédé ne pourra jamais conduire à la découverte de la vérité.
La vraie méthode de l'investigation de la nature exclut tout acte arbitraire, et dès lors elle est diamétralement opposée à la méthode àQ Bacon. Chaque phénomène, chaque opération dans la nature est touj ours quelque chose d'entier, dont les parties constitutives échappent à nos sens. Nous constatons la rouille du fer, la croissance des végétaux ; mais nous ne savons rien de l'air, rien de l'oxygène, rien du sol; de tout ce qui se passe à propos des faits dont il s'agit, nos sens ne savent rien. Nous apercevons le feu et l'eau, mais nous ignorons ce que c'est que rébullition.
Si nous nous représentons le phénomène naturel comme point central d'un cercle, et les conditions qui produisent les phénomènes comme autant de rayons du cercle, il nous devient positivement impossible de re-
monter par ces derniers jusqu'au point central, parce que nous ne connaissons que celui-ci et ne savons rien des rayons. Dès lors on conçoit que notre méthode ne puisse s'élever du simple au composé, mais au contraire qu'elle procède du tout à la découverte des parties.
Bacon, dans les procédés de l'observation, attache une grande importance à l'expérimentation, mais il en ignore la portée ; il la considère comme un instrument mécanique qui, une fois mis en branle, produit l'ouvrage par lui-même ; or, dansles sciences d'observation tout examen est déductif et a priori; l'expérimentation n'est qu'un moyen de faciliter les opérations de la raison, à l'instar du calcul. La pensée doit nécessairement, et dans tous les cas, précéder l'expérience, si l'on veut que celle-ci ait une signification quelconque.
Une investigation empirique de la nature.
dans le sens ordinaire du mot, n'existe pas du tout. Une expérience qui ne se rattache pas d'avance à une théorie, c'est-à-dire à une idée, ressemble tout autant à une véritable investigation que le bruit d'une crécelle d'enfant ressemble à la musique.
Les méthodes que nous suivons aujourd'hui dans les sciences d'observation étaient déjà pratiquées du temps de Bacon; Bacon connaissait les travaux de Gilbert, ainsi que les doctrines et les conclusions deKopernk; le jugement qu'il porte sur ces hommes est son propre arrêt de mort dans le monde scientifique.
Les faits importants découverts par Gilbert dans le domaine de l'électricité sont taxés de fables par Bacon (Novw7i organum, IL ApL 48) ^ Pour ce qui est de Kopernic^ il le qualifie de charlatan; c'est, selon lui, un
LORD BACON. ' il5
de ces hommes qui n'éprouvent pas le moindre scrupule de se permettre une fiction, pourvu qu'elle fasse leur compte^ (Glob. intell.^ cap. vi). Au reste Bacon n'a pas manqué de nous apprendre, dans les termes les moins équivoques, que sa méthode à lui n'est point celle de Gilbert; car il dit : « La méthode empirique d'investigation est de toutes la plus monstrueuse et la plus informe, parce qu'elle repose sur la base étroite et sur l'obscurité d'expériences isolées . Ce mode d'investigation, qui parait si certain ou si vraisemblable à ceux qui se livrent journellement à de telles expériences, est pour d'autres (pour lui Bacon) incroyable et vain {increclibilis et vand). De ce nombre sont par exemple les méthodes chimiques ainsi que celles de Gilbert {Novum organum, L Aph, 64)^. »
On conçoit parfaitement combien peu