‹ Lord BaconChapitre 46 sur 53 · Ihid., no XXVII · texte numérisé non relu

Ihid., no XXVII

devait sourire à l' esprit de Bacon une méthode qui exclut complètement toute espèce de charlatanisme.

Or notre méthode, à nous, c'est celle de Gilbert^ c'est celle que Bacon condamne : la méthode de Bacon ne peut donc être la nôtre.

Combien a dû paraître petit et puéril au grand chancelier Thonnête Gilbert^ lorsqu'il se le représentait un morceau d'ambre à la main, occupé pendant des mois entiers à frotter journellement et sans cesse cette substance sur la manche de son habit, sur des lambeaux de soie ou d'autres étoffes, ou bien s'amusant à farcir son aimant de minces aiguilles de fer afin de déterminer les pôles? et combien absurde lui eût paru également Galvani s'étudiant à pénétrer la raison du mouvement convulsif dans les cuisses d'une grenouille? Assurément, aucun esprit humain ne saurait découvrir dans de

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semblables occupations quoi que ce soit à! utile pour la société.

Mais nous, qui sommes placés plus près de toutes ces choses, nous savons ce qu'il en est résulté; nous savons aujourd'hui que Newton eût certainement formulé ses principes, sans avoir la moindre connaissance du Novum organum^ mais que sans Gilbert nous n'aurions pas eu un Faraday^ et que sans Harriot nous n'aurions pas eu un Brewster.

D'autre part, le type de Bacon a conservé ses traces même aujourd'hui dans les hautes régions de la société anglaise, sous la forme de ces parasites scientifiques, de ces dining 'philosopher s ^ dont la mode date du règne de Jacques 1"; la seule différence entre les hommes des deux époques, c'est la nature plus élevée de ceux de la nôtre. Aujourd'hui encore TeAPet des doctrines et de la méthode de Bacon se fait sentir ça et là

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dans l'esprit du peuple anglais; ces doctrines se traduisent chez le gentleman ordinaire par une certaine coquetterie à se revêtir de lambeaux empruntés à la science, et dans l'homme pratique qui en méconnaît également les véritables bases, par la manière dont il conçoit les principes scientifiques en les confondant avec les axiomes de Bacon^ et en les acceptant avec tout le fatras de choses gratuites, stériles et impraticables qu'ils renferment.

Quant à ce qui est de considérer Vutile comme le but et la mission de la science, c'est une erreur qui a duré bien des siècles ; la plupart des académies des sciences furent créées en vue de \ utilité qu'elles pourraient avoir, en répan dant les lumières et en favorisant l 'agriculture, les manufactures, l'exploitation des mines et les procédés métallurgiques (V. le Statut fondamerital de r Académie de Bavière^ 1759). Là où cette erreur persiste

encore aujourd'hui, le véritable terrain de la science est méconnu.

L'opinion qui s'attache aux considérations utilitaires est l'ennemie déclarée de la science; en sorte qu'il est permis de préciser d'avance le degré de civilisation auquel pourra s'élever un peuple d'ailleurs parfaitement doué par la nature, quand ce peuple aura placé les considérations futilité proprement dite au-dessus de ce qui constitue le véritable but de la science.

Ce qui rend l'histoire des sciences d'observation si remarquable et si instructive, c'est que, plus que toute autre histoire, elle jette un jour lumineux sur la nature de l'intelligence humaine et sur son développement organique; c'est qu'elle démontre, sans laisser la moindre place au doute ^ que la direction idéale de l'intelligence des peuples constitue la force véritable et particulière de ces peuples, et que leur puissance

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etleur vigueur ne reposent que sur la culture de rintelligence.

Le travail intellectuel qui conduit à une invention, et les œuvres engendrées par l'esprit humain à l'aide de l'invention, sont deux choses essentiellement différentes qui ne sont que trop souvent confondues. Voilà pourquoi on attribue fréquemment à l'invention une signification qu'elle ne possède pas par elle-même, mais qu'elle n'acquiert qu'à la suite de son application pratique.

On est généralement habitué à mesurer le mérite et la portée des hommes qui découvrent ou qui inventent d'après le degré à'iitilùéqui résulte de leurs œuvres, lorsqu'il s'agit delà vie commune, et d'après le travail intellectuel qu'elles ont exigé, quand il s'agit de la science ; ces deux étalons sont également incertains et trompeurs. Bien des personnes ont leur part dans les inventions les plus utiles, sans que le plus souvent on

connaisse quoi que ce soit de ces mêmes personnes. Certaines inventions qui sont d'abord utiles perdent de leur valeur plus tard ; d'autres en acquièrent seulement au bout de plusieurs siècles. C'est ainsi que souvent l'auteur d'un travail scientifique est trèsestime en raison des difficultés qu'il a eu à combattre, et de la précision, de l'adresse ainsi que de la sagacité dont il a fait preuve, lors même que les résultats ne correspondent nullement à l'étendue et à la variété des moyens mis en pratique ; tandis que l'homme qui, à l'aide d'une grande et féconde idée, achève d'une manière satisfaisante l'édifice commencé par ses prédécesseurs, ou bien qui fraye de nouvelles voies au progrès des connaissances humaines , est rarement apprécié à sa juste valeur, quand la production de son œuvre n'est pas accompagnée du déploiement ostensible des forces dont elle émane. Dans tout travail on est naturel-

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lement porté à tenir compte des efforts.

Jugé du point de vue scientifique et eu égard au travail intellectuel et à l'existence d'un but direct et préconçu, l'inventeur d'un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon, dans les proportions requises pour la composition de la poudre à canon, se trouve placé à un degré bien inférieur à Torfévre qui se servit pour la première fois d'un mélange d'alun, de salpêtre et de sel gemme pour le raffinage de ses pièces d'orfèvrerie ; de même, par ses travaux sur la machine à vapeur, Watt^ aussi bien que l'inventeur du procédé américain de la séparation par voie humide de l'argenl de son minerai, se trouvent placés beaucoup plus haut que Guttemherg qui, en inventant un nouveau système de reproduire l'écriture, n'eut d'autre but que celui de rendre inutile le métier de copiste.

Les Chinois connurent bien des siècles

avant nous la poudre à canon, Fart de Timprimerie et la boussole; mais toutes ces inventions furent loin de produire chez eux l'effet que sut en tirer la tendance idéaliste de Tesprit européen ^ Un naturaliste, un mathématicien, un médecin, peuvent être d'excellents hommes de science, sans avoir jamais lu les classiques grecs ou romains, et même les poètes de leur propre nation; mais il n'y a qu'un homme aussi éminemment doué de facultés poétiques que Kepler qui ait pu découvrir les trois belles lois astronomiques désignées par son nom. Aussi, tout en tenant grand compte de la différence des directions respectives, Homère^ Shakespeare , Schiller et Gœthe sont parfaitement les égaux des plus éminents explorateurs de la nature , en ce sens que la faculté intellectuelle qui fait le poète et

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