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l'artiste est la même dont émanent les inventions et les progrès dans la science ; et c'est ainsi que le savant le plus techniquement développé peut trouver, dans l'étude des langues et des œuvres poétiques, autant et souvent plus de profit que dans celle de certains ouvrages relatifs à sa spécialité.
Il est assez remarquable, en raison de la position occupée par Bacon dans les sciences d'observation, que pendant un siècle et demi son nom était à peu près complètement oublié, si ce n'est dans les épigraphes des ouvrages de ses compatriotes, et que le rang qu'aujourd'hui encore plusieurs personnes s'obstinent à lui accorder ne date positivement que de l'époque des encyclopédistes français, qui tenaient à élever jusqu'aux nues les principes utilitaires et matérialistes.
C'est bien dans le sens du principe utilitaire de Bacon, que M. Màcaulay a pu dire que, s'il était forcé de choisir entre le pre-
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mier cordonnier venu et les trois Livres de Sénèque sur la colère, il ne balancerait pas un instant à se décider en faveur du cordonnier, par cette raison que les souliers ont déjà empêché des millions de personnes d'avoir les pieds mouillés, tandis que l'ouvrage de Sénèque n'a encore empêché personne de se livrer à la colère. Nul doute que, nous aussi, mis en demeure de marcher dans la boue avec les trois Livres de Sénèque sous le bras, mais les pieds nus, ou de marcher avec des souliers aux pieds, mais sans emporter les trois Livres de Sénèque, nous n'optassions pour les souliers, même quand on ajouterait à l'œuvre du moraliste romain les Essais et V Histoire d" Angleterre de M. Macaulay; mais là n'est pas la question. L'homme est un être double, un animal servant de demeure à un esprit : l'animal doit avoir soin de la maison et du ménage; et tant que ceux-ci sont défectueux, le
maître du logis, Tesprit, ne saurait se livrer aisément aux occupations qui sont siennes. M. Macaiilay-pense qu'il n'est pas impossible de séparer le caractère qui détermine les actions d'un homme, dans la vie privée, des dispositions d'où résulte sa manière d'agir dans le monde scientifique, et que, par conséquent, il est permis d'admettre qu'une ambition respectable, une vaste philanthropie et un sincère amour de la vérité pourraient animer, dans son cabinet d'étude, un homme tel que Bacon^ représenté d'ailleurs par M. Macaulay lui-même comme vain , égoïste, de mauvaise foi, vantard, cupide et sans honneur, ne reconnaissant point le mérite d'autrui, ne citant aucun nom sans le traîner dans la boue, ne parlant que de ses propres actes et des récompenses que l'humanité lui doit, n'étant qu'unbavard spirituel dévoré sans cesse par la passion de s'élever au-dessus des autres et de les dominer sans
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être en possession de connaissances solides. Or les ouvrages de Bacon sont là pour réfuter cette opinion ; ils prouvent que les lois niorales ont évideniment la mênqie valeur dans 1 a jcienjce £u^^ .
Quelque habile qu'il puisse être d'ailleurs, un cordonnier lui-même (pour me servir de la comparaison de M. Macaulay)^ s'il a un caractère perverti, ne fournira à ses clients que de mauvaises chaussures, bien plus faciles et moins coûteuses à faire que les bonnes, parce que ces dernières exigent un cuir irréprochable et un travail consciencieux; dépourvu de principes moraux, l'artisan ne consultera que son propre avantage ; ses capacités et son adresse même s'exerceront au détriment de ceux qui lui auront accordé leur confiance; en sorte qu'il se bornera à donner, autant que possible, aux mauvaises marchandises des apparences satisfaisantes, pour nous tromper tout à la fois sur la valeur
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de sa fourniture et sur la nature de son travail.
La croisade de Bacon contre les Scolastiques était le combat du fameux chevalier avec les moulins à vent ; car déjà un siècle avant lui les immuables entraves de la Scolastique étaient brisées. \I expérience avait été préconisée dans toutes les langues; Leonarclo cla Yinci Tavait prêchée en Italie, Paracelse en Allemagne, Tun et l'autre un demi-siècle avant Bacon; Harvey et Gilbert la recommandaient du Avivant même de Bacon,
On commettrait une grave erreur si l'on ^ voulait apprécier d'après les écrits scientifiques de Bacon l'influence de ce personnage sur ses contemporains et sur l'époque suivante; car, après tout, ces écrits ne prouvent qu'une chose : c'est que Bacon ignorait ou ne comprenait pas la nature et le but des sciences d'observation, et que dès lors, ses efforts pour trouver la véritable voie qui con-
duit à rinvestigation de la vérité ont dû demeurer sans succès. Pour ce qd est de la fausseté de ses procédés logiques, ou de sa méthode inductive, ainsi que de î'inapplicabilité de ses idées aux sciences d'observation, je crois en avoir apporté des preuves satisfaisantes dans tout ce qui précède. L'opinion de ceux qui croient qu'il suffit de posséder un esprit délié, des sens bien exercés, parfaitement sains, pour saisir avec justesse un phénomène naturel , est une erreur très-généralement répandue ; le fait est que les sens qui semblent révéler à l'homme ce qui caractérise un phénomène naturel l'exposent constamment aux déceptions ; ils lui disent que le soleil et les astres tournent autour de la terre, que le feu enlève au plomb et au fer leurs propriétés métalliques. Cependant ce ne sont là que des illusions et de simples apparences.
L'homme de science ne se fie point à de
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tels guides : à chaque pas il contrôle les témoignages des sens, et c'est précisément là que résident son art et sa véritable force. L'une des tâches les plus aisées pour un savant de notre temps, c'est de préciser la nature d'un minéral; mais si, il y a 250 années, un homme était venu énumérer tout ce qui constitue ce procédé, en exigeant préalablement la détermination de la forme cristallographique, des relations optiques et électriques, de la pesanteur spécifique, de la dureté, de la composition chimique qui à son tour suppose la dissolution du minéral et l'examen partiel de chacun de ses éléments constitutifs, la balance à la main; si, dis-je, à cette époque reculée, un homme était venu dire qu'il fallait faire tout cela, nous aurions sans doute admiré sa pénétration d'esprit; mais de telles conditions, mises à la détermination d'un minéral, auraient été considérées par les contemporains
de cet homme comme fantastiques et même impossibles; ou bien on lui aurait dit que sa sagesse ne servait à rien s'il ne pouvait expliquer comment toutes ces choses se faisaient. Or, nous savons que Tart précède la science, et qu'il a fallu que deux siècles se passassent avant qu'on en fût venu à préciser la nature d'un minéral. Sans doute, du temps de Bacon^ l'art lui-même était peu développé , et personnellement il l'ignorait complètement. Par contre, il ne faut pas oublier que Bacon eut le mérite d'apprécier et de comprendre, avant tous les autres, la valeur et la signification des sciences d'observation pour les usages pratiques de la vie.
Les Essais de Bacon constituent des documents irrécusables de la finesse et de la sagacité de son esprit dans d'autres directions, ainsi que de sa profonde connaissance et de sa juste appréciation des relations et des situations humaines; ils ont dû produire sur
ses contemporains une impression aussi vive et aussi durable que celle que produisirent en France les Essais de Montaigne, son prédécesseur.
D'ailleurs, tandis que la littérature classique constitue la base et le fond des Essais de Montaigne, ceux de Bacon indiquent déjà les premières lueurs d'une époque nouvelle qui cherche à s'individualiser et à se détacher du passé. Avec Shakespeare et Bacon commence une nouvelle littérature. Bacon dit lui-même de ses Essais : « Je ne me dissimule pas qu'avec moins de peine et de difficulté, ce genre d'écrits donnera à mon nom plus d'éclat et de gloire que tous les autres ouvrages que j'ai entre les mains. »