CAMBRIDGE
Période fatale d'expérience et de satiété précoces. — L'Université anglaise , mère prodigue. — La liberté hâtive, grande corruptrice.
— Prétendue vie satanique. — Histoire vraie des folies trop calomniées. — Année critique : 1807. — Fatigue physique, détresse morale, désespoir intellectuel. —-La première et éternelle blessure.
— Vers à son fils d'un père de dix-huit ans. — Tombeau sans nom. — Aventures et mésaventures d'un étudiant qui n'étudie pas.
— Cornaline, — Correspondance avec miss P..., débordante de sang et de vie. — Londres en 1807. — Noviciat de la gloire littéraire. — Projets multiples, ambitions variées. — L'indignation achève de faire Byron poète. — La Revue d^ Edimbourg. — Georges Skinner Mathews. — Lifluence de la liaison de Byron avec lui. — Témérité d'idées. — La première critique. — Dîner caractéristique avec Scrope Davies. — Défaillances morales. — Le page de Byron. — Vie à Newstead-Abbey. — La coupe de l'abbé. — Fôte de la majorité. — Épitaphe du chien Boatswain. — Première apparition de Byron à la Chambre haute. — Dédaigneuse réserve et superbe isolement» — Indifférence injurieuse de lord Carliste, tuteur de Byron. — Satire terrible des Bardes anglais et des critiques écossais. — Lord Falckland. — Succès retentissant de la vengeance rimée de Byron. — Adieux à Newstead. — Vie bizarre et dissipée. — Dernière entrevue avec Marie Chaworth, devenue lady Musters. — Stances à Marie. — Le Rêve.
Lord Byron ne parlait jamais volontiers de cette période vulgaire et fatale de sa noble vie qui comprend les années 1806, 1807, 1808. C'est celle où la source pure se trouble, où la fleur d'innocence et d'illusion se flétrit, et où, aux dépens de Tâme et du corps, lin jeune fou,
trop tôt mattre de ses actions, prostitue au plaisir le temps sacré du devoir, pour conquérir, avec un facile titre de maître es arts^ son brevet de blasé. Blasé 1 Byron ne le fut jamais dans le sens désespéré du mot. Toujours il se ^arda de la dernière expérience, de la suprême satiété, après laquelle il n'y a plus qu'à mourir comme un chien. Toujours une inaccessible fleur de jeunesse et de sensibilité demeura vierge en lui des souillures du reste. Il resta pur par quelques côtés, puisqu'il resta poëte, c'est-à-dire, en dépit du dégoût des liaisons d'orgie ou de tripot, capable d'amitié, susceptible d'amour au sortir de ces suicides honteux d'un cœur qu'il n'étouffii jamais tout entier ; digne enfin des visites de cette Muse en deuil, que chasse une passagère infamie, mais qUe rappelle le repentir.
De cette étrange et dévorante vie, abandonnée à toutes les curiosités et à tous les excès, Byron sortit, par un contraste qu'explique sa puissante nature, usé et fortifié, profané et purifié tout à la fois, comme l'acier sort du fer, comme l'or sort du creuset, comme le diamant sort delà gangue, avec la souplesse et la fragilité de l'acier, l'éclat sombre de l'or fondu, les brillantes facettes et les angles aigus du diamant.
Car il ne faudrait pas croire, sur la foi de calomnies intéresséeS,qui ont fini par se rendre ridicules à force de chercher à rendre odieux Byron, que sa vie, à l'Université de Cambridge ait été véritablement satanique. Elle n'y fut guère différente de celle des plus modérés parmi les fils prodigues et les enfentfe gâtés de ces almx matrès: Cambridge et Oxford, où achèvent de se déniaiser des écoliers nobles, riches et libres au point d'avoir
voiture et chevaux, grooms et chiens, un appartement à eux, une loge à eux, et une maîtresse à eux. II y a lieu de s'étonner que sous un régime aussi débonnaire, avec une âme et un tempérament de feu, lord Byron se soit arrêté très en avant de Tabrutissement. Heureusement que sa fierté native et sa permanente inspiration, fournirent le frein qui manquait à cette nature indomptée, avide de l'abîme, et donnèrent un aliment préservateur à cette activité éperdue. Byron garda intact, au milieu des passagères maîtresses, le souvenir sauveur du premier amour, et le parfum des premiers vers conserva son esprit. Il ne fit rien contre cet honneur moral qu'il faut toujours garder sauf pour demeurer digne d'être homme et de dominer les hommes. Il n'eût eu, dans ces Confessions sincères et complètes qu'il rêvait, et dont la salutaire lecture lui eût semblé bien moins scandaleuse qu'exemplaire et vraiment réparatrice*, que des fautes à avouer, et de celles dont non-seulement un homme , mais une femme même peuvent lire l'aveu. Si Byron eût écrit ses Confessions de jeunesse, on n'y trouverait rien qui ne soit dans celles de saint Augustin. Gomme Augustin, Byron aima ou crut aimer, à force d'aimer à aimer. Gomme Augustin, il eut un fils, témoignage vivant de ses juvéniles erreurs. Là, il est vrai, s'arrête l'assimilation, car Byron ne trouva point dans son repentir la force de devenir un père de l'Église. Sa conversion
1 . Conversations de lord Byronj recueillies pendant un séjour avec Sa Seigneurie à Pise, dans les années 1821 et 1822, par le capitaine Medwin. Paris, Pillet et Sosselin, 1826, 2 vol. in-12. Traduction de M. de P..., officier de cavalerie, t. I, p. 79, 99, loO, 111 et
profane et généreuse, se jeta aux pieds de la liberté. Il voulut expier par Tindépendance d'un peuple, son asservissement aux passions. Il mourut pour la Grèce, Dieu n'ayant plus besoin de gens qui meurent pour lui.
Byron revînt à l'Université en juin 1807, sous le poids de jcette fatigue physique, de cette détresse morale, de ce désespoir intellectuel* dont la vie dissipée, excitante, étourdissante de Cambridge pouvait seule alléger le fardeau etémousser les pointes. La poésie, avec ses premiers instincts, gazouillants comme des alouettes à l'aube, ne suffisait pas à remplir le vide de son immense imagination, où le soleil définitif de l'idée ne s'était pas encore levé. D'un autre côté, son cœur aspirait ardemment aux satisfactions dont son premier et unique * amour de jeunesse, celui pour Marie Ghaworth, si cruellement déçu, n'avait fait qu'irriter la soif. Bien d'autres images de femme allaient y passer successivement, sans pouvoir détrôner ceTregret triomphant, qui survécut chez Byron à toutes les compensations. Toujours cette blessure saigna secrètement en lui. Toujours, ses vers le prouvent et sa vie le démontre, il garda la pensée qu'il n'eût été heureux qu'avec et que par cette Marie, à laquelle, du reste, sa préférence
1. Sans admiration pour aucun de ses contemporains, sans espérance sur le sort de la littérature anglaise. Ce mépris de Byron à dix-huit ans pour cette brillante décadence où plus d'un juge a vu une période d'apogée pour la littérature anglaise, est caractéristique, môme en y faisant la part de l'exagération, de l'hyperbole, de la boutade. « Il n'est pas un des poètes vivants qui ne doive survivre à ses ouvrages. Le goût s'éteint parmi nous. Encore un siècle, et notre puissance, notre littérature et notre nom seront balayés de la face du globe, et n'occuperont qu'un point dans les annales de l'humanité. » (30 novembre 1807.)
pour un autre qui ne le valait pas devait porter malheur. Il dut au moins à la pensée de Marie, sorte de Béatrice de la Yita nuova du futur poète de TEn/fer anglais, de se garder des dernières souillures, comme il dut à Tambition de la gloire, cette autre platonique maîtresse, de se garder des dernières erreurs.
A la lumière de ces considérations préliminaires, regardons maintenant cette existence bizarre, contradictoire, où rien ne nous étonnera plus, comme les contemporains auxquels manquait ce fil logique qui nous guide à travers ce dédale de passions et de douleurs couvert des fleurs du plaisir, et que Byron nous a luimême mis dans la main :
Après Pévénemeût qui eut tant d'influence sur ma destinée, je m'efforçai, pendant quelques années, de noyer ces tristes* souvenirs dans la dissipation et la débauche, mais le poison était dans la coupe*.
Voilà comment lord Byron, à Pise,en 1821, expliquait au capitaine Medwin les folies où il avait cherché en vain à noyer la déception de son premier amour. Une de ces liaisons passagères où H dépensait sa sensibilité exubérante, semble avoir mûri son adolescence d'une expérience en général réservée à la virilité. Si Ton soulève avec Moore le voile de mystère qui recouvre un épisode auquel Byron n*a jamais fait allusion dans ses épanchetnents, si sincères et si familiers, avec Medwin, on découvre avec étonnement la trace d*une paternité des plus inattendues. Oui, Byron ftit père à dix-sept ans. En 1807, il adressait à son fils des vers touchants,