‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 12 sur 104 · Héros de sa pièce de vers intitulée la Cornaline · texte numérisé non relu

Héros de sa pièce de vers intitulée la Cornaline

que le départ le fait pleurer. Il fut son plus intime et plus constant camarade depuis le mois d'oètobre 1805 qu'il entra au Collège de la Trinité. Pendant tout le temps de son séjour à Cambridge, ils passaient leurs journées ensemble, été comme hiver, sans jamais éprouver un moment d'ennui, et chaque fois qu'il fallait se quitter, c'étaient toujours de nouveaux regrets.

€ Certainement, dit Byron, je l'aime plus qu'aucun être humain.... C'est le seul être que f estime; les autres me plaisent seulement. »

C'est là la seule note émue de cette Correspondance de Cambridge qui, lorsqu'elle se transporte à Londres, reprend son galop de folie et son bruit de grelot infernal. Voici , par exemple , le tableau de cette vie douée, comme celle qu'il menait à Cambridge, d'une « monotonie d'éternelles variétés, » dit-il, qui le berce, à force de l'étourdir de ses cliquetis d'antithèses.

Les nouvelles de Londres ne peuvent être intéressantes pour vous, qui avez toujours mené une vie champêtre. Des annales de routs, d'orgie, de bals, d'assauts de boxeurs, de jeux, de conversations criminelles^ de débats parlementaires, de discussions politiques, de mascarades, de mécaniques, del'institution d'Argyle et de courses aquatiques, d'amour et de loterie, de Brook et de Bonaparte, de chanteurs d'opéra et d'oratorio, de vins, de femmes, de figures de cire et de girouettes, ne peuvent s'accorder avec vos idées surannées de décorum et autres ridicules expressions rayées du vocabulaire de nous autres, gens à la mode.

Voilà le Londres d'août 1807. C'est dans cette poussière mondaine que vient se jeter le jeune lord, sauf à faire trois milles à la nage dans la Tamise , depuis Lambeth, entre le pont de Westminster et celui de

Blackfriars. Peu à peu on sent poindre l'oreille de Fauteur. Il est vrai que Byron s'inquiète surtout de l'écho de sa muse dans les sommités aristocratiques, du froid accueil que lui a fait lord Carlisle pju de la curiosité flatteuse que déploie Sa Grâce la duchesse de Gordon, mère de son cousin lord Aleiandre Gordon, de l'empressement étonné de la marquise d'Heatford, du duc d'York; et autres illustres acheteurs. Il surveille d'un œil méticuleux les progrès du débit, compte les exemplaires aux vitrines de Grosby , qui en a envoyé jusqu'à Bath! Que lui fait la tiédeur du public de Notts? Ses vers ne sont que trop bons pour un public de province. Les Récréations littéraires ne lui en font-elles pas compliment? Voyez le treizième numéro du mois dernier de ce recueil, où lui-même a fait insérer, mais incognito^ un article sur Wodsworth, qui n'est pas des meilleurs, ajouterons-nous. Cette maçonnerie d'extraits n'était pas faite à l'usage d'une main trop légère pour cette lourde truelle de Vessayist, Empressons-nous de dire que Byron n'est point dupe de ce succès plus imaginaire que réel, et que c'est sur un ton ironique qu'il se débite à lui-même la bienvenue. C'est à des signes plus forts, plus dignes de sa nature, qu'on distingue en lui l'éclosion de l'orgueil littéraire implacable dont il donna plus tard tant de preuves. Au fond, il est plus indifférent à l'éloge qu'il n'est sensible à la critique. Nature militante, il sent bien que c'est la critique seule qui éveillera son génie, et, de son injuste morsure, fera jaillir le sang immortel. Il s'estime déjà à sa valeur, et tient moins compte de ses amis que de ses ennemis. Il semble n'aimer la gloire que par contradiction. Il ne poursuivra le laurier que

si on le lui dispute, que si sa double vendetta de pupille négligé et de confrère méconnu (car lord Carlisle aussi se pique de poésie ) le force de clouer cette illustre médiocrité au pilori, où il a déjà attaché, sous le titre de Pomposus^ le docteur Butler, principal du collège d'Harrow, successeur détesté de l'adoré Drurq, ou de se défendre contre « ces autres, encore à venir, qui lui feront payer, il n'en doute pas, d'aimables encouragements. » — « S'il en est ainsi, j'aurai une revanche, et alors guerre pour guerre I » s'écrie le jeune poëte, avec une sorte de belliqueux délire du talion qui le montre dans toute sa hauteur et toute sa force, respirant le combat, l'appelant même du vœu secret d'un pressentiment de triomphe ; et Ton pourrait dire alors de cet Apollon lyrique à la flèche impatiente, aux yeux pleins d'éclairs, ce que Winckelmann dit de l'Apollon du Belvédère : « Ses yeux vont bien au delà de la victoire. » L'aile du poëte le soulève audessus de cette glu des premiers et banaux compliments. Il rêve des chefs-d'œuvre inconnus. Le cratère s'allume; les projets bouillonnent et fument dans ce cerveau brûlant. Il écrit « dans ses moments de loisir, après deux heures du matin, » trois cent quatre-vingts vers blancs du Champ de Bosworth, poëme en huit ou dix chants, qu'il aura fini dans un an. Il ébauche un Recueil, des traditions Erses, poésies et légendes, sous le titre de « la Harpe des montagnes^ » rival des Mélodies nationales de Moore.

Après deux mois de pérégrinations fatigantes, de parties de courses, etc., nous retrouvons Byron encore ivre et déjà rassasié de son apparition dans la Babyione britannique , et réinstallé à Cambridge, où il re-

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prend sa Correspondance révélatrice ayec « Chère reine Bess » (56 octobre 1807). Au sortir d'une de ces veilles prolongées devant un tapis vert et des verres de Champagne jusqu'à quatre heures du matin, il aspire à Tair libre et pur des voyages, au rafratchissement des climats étrangers. Il se propose départir en janvier (que sa mère ignore ce dessein , qu'elle trancherait peut-être d'un coup de son tomawah) pour la Méditerranée, les Indes occidentales, ou le diable, avec son cousin, le capitaine Bettersworth , qui commanda le Tartare^ la plus belle frégate de la marine anglaise, fière d'avoir à son banc de quart un homme qui compte plus de cicatrices que Nelson. 11 a acquis un nouvel ami^ le plus beau et le plus rare qu'il y ait au monde, un ours ap^ privoisé qu'il a amené à Cambridge pour y prendre ses degrésy et avoir part de professeur. Mais à travers ces rires conquis sur le bâillement, quelle indignation de dégoût, quelle verve de mépris, quelle déception profonde dans cet aveu écrit à la lueur d'une lampe honteuse, qui semble rougira ce reproche de l'aube, si doux au dormeur honnête, si diur au débauché qui veille!

Ce lieu est assez misérable ; vil chaos de bruit et d'ivrognerie; rien que jeux de hasard, vins de* Bourg(^ne, chasse, mathématiques, New-Market, orgies et courses de chevaux. Cependant c'est un paradis comparé à Téternelle monotonie de Southwell. Oh! r angoisse! de n'avoir autre chose à faire que Vamour^ des ennemis et des vers!

Le soir du matin triste où il écrivait cette lettre, Byron attendait à souper un grand assortissement de jockeys, de joueurs, de boxeurs, d'auteurs, de ministres et de poètes. « C'est un curieux mélange, dit-il,

mais tous vont bien ensemble ; et pour moi , je suis un peu de chaque chose, si ce n'est jockey, qui n'est pas mon fort; par parenthèse, j'ai encore été jeté bas l'autre jour. »

Une autre chute l'attendait, dont la colère, la honte et la douleur le sauvèrent: un article du Satyrique^ dont le baume de la Revue critique ne devait panser qu'imparfaitement les blessures. A peine remis en selle de son Pégase, le jeune écuyer poétique allait être désarçonné de nouveau par le coup de massue d'un Aristarque anonyme de la Revue d'Edimbourg^ un de ces détrousseurs de jeunes réputations qui frappent si dextrement dans le dos, entre les deux épaules, le ta* lent qui débute. Mais, à peine tombé, Byron devait se relever, se relever terrible, tirant du fourreau une épée poétique comme il n'en avait jamais brillé sur la tête de Jeffrey et de ses pédagogiques bourreaux.

A ce moment, Byron, qui ne trouvait pas avec raison, dans le censeur du Satyrique un adversaire digne de lui, se faisait en quelque sorte la main dans des essais en tous sens, roman ébauché, poèmes de formes diverses, crénelés de notes défensives, etc., et dans des conversations où il aiguisait en quelque sorte son bec en luttes amicales. Son cercle se composait alors de jeunes gens distingués, quoique aussi fous que lui, et dont tous ceux que la mort n'a pas ravis à l'épreuve de la vie publique ont victorieusement tenu les promesses de leur supériorité. C'étaient MM. Hobhouse, William Bankes, Scrope Davis, et cet original et fantasque Mathews, un des types de cet humour flegmatique, de cette sarcastique bonhomie, qui sont les formes préférées de l'âpre jovialité britannique. Il

mourut jeune, en 1812; de la mort tragique de Noël Long, plié comme lui dans l'humide linceul du naufrage. Il exerça une influence à la fois heureuse et fatale sur Byron, dont sa verve narquoise excitait les hardiesses sceptiques. Ce ne fut qu'en 1807, lorsque Byron revint y résider pour y prendre ses degrés, après une interruption de près d'une année, qu'il devint un des familiers de George Skinner Mathews, qui Tavait d'abord pris en grippe à cause de son chapeau blanc, de sa redingote cendrée et de son cheval gris. Ils ne s'étaient rencontrés jusque-là chez Bankes, ou Rhode, ou Milms ou Price, ses camarades habituels, que pour s'entre-choquer. Ils s'étaient enivrés quelquefois ensemble, mais sans autres relations que celles du voisinage du verre. En 1807, ils devinrent amis, et tous deux chefs de cette jeunesse dorée de Cambridge, turbulente et querelleuse, qu'ils dominaient par une supériorité qui n'était pas sans rivaux, et avec une popularité qui n'était pas sans éclipses.

Byron a tracé un portrait minutieux, amoureusement fait, de Charles Skinner Mathews, « qui était un homme fort extraordinaire et eût été un grand homme. » On ne peut pas douter de l'avenir glorieux réservé à une supériorité que Byron reconnaissait lui-même, quoiqu'il y eût un peu d'engouement dans son enthousiasme ou même d'égoïste faiblesse pour un sentiment partagé. Car Mathews, de son côté, flattait, par une déférence unique, les ambitions et les orgueils de Byron, et lui rendait, comme on dit en termes de marine, ses saints coup pour coup. Cette amitié , fondée sur une estime réciproque, avait son petit coin de dépravation intellectuelle. Byron et Mathews étaient de

cette race titanique qui aime à blasphémer. Ces deux scepticismes hardis s'encourageant l'un l'autre, et se faisant la courte échelle , escaladaient facilement ce ciel abaissé du presbytérianisme et ravageaient sans pitié les plates-bandes étroites et les pâles roses sans parfum, mais non sans épines, du paradis puritain.

« Notre conversation et notre correspondance, avoue Byron lui-même, alarmaient notre ami Hobhouse au plus haut degré. »

On le comprend d'autant mieux que tout favorisait dans Mathews la fascination qu'il exerçait sur Byron : sa tête, « extraordinairement belle et semblable à celle de Pope dans sa jeunesse, » son habileté à l'escrime, sa passion pour boxer, et son faible pour ce plaisir de la natation qui devait lui être si fatal. C'était, comme on le voit, une harmonie complète de goûts, une émulation de succès, un accord de caractère des plus parfaits. Tous deux avaient le caractère assez âpre et assez inégal. Mais Byron s'emportait comme un cheval et Mathews comme un singe. Byron avait la colère tragique, Mathews n'était jamais plus comique que dans ses fureurs. Mais sa supériorité et son charme pour des Anglais étaient dans ces graves plaisanteries, dans ces lourds à-propos, qu'on peut appeler l'esprit de la digestion. Durant cette heure pénible de l'après-dînée où rAnglais ressemble volontiers au boa et précipite doucement) ci force de tasses de thé, une laborieuse ingurgitation,Mathews avait de ces niaiseries superbes, de ces drôleries saxonnes, dont la malice tonne plutôt qu'elle ne pétille, mais qui font écarquiller les yeux alourdis et dilatent voluptueusement la rate engourdie par les fumées intérieures. On peut juger de l'in-

fluence fâcheuse de Mathews sur Byron par sa lettre à M. Dallas, cagot protestant de ses parents qui se disait de ses amis, et qui n*eût pas été fâché du rAle de Mentor d'un tel Télémaque. Cette profession de foi d'unfr témérité trop précoce pour être sincère, et où il faut faire la part du piaradoxe et de l'humeur, était plutôt, dit justement Moore, « une bravade qu'une opinion raisonnée. » Byron y cédait aussi à cette dangereuse crainte du ridicule, qui fait voir aux jeunes gens une supériorité dans le scepticisme.

« Puis, sa haine de l'hypocrisie commençait et le jetait dans l'excès opposé. Il exagérait ses fautes par mépris de ceux qui les cachaient *. »

Plus tard Byron, à Pise, sous la salutaire influence de l'expérience amère et du seul amour qui lui fût doux, regrettait de n'être pas catholi.que et aspirait à ce commode oreiller d'une religion pacificatrice, consolatrice, réparatrice, chère aux têtes fatiguées, et tendant un garde-fou d'afSrmations tutélaires sur tous les abîmes, au vertige desquels les fois individuelles abandonnent sans défense notre faible raison •. Ce qui chez Byron n'était point une boutade passagère, mais le résultat d'une douloureuse expérience, c'était son mépris pour les universités anglaises et leur régime insouciant et égoïste. Ses sentiments d'indignation et de dégoût, sous ce rapport, ne se démentirent jamais, et il a flétri Tindulgence des Alm3s mains avec la véhémence de justes griefs, exprimés avant lui par Milton, Locke, Gibbpn, Dryden,Gray, Cowley, Addison et Cowper. Oxford et Cambridge, ces deux mères pro-

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