Medwin, t. I, p
au fiel de ses déceptions littéraires, amicales, amoureuses ou autres. Lord Ruthen devait, à la fin d'un bail qui finissait en avril, laisser Newslead en ruine à un propriétaire obéré et déjà à la tête de neuf ou dix mille guinées de dettes, avant sa majorité. La terre de Rochdale ne devait lui faire retour que tardivement, moyennant quatorze mille livres de rançon, à la suite d'interminables procès. Un lien d'honneur et de sympathie attachait Byron à cette terre patrimoniale, souffrante et ruinée comme lui. Il s'y installa en mai, décidé plus que jamais à ne pas l'abandonner, et en attendant qu'il pût relever ses pignons branlants et étayer ses salles lézardées, il s'occupa à monter dans son immense vestibule, converti en salle de spectacle, la Vengeance^ par Young, pièce funèbre dont l'accord avec ses sentiments et le lieu destiné à lui servir de théâtre flattait son esprit assombri; tandis que l'attrait du contraste l'excitait, d'un autre côté, à faire retentir ces voûtes monastiques du bruit des plus profanes plaisirs.
Au mois de novembre, il perdit son chien favori, Boatswain, et dans une de ces boutades mysanthropiques, que rendait plus fréquentes l'influence mélancolique de rhiver, il fit à ce compagnon de ses promenades, mort de la rage, et auquel il avait prodigué les soins les plus téméraires, les honneurs d'une sépulture et d'une épitaphe plus flatteuse pour les chiens que pour les hommes. Boatsvsrain, chien, né à Newfounland, en mai 1803, mort à Newstead-Abbey, le 18 novembre 1808, eut un monument dans les jardins du château, et sa mémoire sera conservée à la postérité par une inscription plus louangeuse encore que celle
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du chien de Pope, où son mattre lui recommande son unique ami.
Il en avait cependant un autre, classé immédiatement après Boatswain dans ses afiFections, c'était le vieux Murray , sorte de boule-dogue humain, valet de chambre du feu lord et serviteur favori de Byron, qui ne buvait guère une bouteille de madère sans en faire passer uh verre, par-dessus son épaule, à son vieux compagnon Joe qui se tenait toujours derrière sa chaise.
C'est durant cet automne et cet hiver de 1808 que Byron acheva de composer et de corriger sa satire vengeresse, attachant à chaque vers de ce troupeau enragé, pareil à celui de Samson, la flamme qui devait mettre le feu aux moissons des Philistins d'Edimbourg. Il avait fait tirer, chez son imprimeur, plusieurs épreuves de ce pamphlet rimé dont il aiguisait laborieusement les pointes, savourant en quelque sorte sa vengeance avant d'en faire partager au public le fiel délicieux.
•C'est dans ces sentiments et dans ces occupations que le suprit Pheure solennelle de sa majoriié (22 janvier 1809). Il la célébra par une fête caractéristique, comme toutes celles de Newstead, avec la magnificence ironique que comportaient son caractère et l'état peu flatteur de ses ressources et de ses relations. On ne négligea point l'antique usage de rôtir un bœuf entier, que se partageaient les tenanciers, et la journée se termina par un bal où figuraient plus de fermières des environs que de ladys, plus d'étudiants de Cambridge que de châtelains du voisinage, et plus de boxeurs et d'usuriers que d'honnêtes gens. Byron fit gaiement à ce monde ii;iterlope les honneurs de son anniversaire, et
emprunta à certains juifs de ses hôtes, à un intérêt hébraïque, les sommes dont il avait besoin pour débuter dans le monde et pour faire restaurer le château qu'il destinait à Tbabitation de sa mère et à la garantie de ses droits, durantjles voyages lointains dont il nourrissait le rêve. Par un contraste qui achève de le peindre, tandis qu'il prodiguait à ses convives les viandes et les vins, il dîna, faisant trêve pour un jour au régime de légumes et de poissons, par lequel il combattait l'affront d*une obésité naissante, avec une magnificence de Spartiate en goguette. Des œufs, du lard et une bouteille d'ale, telle était la nourriture et la boisson favorite de cet étrange épicurien, dont la frugalité intéressée avait d'ailleurs de temps en temps des intermèdes plus babyloniens, comme il nous l'a appris lui-même par le menu de ses extra de Londres. Au commencement de l'année, résolu à user de ses droits et à faire à la fois une apparition anonyme sur la scène littéraire, et publique à la Chambre Haute, où l'attendait le siège des Byron, il vint à Londres, emportant ce manuscrit qui devait subir, au gré des variations de ses sentiments , de si nombreuses métamorphoses. La première ne fut pas à l'avantage de lord Carlisle. Ce tuteur indifférent d'un pupille peu commode, cédant à une antipathie qu'expliquent ses relations épineuses avec mistress Byron , sa jalousie secrète de poète et ses pressentiments de tory, avait reçu on ne peut plus froidement l'avance de la dédicace de son premier livre par Byron. Il ajouta à ce grief d'amour-propre celui, plus grave, de l'humiliant laconisme avec lequel, sollicité par le jeune lord de lui servir d'introducteur et de parrain à la Chambre, il se
borna, éludant cette requête, à lui accuser réception de sa lettre, en lui indiquant sèchement les formalités à remplir en pareil cas. Justement indigné de ce double affront, l'auteur des Bardes anglais et des Critiques écossais biffa dans sa satire l'éloge de convenance dont il avait honoré lord Carlisle, et, décoiffant sa médiocrité du laurier usurpé, il le flétrit du plus superbe bonnet d'âne de sa galerie de ridicules. Il lâcha dans deux notes terribles le surplus de cette colère terrible que des vers gonflés de fiel n'avaient pu tarir. Dans ce poëme bizarre, hybride, moitié satire, moitié éloge, où devaient successivement trouver place, jusqu'à la dernière édition de 1812, ses griefs, ses représailles, ses admirations, ses amitiés , et qui fît autant d'amis que d'ennemis à ce rude jouteur, acharné à distribuer, avec une générosité ou une haine également passionnées, Tinjure ou la louange, la gloire ou le mépris, — trouvaient aussi place des allusions aux événements du jour. Byron y immortalise la tragique mémoire d'un de ses amis de plaisir, lord Falkland, ofBcier de marine distingué, mais léger, qui succomba, en mars 1809, sous le pistolet de M. Powell, dans un duel, dont une plaisanterie qu'il n'avait pas faite fut la fatale occasion.
Lord Byron ne témoigna pas seulement par des plaintes harmonieuses, mais stériles, sa généreuse pitié pour lord Falkland, qui laissait une veuve et des enfants dans une gène dont leur qualité faisait une déchéance. Des secours délicats, plus dignes de Byron que proportionnés à sa position, consolèrent le deuil de la famille de Falkland. Dans la lettre où il annonçait à sa mère ce qu'il avait cru devoir faire à cet égard.
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to\jt en regrettant de n'avoir pu faire mieux, se trouve ce passage caractéristique :
Tout ce que vous dites est bien vrai ; arrive que pourra, Newstead et moi resterons debout ou tomberons ensemble. Maintenant que j'y ai vécu, que j*y ai attaché mon cœur, aucune urgence, présente ou future, ne me décidera à vendre ce dernier débris de notre héritage. J'ai en moi cet orgueil qui rend capable de vaincre les obstacles; je puis endurer les privations; mais dussé-je obtenir, en échange de Newstead, la première fortune du pays, je la rejetterais. Mettez donc votre esprit à Taise sur ce point. M. H.... parle en homme d'affaires; moi, je suis un honmie d'honneur, et je ne vendrai point Newstead.
Je prendrai mon rang de pair aussitôt l'arrivée des papiers demandés à Carhais, dans le Cornwall, et ferai parler de moi à la Chambre. Il faut frapper fort ou tout est perdu. Ma satire doit rester secrète encore un mois; après, vous pourrez en dire ce qu'il vous plaira. Lord Carlisle s'est conduit envers moi d'une manière infâme ; il a refusé de donner au chancelier aucun renseignement sur ma famille; je l'ai flagellé dans mes vers, et peut-être Sa Seigneurie se repentira-t-elle de n'avoir pas été plus conciliante. On me dit que cela se vendra bien. Je l'espère, car le libraire s'est bien conduit, du moins pour tout ce qui regarde la publication.
P. S. Vous aurez une hypothèque sur Tune des fermes *.
Enfin, le 13 mars, le certificat du mariage entre l'amiral Byron et miss Trevanion ayant été découvert à Carhais, les retards et les délais occasionnés par ces recherches et le silence hostile de lord Carlisle ayant été épuisés, Byron put mettre ses lèvres à cette coupe de la grandeur, amère comme toutes les autres, et jouir de cette prérogative de pair qui offrait à ses moyens