‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 17 sur 104 · Moore, t. I, p · texte numérisé non relu

Moore, t. I, p

et à ses ambitions le plus vaste théâtre, trop étroit encore cependant pour le génie. Il se présenta à la Chambre Haute accompagné d'un parent éloigné qu'il ne connaissait pas un an auparavant, et qui constituait tout le cortège de cet homme derrière lequel nul ne voyait encore la file triomphale des victoires futures. Portant commeune dignité cet affront immérité, le jeune lord, pâle, grave, s'avança dans les antichambres, multipliant aux yeux des huissiers étonnés, par je ne sais quelle grandeur étrange, son unique compagnon. Il leur paya en prince déchu leurs honoraires de bienvenue, et attendit que le lord chancelier, prévenu de son arrivée, le fît introduire.

Qusjnd rhuissièr revint, il suivit ce banal introducteur et entra dans Fillustre assemblée, peu nombreuse à ce moment, et expédiant entre deux bâillements quelques affaires peu importantes. Le récipiendaire passa, sans regarder autour de lui, devant la balle de laine, siège traditionnel du chancelier, et alla droit à la table devant laquelle était assis l'officier chargé de recevoir son serment. Cette formalité remplie, le chancelier s'avança vers lord Byron, en souriant et en lui tendant gracieusement la main comme péroraison de son compliment de bienvenue. Lord Byron, peu sensible à ces politesses officielles et intéressées, dont l'unique but était de le tâter, n'y répondit que par un froid salut et effleura du bout des doigts la main qui lui était offerte. Le grave personnage , médiocrement satisfait de cet accueil armé, en comprit le sens et retourna à sa place, tandis que lord Byron s'assey^ut indifféremment sur un des bancs restés vides à la gauche du trône et occupés d'ordinaire par les lords de l'opposition. Après une

courte station, lordByron sortit de cette chambre qu'il eût pu gouverner et qu'il devait se contenter d'étonner trois fois. Ayant ainsi pris congé de ses nobles collègues, il songea à prendre également congé de TAngleterre et à se jeter dans cette vie cosmopolite dont tout digne représentant de cette nation <r de citoyens du monde » regarde les émotions et les enseignements comme exclusivement faits pour lui. Byron ne voulut pas partir sans laisser au cœur de l'ingrate patrie la flèche duParthe. Sa satire parut le 15 mars 1809 et lui fit aussitôt une gloire anonyme d'imprécations et de bravos, d'étonnement et de terreur, d'admiration et de pitié. Car pour écrire ainsi il fallait avoir beaucoup souffert. Du haut de sa tour de Newstead où il s'était retiré, le poëte contemplait cet incendie allumé par ses vers. Un ami le tenait d'ailleurs au courant des impressions publiques qui, par une sorte d'instinct, s'étaient portées vers son nom et soulevaient avec curiosité le masque mal attaché d'un impatient incognito. A la fin d'avril, la première édition était épuisée, et Byron en publiait une seconde, revue, corrigée et augmentée,terminée parunPos^^mpiî/m dédaigneux, presque provocateur, dans lequel il avouait hautement son œuvre, en revendiquait la responsabilité, et se mettait à la disposition de tout contradicteur en veine de chevalerie, avant de partir pour un voyage qui n'était pas une fuite mais une promenade, que le dégoût de ses contemporains lui rendait nécessaire.

11 va sans dire que depuis, Byron a dans un volume manuscrit, qui appartenait à M. Murray, son éditeur, désavoué, rétracté, corrigé avec une tardive mais énergique sagesse, tout ce qui, dans cette œuvre

excessive dont il fit tout ce qui dépendait de lui pour réparer les injustices, et même supprimer l'existence, dépassait la mesure d'un légitime talion ou le droit étemel des colères du goût.

En même temps qu'il préparait sa nouvelle édition, il faisait les honneurs de Newstead à ses amis, qu'il avait rassemblés à la veille d'une absence dont il ne voulait pas prévoir le terme, et conviés aux fêtes de l'adieu, à ses fiançailles avec la mer.

La vie qu'ils y menèrent a été racontée par Mathews lui-même, le héros et le chef de cette joyeuse et spirituelle bande de compagnons de sa jeunesse, dont tous ceux que la mort n'a pas emportés prématurément sont devenus des hommes éminents. Là se trouvèrent représentés par leur personne, et à la fois par leurs portraits, que par une attention touchante Byron avait vouluréunir comme eux dans cette galerie de Newstead, où ils allaient se séparer peut-être pour toujours, les Scrope Davies, les Hobhouse, les Mathews, et les William Bankes, hôtes de fondation. D'autres allaient et venaient, bien vite fatigués du régime que nous allons décrire, le sage Hogdson, le disert Harness, lord Clare, dont la vue et même le nom eurent toujours le privilège de faire battre de joie le cœur de Byron, le duc de Dorset, l'ancien fag favori de son ancien d'Harrow, Georges Byron, son cousin, plus tard son ennemi, et Rhod, et Milms, et Price et Wingsfield ; et lord Calthorpe, avec lequel il s'était battu un jour au collège, furieux de l'épithète d'athée, et Hay, avec lequel il avait parié qu'il ne se marierait jamais; peut-être aussi Delaware, M. Bêcher, le gentleman éclairé, confident et conseiller littéraire de ses débuts, et Robert Peel, et

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John Russely déjà apprentis hommes d'Ëtat; enfin le doux et bel Eddleston, le protégé musical de Cambridge, devenu négociant à Londres. Déjà était couvert du voile noir qui allait étendre son deuil sur Fimage de Mathews lui-même, le portrait des amis ensevelis^ Edouard Long, et lord Falckland, et le jeune fermier de Newstead au tendre souvenir et au nom inconnu.

Tels étaient les confrères, de fondation ou de passage, d'habitude ou d'accident, de cette communauté gymnique, sceptique et bachique que conduisait à l'orgie, revêtu du froc profané des anciens habitants de l'abbaye, avec une crosse (iérisoire, Byron lui-même, décoré du titre d'abbé. Les jours de pluie se tenaient les • chapitres de cet ordre ironique, parodiant pantagruéliquement les us et coutumes monacales, et faisant de l'abbaye de Newstead une autre abbaye de Thélème, dont Mathews était le frère Jean des Entomeures. On ouvrait gravement des conférences grivoises, on discutait suivant les formes académiques les thèses les plus frivoles et quelquefois les plus grasses. Le soir on transportait dans l'ancienne salle du chapitre un banquet tumultueux, où l'on buvait, dans un crâne déterré par le jardinier de Newstead et monté en coupe (pauvre Yorickl) le Champagne pétillant ou le bourgogne écumeux. Alors c'étaient des discours commencés dans un rire et achevés dans un hoquet, et des toasts à faire se pâmer de rire le spleen lui-même. Ensuite on jouait, et ceux des convives qui ne dormaient point sous la table, bercés par le bruit des rires et des dés, allaient courir sous les cloîtres le guilledou des chambrières et papillonnaient au milieu de Tessaim des siib introducUe, pour parler le langage monastique,

subalterne harem où le maître, disait-on, s'oubliait parfois à jeter le mouchoir.

Le matin on dormait. L'après-midi, on se répandait aux environs en de bruyantes cavalcades, on chassait» surfout pour tuer le temps, on ramait sur le lac, on jouait à la paume . ou au volant, on boxait, on s'escrimait, on quittait l'épée et le masque pour le pistolet, et on instituait dans la salle de réception ou dans le jardin une succursale du tir de Manson, aux grognements de Tours concierge du vestibule, aux hurlements d'un loup apprivoisé, et aux aboiements des chiens flairant la poudre et cherchant dans la fumée ^ Nous abrégeons volontiers ces détails nécessaires d'une jeunesse dont la flamme généreuse ne fut pas sans quelques impures scories. Nous ne voulons pas qu'une ombre manque au portrait, pas plus qu'un rayon. La moralité' du récit • ressort du récit lui-même. La satiété précoce est la punition de tous ces excèsqu'ilfautenvisager du ferme coup d'œil du moraliste, qui trouve certains huis-clos aussi dangereux que la publicité, et qui est aussi étranger aux fausses indulgences qu'aux fausses pudeurs. Byron , à Newstead , mena une vie de prodigue et d'étourdi, plus encore que de libertin. Nous n'avons rien retranché du fidèle tableau que nous en avons tracé, non par complaisance pour certaines curiosités dépravées, mais par respect de la vérité, et par confiance dans le succès d'une leçon que la franchise rend plus efficace que la bégueulerie. Qu'est-il besoin de désapprouver ce que Byron lui-même a regretté et flétri ? Qu'est-il besoin d'insister sur les conséquences

l.Moore,t. I, p. 198etsuiv.,257etsuiv.— Medwin, t. I,p. 100,101.

fatales d'une vie abusive qui, à vingt et un ans, forçait Byron, dégoûté des autres et de lui-même, à sortir de ce monde de courtisanes vénales et de boxeurs parasites, et à quitter l'Angleterre, malade, attristé, découragé, l'esprit inquiet, le cœur inassouvi î Trois années devaient à peine lui suffire pour retremper dans une vie sobre et saine son tempérament affaibli, pour réaiguiser sur les plus beaux spectacles du monde Tappétit, émoussédéjà,de sa curiosité, pour renouveler son cœur et son génie, et pour rapporter l'un et l'autre à de nouvelles gloires et à de nouvelles douleurs. Car l'influence fatale de sa naissance et de sa jeunesse ne devait plus s'apaiser. Et il allait engager contre les institutions et les mœurs d'une patrie dégénérée une lutte où la victoire est aux purs, si humbles qu'ils soient, plutôt qu'aux forts. Byron ne devait apporter que de beaux vers là où il eut fallu de beaux exemples, et de • l'éloquence là où il eût fallu de la vertu. Aussi devait-il succomber dans ce duel contre toute une société, qui s'est vengée de ses reproches par des reproches, et qui, du souvenir de ses fautes et de ses erreurs, a empoisonné sa vie et diffamé sa gloire. Si Byron eût pu, sous la triple influence de la mère, de l'ami ou de l'amour qui lui manquèrent, discipliner ses facultés, équilibrer ses forces, gouverner sa curiosité, modérer ses expériences et garder cette virginité de cœur et cette pudeur d'esprit qui donnent tant de charme à la force virile^ il eût été, non plus grand peut-être, mais plus harmonieusement et plus heureusement grand. Il eût été pour notre admiration plus qu'un poète, et pour notre exemple plus qu'un homme. Il eût été un sublime modèle au lieu d'être un héroïque sujet

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Voilà les réflexions qu'amène naturellement le récit des désordres de Cambridge et deNewstead, et que les aveux de Byron et de son biographe justifient péremptoirement. Il ne nous reste plus qu'à le conduire au vaisseau qui va l'emporter sur cette vaste mer, où les larmes de son suprême adieu au premier, à l'unique amour de sa jeunesse mêlent à l'amertume de l'Océan celle de son cœur..

Avant son départ de Londres, il revit miss Chaworth une dernière fois depuis la scène de séparation sur la colline d'Annesley. La jeune mère encore heureuse qui devait, quelques années après, languir, à jamais malheureuse, séparée de son mari fou, lui présenta naïvement sa petite fille. Devant cette vivante et innocente image de ce bonheur domestique qu'un autre lui avait ravi, Byron tressaillit, pâlit, et ce ne fut que par des efforts héroïques qu'il put dissimuler son trouble et étoufler le cri de ses entrailles. Le soir, en rentrant, il épanchait ses plaintes et ses regrets dans les admirables Stances à Marie^ qui vivront tant que le cœur humain palpitera. L'abondance de ses sentiments et de ses douleurs sur ce sujet était telle, qu'elle rompait sans cesse les digues, et que deux autres pièces, demeurées dans ses papiers et publiées par Moore, ont été remplies du sang de cette profonde blessure qui ne se cicatrisa jamais entièrement ^

Pour en finir à jamais avec cette figure sympathique de la jeunesse de Byron, avec cette Marie qui ne fut jamais que la Muse de ses malheurs , disons son sort mélancolique, qui semble lié à celui de l'amant qu'elle

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