Medwin, p
cet inconnu qui se lisait déjà sur son front et dans ses regards en caractères mystérieux. Mais le fruit n'était pas encore mûr, et cette popularité de collège, qui reçoit plus tard de si étranges démentis, allait à des rivaux plus brillants ou plus laborieux, un Georges Sinclair, prodige de mémoire et de facilité, ou à Robert Peel, le futur homme d'État, compagnon préféré, par les maîtres et les élèves, du futur poète.
Peel, l'orateur et Phomme d*État, était mon camarade de classe, et nous nous arrangions fort bien ensemble ; mais son frère était mon intime ami. Tout le monde fondait de grandes espérances sur Peel, maîtres et élèves, et il les a justifiées. Comme étudiant, il était de beaucoup mon supérieur ; comme orateur et acteur, j'allais au moins de pair; en ma qualité d'écolier, une fois hors de l'école, j'étais toujours dans quelque mauvais pas, lui jamais; en classe, il savait toujours sa leçon, moi rarement; mais quand je la savais, je la savais presque aussi bien que lui. En instruction générale, en histoire, etc., je crois que j'étais au-dessus, aussi bien que de la plupart des élèves de mon âge.
Cela était vrai, sans le paraître. Nature rebelle à toute discipline, accumulant secrètement les semences de la moisson future, jalouse en quelque sorte de ses promesses, Byron se nourrissait lentement de réflexions et de lectures en tous sens. Son esprit accumulait, concentrait, économisait pour ainsi dire ces trésors de sève cachée qui devaient s'épanouir tout d'un coup en une si exubérante floraison. D'un autre côté, son cœur, amoureux de l'amitié, comme il le sera plus tard de l'amour, s'exerçait et s'occupait avec une ardeur, parfois préjudiciable à ses études, à ces liaisons juvéniles, profondes et passionnées comme l'est tout sentiment qui résiste à l'égoïsme des vies claustrales.
En 1808, il ne pouvait s'empêcher de souligner dans ses notes, comme exprimant à merveille ce qu'il avait éprouvé dans ces fraternités volontaires du collège où l'âme se donne tout entière, ce mot de Marmontel : « L'amitié, qui, dans le « monde, est à peine un sentiment, est une passion « dans les cloîtres. » Chateaubriand devait donner plus tard à cette pensée, vérifiée par sa propre expérience, sa forme décisive. Georges Sinclair, Clayton, deux phénomènes de savoir précoce, de talent et d'expériences, figurèrent parmi les objets assez nombreux de ces attachements, passionnés par le dévouement et même la jalousie. Lord Clare fut peut-être celui sur lequel se porta avec prédilection ce besoin impérieux d'aimer, noble mal de toutes les généreuses natures. Jamais lord Byron ne put entendre sans un battement de cœur ce nom privilégié, et un jour, en Italie, il faillit s'évanouir du bonheur d'une subite rencontre.
Ces sentiments n'étaient pas sans vicissitudes et sans orages, et fournissaient plus d'un prétexte aux instincts batailleurs que le jeune lord tenait de sa race. Aussi les victorieuses parties de coups de poing, le duel de paume ou de boxe, chers à la jeune aristocratie anglaise, tiennent-ils une place notable dans ses souvenirs de cette époque.
A Harrow, je fis mon chemin très-bravement; je ne perdis, je crois, qu'une seule bataille sur sept. C'était contre H...., et le poltron ne la gagna que par la déloyale intervention des gens de la maison où il mangeait, et où nous boxâmes. Je n'avais pas même de second. Je ne lui ai jamais pardonné, et je serais fâché de le rencontrer à présent, car je suis sûr que nous nous querellerions de plus belle. Mes combats les plus mémorables furent avec Morgand, Rice, Rainsford et lord Jocelyn ; mais après nous étions tout aussi bons amis qu'avant.
J'étais un garçon très-peu aimé et très-impopulaire, mais je finissais par les mener. J'ai conservé plusieurs de mes amitiés, • et toutes mes haines d'écolier.
C'est à lord Byron lui-même que nous devons la liste à peu près complète de ces amitiés. Ses premières haines ne poursuivirent guère à cette époque que le docteur Butler, successeur détesté du regretté docteur Drûry, à Técole d'Harrow. Encore Byron, devenu plus raisonnable, se fit-il un plaisir de reconnaître et d'abjurer ses torts.
t. Hunter, Gurzon, Long et Tattersall étaient mes principaux amis. Clare, Dorset, G. Gordon, de Bath, Glaridge et Wingfield étaient mes cadets et mes favoris, que je gâtais par trop d'indulgence. De tous les êtres humains, je fus peut-être à une époque le plus attaché au pauvre Wingfield, qui mourut à Goimbre en 1811, avant mon retour en Angleterre.
Ces amitiés étaient, et c'est là un éloge pour Byron, moins dictées peut-être par l'attrait de la sympathie, que par un besoin profond de dévouement et de protection. C'est ce noble sentiment qui lui fit choisir parfois presque dans les rangs les plus humbles des clienls privilégiés. C'est ce noble sentiment qui fit aussi de lui le plus intrépide et le plus énergique adversaire de cette absurde tyrannie, usitée dans la plupart des établissements publics, des grands sur les petits, des seniors sur les minors. Ce minor taillable, corvéable, brimable enfin à merci, s'appelait à Harrow le fag. Byron ne voulut jamais se plier, ni pour soii compte, ni pour celui des autres, à cette humiliante servitude. Il fut le chef de l'opposition faite à cette féodalité universitaire. Et il paya sa témérité gêné-
HïSTOtnE D'UN HOMME, 31
reusede plus d'un horion- On trouve dans Jes Mémoires de Moore sur lord Byron, iltmirés des prédeux dé]>ris des journaux el de la correspondame du poete^ des anecdotes et des billets tout à fait caractérisliques, à propos de ces liaisons juvéniles et de ces patronages héroïques qui le faisaient aller, quand il ne pouvait pas être le plus fort, jusqu'à partager les coups infligés au plus faible.
Un jour, par exemple, que le jeune Peel était soumis à une correction ultra-légale de son smior^ Byron^ sentant la lutte ouverte trop inégale contre un tyran plus niuscnleux et plus âgé que lui, s'avança vers le bourreau, et rouge de raj^^e, les larmes aux yeux et la voix tremblante de terreur et d*indîgnation, il demanda tràs'humblement à X..,- combien de coups il comptait encore donner à son fag. « Pourquoi ? » répondit l'exécuteur . « Yous n'êtes qu'un petit drôle, et cela ne vous regarde pas. ^^ * Parce que, s'il vous plaît, » dît le médiateur en tendant son bras à la férule, ^ j'en prendrai la moitié. »
11 fut ainsi le protecteur non moins désintéressé, mais plus énergique de William Harness, Agé seulement de dix ans, lorsqu'il en avait déjà quatorze, et encore boiteux d'un accident qui avait mis ses jours en danger* Byron se déclara hautement le champion de cet enfant maladif, prédestiné au rôle de souffre-douleur. Œ Harness, » lui dit-il un jour qu*il était arrivé trop tard pour agir efficacement, «^ si quelqu'un vous maltraite, dites-le-moi, et je le rosserai, jî je |>uû. »
€e « ^i je puis » est tout simplement sublime dans sa naïveté.
Tous ces détails, dont rien n'égale le charmejCt que
nous pourrions multiplier, n'ont d'autre but que d'établir la sensibilité et la générosité natives de Byron. Plus tard, de précoces désabusements, résultat d'expériences trop multipliées pour avoir été toujours heureuses, firent prendre à Byron ce masque d'égoïsme et d'insouciance, affectation désespérée qui cache souvent bien moins l'amour de soi que les déceptions de l'amour des autres. Quoi qu'il ait fait d'ailleurs pour convertir en habitude et même en réalité cette fanfaronnade d'insensibilité, il n'a jamais pu étouffer complètement la source, il n'a jamais pu flétrir entièrement la fleur. Toute sa vie, à certaines irrésistibles épreuves, s'est épanchée à travers de fausses callosités, la bonté révoltée, et plus d'une des actions de cet homme si calomnié porte avec elle un parfum immortel de tendresse et de sacrifice. Byron fut le plus généreux des égoïstes, le plus bienfaisant des bourrus. Sa charité tient autant de place, dans le budget de ses plus orageuses années, que la débauche. Il tua sa vie sans pouvoir tuer son cœur.
Dans le Recueil des premières poésies de Byron, dans ses Juvenilia prématurées, nous trouvons plus d'une allusion à ces souvenirs caractéristiques de l'école d'Harrow, par exemple une dramatique joute à la paume (où il excellait) engagée entre les élèves et les fermiers voisins, et qui finit par une rixe où le dévouement intrépide d'un ami (car il fut quelquefois aimé comme il le méritait) le préserva d'un coup de crosse de fusil qui lui eût ouvert le front. Une autre pièce de vers écrite à quinze ans, fut le résultat de ses promenades solitaires au cimetière de Harrow, alors qu'assis sur une tombe favorite d'où il embras-
sait tout le panorama de Windsor, il songeait à la gloire et à Timmortalité. Ces vers remarquables achèvent de peindre Byron adolescent, dans son ambition généreuse, sa fière tristesse et cet essor d'idées, si supérieur à l'étroit horizon de Técole, qui essayait déjà de pénétrer l'infini. Quel étrange et saisissant pressentiment que celui qui lui dicta ces vers :
Mon nom seul sera mon épitaphe : S'il n'environne d'honneur ma froide poussière, puisse aucune autre gloire ne récompenser mes actions. Ce nom^ ce nom-là seul doit marquer mon tombeau, illustré par lui ou avec lui oublié.
Ces morosités d'un caractère inégal, ces mélancolies hautaines qui, plus que la joie, prouvent la force de l'esprit, n'empêchaient pas l'écolier d'Harrow de se livrer, avec un emportement fébrile et une frivolité passionnée, aux amusements et aux exercices dans lesquels il mettait une sorte de sombre point d'honneur à être sans rivaux de son âge. Byron n'affectait rien*. Ces
1. Plus tard, repoussant comme fausse et, sous certains points de vue, injurieuse, la comparaisou de sa physionomie morale et littéraire avec celle de Rousseau, lieu commun déjà favori des faux prophètes et des censeurs jaloux, il relevait, avec une superbe frivolité, une ironique amertume, sa supériorité sur Rousseau, sous le rappor de la souplesse et de la force du corps, et des succès gymnastiques. « n ne sut jamais monter à cheval, ni nager, ni faire des armes; je suis excellent nageur, cavalier passable, quoique nullement brillant (ayant eu une côte enfoncée à dix-huit ans, dans mon cours de voltige), assez fort sur Tescrime, surtout quand je manie le large sabre des montagnards ; pas mauvais boxeur, quand je peux conserver mon sang-froid , ce qui m'est difficile ; mais je me suis tenu sur mes gardes depuis que je renversai M. Purling et lui démis la rotule (quoique nous fussions gantés), ce qui eut lieu en 1806, dans la salle d'Angelo et de Jakson, pendant que nous préludions. De plus, j'étais très-bon joueur à la longue paume , Tun des onze soutiens de Harrow, quand nous pariâmes contre Êton, en 1805. » (Moore, 1. 1, p. 229.)
contrastes même le prouvent, car l'affectation ne se contredit point. S'il s'ennuya souvent, par suite du défaut d'équilibre qui punit les mouvements désordonnés de l'esprit ou du cœur, ce fut aussi sincèrement qu'il s'amusa quelquefois.
Dans rautomne de 1802, il fit un court séjour avec sa mère à Bath, et n'hésita pas à se jeter tête baissée dans le tourbillon de dissipation d'une ville célèbre dans les annales du plaisir. 11 se montra fort enjoué^ fort sociable et passionné pour les déguisements et les mascarades. Son goût le portait de préférence vers les costumes orientaux, très-propices à sa beauté.
En quittant Bath, Mrs Byron loua une maison à Nottingham, l'abbaye de Newstead étant alors louée ellemême à lord Grey de Ruthen. Ce fut là que son fils vint la rejoindre pendant les vacances de 1803, enchanté d'habiter dans le voisinage de ce manoir monacal et féodal qui l'attirait par un charme mystérieux, trop conforme à son caractère et à ses idées pour n'avoir pas toujours duré. Cette sympathie étrange entre le jeufie maître et la vieille maison était telle qti'il n'avait trouvé d'autre moyen, pour tromper ses impatiences et ses regrets, que d'aller de temps en tetnps passer la nuit dans une petite maisonnette près de la porte seigneuriale. Ce voisinage passionné et sa qualité de propriétaire ne tardèrent pas à créer entre lord Ruthèn et lord Byron, malgré la différence des âges, une intimité que resserra la concession gracieuse d'un appartement dans l'abbaye elle-même. C'est dans ce sombre séjour, propice aux sentiments profonds, que le jeune lord se trouva pour la troisième fois en proie à un attachement romanesque, et pour qui? Pour la pe^
tite-nièee de ce M. Ghaworth, tué en duel par le grandoncle de lord Byron. Ainsi, par un jeu de rameur et du hasard semblable à celui qui unit Juliette et Roméo, la haine traditionnelle de deux familles et son aveugle vendetta furent déconcertées par ce sentiment qui rapproche les montagnes et fait refleurir la stérilité ellemême.
C'est en 1803, peu de temps avant ce brevet d'hospitalité accordé par le locataire au propriétaire de Newstead-Abbey, que ce dernier fit connaissance à Londres .avec la famille de miss Chaworth, qui résidait à Annesley, dans le voisinage immédiat deNewstead, ce qui lui permit de renouveler ses visites. C'est ainsi que Byron passa six courtes, délicieuses e\ terribles semaines d'été dans les enchantements et les déceptions d'une passion encore malheureuse, et qui garda sur sa vie une influence durable.
Il avait alors seize ans. Marie Gl;iaworth, belle, riche, spirituelle,.avait deux ans de plus que lui. Elle eût pu répondre autrement que par une amitié fraternelle aux sentiments brûlants du jeune pair, d'un noble visage, d'une tournure élégante, malgré son boulet au pied, et qui av^it, dans l'esprit et l'imagination, ces ailes sous lesquelles se place volontiers un cœur sentimental.
Quoiqu'on lui eût offert un lit à Annesley , Byron s'opiniâtra d'abord à retourner tous les soirs k Newstead, sous le prétexte qu'il avait peur des portraits de famille des Chaworth, qui, disait-il, pourraient bien essayer, descendant de leurs cadres, de venir venger sur lui, la nuit, le duel qui avait mis un des tableaux en deuil. La vérité est qu'il avait peur non de ces morts
inoffensifs, mais de la trop jolie vivante. Un peu aguerri, il imagina un autre prétexte, non moins poétique : la rencontre d'un bogie (revenant) à Newstead, pour n'y plus revenir. C'est ainsi qu'il put accepter cette hospitalité complète qu'il avait d'abord refusée, et vivre, avec la liberté des mœurs domestiques anglaises, auprès de celle qu'il adorait sans trop oser le lui dire, déconcerté par l'immuable sérénité de son front, et l'affectueuse indifférence de son sourire. Cette vie en commun ne fut pas interrompue par deux courtes excursions à Matlock et à Castleton, dans lesquelles il eut le bonheur , d'accompagner miss Chaworth.
Comme j'avais quinze ans, — écrit-il dans un de ses Mémoranda^ — il m'arriva de traverser une caverne du Derbyshire dans un bateau qui ne pouvait contenir que deux personnes couchées. Le ruisseau coulait sur un roc, et le roc était si près de Teau que le bateau seul pouvait passer, poussé par un batelier (espèce de Caron), qui marchait à la poupe, se courbant tout le temps. La compagne de mon voyage était Marie Chaworth, de laquelle j'étais depuis longtemps amoureux sans le lui avoir jamais dit, quoiqu'cWe l'eût découvert. Je me rappelle mes sensations, mais ne puis les décrire et autant vaut. Nous étions ce jour-là tout un monde : un M. W...., deux miss. W....S, M. et Mrs Clarke, miss R....; mais nous n'en étions que plus seuls, surtout dans le bateau, ma Marie et moi. Hélas ! pourquoi dire ma? Notre union aurait fini des querelles dans lesquelles le sang de nos pères avait coulé; elle aurait joint des terres vastes et riches ; elle aurait du moins réuni deux cœurs en un; et deux êtres assortis par le caractère et par l'âge (elle est de deux ans mon aînée), et.... et.... et.... quel a été le résultat...?
Le résultat, ce furent de quotidiennes et charmantes promenades à cheval avec la trop insensible amazone, ou de délicieuses rêveries aux sons du piano de Thabile
musicienne, accompagnant le joli air gallois de Marie, préféré de Byron, parce qu'il portait son nom et parce qu'elle le chantait à ravir. Le résultat, ce furent aussi les sourdes jalousies qui lui mordaient le cœur, lorsque miss Chaworth livrait au bal, à un indiflérent, cette taille qu'il n'avait jamais osé enlacer, combattu entre le désir et la crainte de cette volupté, toujours prêt à s'élancer avec elle dans le tourbillon de la valse, et toujours arrêté par la terreur de quelque humiliante trahison de son pied boiteux. Alors il tiraillait fiévreusement son mouchoir, ou déchargeait sa douleur et sa colère sur la porte de la terrasse, but habituel de ses exercices de tir au pistolet.
Et le soir, il serrait sur son cœur, précieusement et pieusement, l'unique gage de ses amours avec Marguerite Parker, l'unique gage d'amour qu'il possédât, une boucle de cheveux, ravie peut-être plutôt que donnée, un jour de folâtrerie.
Un soir il ne baisa plus fiévreusement en son rêve le pâle et doux visage de Marguerite. Le portrait de miss Chaworth, trophée d'une longue lutte et d'une difficile victoire, ce portrait dont il né se sépara plus jamais, et qui inspira ses premiers vers, et plus tard la belle et pathétique pièce du Rêve, pendait à son cou, enchâssé dans un riche médaillon. C'était le premier succès, la première conquête de ces petits chefsd'œuvre de stratégie dont il nous a livré, dans ses conversations avec Medwin, avec une gaieté mékncolique, le juvénile secret.
Cette année-là, je passai Tété de nos vacances au milieu des montagnes de Malvem. Ce fut pour moi des jours de roman. Maria était VidécU de beauté que pouvait me peindre
ma jeane imagination. J'ai puisé toutes mes fables sur la nature céleste des femmes dans la perfection que mon esprit créait en elle. Je dis créait; car, comme tout le reste de son sexe , je ne la trouvai rien moins qu'angélique. * Après mon échappée à Gheltenham, je retournai à Harrow, plus éperdûment amoureux que jamais, et je passai les vacances suivantes à Newstead. Je commençai alors à me croire un homme et à faire Tamour tout de bon. Nos entrevues n'avaient lieu qu'à la dérobée, et mes lettres passaient par les mains d'une confidente. Une porte qui conduisait des terres de Marie G. à celles de ma mère était le lieu de nos rendezvous. Mais l'ardeur était toute de mon côté; j'étais sérieux, elle était légère. Elle m'^mait comme un jeune frère, se moquait de moi et me traitait en enfant; elle me donna cependant son portrait, et c'était bien quelque chose pourun sujet de vers *.
Un jour, tout finit brusquement. Il entendit miss Chaworth, qui ne se croyait pas écoutée, et que le dépit de n'être pas mieux comprise emportait jusqu'à calomnier, par une boutade cruelle, ses vrais sentiments pour Byron, s'écrier : « Croyez-vous que je me soucie le moins du monde de ce garçon boiteux? » Ces mots malencontreux allèrent bien au delà de leur but. Ils percèrent le cœur de Byron. Quoique la nuit fût avancée, il s'élança hors de la maison, éperdu de douleur, de colère et de honte, et s'enfuit tout d'une traite à Newstead.
L'année suivante, redevenu plus calme, rendant justice à l'amitié sincère qu'il avait inspirée à miss Ghav^orth, et lui pardonnant le crime innocent d'en aimer un autre, il prit congé d'elle sur une colline d'Annesley, «couronnée d'un diadèmed'arbres», où il lui fit de tristes et encore tendres adieux.
!• Medwin,!, 94.
C'est en 1805 que miss Chaworth épousa l'heureux rival de Byron, M. John Musters. La nouvelle prévue de cette union lui porta un coup que cette fois il supporta stoïquement. Sa pâleur seule trahit le déchirement intérieur et Tefifort prodigieux fait pour le dissimuler. A Harrow, qu'il ne devait quitter qu'en octobre 1805, l'éducation de lord Byron- se continua sans parvenir à altérer l'originalité sauvage de son caractère, et son instruction s'y composa surtout, lentement et secrètement, des lectures irrégulières et indépendantes dont il dérobait à Tennui des méthodes et à la contrainte des règles l'âpre et solitaire volupté : comme il arrive à presque tous les esprits précoces et hardis que rebute la nourriture insuffisante de la classe. Ses progrès y furent des conquêtes de contrebande. Son génie y vécut de fruits défendus. Impatient de la gloire dont il avait le pressentiment, indifférent à ces places gagnées par un travail régulier et satisfait de la supériorité dont il portait en lui le secret, il songeait déjà à ses biogra* phes, et griffonnait pour la postérité des journaux in* times 011 il notait curieusement ses impressions, ses réflexions, ses colères et ses amitiés.
Il passa les vacances de l'année 1804 à Southwell, où sa mère s'était fixée en quittant Nottingham. Sottthwell fut ce troisième théâtre de sa jeunesse, celui où il commença le rôle de sa virilité, ou se développèrent les levains amers de cette vie désordonnée, aux précoces expériences et aux précoces repentirs, qu'il mena à l'université de Cambridge. C'est à Southwell enfin que déborda pour la première fois ce vase d'une sensibilité brûlante miseenébuUilion parla chaleur de ce cerveau qui avait, en quelques années épuisé plusieurs biblio-
thèques. » Il ne suffit pas d'avoir des facultés, a dit Yauvenargues, il faut en avoir Téconomie. > C'est dans cette économie que résident les harmonies, les fécondités et les sérénités de la vie. Byron prodigua, gaspilla, jeta aux quatre vents du ciel, les forces de son intelligence, les trésors de 5on|cœur. De là, avant vingt ans, le dégoût des hommes et de lui-même, la satiété désespérée et l'ennui vagabond dont il devait écrire et souffrh* l'Odyssée.
Trois choses eurent pu lui faire éviter ces aveugles dépenses, ces largesses fatales de tout son être : Tautorité tutélaire d'une mère écoutée, le dévouement sauveur d'une amitié exemplaire, enfin l'amour, un amour digne de lui, aux inspirations héroïques et aux sacrifices purificateurs. Malheureusement Byron, qui avait des amis et méritait d'en avoir, perdit trop tôt, comme si sa fatalité les eût touchés, tous ceux dont le commerce eût pu lui servir de sauvegarde. Cambridge ne lui donna que des camarades, c'est-à-dire des émules de folie, des compagnons de débauches. Sa mère, nous l'avons vu, nous allons le voir encore, n'avait rien de ce qui attire ni de ce qui retient^ Tour à tour trop sévère ou trop indulgente, odieuse ou ridicule, elle passa sa vie insoucieuse ou colérique entre la haine ou le mépris de son fils, et le scandale de leurs dissentiments frisera parfois le tragique. Quant à l'amour, l'amour que trois fois Byron avait appelé, il ne lui avait répondu que par la triple déception que nous avons racontée. Plus tard, quand il voudra aimer, il n'apportera à un sentiment qui l'exige tout entier, que le reste, et comme qui dirait les cendres de sou cœur.