Dallas date 12 novembre
dans les surprises de la réalité, brillante comme un rêveries vicissitudes de cette terrible étape de Janina à Zitza, où un ouragan imprévu, qui le séparait de son escorte, faillit Tengloutir dans les précipices, sous une trombe de pluie et d*éclairs« Byron avait montré sous la tempête cette sécurité provocatrice qu'il devait toujours opposer aux colères de la nature. Avide d'émotions, trouvant dans le danger l'unique volupté qu'il fût encore capable de sentir, il n'était jamais plus heureux que sous les brutales caresses du vent ou les menaces de la foudre. Il aimait l'odeur du tonnerre, comme le soldat aime l'odeur du canon. Peu de temps avant son départ de Tebelen, dans une excursion en mer où une tempête subite ballotta toute une nuit sur l'abîme son vaisseau désemparé, il s'enveloppa dans sa capote albanaise, se coucha philosophiquement sur le pont, et sourd aux plaintes de Pletcher qui appelait sa femme, aux prières des Grecs invoquant tous les saints et des Musulmans se frappant la poitrine au nom d'Allah, il ne se réveilla d'un insoucieux sommeil qu'à Souli. Le navire avait heureusement échoué sur une côte hospitalière.
On se figure la surprise, l'émotion et l'intime délire d'un tel voyageur lorsqu'il fut solennellement conduit à sa première audience du légendaire Ali, pacha de Janina. Il lui sembla voir revivre, paré des couleurs et des fantaisies superbes de TOrient, tout ce poétique système féodal dont son imagination était pleine, et que Walter-Scott venait de faire sortir radieux des brumes gothiques, dans son Lai du dernier MenestreL Il retrouvait dans les Albanais à la jupe blanche, à la veste brodée d'arabesques d'or et au bonnet à plumes,
des Écossais des Mille et une NuitSy comme 11 avait retrouvé, idéalisés du rayon des souvenirs sacrés, le Loch-Na-Oar et le Morven dans le Pinde et dans rdta. Les Tartares, avec leurs talpachs pointus, les Turcs avec leurs larges pelisses et leurs turbans, les gardes au cimeterre haut, les esclaves noirs tenant des chevaux caparaçonnés ou des lévriers en laisse, à chaque étage de la double galerie en arcades qui formait la façade du palais : tout ce cortège magnifique et bizarre lui semblait sorti pour lui faire honneur des coups de baguette d'un enchanteur bienveillant. Il ne croyait à la réalité qu'en présence du maître tout-puissant dont l'œil despotique faisait courber les soldats, tressaillir les chevaux et partir dans toutes les directions les courriers chargés d'un ordre laconique, au bruit des cymbales retentissantes, traversé de l'appel aigu du muezzin criant l'heure de la prière au haut du minaret.
C'est au milieu de cet appareil asiatique si enivrant que le poète voyageur, revêtu d'un brillant uniforme d'officier d'état-major que ternissait l'éclat de toute cette pompe féerique, entra, le sabre résonnant, dans la salle dallée de marbre, aux fontaines jaillissantes, où le sanguinaire vizir qui tenait la Grèce sous son pied, l'attendait debout, par une déférence extraordinaire, et le fit asseoir à ses côtés sur un des divans écartâtes, aux coussins opulents, empourprant de leur reflet le stuc étincelant des parois. La conversatioti eut lieu par l'intermédiaire d'un médecin du pacha, nommé fîemlarlo, qui comprenait le latin. La première question du tyran de l'Épire, empreinte malgré lui de sa curiosité soupçonneuse, porta sur le but
d'un voyage lointain dont il ne pouvait comprendre que la fantaisie d'Un riche ennuyé fût Tunique prétexte.
Il me dit ensuite que le ministre anglais, le capitaine Leake, loi avait appris que j'étais d'une grande famille, et me fit prier de présenter ses respects à ma mère ; je vous les transmets donc ici au nom d'Ali-Pacha. Il me dit qu'il était sûr que j'étais un homme de qualité, parce que j'avais de petites oreilles, de petites mains blanches et des cheveux bouclés. Il ne me cacha pas que ma tournure et mon costume lui plaisaient infiniment, n me pria de le considérer comme un père^ pendant que je serais en Turquie, m'assurant que de son côté il me traiterait comme un fils. Il m'engagea à le visiter souvent, surtout le soir, moment oh il était le plus libre.
Byron se retira après la cérémonie du café et des pipes, investiture symbolique de Thoipitalité privilégiée, renouvelée vingt fois le jour par des envois d'amandes, de fruits, de sorbets et de confitures* Byron, qui n'avait pas encore vu en Grèce les victimes, trouva les bourreaux charmants, et fut très-touché des égards de ces aristocratiques appréciateurs de l'antiquité de la naissance, et de leur dilettantisme pour les longues généalogies.
Il revit trois fois le sultan obèse, aux traits réguliers, aux yeux de tigre, tour à tour humides ou ardents, menaçants ou veloutés, k la barbe blanche, aux manières d'une majesté à la fois martiale et patriarcale. Il vit les ruines d'Actium, étroit théâtre où Antoine joua et perdit le monde, et les ruines de Nicopolis, la ville victorieuse, réduite par le temps à l'humiliation de la ville vaincue. Il assista à une noce grecque, et enfin justement méfiant de l'habileté des pilotes turcs, il se rendit par terre à Missolonghi d'ofi
un petit golfe à enjamber le séparait de Palras. Il voyageait à travers les forêts de l'Acarnanie, longeant l'Achelous, accompagné d'une escorte de cinquante hommes, guides intrépides, sobres et dévoués compagnonsy fanatiques de leur mission jusqu'à rhéroïsme, bivaquant avec eux, partageant leur pilau et leur vin épicé, et réussissant à se faire aimer sans parvenir à leur faire accepter un salaire. C'est après plusieurs jours de cette vie tour à tour active et contemplative, au bout de marches abruptes, que faisait oublier le repas du soir, suivi de chants et de rondes klephtes, héroïques et pittoresques, que Byron et ses compagnons arrivèrent à Missolonghi, le 21 novembre. C'est à travers un pays splendide, profané par la guerre et la servitude que Byron parvint à Athènes, sous l'impression mélancolique que lui avait laissée la vue des femmes, poussant avec un soupir la charrue dans les champs, ou cassant des cailloux sur les routes; image navrante de cette déchéance arrivée au dernier terme du culte égoïste de la force et du mépris de la faiblesse et de la beauté, cette double religion de l'ancienne Grèce.