‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 24 sur 104 · ATHÈNES. — SMYRNE. — CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

ATHÈNES. — SMYRNE. — CONSTANTINOPLE

Vostizza. — Le Parnasse. — Aiglons tués à Delphes. — Un Anglais qui admire sans casser. — La Grèce est toujours la même, mais les Grecs ont changé. — Les trois filles de Tbéodora Macri. — Pointe sur Smyme. — Constantinople. — Héro et Léandre. — Traversée de l'Hellespont à la nage. — Byron, fou de l'eau, de son immensité bleue et des intimes délices du bain. — Nostalgie de TAttique. — Retour à Athènes. — Le couvent des Franciscains.

— Byron malade à Patras. — Lady Stanbope. — Le Byronisme, — Nicolo Giraud. — Amour tragique. — Le Giaour, — Childe-Harold,

— Le vieux Murray. — Retour de Byron en Angleterre.

A Missolonghi, Byron congédia tous ses Albanais, à Texception d'un seul, Démétrius , futur héros de TindépendancOy et de Basilius, le secrétaire que lui avait donné Âli-Pacha. Après un séjour de deux semaines à Patras, il arriva à Vostizza , sur le bord du golfe de Lépante, salua d'un hymne ému le front neigeux du Parnasse, et tua au milieu d*un essaim d'aigles fatidiques, tournoyant au-dessus de la fontaine de Delphes, un aiglon à l'œil brillant, au flanc saignant, qui lui sembla le symbole de sa destinée. Triste du reproche de son dernier regard, il jeta le fusil sacrilège , et jura de ne jamais plus envoyer la mort à un de ces nobles oiseaux, qui doivent être inviolables pour les poètes. De Vostizza, Byron s'enfonça rêveur, loin de son compa-

gnon qui Tétudiait et la mesurait froidement, dans cette terre sacrée, si petite et si grande, si étroite et si immense, qu'on en peut faire le tour en quelques jours et qu'on peut Tadmirer toute une vie. Il prenait un amer plaisir à voir errer au milieu des ruines de la Grèce ses habitants dégénérés, ruines vivantes eux-mêmes, qu'allait réveiller le dernier soupir de la patrie, et qui, de brigands allaient se faire héros. Mais l'astre de l'indépendance n'était point encore visible en ce ciel humilié d'éclairer des esclaves. Le caractère original de ce premier pèlerinage de Byron , c'est le superbe désintéressement, si rare chez un Anglais, avec lequel, occupé d'ambitions toutes contemplatives, il négligeait les plaisirs pédantesques et les conquêtes vénales des voyageuri qui l'avaient précédé. En cette promenade poétique, il n'avait guère d'autre livre que celui de ses souvenirs; et, insoucieux des soins mercenaires de l'itinéraire et du cicérone, il alla toujours droit devant lui, libre et seul, au grand étonnement des marchands de reliques qui vendaient en détail les débris des temples et des statues, et des compatriotes qui les achetaient* Pour celui qui devait flétrir les curiosités vandales et l'admiration iconoclaste de lord Elgin, la Grèce n'était pas un musée, mais une seconde patrie, qu'il respectait trop pour la mutiler. Il faisait peu de cas des voluptés collectionnées et des souvenirs qu'un cpup de marteau ou une pièce d'or vous mettent dans la poche, n n'aimait de cette contrée que la poésie qu'on y respire avec l'air, et que la volupté qu'y porte au cœur une lumière héroïque^ En un mot, en Grèce, la nature l'occupa beaucoup plus que l'art, et l'éternelle beauté de l'œuvre de Dieu l'y toucha beaucoup plus

que les chefs-d'œtivre de l'homme. Ses ^o(M, fleurs spontanées de sa r^eiion, où pins tard son inspiration' a puisé son miel, ne respirent guère d'antre sentiment que ce culte de la nature^ qui surrit seuleàtant de changements et de déchéances, dans son inaltérable perfection et son immortelle jeunesse*

Ton ciel est toujours anssi bien, tes roches sont aussi sauvages, tes bosquets aussi frais,; et tes champs reverdissent, et l'olive y mûrit comme an temps où Minerve te souriait. L'Hy* mettete paie encore son doux tribot de mieh L'abeille, joyeuse et libre, portée sur l'air de la montagne, y bâtit encore sa ruche odorante; comme jadis, Apollon dore de ses feux tes longs étés et sous ses rayons brillent les maribres de Mendell; TArt, la Liberté, la Gloire ont passé, mais la Nature est toujours belle.

Cette préférence exaltée, cette panthéistique idolAtrie de Byron se conçoit, car elle était alors, et même encore^ en Grèce^ la seule jouissance sans déception, le seul culte sans honte , la seule fleur sans épines. Le pays seul enfin y consolait des habitants^ idiots sur les ruines de Thèbes et voleurs sur celles de Sparte Pour un homme comme Byron, il était doublement désagréable de voir à tous moments, dèà qu^il se détoornait du spectacle toujours nouveau de ces beautés toujours nourelles de la Troade ou de TAttique, la couleur locale et la poésie native prosaïquement violées par l'invasion des mœurs européennes ou l'industrie de l'hospitalité. Voir des touristes chasseurs, en pantalon de nankin, brûler leur poudre aux bécassines de la Troade , se donner une entorse dans les fondrières du Scamandre, n'échapper qu'avec peine, au cap Colonne, à des voleurs Maïnottes embusqués souf

la roche de Minerve Sunias, et à Orchomène recevoir, sur les vestiges du temple des Grâces, la bienvenue d'une fille d'hôtelier, un registre à la main; quels contrastes, quelles chutes, quels agacements I Cette mauvaise humeur d'un épicurien d'admiration, d'un raffiné des voluptés de l'œil, brutalement déçu, ne l'empêchaient pas de regarder de lempsen temps leshommes d'un coup d'oeil assez méprisant et les femmes d'un regard plus satisfait, quoiqu'il les trouvât généralement inférieures comme beauté à ces hommes presque tous superbes, presque tous héritiers du buste d'Alcibiade, et dont quelques-uns seulement étaient braves. Byron partageait alors à cet endroit les préjugés de quelques voyageurs rançonnés ou de quelques hôtes blasés d'Athènes, M. Pauvel et M. Roques, par exemple, qui redoutaient qu'une telle décadence, depuis si longtemps héréditaire, fût incurable, et qui ne regardaient pas comme digne de l'ancienne liberté cette race dégénérée, incapable de l'antique vertu. De là cette boutade de Byron qui, quinze ans plus tard, devait donner sa vie pour ceux qui la lui avaient inspirée:

J'aime les Grecs; ce sont de spécieux et séduisants vauriens, avec tous les vices des Turcs sans leur courage.

Déjà, dans cette méprisante bienveillance, il y avait des exceptions en faveur de quelques Grecs, et surtout de quelques Grecques, que Byron ne jugea pas indignes d'admiration et peut-être d'amour.

Durant les dix semaines de son premier séjour à Athènes, il -reçut l'hospitalité mercenaire, mais domestique et cordiale, demeurée l'unique ressource de Théodora Macri , veuve du dernier vice-consul

anglais, et de ses trois filles. Cet appartement loué, composé d'un salon et deux chambres à coucher» s'ouvrait sur une cour qu'embaumaient une demidouzaine de citronniers séculaires, dont le parfum pénétrant charmait l'odorat, et dont le fruit relevait la fadeur du pilau, plat fondamental du repas grec, de sa piquante amertume. Byron , dit la tradition soigneusement recueillie par les voyageurs qui l'ont suivi dans cet asile longtemps traditionnel , adressa à l'atnée des trois sœurs Macri le chant fameux :« Vierge d'Athènes, avant de nous séparer, rends-moi, oh I rends-moi mon cœur, » et poussa la galanterie jusqu'à essayer, mais en vain, de l'attendrir par ce témoignage, pr/Bsque toujours victorieux à Athènes, d'une exaltation amoureuse : une incision au sein faite avec la pointe du poignard. Malgré cette héroïque fidélité à l'usage, la belle Macri demeura inhumaine, c'est-à-dire sage, comme ses deux autres sœurs, au grand désappointement des hôtes voisins de ce modeste gynécée à la fenêtre tapissée de géraniums et de menthes d'Afrique. Byron fut un de^ premiers de ces admirateurs réduit à l'admiration, s'il est bien vrai, comme il le dit dans sa lettre du 3 mai 1810 au docteur Drury, qu'il se meurt d'amour pour trois jeunes filles grecques d'Athènes dont il habite la maison , toutes trois au-dessous de quinze ans. Ce nombre trois a d'abord de quoi nous rassurer. Et, enefiet, il résulte, comme nous le verrons par d'autres détails, de cette lettre caractéristique, que Byron n'était pas encore sorti de cet état de mysophobie qui le rendait incapable d'autre chose que cet amour poétique et platonique , qui peut aussi bien s'étendre sur trois jeunes filles à la fois que faire l'ef-

fort d'un choix inutile. Ses vers leur font plus d'hotineur que ses lettres, où il se borne à une courte et assez philosophique mention des trois innocentes enchanteresses, que nous connaissons mieux par le por* trait qu'en a tracé un autre voyageur.

C'est à lui que nous devons un agréable et galant croquis de ces trois jeunes péris d'Athènes, Thérésa, Catinka et Mariana, de leur costume, de leurs charmes et de leurs habitudes, que Moore a complaisamment cité*.

Il n'y a rien d'impossible à ce que Byron , qui, s'il avait perdu le courage d'aimer la beauté , avait gardé celui de l'admirer, n'ait pas vu impunément ces trois Grâces innocentes et coquettes dans la fleur à peine épanouie de leurs quinze ans. Plus d'une fois elles ont sans doute traversé les rêves de son imagination, sinon les regrets de son cœur, avec leur petite calotte albanaise rouge à gland bleu , étalant sur l'épaule sa soyeuse fusée, et couronnée d'un mouchoir bariolé, leur caftan de soie mi-Serré à la taille, et la longue pelisiSe bordée de fourrures s'entr'ouvrant sur le sein pudiquement voilé d'un fichu de mousseline. Plus d'une fois il s'était arrêté à causer longuement avec ces trois belles sœurs, dont l'esprit était aussi orné et enjoué que leur costume était pittoresque, et qui passaient les après-midi couchées sur le divan, leurs pantoufles jaunes à terre, et occupées h broder, à lire, à chanter, en s'accompagnant d'une espèce dé cistre, et surtout à causer. Mais deux motifs devaient empêcher Byron de pousser plus loin que les libertés per-

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