‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 25 sur 104 · Moore, I · texte numérisé non relu

Moore, I

miies et les décentes faveurs ce commerce qui n'était pas sans charmes et n'eût pas été sans dangers, 8*11 n'eût eu à opposer à ces belles Athéniennes et le souvenir jaloux de Marie Ghaworth , et la rivalité triomphante de la Grèce elle-même.

Byron habitait Athènes depuis dix semaines sans songer à la quitter, lorsque l'occasion du passage d'un sloop de guerre anglais , le Pylade^ allant à Smyrne^ l'engagea à y suivre M» Hobbhouse, plus pressé que lui, mais qui, comme lui, se sentit ému de toute la douleur des adieux quand, durant la halte qui suivit leur course effrénée à travers les bois d*oliviers do la route de Salamine, ils jetèrent une dernière fois les yeux sur le .temple de Thésée et les ruines du Parthénon, étincelant à travers les verdoyantes éclaircies et dominant cette Athènes, qu*on ne quitte, comme Rome, qu'en fuyant.

Parti le 5 mars 1810, lord Byron demeura à Smyrne, dans la maison du consul général, jusqu'au II avril, occupé à y terminer les deux premiers chants du Pèlerinage de Childe'-Harold, commencés, selon son indication, à Janina le 31 octobre 1809 et finis le 28 mars. Son unique diversion à ces travaux solitaires fut une excursion de deux ou trois jours aux ruines d'Ephèse.

De Smyrne, Byron s'embarqua sur la frégate The Salsete , capitaine Bathurst , qui allait chercher à Constantinople l'ambassadeur britannique sir Bob Adair. C'est en. attendant le vent pour entrer dans Constantinople que Byron écrivit à ses amis Drury et Hodgson un résumé de ses impressions, en tête duquel figurait triomphalement la mention encore émue de son del*nier exploit.

Que faire à Tancre dans les Dardanelles, en mai, à moins qu'on ne se jette à Teau» épuisant, sous les tièdes caresses de la vague, les voluptés du bain ? Le 3 mai 1810, pour clore par une expérience décisive une discussion des officiers du bord, relative à la traversée par Léandre, à la nage, de THellespont, le lieutenant Ekenhead et Byron, nageurs déterminés et tenants du pari, se jetaient dans les flots, sur la foi du poétique récit de Musée et d'Ovide.

Ce matin, j'ai fait à la nage le trajet de Sestos à Âbydos. La distance n'est pas de plus d'un mille, mais le courant rend la traversée dangereuse; au point que je doute que la tendresse conjugale de Léandre n'ait pas été un peu transie, avant d'atteindre son paradis terrestre. J'ai tenté de l'imiter, il y a une semaine, et n'ai pu réussir, à cause du vent du nord et de la rapidité extraordinaire de la marée, quoique, depuis mon enfance, je sois excellent nageur. Gomme le temps était plus calme ce matin, j^ai réussi et traversé le large Hellespont en une heure dix minutes.

Dans tous ses voyages, Byron déploya cet amour de l'eau et cette émulation intrépide de nageur à tours de force. Il aimait à se sentir porté sur la mer, image de l'infini, et à s'y bercer sur les flots en regardant le ciel. Il y avait du Triton en lui. Ne pouvant voler sur terre à cause de l'infirmité de son pied, il prenait une orgueilleuse et voluptueuse revanche à vivre sur Teau, pareil au cygne qui y glisse comme un trait et qui battrait en vain la terre de ses avirons ailés. Partout où il en trouvait l'occasion, celui qu'à Venise le peuple devait appeler le poisson anglais y se livrait à cette passion favorite qui lui coûtait déjà deux amis et qui faillit plus d'une fois lui être fatale. En Portugal, il

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voulut traverser le Tage,en domptant à la fois le vent, la marée et le courant. Il lutta plus de deux heures dans l'eau courroucée et en sortit épuisé. Une autre fois, à Brighton, il eût péri victime d'un pari téméraire avec M. Stanhope, si on ne l'eût arraché dans un bateau à la marée montante qui l'engloutissait. Et il avait, un soir après dîner, osé quitter la table d'une taverne pour se jeter dans la Tamise et la traverser à la nage. Aux Dardanelles , il voulut renouveler l'exploit amoureux de Léandre, sans avoir lé môme but que lui, et quoique aucune Héro ne l'attendît au rivage. Au lieu d'Héro, il ne trouva que la fièvre qui le coucha frissonnant sous ses baisers glacés. Toutes ces leçons ne l'empêchèrent pas, poursuivant ses vérifications mythologiques, de faire à Sainte-Maure le saut de Leucade.

Ses lettres, qui nous le montrent sous ce rapport du fanatisme nautique de la folie de l'eau, incorrigible, attestent cependant les modifications profondes, quoique passagères, que les réflexions de deux années de voyage avaient introduites dans son moral. Sa mélancolie avait survécu à tant de surprises et à tant d'émotions, et l'inépuisable nouveauté de tant d'aspects inconnus ne l'avait pas guéri de l'ennui. Il comptait, de retour en Angleterre, se retrancher dans un isolement orgueilleux et cynique, sans autres diversions que quelques soirées arrosées de Champagne, comme autrefois , à Newstead, avec Hodgson, Drury et Scrope Davies, Thumoriste loustic de la taverne du Cocotier y le seul qui osât alors,' par ses bons mots, entamer le fétichisme nouveau qu'on appelait le Brvmmelisme. Il songeait à renoncer à la littérature

pour se lancer dans la politique et le décorum. Le fruit le plus radical rapporté de ses promenades était le double renouvellement de sa conscience et de sa santé, qu'il voulait désormais ménager toutes deux , ayant enfin senti le fond amer de tous excès contraires.

J'espère que vous me trouverez changé, je ne veux pas dire de corps, mais de mœurs, car je commence à m'apercevoir que dans ce monde damné il n'y a de bon que la vertu. Je suis passablement las du vice, dont j*ai goûté dans toutes ses prétendues agréables variétés ; et à mon retour je veux rompre avec toutes mes connaissances dissolues, renoncer au vin et à tout commerce charnel, etc....

Ainsi pensait-il, indécis surtout a venir, dégoûté pour le moroe;it de la gloire littéraire, attristé par cet oubli général qui ne lui permettait d'autres correspondants que sa mère et son homme d'affaires, M. Hanson, et l'obligeait de répandre sur de subalternes objets, le vieux Murray et le jeune Robert Rhuston, le fonds de tendresse renaissante et économisée maintenant autant qu'il la prodiguait autrefois. Ajoutez à cela le souci rongeur de ses affaires, asseE mal gouvernées par sa mère, et pliant sous le poids des dettes et des procès, vous aurez le secret de ces tristesses silencieuses, qui par moments lui rendaient l'Asie aussi monotone que l'Angleterre, alors qu'assis sur le pont d'un navire, son domicile errant, au milieu du nuage enivrant du latakie, il regardait les montagnes en tordant ses moustaches.

Ce qui donne une idée exacte de cet état de lan^ gueur morale survivant encore au rajeunissement de

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son physique revivifié parla sobriéléde la satiété et la chasteté du dégoût, c'est ce journal^ ce sont ses lettres où il semble avoir perdu la conscience ou du moins Forgueil de son génie^ préfère une inégale composition intitulée : Paraphrase d'Horace à cette élégie épique du ChUde-Haroldy mais préfère à tout le reste ses succès et sa réputation de nageur* C'est là peut-être l'épisode de ses voyages sur lequel il revient le plus volontiers et insiste le plus ; et, bien longtemps après, àRavennes, le 21 février 1821, Il maintenait contre le scepticisme d'un voyageur moins heureux que lui,Turner, sa qualité de Léandre moderne, avec une vivacité et une amertume singulières chez un homme qui avait à ce moment épuisé, pour ainsi dire , toutes les gloires, et défendait ce brin de myrte , symbole de sa victoire nautique de THellespont, avec plus d'acharnement que ses poétiques lauriers. Cette prédilection a paru affectée à ceux qui n'osaient pas la trouver puérile. Point du tout. D n'y a rien de puéril pour l'orgueil, et il n'y a rien de plus sincère que lui. Lord Byron était homme, et, comme l'homme, pétri de contrastes et de contradictions. Un moucheron peut tenir un lion éveillé. Une assertion de Turner pouvait bien empêcher lord Byron de dormir.

Hormis la traversée de l'Hellespont et son saut de Leucade, les impressions du voyage de Byron à Constantinople n'ont pas la vivacité ni l'originalité de ses souvenirs de Janina et d'Athènes. Il se borne à dire qu'il connaît mieux Constantinople que Londres, et à se moquer des hâbleries de lady Montague. Il défend contre elle Saint-Paul qu'il trouve supérieur, comme un badaud de Londres, à Sainte-Sophie. Il remarque

que les murs du sérail ressemblent à ceux qui entourent les jardins de Newstead. Il se plaint de Fletcher, que gagne le spleen de la bière natale et du lit conjugal, et dont les sornettes lui gâtent parfois son plaisir. Il trouve les Grecs inférieurs aux Turcs, tout en souhaitant que Bonaparte chasse de l'Europe ces barbares à turban qui y sont campés. Il maintient avec une susceptibilité ombrageuse les prérogatives de son rang de pair, et soulève, à propos de l'audience du sultan où il accompagne l'ambassadeur anglais qui prend congé, un conflit d'étiquette et de préséance. De loin, il gouverna son domaine avec une rigueur puritaine des plus inattendues, et démembre d'un moulin l'apanage d'un de ses fermiers dont le fils, Lovelace de village, refuse d'épouser une jeune fille de sa condition qu'il a séduite. Ces dispositions humouristiques le suivent dans ses rapports avec ses compatriotes qu'il accueille tantôt avec une familiarité cordiale , tantôt avec une solennelle roideur. Ces crises hypocondriaques ne cèdent qu'au charme enivrant de la perspective cfu Bosphore, ou à la joie de revoir Athènes et la Grèce, cette seconde patrie. Ce n'est que sur ce sol sacré qu'il se sent redevenir à la fois poëte, héros, et homme. Rembarqué le 14 juillet, à bord de la ScUsette qui ramenait sir Adair en Angleterre, il se sentait tout d'un coup pris d'une telle nostalgie de l'Attique qu'il se faisait, abandonnant son compagnon M. Hobbhouse, descendre à l'Ile de Zea, avec ses deux Albanais, son Tarlare et Pletcher qu'il avait consenti à garder. Et de là, heureux d'être libre, fier d'être seul, il se rendait à Athènes, renonçant en sa faveur aux digressions projetées en Egypte ou en Perse. Il avait assez de l'Asie

et de son climat énervant, trop propice aux vapeurs de Tégoïsme et de l'ennui.

J'aime mieux la Grèce, qui est déjà comme mienne; de sorte que je retournerai voir les mômes lieux , mes vieilles mers, mes montagnes, les seules connaissances dont je ne me asse pas.

Lord Byron trouva à Athènes, où il était allé se loger, non plus chez la veuve Maori, mais au couvent des Franciscains, lord Sligo, un de ses anciens camarades de collège, qu'il revit avec plaisir. De son couvent, son q[uartier général, il fit des expéditions en Morée qui ajoutèrent au trésor secret de ses impressions, mine inépuisable où l'inspiration devait plus tard trouver de si riches filons de poésie. Il traversa, durant ce second séjour, jusqu'à huit fois, l'isthme qui sépare la . Morée de l'Attique. Il visita Tripolitza, Napoliet Argos. Il vit Vely-Pacha, fils d'Ali, et ses beaux enfants, aux yeux noirs, aux joues fardées, aux questions d'une héroïque ingénuité. Il fut reçu avec de grands honneurs à cette cour noblement barbare et quitta Vely- Pacha, monté sur un superbe cheval arabe, présent d'adieu de ce maître farouche aux siens, mais hospitalier et généreux pour les étrangers. Il se rendit avec lord Sligo à Gorinthe, où il jse sépara de son compagnon et poussa seul jusqu'à Patras où l'appelaient des communications d'Europe à son adresse chez le consul. Là finit le cours de ses enchantements, troublés soudain par la plus prosaïque et la plus fâcheuse des aventures, une fièvre du pays qui le livra, malgré ses répugnances, aux soins ignorants des médecins locaux. Il s'en vengea par une ironique épitaphe heureusement inu-

tile, grâce aux ressources de sa constitution, et aussi peut-être, dit-il, au yatagan de ses lidèles Albanais*, qui avaient menacé les malheureux disciples d'Hippocrate de leur couper la tête s'ils ne guérissaient pas leur maître à bref délai*.

Sa lettre du 3 octobre 1810, à Hodgson, est bien d'un convalescent énervé, agacé, qui voit encore toutes dioses à travers ces verres jaunissants que la bile colle aux yeux de ses victimes.

A l'exception d'un billet d'Opéra, il n'est rien que je sache qui vaille une demi-guinée.... Je n'ai réellement pas un seul ami dans le monde.... Je ne vaux pas mieux, après tout, que le jour où je partis. Dieu me soit en aide!...

Cette humeur misanthropiquede Byron ne s'explique que trop par l'influence aigrissante de la maladie et la préoccupation de ses affaires délabrées, qui ne devaient pas tarder à exiger son retour dans cette patrie dont aucune espérance ni aucune affection ne doraient pour lui les brouillards.

De retour à Athènes, où il voulait, à toute force, attendre le printemps, il rafraîchissait ses langueurs en nageant avec lord Sligo dans les eaux du golfe de Lépante, ou sous le cap Sunium, partout où il trouvait quelque belle oasis de limpidité et de silence. Malgré ses répugnances pour tout commerce où il retrouvait les mœurs européennes, il se montra un peu plus communicatif à ce second voyage, pour ses compatriotes, qu'au premier, où il n'avait guère eu de rapports avec

1. Fletcher, malade de la fièvre et du mal du pays, était de^ meure à Constantinople.

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