‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 4 sur 104 · SOUTHWELL · texte numérisé non relu

SOUTHWELL

Le collège de la Trinité à Cambridge. — Mélancolie de Byron. — N'être plus enfant. — Vie tour à tour solitaire et dissipée. — Amitié passionnée. — Le bel Eddleston. — Noël Long. — Vacances à Southwell. — Début dans le monde. — Mélange de hardiesse et de timidité, de noblesse et de gaucherie. — Querelle caractéristique avec mistress Byron. — Byron secoue le joug maternel. — Fugue sur Londres. — I^a mère domptée. — Premiers vers. — Vicissitudes et transformations du premier recueil poétique de Byron. — Excursion à Harrovvrgate. — Comédie de société. — - Grooms, chevaux, chiens. — L*abbé de Roufigny. — M. Bêcher et ses conseils. — Les Heures de loisir, — Année de séjour à Southvrell. — Byron y trempe sa force dans Tamertume. — Mélodies préférées.

— Immenses lectures. — Insatiable curiosité d'esprit et de cœur.

— Penchants superstitieux. — Goût passionné de la gloire. — Ambitions généreuses et fiers pressentiments. — Ni ange ni hête.

Au mois d'octobre 1805, lord Byron entra au collège de la Trinité, à Cambridge, sous le coup d'une impression de tristesse et de découragement dont nous lui empruntons l'aveu pénétrant :

Lorsque j'allai pour la première fois au collège, ce fut une scène pénible et nouvelle pour moi; d'abord, j'avais tant de chagrin de quitter Harrow, que, quoique l'époque fût arrivée (j'avais dix-sept ans), j'en perdis le repos, pendant le dernier quartier, et passai mes nuits à compter les jours qui me restaient. J'avais détesté Harrow pendant un an et demi ; mais après, je l'aimais. Secondement, je désirais aller à Oxford et

non à Cambridge. Enfin, j'étais si complètement seul dans ce nouveau monde que mon courage était à moitié brisé. Mes compagnons n'étaient ni humoristes, ni insociables; au contraire, ils étaient bienveillants, hospitaliers, distingués comme rang et comme fortune, et d'une gaieté qui surpassait beaucoup la mienne. Je me mêlais avec eux, nous dînions et nous soupions ensemble, et...; mais malgré tout, une des sensations les plus douloureuses et les plus pénibles de ma vie fut de sentir que je n'étais plus un enfant,

A Cambridge, lord Byron, qui ne pouvait vivre sans un lien volontaire, tout en ayant horreur de tout lien obligatoire, s'ëprit d'une amitié passionnée pour un jeune homme nommé Eddleston. De deux ans plus jeune que lui, d'une naissance inférieure à la sienne, circonstance à laquelle cette liaison dut cet attrait de . protection, qui provoque et attache les cœurs altiers, ce jeune homme , doué d'une voix charmante, faisait partie du chœur de Cambridge, et exerça sur Byron la fascination irrésistible de sa douceur presque féminine. Nous aurons à parler plus d'une fois de cette affection , fortifiée par les contrastes mêmes qui devaient l'étouflfer, et qui tient une assez grande place dans la vie morale de notre héros.

Byron retrouva aussi au collège de la Trinité un de ses compagnons favoris d'Harrow,Édouard-NoëlLong, qui entra ensuite dans les gardes, et qui, après s'être distingué dans l'expédition de Copenhague, à laquelle, dit le poète, * survivent encore deux à trois mille faquins, bien portants et bien payés, » se noya au commencement de 1809. Il passait à Lisbonne avec son régiment dans le vaisseau de transport le Saint-Georgey qui fut heurté dans la nuit par un autre transport et sombra.

C'est avec ce jeune homme, habile nageqr, si sinwlièrement prédestiné à périr dans les flots, que Byron partagea tous les plaisirs et tous les jeux que le régime indépendant des Universités anglaises permet à ces précoces et turbulents émancipés qui y apprennent la vie plus que la science, et la vie par les mauvais côtés. C'est avec Long que Byron, étudiant plus assidu aux leçons d'équitation et aux parties de paume ou de crosse qu'aux cours réglementaires, jeta fiévreusement au hasard d'une vie indisciplinée les premières gourmes de son esprit et de son tempérament, lisant, discutant, cavalcadant, luttant, et bravant avec la hardiesse d'un plongeur émérite les mystères des eaux profondes de la Cam, où il se faisait un jeu téméraire de poursuivre et de saisir au fond d'un lit bourbeux de quatorze pieds de hauteur, les assiettes, les œufs ou les schellings que des parieurs y avaient jetés.

Le soir, on faisait de la musique, c'est-à-dire. Long, bonmusicien, jouait tour à tour de la flûte ou du violoncelle; Byron constituait l'auditoire, tantôt distrait, tantôt enthousiaste, suivant l'humeur du moment. Les rafraîchissements se composaient de cette eau de soda, émoustillante et digestive, chère aux palais blasés et aux estonaacs laborieux de la jeune Angleterre.

Noël Long ne passa qu'un été à Cambridge. Il entra dans les gardes et abandonna Byron, sevré de cette amitié unique, aux amours passagères et aux liaisons vagabondes, fluctuations du cœur et des sens d'une nature déjà insatiable d'émotions et de jouissances. Byron regretta toujours cet ardent et parfois mélancolique compagnon de sa première jeunesse. Il ne songeait jamais à lui, à ses qualités, à sa fin précoce, sans

un involontaire attendrissement. Et plus tard, au milieu de ses plus noirs accès de misanthropie, quiconque se recommandait à lui de ce souvenir, trouvait immédiatement ses bras et son cœur ouverts.

Pendant Tété de 1806, Byron rejoignit sa mère, comme de coutume, à Southwell, et commença à s'apprivoiser aux avances d'un cercle peu nombreux mais choisi, où l'attirait la présence de quelques femmes aimables et distinguées, mais d'où Téloignaient en même temps cette sauvage horreur des visages nouveaux et cette orgueilleuse timidité, fonds d'un caractère dont Harrow et Cambridge n'avaient qu'à peine émoussé les âpretés.

Une jeune personne qui le connut alors, peint son début dans quelques lignes caractéristiques :

Je le vis pour la première fois à une soirée chez ma mère. Il était si sauvage qu'elle fut obligée de l'envoyer chercher trois fois avant de pouvoir obtenir qu'il vint au salon jouer à différents jeux avec les jeunes gens de son âge.

Il était gras, avait Pair timide et portait ses cheveux peignés liéses sur le front. Il ressemblait beaucoup à son portrait en miniature que sa mère avait fait faire par M. de Chambruland. Le lendemain, mistress Byron l'amena faire visite à la maison où il eut la même tenue roideet contrainte. La conversation tomba sur Cheltenham où nous avions passé quelque temps, sur les amusements, les pièces qu'on y représentait, et je dis que j'avais vu jouer à merveille le rôle de Gabriel Lackirain, Comme sa mère se levait pour s'eû aller, il fit un salut cérémonieux auquel je répondis par : « Adieu, Gaby! » faisant' allusion à la pièce. Sa physionomie s'éclaira, sa belle bouche laissa échapper un rire franc; toute gêne s'était évanouie pour ne plus revenir, et lorsque sa mère lui dit : t Allons, Byron, ôtes-vous prêt? » il répondit que non, qu'elle pouvait s'en aller sans lui, qu'il voulait rester et causer un peu plus

longtemps. A dater de ce jour-là, il venait chez nous à tonte heure, entrant et sortant comme bon lui semblait, et regardant notre maison comme la sienne *•

C'est au commencement d'août 1806 .qu'une querelle caractéristique avec sa mère, explosion subite des passions qui bouillonnaient en lui, et suivie d'une révolte définitive, brisa les derniers freins qui le retenaient encore. La vie individuelle, avec tous ses hasards et tous ses dangers, commença dès lors pour ce titanesque dandy, étouffant dans les contraintes provinciales et domestiques; La première manifestation du génie poétique qui brûlait en lui devait suivre de près ce conflit décisif qui mit de si bonne heure au jeune étudiant de Cambridge la bride sur le cou. C'est à dix-huit ans à peine que lord Byron devait publier ses premiers vers, ces Juvenilia^ fleurs brillantes, au parfum amer, nées sur les bords du volcan subitement entr'ouvert, qui allait lancer au poétique ciel tant de flamme et tant de fumée. La cause qui développa entre la mère et le fils, jusqu'à rendre une première séparation nécessaire, les ferments d'incompatibilité qui couvaient depuis si longtemps sous la cendre de l'habitude, est demeurée inconnue, et elle dut être futile. Une étincelle suffit à allumer un incendie. Les colères sourdes et les froides indignations de Byron, provoquées chaque jour par les petitesses et les exigences d'une mère tyrannique, exaltaient celle-ci à son tour jusqu'au délire. Les tasses et les soucoupes, la bouilloire elle-même, si pacifique, servaient de vietimes, puis de munitions à ces tempêtes où Byron,

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