Moore, t. II
épreuve le laisse sans la force de s'étudier ou le courage de se trahir, sera le chef-d'œuvre de cette analyse contradictoire et logique d'un grand cœur par un grand esprit. Rien de plus caractéristique et de plus navrant. Jamais poésie n'a atteint à l'eflFet de cette prose saccadée, faite des coups de hache étincelants de la pensée acharnée sur elle-même. Avant d'en venir à ce barbare travail psychologique, où le moindre mouvement de rame repliée sur elje-méme est trahi par le sang de l'incurable blessure, Byron poursuivit et abandonna successivement vingt projets de diversion, de désertion, d'évasion désespérée de cet abîme où il se sentait entraîné, toujours lucide, et sans avoir la consolation du vertige. Il songea à échapper à ce vautour de l'ennui dont il devait ètte le Prométhée, tantôt en Sicile avec lord Oxford et sa famille , tantôt en Russie avec son ami Sligo , tantôt en Hollande avec son ami Word, tantôt vers les volcans du Midi, tantôt vers les glaces du Nord. Aucune ancre d'affection ou de foi ne pouvait l'arracher à ce supplice épouvantable de la fluctuation perpétuelle. Sa volonté s'éteignait en désirs impuissants. S'il songeait à l'amitié, il se sentait trop vieux pour cette passion où il avait trouvé jadis autant de soucis que dans l'amour. Et s'il songeait à l'amour, il se croyait trop jeune pour le mariage, redoutant plus encore les ennuis de la paix domestique que les douleurs de la passion, lassé, mais non rassasié, et préférant les tempêtes au port. Pour échapper à ces anxiétés dévorantes, il passait des semaines à dîner « comme un dragon aux gardes, » essayant de se renouveler aux feux de l'orgie, ou à tout oublier aux bals de dandies, aux dî-
ners avec les Harrowby, les Rogers, les Prère, les Sharpe , les Mackintosch , à force de contempler la même pirouette ou de boire au même verre de silencieuses et narcotiques rasades. Là-dessus y ses démarches pour obtenir un passage à bord d'un vaisseau du l'oi pour cette Grèce maternelle, dont la beauté absorbe tout désir, dont l'infortune console de toute douleur, aboutissaient heureusement et il refusait, par suite de cette fatalité d'indécision, également impatiente et dédaigneuse de tout remède.
.... Je ne sais ce que je voudrais. II est singulier qu3 je n'aie j^ais désiré sérieusement une chose sans Tobtenir, et sans m'en repentir après ' .
Alors il se rejetait de nouveau sur les femmes, la passion ou plutôt la galanterie. Mais il y apportait cette disposition curieuse, critique, qui est à l'amour ce que le doute est à la foi. Il ne croyait pas ^ et il n'était pas heureux, manquant de cette sécurité de l'illusion, de cette naïveté de la confiance. La coupe de miel pour les autres était de fiel pour lui.
Il est malheureux que nous ne puissions vivre, ni avec les femmes, ni sans elles'....
Et, se réfugiant enfin dans les bras de la femme idéale, la demandant à l'Orient , seul domaine du poëte, il évoquait l'ombre gracieuse de la Fiancée d'Abydos ou de Zuleika^ et goûtait au moins pendant quelques jours la consolation du rêve.
Il allait enfin à la campagne, se sauvait des courses