‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 37 sur 104 · Moore, t. II, p · texte numérisé non relu

Moore, t. II, p

de ce genre sont des rencontres. Le cœur n'a pas de logique ou du moins il n'a pas de conduite. Partagé entre des sentiments divers et même contradictoires, Byron abandonna sa vie de cœur au souffle intermittent de cette inspiration qui gouvernait son esprit. Il était volontiers^ comme tous les poètes, amoureux à première vue de toutes les femmes. La réflexion seule faisait son choix, ou refroidissait jusqu'aux tiédeurs décentes de l'amitié cette impression indiscrète qui avait d'aibord les flammes de l'amour. Lord Byron n'aimait pas ces compromis. Il passait plus volontiers à l'indifférence qu'à cette tendresse raisonnable, à cette galante estime qui est la récompense des femmes d'esprit assez courageuses pour s'avouer vieilles et ne pas prétendre à plus. Quant aux femmes encore jeunes et belles, lord Byron pensait sans doute comme nous qu'il est bien difficile d'éprouver de l'amitié pour une personne encore capable d'inspirer de l'amour. L'amitié est un sentiment désintéressé, un dévouement sans espérance. Une femme désirable ne peut guère être aimée pour . elle-même , c'est-à-dire aimée d'amitié, cet amour sans égoïsme, et par suite sans orages. On n'est l'ami véritable que d'une fenune qui n'a plus que la beauté de l'esprit ou du cœur, et vis-à-vis de laquelle tout autre motif que le bon serait ridicule. Il est cependant des exceptions, mais si rares qu'elles confirment la règle , et qui doivent d'exister d'ailleurs à des raisons ou à des circonstances qui paralysent cette étemelle ambition , cette étemelle curiosité qui poussent l'homme à désirer plus à mesure qu'il obtient davantage, et l'empêchent de rester assis quand il peut tomber à genoux. Byron aima d'amitié, d'une amitié

respectueuse, à des degrés très-divers , trois femmes qui forment le fond grave et déœnt de ce Décaméron de sa vie mondaine, où, sans la discrétion imprévue de cet Irlandais trop original, Hoore, nous pourrions signaler maintes physionomies et maintes attitudes d'un sourire plus coquet et d'une grâce moins contenue. Ces trois amies de Byron, qui ne furent que cela, c'est lady Jersey, lady Melbourne et Mme de Staël. Mme de Staël était un homme par l'esprit, presque par le cœur. Ses yeux seuls peut-être trdiissaient une âme qui avait gardé toutes les tendresses féminines ^ en dépit du stoïcisme d'emprunt, tour à tour ils brillaient de l'éclat du génie, se voilaient de langueur ou se mouillaient de sensibilité. Mais à l'époque où elle connut Byron, Mme de Staël, qui ne fut pas souvent maîtresse d'elle-même, ne s'appartenait pas, et d'ailleurs elle n'avait rien qui fC^t capable d'inspirer à un tel homme un sentiment passionné. Hors l'admiration mutuelle que devaient ^voir l'un pour l'autre deux grands esprits, il n'y eut jamais ni intimité, ni abandon dans ce commerce où , à tant de motifs de sympathie , se mêlaient tant de motifs d'incompatibilité, et qui ne fut jamais qu'intellectuel. Mme de Staël sentait trop ce que le caractère de Byron avait d'indomptable, et trouvait à ses algara4es je ne sais quoi de démoniaque. Lord Byron, de son côté, n'était pas sans s'apercevoir des ridicules que se donnait à son insu une femme qui visait trop souvent au sublime pour ne pas toucher parfois à Tpxtrême opposé. Du reste, comme le fond de ces deux esprits et de ce^ deux caractères était cette tolérance qui est un signe de la vigueur de l'un et de l'autre, les décep-

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tions mutuelles étaient sans aigreur, et les rencoûties entre ces deux électriques natures, si elles n'étaient pas sans éclairs, étaient du moins sans tonnerre. Jamais ils ne rompirent, malgré quelques griefs réciproques, punis d'une bouderie ou vengés par une épigramme : Byron riant ouvertement d'une mystification du malin Sheridan, ou affectant de craindre que le Traité sur le suicide n'en donne le goût; Mme de Staël, par une représaîlle toute féminine, prenant oontre Byron la défense de son sexe opprimé, et plaidant avec une sensibilité qui n'était pas sans malice la cause de Caroline Lamb ou, plus tard, de lady Byron elle-même.

Une lettre à Moore, du 13 juillet 1813, nous montre Byron aux prises à la fois avec les reproches éloquents de Mme de Staël, et les doutes qui s'emparent de lui à chaque velléité amoureuse , quand il rencontre cette femme qui pourrait être celle qu'il cherche.

Savez-vous, Moore, que je suis étonnamment enclin, notei que je dis enclin^ à devenir sérieusement amoureux de lady A. F *.... Mais ce .... a dérangé toutes mes vues. Quoi qu'il en soit, vous la connaissez; a-t-elle du sens? est-elle spiritueUe^ accorte, ou d'un bon caractère? L'une ou l'autre de ces qualités suffirait. Je ne ferai pas de question sur sa beauté, car je l'ai vue. Mes affaires s'améliorent. Si, d'un autre côté, ma perspective ne se rembrunissait, je prendrais femme; et ce serait elle que je choisirais, s'il y avait chance de réussir. Je ne la connais pas encore beaucoup, mais mieux que je ne la connaissais....

La Staôl m'a entrepris hier soir avec une extrême fureur. Elle m'a dit que je n'avais aucun droit d'être amoureux; que j'avais traité.... en barbare; que je n'ai point de sentiment,

1. Maudit sois-tu, avec tes initiales, ô trop prudent Irlandais, digne poëte de cette race qui ne sut jamais ni parler, ni se taire, ni agir à 'iropos !

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que je suis tout à fait incapable d'éprouver la bdle passion^ et que j'ai été ainsi toute ma yie. Je suis vraiment enchanté de l'apprendre, et ne m'en doutais guère.

II y a, dans le Journal de Byron , sous la date du mercredi 24 novembre 1813, ces mots qui résument l'expérience et la moralité de la liaison à laquelle faisait allusion Mme de Staël, et que nous plions raconter.

Mém. Une maîtresse n'est et ne peut jamais être une amie. Tant qu'on s'arrange*bien ensemble, on est amant, et quand c'est fini, on n'est rien moins qu'amis. *

C'était une femme remarquable après tout et non sans un certain charme étrange, que cette lady Caroline Lamb, à laquelle sa passion pour Byron, son roman satirique de Glenarvon et sa fin presque tragique, ont fait dans l'histoire de la littérature anglaise la place exceptionnelle des caractères , des talents et des aventures saphiques. Caroline Ponsomby*, fille unique du comte de Besborough (Frederick Ponsomby), petite-fille, par lady Henriette, sa mère, du premier des comtes Spencer, et, par son aïeule maternelle, arrière petite-fille de Poyntz et du grand comte de Peterborough, appartenait, par sa naissance et ses alliances, aux premières familles de l'Angleterre et de l'Irlande. Elle reçut une éducation conforme à son rang, et aussi trop conforme à son caractère , c'est-à-dire plus brillante que solide, et dont les encyclopédiques ambitions et les trop viriles hardiesses portèrent au comble l'exaltation naturelle à son imagination et à son tempérament. Telle qu'elle sortit cependant, dans la grâce

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