lledwin, t U, p. 79 à
en témoignages tour à tour bizarres et touchants de sa folie, espérant que quelqu'un de ces artifices retrouvera le chemin perdu du cœur qu'elle poursuit. Byron, impatienté du renom de férocité que lui fit une conduite des plus raisonnables, parle de ces dernières scènes de la comédie tournant au drame avec une légèreté qui n'est sans doute qu'affectée, voilà pourquoi nous avons abandonné son récit ironique. C'est nous, car au fond nous plaignons Caroline Lamb, femme d'un cœur et d'un talent dignes d'un meilleur sort, c'est nous qui la montrerons tour à tour furieuse et caressante, humble ou superbe, s'approchant un soir, dans un bal, de son seigneur et maître, et lui demandant doucement en cette qualité, la permission de valser. C'était une manière ingénue de renouer l'ancien empire, de flatter ce cœur indomptable. Byron, rebelle à cette agacerie peut-être innocente, et sachant à quoi mènent, en pareil cas, les moindres interventions, déclara peut-être un peu trop sèchement que, dans les termes de mutuelle indifférence où ils étaient convenus de rester l'un vis-à-vis de l'autre, il lui importait peu qu'elle valsât ou ne valsât pas. De là, une altercation qui fit scandale, et dont des versions, revues et corrigées par la malignité, coururent dans toutes les bouches. Alors la biche devint tigresse. Cet amour opiniâtre dont on flétrissait l'hommage dégénéra en une sorte de haine. Haine la plus terrible de toutes, celle qui vient de l'amour, et en est la vengeance et le désespoir : corruptio boni pessima! Caroline Lamb alla-telle, comme le prétend Byron, jusqu'à exciter un soupirant à provoquer en duel le rival insolent, et jusqu'à s'offrir comme prix de la victoire? Comment ne pas en
douter, lorsqu'on la voit, peu de temps après, poussée par cette attraction irrésistible qui jest devenue, sa vie, aller chercher jusque chez lui, pour tenter sans doute un dernier effort de réconciliation, cet homme qu'elle ne peut pas haïr? « Ce n'était certainement pas, dit Byron malicieusement, avec le projet de se brûler la cervelle. » Non certes; mais il ne s'agissait pas davantage de la brûler à Byron.
Byron était absent. Caroline trouva sur la table un volume de Wathek^ roman oriental, particulièrement cher à l'enfance de Byron et où sa jeunesse avait trouvé encore des délices, livre favori enfin qui ne le quittait guère, que peut-être maintes fois, aux beaux jours da leur liaison, les deux amants avaient lus ensemble, front contre front et la main dans la main. Saisie d'une inspiration touchante, la pauvre femme écrivit au crayon sur la page blanche, ces mots suppliants : « Remember me (souviens-toi de moi). » Certes il fallait être exaspéré comme Byron, pour voir une insulte dans cette insistance, et un défi, un cartel dans ce touchant appel, dans ce tendre et humble reproche, dans ce murmure d'un cœur froissé, doux comme le parfum de la fleur déchirée par le soc de la charrue. En proie à un véritable délire de colère, le poète écrivit rapidement, sur le feuillet provocateur, huit vers, et envoya sous un pli à lady Caroline Lamb, cette improvisation foudroyante :
Me souvenir de toi I Me souvenir de toi ! Tant que le Lethé n'aura .point éteint l'ardent torrent de ta vie, le remords et la honte tinteront autour de toi et te poursuivront comme un rêve dans la fièvre. Me souvenir de toi ! Ah ! n'en doute pas. Et ton époux aussi se souviendra de toi. Ni lui ni moi ne t'ou-
bliarons, loi pour qui tu fus paijure, moi dont tu fus le dé' mon!
Que fit Caroline Lambî Mourut-elle du coup, ou rendue soudain à la raison par la douleur, trouvant qu'après tout un homme ne vaut pas tant de soins, et que les larmes ravagent un joli visage, prit-elle ce deuil décent du premier amant, qui consiste à en chercher un second? Point du tout. La vengeance de lady Lamb, soit que le premier amour lui tînt encore trop au cœur, ou que le second ait tardé à venir, ne fut ni si tragique ni si spirituelle. Elle se vengea, se consola peut-être par un moyen alors tout à fait extraordinaire, mais devenu depuis, beaucoup plus à la mode. Elle fit un roman. Elle écrivit son Elle et Luij moins le style. Elle plaida sa cause et celle de son sexe dans Glenarvon, roman allégorique et satirique, auquel le nom de l'auteur et les circonstances inspiratrices d'une fable trop transparente, firent en 1816"un succès diffamé d'étonnement et de malignité.
Nous avons lu ce livre trop fameux, pamphlet intime, auquel les mésaventures conjugales de Byron et sa rupture avec la société de son pays, prêtèrent une autorité éphémère sur l'opinion publique, alors soulevée contre ce fils rebelle, ce favori révolté, devenu citoyen du monde par mépris de sa propre patrie. Nous n'avons jamais mieux senti la fragilité des succès fondés sur l'allusion, et la leçon de IMnstabilité vengeresse du goût public ne nous est j semais apparue sous upe forme plus instructive. I)éc|démept rie^ ne vieillit comité wne satire, si pe n'est un madrigaî. Oii se promène aujourd'hui dans ce livre, aux épisodes parasites et aux discours épineux, avec la sécurité mêlée
HISTOme D'UN SOMME. 191
d'ennui qui vous s£usit dans la campagne quand tout danger a disparu avec toute poésie, quand la forêt n'a plus de fi»uiUeSy le lac plus de décevante verdure/ quand les aubépines pt les églantiers n'ont p}u8 d'épi*^ nés, ni plus de fleurs.
Glenarvon^ est un livre médiocre et diffus, c'est de la Madame Oottin au fiel. « Pure crème aigrie de cantharides p comme disait Byron du Moine de Lewis. Mais en 1816, Gknarvon e]it du succès, il commença à lady Caroline Lamb une réputation littéraire faite de la ruine de toutes les autres. Le monde se ferms^ à jamais pour elle. Il est difficile, en pareilles confessions, de ne pas outrepasser la mesure, et de ne pas passer la sincérité jusqu'à l'oubli de la pudeur. Les femmes qui, par vengeance, se font femmes de lettres, ne devraient pas oublier que pour montrer son cœur, il faut ôter son corset. Lady Caroline Lamb n'eut plus, en présence de ce succès qui achevait de la déshonorer, qu'à se retirer dans sa belle terre de Brocket-Hall, où quelques amis d'élite osèrent seuls la visiter, Hobbhouse, Wellingtpn,Fo3çolo,et où, de temps ei^ tenips, vipt la ponspler uiie lettre affectueuse de cette généreuse Mme 4e Staël, qui avait du baume pour toutes les douleurs, eicepté pour les siennes. Bien qu^en deux ou trois endroits, de ces endroits q]ie peut seul trop ver un auteur qui a ^doré le héros ayant de le baïr, elle ait trouvé le point vulnérable du talon byronien, et ait forcé le poëte à se « retourner dédaigneusement, et à foudroyer d'un mot ou d'un vers la page venimeuse, lady Caroline Lamb
1. Traduit en français par Mme de P..., née L.... 1819. 3 vol in*12. Paris, Dufour.
n'emporta dans sa disgrâce et sa solitude, ni la satisfaction d'avoir blessé le traître ni celle de s'être guérie. La malédiction du poëte s'accomplit. Sa vie, tarie aux sources par ces contacts de feu, ne fit plus que languir. Elle donna successivement deux autres romans qui n'eurent pas le succès du premier, parce qu'ils valaient beaucoup mieux : Graham Hamilton et Ada Rets. C'est dans Graham Hamilton que se trouve cette plainte éloquente, pleine de douleur, de pressentiments et d'aveux, et qui demandera éternellement grâce pour les erreurs et pitié pour les malheurs de cette femme vraiment digne d'un meilleur sort. On l'y voit riche sans bien-être, célèbre sans honneur, femme sans repentir auprès d'un mari plein de réserve, d'égards et de pardon, mère sans amour auprès de beaux enfants, pleurant aux heures de veille, de souvenir, de remords et malgré tout de regret, pleurant à la fois l'honnêteté perdue, et hélas I peut-être aussi (le repentir des femmes a de ces mystères) ces heures coupables et délicieuses, à jamais envolées.
Si tu pouvais savoir ce que c'est que pleurer, pleurer seule et sans qu'on ait pitié de toi ; ce que c'est que veiller dans la longue nuit, tandis que les autres dorment, une silencieuse et morne veille, iu ne ferais pas ce que fai fait I
Si tu pouvais savoir ce que c*est que sourire ; sourire quand chacun vous dédaigne, et cacher sous d'artificieux mensonges un cœur qui connaît mieux la peine que la dissimulation, tu ne ferais pas ce que fai fait!
Oh ! si tu pouvais deviner combien, quand les amis sont changés, et quand la santé s'en est allée, le monde paraîtrait lugubre à tes yeux; si comme moi tu ne devais être chère à personne, tu ne ferais pas ce que fax fait!
Et maintenant que nous avons raconté, d'après
Bulwer, lady Morgan et les miss Berry, chroniqueurs moins discrets que Moore, Thistoire de ces amours troublées de Byron et de Caroline Lamb, réservons pour l'heure où nous suivrons à pied , derrière son chien favori, le cercueil de Byron, rentrant de Missolonghi à Newstead-Abbey, Thistoire de la mort de Caroline de Lamb et son émouvante moralité.
Malgré l'ébranlement nerveux d'une pareille affaire, malgré la déception profonde de cette première blessure d'amour et d'amour-propre, Byron, qui n'eût pu se cacher, même à Newstead, et à qui sa gloire faisait, pour ainsi dire, une existence de verre, continua ce genre de vie, moitié mondaine, moitié sauvage, tour à tour ascétique et galant, misanthropique et fashionable, dont le contraste allait si bien à son horreur de toute règle et à sa terreur de la monotonie. Mais soit qu'il s'enfonçât pendant quelques jours dans la solitude, renouvelant les implacables consignes de Mrs Mule, son cerbère femelle, et écrivant le Corsaire, pour échapper à la tentation de reprendre son douloureux et corrosif Journal; soit qu'il reparût dans le monde et signalât sa rentrée par un souper à l'un des dix-huit clubs auxquels il était agrégé , il sentait s'envenimer de plus en plus l'intérfeure et peut-être déjà incurable blessure. Cette solitude, qu'il fuyait parfois dans les conversations, les dîners, au théâtre, il la retrouvait dans le monde « ce désert d'hommes, » a-t-il dit le premier, et il ne rencontrait pas, au moins, dans cette foule décevante, la femme rêvée, appelée, libératrice de l'ennui, victorieuse du doute et du désespoir qu'il ne devait rencontrer que trop tard. Plus d'une fois, tout entier à ce désir et; à ce regret, il s'est écrié ce qu'on
194 I.ÛRD BYRON.
lit en maintes pages de son Journal : % Une femme serait mon saluu » Une femme, c'est en effet la perte quelquefois, mais souvent le salut. C'est le salut quand on est digne d^ôtne sauvé, et Byron Tétait, non-seulemenf par le génie, mais par lé cœur. Généreux autant que violent, et doux autant qqe fier, il se rendait, par allusion^ cette justice que confirmera la postérité, qu'il valait mieux que sa réputation. Byron est la grande victime des apparences, exploitées par l'hypocrisie jalouse de toute uqe société, qui le punit de son mépris en le haïssant. Il écrivait à Moore, un de ces jours de calme ou de fatigue où ne bouillonnait plus en lui l'amer levain de cette vie de Londres :
Pal trouvé une singulière réflexion dans Grimm. Je ne rapplique ni à vous ni à moi, du moins le mauvais côté ; quoique l^un de nous n'ait certainement pas un trop bon renom. La voici : % Bien des hommes ont la réputatio^ d'être méchants, a.yec lesquels ppu§ gérions trop beufeu^^ de passer nojxe viQ *.>
Lord Byron fut un de ces hommes méchants avec lesquels on serait trop heureux de passer sa vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est là le dire d'une femme : une Mlle de Sommery.
Mais éclairés par ce cri à la Richard, sorti des entrailles, par cet appel de Tabtme : « Une femme serait mon salut I » suivons à la trace, dans son Journal et sr Correspondance, les efforts de Byron, de 1813 à 1814, pour trouver, ailleurs qu'à ces fêtes du Wauxhall, peuplées d'anges déchus, l'ange inspirateur et libérateur. Suivons-le cherchant , de plus en plus triste, non plus un homme, mais une femme, cette femme