CHAPITRE IV
UHE HOHHÊTE FEMME.
Byron tourne autour du mariage. — Anna Bella, — Coquetteries puritaines. — Avances détournées dans une retraite. — Manège épistolaire» — Histoire de la fascination, — Première rencontre.
— Moment trop opportun. — Le salon réservé chez Murray. — Habitués du salon. — Vers contre Byron, par une jeune fille. — Il veut connaître Vauthoress. — L'ange et Satan. — Flirtation, — Récit par Byron de la première visite. — Fâcheux augure. — Comment on se marie sans le savoir et le vouloir. — Demande et refus. — Le Corsaire. — Le héros et l'auteur. — Apogée de la vogue de Byron. — Stances sur la princesse Charlotte. — Admiration orageuse. — La mauvaise compagnie de « soi-même. » — Mistress Mule. — Variations de Byron sur le thème du mariage.
— Misanthropie et mysogénie. — Byron continue à chercher. — La fille de lady Straflbrd. — Soucis d'affaires. — Rébellion des choses. — Byron s'obstine contre la fortune. — Il s'indigne contre
. la gloire. — Il ne veut plus écrire.... et il écrit Lara, — La femme et la bibliothèque. — Malheureusement Byron a un cœur. — Byron en arrive à vouloir épouser celle seulement qui l'a refusé. — Conseils malencontreux de Moore. — La girouette tourne. — Les renards à qui on a coupé la queue. — Byron renouvelle la demande de la main de miss Milbank et est agréé. — Sa joie, ses espérances, ses illusions. — Ses lettres de fiancé. — Pari de célibataire perdu et payé. — Lettres à Moore. — Effusions de cœur. ~ Pressentiments de Moore. — Jour nuptial et fatal. — Gaucheries et distractions de l'époux. — Impassibilité de l'épouse. — Mistress Williams. -— Le premier soir. — Mistress lago. — La govemess. — Splendeur et misère. — Décroissance de la lune de miel. — Mélancolie de Byron. — Ada. — Bienvenues fort différentes. — Comment se conduit une honnête femme qui veut se débarrasser de son mari. — Plaidoyer pour Byron contre sa femme. — L'affaire Mardyns. ,— Témoignage de Mm« de Staël. — De la comtesse
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Blessington. — Avis de Macaulay. — Chute et disgrâce universelle de Byron. — Son départ. — Son testament littéraire. — Ses adieuxl
Voici comment Byron parle d'elle la première fois qu'elle apparaît dans les Mémoires de Moore (rendonsleur le seul titre qu'ils méritent), en ce Journal qui seul en assure la lecture.*
Reçu hier (30 novembre 1813), une très-jolie lettre d'Anna Bella. Quelle étrange situation, quelle singulière amitié que la nôtre! Sans une étincelle d'amotir, ni d'une part, ni de l'autre; résultat de circonstances qui, d'ordinaire, engendrent d'un côté la froideur, de l'autre, l'aversion. C'est vraiment une femme supérieure et très-peu gâtée ; chose étrange pour l'héritière d'une grande fortune, une jeune fille dé vingt ans, pairesse par droit de naissance, fille unique qui en à toujours fait à sa tète. Poète d^ailleurs, mathématicienne, métaphysicienne, et cependant, avec tout cela, bonne ^ généreuse, douce, presque sans prétention. La moitié moins de talents acquis et le dixième des avantages qu'elle tîeht de la nature, eussent fait tourner toiutei autre tête *.
Il est curieux de suivre les progrès lents, mais sûrs, de cette iricaIitation> de cet ensorcellement âe Byron par la jeune magicienne. C'est l^tiistoire de la dionée attirant doucement la mouche par son parfum mielleux, et, au premier contact, referniant sur elle les perfides replis de sa corolle. Pendant quelque temps se détournant de cette irritante indifférence, Byron cherche ailleurs tihe plus facile victoire. Mais il songe toujours au mariage^ à ce mariage qui lui semblait le pis aller de la vie, et qu'il a longtemps considéré comme une variété du suicide.
1, Moore, t. H, p. 228.
HISTOIRE lî*ON HOMME. 2B3
Or^ songer ati itiaHélgè, c'ëdt Èbûgét à Anilà Bëlla, h miss là plus naturèllettieût épousablé de toilte TAtiglëterre, pour unhotiimë qui vêtit se garder Au faoîns du ridicule d'une sotte ûh. Le 16 janvier 1814^ il écrit :
Je me preûds d'admiratioti pour *** la jeune so&ur de.... Une femme serait mon salut. Certainement, les femmes dtis gens de ma connaissance m'ont fait peu de bien jusqu'ici.... Elle est belle, mais bien jeune, et je la crois sotte ; mais je ne Pai pas assez vue pour en juger; d'ailleurs, je n'aimé pas Vesprit en cotillon. Il est très-probable qu'elle ne m'aimerait pas, et moi e ne Taimerais pas non plus; mais suivant mon système, et le système moderne en général, cela importe peu. L'afTaire (si jamais ça en vient là), sera réglée entre le papa et moi. Elle en ferait à sa tête ; je suis doux et docile avec les femmes ; et si je n'en deviens point amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous ferons un couple très-bien assorti. Quant à sa conduite, il faudra qu'elle y veille..;. Mais si j'aime, je serai jaloux; et c'est pour cela que je ne veux pas aimer. Après tout, je doute de moi, et craindrais de n'être pas aussi patient que le demanderait la bienséaiice pour un mari de mon rang. Le divorce perd la pauvre femme, et les dommages sont de tristes compensations. Mon caractère n'aurait qu'à me pousser à quelque vengeance orientale, ou tout au moins à un appel au tribunal. Non, tout décidément, je n'en veux pas, je suis fait pour rester solitaire. Cependant, j'aimerais de temps en temps à avoir quelqu'un pour bâiller avec moi *.
Il est impossible de èe rendre compte à priori des vicissitudes de setatiménts et d'idées par lesquelles Byron descendit de si haut et Wnt de si loin pour charger miss Milbanck du soin de son bonheur et mettre sa gloire à ses pieds. Les confidences intimes de son Journal nous sont encor^ nécessaires pour combler
f 1. Moôre, 1. 11, p. 263.
les lacunes, ménager les transitions et nous permettre de mesurer Torbe immense autour duquel dut évoluer l'astre byrbnien pour devenir le satellite d'une pâle étoile du puritanisme. Mais racontons d'abord cette première rencontre qui faillit aboutir à un choc, cette preniière demande de mariage suivie d'un refus, dont Byron, loin de s'offenser, résolut, piqué au défi, de vaincre la rigueur et de surmonter l'obstacle. Blessure d'amour-propre qui fit jaillir de son cœur, quoi qu'il en ait dit, quelque chose qui ressemlilait à l'amour. En 1813, Byron se trouva à l'un de ces moments de lassitude, plutôt que de sérieux apaisement, où Ton rêve le port après tant de tempêtes, et où les calmes abris et les chastes plaisirs du mariage apparaissent au naufragé des passions sous la même lumière et la même poésie que jadis les grottes décevantes de Galypso. En pareil cas, il se trouve toujours une amie pour avoir une autre amie bonne à marier, et un officieux ami qui vous offre son intermédiaire, et, comme les témoins du duel, arrange immédiatement l'affaire de façon à la rendre inévitable. Byron se laissa faire. Il y a des moments où l'on suit machinalement, fatigué de la route , le premier venu qui se présente dételant la voiture ou vous tenant la botte à l'étrîer, et conduisant le cheval à l'écurie , fût-il un voleur qui va enfourcher la bête et se sauver en vous adressant un ironique adieu. Il y a des moments, la Révolution l'a bien prouvé, où l'on monte à l'échafaud et où l'on se jette dans la mort comme un homme fatigué qui enjambe son lit et s'enfonce dans les couvertures. Byron était, en 1813, rassasié de plaisir et soûl de gloire, prêt à tout, même à se marier. Lady Melbourne, Ro-
gers, Hobbhouse, Moore lui-même, résolurent de profiter de roccasion et de creuser un lit légitime à ce torrent amoureux. Justement il se trouva que Byron était piqué au jeu par une petite aventure qui favorisa ces honnêtes calculs matrimoniaux. U avait pris, dès ce temps-là, Thabitude de se rendre à midi, tous les jours, chez son éditeur, M. Murray, où il trouvait plusieurs hommes de lettres et gentlemens de ses amis ou de ses connaissances : Giflford, Davies, Bankes, Moore , plus tard Waller Scott lui-même. Il y passait environ trois heures, occupé à parcourir les journaux, à feuilleter les brochures et les livres nouveaux, à s'enquérir des nouvelles de Grub-Streety comme il disait ironiquement du quartier des lettres et de la misère, des habits bleus et des bas-bleus, de la chronique scandaleuse de la cour et de la ville, des derniers paris, du prochain bal de dandies, etc. Son très-habile éditeur, jaloux de retenir le noble auteur qu'il avait su attirer, et de se maintenir dans les bonnes grâces qui lui assuraient le bénéfice, pour tout lieu public, d'une présence illustre, avait ménagé à son hôte de l'aprèsmidi toutes les satisfactions du confort, et multiplié autour de lui toutes les séductions de la curiosité et de l'amour-propre. Il lui avait réservé un salon, dont ceux-là seuls que Byron lui avait déisignés franchissaient le seuil envié, et où les réputations du jour faisaient, à la gloire éclatante qui les pâlissait, une cour plus ou moins sincère. C'est dans une de ces conversations d'après-dîner, spirituelles, vives et libres, qu'il apprit, non sans sourire, que, seule peut-être , une Toix et une voix de femme, avait osé protester contre son scandaleux triomphe ; que cette femme, une jeune
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fille, n'avait pas craint de soulever son masque et de découvrir le visage de miss J. Milbank, fille unique de sir Ralph Milbank, baronnet. Pour ajouter à l'audace naïve de ce défi, la jeune vengeresse du puritanisme l'avait écrit en vers, et c'est dans la langue poétique qu'elle reprochait au [plus grand poëte de son pays, l'abandon de cette Muse de la vertd, de la piété, de l'amour honnête et pudique qu'elle repi*ésentait si bien, tiyron ri'était pas un de ces monstres qui n'ehtendent pai la plaisanterie, et qui Ouvrent sans fa^on, rhéme cOhtre une vierge, leur gueule d'hippo^iflb. Il lui sembla curieux de connaître la jeune fille qtii osait le fixer sans trembler, et mesurer aidsi de sa petite main le géant de la poésie satanique. Il lui sembla plus curieux encore de dompter cette indignation farouche et ingénue, et de faire de l'auteur de la satire l'hérdïuè de son propre roman. L'aventure faisait du bleuit dans le double monde des lettres et des salons. La galerie ise formait avec son insatiable et imperturbable curiosité. Les paris malicieux se chuchotaient à l*ôreille. Quand bien même Byron n'eût pas été dé ceux qttl avancent toujours, il n'y eût pas eu îiioyèn de reculer. Le triomphateur si gracieusement insulté n'etit pas de t)eine à trouver ^me occasion favorable pour faire agréer ses hommages, et le monde se demandai te ^ui allait arriver à l'ange femme, quand il trouverait un ennemi si bien appris, et comment il oserait frapper, après tout, de Tépée étincelante cette tête aut cheveux bouclés, aux yeux fascinateurs, inclinée respectueusement et baisant le talon qui devait l'écraser.
Lord Byron vit donc, avec une curiosité émue de ces pressentiments avant^oureurs, de ce que Stendhal a
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appelé la cristallisation^ la jeupe fille pure, spirituelle et intrépide, qui a?ait osé h première sonder, sans en être attirée ni effrayée , la profondeur vertigineuse de son génie, C'est chez lady S,.*. (Strafford?) que fut ménagée cette entrevue trop décisive. Plus tard , celui qui devait être le héros , puis la victime de cette imprudente flirtation, racontait en ces termes à son confident Medwin les incidents de cette première visite.
. Je vis pour la première fois miss Millbank chez lady S.... Ce fut un jour fatal, et je me souviens que je trébuchai en montant les escaliers. Je fis à Moore, qui m'accompagnait, la remarque que c'était d'uu mauvais augure ; j'aurais dû faire cas de l'avertissement.
En entrant tians l'appartement, je remarquai une jeune femme, plus simplement vêtue que le reste de Vassemhtée et assise seule sur un sopha. Je la pris pour quelque demoiselle de compagnie, et je m'informai si ma conjecture ét^it juste. « C'est une riche héritière, me dit Moore tout bas, et il continua, en baissant la voix : Vous feriez bien de l'épouser, pour réparer votre vieux château de Newstead. »
Il y avait dans la personne de miss Millbank quelque chose de piquant qu'on peut appeler joli. Ses traits étaient fins et délicats, quoique irréguliers. Elle avait la plus belle peau imaginable ; elle était parfaitement prise dans sa taille ; il y avait en elle une simplicité, une modestie de maintien tout à fait caractéristiques, et offrant un heureux contraste avec cette affectation de manières, cette roideur étudiée qu'on appelle bon ton. Elle m'intéressa extrêmement. Il est inutile de vous faire entrer dans les détails des progrès de notre connaissance "....
Ces relations ouvertes sous de si fftcheux auspices, curiosité d'une part, coquetterie de l'autre, mais coquetterie sourde, la plus terrible de toutes, coquet-