Moore, t. II, p
Nous voici maintenant aux causes multiples mais directes du démenti brusquement donné à toute sa vie, à toutes ses opinions, qui poussa Byron à se marier et à se marier avec une femme qu'il n'aimait guère, qui ne l'aimait pas du tout, mais vers laquelle l'entraînait cet attrait irritant auquel elle obéissait ellemême. Et d'abord, tout ne valait-il pas mieux que « le sombre repos » où Byron achevait de s'engourdir, ne sortant de ces débauches d'idée qui épuisaient son cerveau que pour chercher dans les tête-à-tête de gri^ série avec Scroope Davîes, ou les paradoxes de régime de ses soupers chez Watier, des diversions ruineuses pour sa constitution? Ensuite Byron était tenace et obstiné. Un refus était pour lui, surtout en semblable matière, un perpétuel défi dont il fallait à tout prix avoir raison. Il était prêt du reste à subir toutes les conséquences, fussent-elles désagréables, de cette opiniâtreté. Il avait pour maxime « que lorsque le vîn est « tiré, il faut le boire jusqu'à la lie. » D'un autre côté, son égoïste isolement lui pesait parfois comme une honte. Il était humilié d'être seul.
Tout cela serait fort bien, si je n'avais pas de cœur; malheureusement j'ai découvert qu'il y a encore en moi telle chose, quoique en mauvais état, et toujours encline, que je le veuille ou non, à s'attacher à une seule.
Mais quelle serait cette sei^te? Celle qui l'avait provoqué, critiqué, refusé. Celle qui était le chef-d'œuvre, l'idole de cette société puritaine et royaliste dont il avait |si inexorablement raillé les préjugés, flétri l'hypocrisie, froissé l'orgueil. Tous ces contrastes, toutes ces incompatibilités, bien loin de décourager
Fyron, Texcitaient et rirritaient, de façon à le faire sortir de cette indifférence qui eût recufé, sans cet aiguillon, devant Tobstacle d'une paille. Une seule chose eût pu l'arrêter. Celle qu'il voulait conquérir et emporter triomphalement, ravisseur légitime, au lit du mariage, eût été riche, qu'il eût hésité à commettre cette témérité qu'on eût pu croire intéressée. Mais justement la fortune de miss Milbanck n'avait rien à ce moment qui pût motiver une telle dérogs^tion h ses habitudes et à ses goûts. Son éducation, son caractère, sa fortune relativement médiocre, son père et sa mère vivants encore et dominants, telles étaient les objections prévoyantes de Moore à un projet qui lui semblait insensé, et qui portait d'ailleurs un coup mortel à une autre candidature féminine dont il s'était fait le champion. Moore connaissait maj Byron, s'il Je croyait capable de recevoir une femme de la main d'un ami. Il le connaissait encore moins, s'il ne voyait pas que c'était peine perdue de lui faire envisager au point de vue raisonnable une affaire où Byron était convaincu que le plus sage était de faire une folie. Enfin c'était verser de l'huile et non de l'eau sur ce caractère ardent que de lui faire les objections les plus propres à confirmer dans sa résolution un homme épris de l'impossible. — Mais elle n'est pas riche. — Tant mieux, on ne m'accusera pas de Tavoir prise pour sa fortune. — Mais elle est enfant gâtée, volontaire et impérieuse. — Tant mieux, je la dompterai, La femme est, de tous les animaux féroces, celui qu'il est le plus agréable d'apprivoiser, — Mais elle appartient à cette société que vous avez offensée et qui vous déteste de toutes les forces que Ja vertu peut donner k
la haine. — Tant mieux, je lui ferai renier les faux dieux, et me vengerai de ces idolâtres par une apostasie qui fera mon bonheur.
Ainsi raisonna Byron, un jour de septembre 1814, fatigué d'esprit, de cœur et de corps, à la suite de ces soupers de pugilat, de ces rendez-vous bachiques au a Cocotier » et de ces rencontres gastronomiques au club Watier, dont Moore nous a donné les bulletins* ; à la suite de ce printemps orageux et fiévreux, de cet éréthisme physique, intellectuel et moral que les représentations de Kean, Tacteur favori de Byron, poussaient parfois jusqu'à ces enthousiasmes qui frisent la folie. Byron qui, le 3 août 1814, écrivait à Moore, de chez son ami Hodgson, mari heureux, cette boutade sur un autre mari, également enchanté de sa femme, le fils de lord Erskine :
Ah ! la belle chose d'être ici ! ne fût-ce que pour être témoin des félicités superlatives de tous ces renards qui, s'étant laissé couper la queue, voudraient persuader aux autres d'en faire autant pour avoir compagnie*.
Byron faisait au même Moore, de ce cher Newstead, digne demeure d'un Byron, * que ses revenants, son « architecture gothique et son air de désolation, ren- « dent encore aujourd'hui fort agréable » un aveu des inattendus :
"Voici l'état de mes affaires. Demain, je saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes projets futurs doit ou non avoir lieu. Si la solution est négative, dans huit jours je serai h Londres et avant un mois je