‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 54 sur 104 · Moore, t. II; p · texte numérisé non relu

Moore, t. II; p

ses affaires, et à vider gaiement avec ses amis, son maître de boxe Jackson, Kean, son acteur favori, et son trio de prédilection, Hobbhouse, Douglas Kinnaird et Moore, la question gravement frivole de Thabit noir ou de l'habit bleu comme habit de noces. Moore tremblait de ces effervescences du torrent, trop tôt rentré peut-être dans le lit de la vie régulière, et de certains signes caractéristiques et prophétiques de fatalité conjugale. Byron revenu couvert des applaudissements des étudiants d'Oiford, dans une sorte de triomphe de popularité etde sensibilité qui le rendait incapable d'entendre sans larmes les Mélodies irlandaises y s'avança enfin vers l'autel où devait s'accomplir le sacrifice de sa jeunesse et de sa liberté. 11 était accompagné d'Hobbhouse. Enfin se leva sur Seaham, dans le comté deDurham, résidence de sir Ralph Milbank, le jour nuptial et fatal. C'était le 2 janvier 1815; le temps était gris et froid . Byron s'éveilla en proie à un ineiprimable malaise. Il se leva, fît dans les champs une de ces longues promenades solitaires qui autrefois lui rendaient le calme et le rafraîchissement, et il n'arriva, sans pouvoir se guérir de cette mauvaise influence sans pouvoir ôter de devant ses yeux la vision d'un passé si hostile à l'avenir, qu'au moment même de la cérémonie. Il donna la main sans la voir à sa fiancée impassible, et il prononça sans les entendre les paroles irrévocables*.

Oui, c'était bien là le jour maudit de ses vingt-sept ans, prédit par la devineresse, mistress Williams. Cette indifférence de la mariée, ces larmes jalouses de la

1. Voir l'admirable poëme consacré à cette vision rétrospective, à ce songe de sa vie, le Rêve, «Je le vis debout devant unautel, etc. »

belïe-mère, pleurant la proie du lit conjugal, et l'autorité passant à un autre, ces distractions dç lord Byron appelant encore « miss Milbanck » celle qui vient de recevoir devant lui le titre d'épouse , au doigt de laquelle il vient de glisser l'anneau fatal du mariage fatal de sa mère, fatalement retrouvé quelques jours auparavant sous la bêche du jardinier de Newstead : quels nombreux et fâcheux présages'!

Dès le premier soir de l'union, ce premier soir, en général sans faute et sans nuages, commencèrent les froissements et les incompatibilités. La double et terrible lutte, la lutte de l'homme et de la femme* de la belle-mère et de l'époux, troubla jusqu'au premier baiset. La pudeur et la concorde éteignirent en niême temps leur flambeau.

Les époux avaient quitté Seaham pour Halnaby, autre terre de sir Ralph dans le même comté. En entrant dans l'appartement qu'il croyait commun, lord Byron ne fut pas médiocrement étonné de trouver une femme de chambre établie entre sa femme et lui. Cette pruderie lui parut d'autant plus déplacée qu'elle confiait sa garde à une de ces sentinelles parasites et serviles, dont la vertu ne semble pas faite pour résister. Il se contint, mais non de très-bonne grâce, comme on le pense bien. C'était la seconde fois qu'il trouvait, entre sa femme et lui, la tête de corneille de cette favorite subalterne, et soti sourire de mauvais augure, déjà entrevus à sa distraction du départ : « Miss Milbanck, êtesvous prête? »

Le 10 janvier, lettre à Moore, pleine de détails et

1* Moore, t. II, p. 411. — Medwin, 1. 1, p. 53, 55.

d'impressions littéraires. L'amour est*il déjà tout but On semble presque â la lie du verre. Lady Byron n'est nommée qu'au P.-5* — Le 1 9 janvier, pressentiments et imprécations. Le spectre fatali le démon de sa vie n'est donc pas terrassé M Cependant les alternatives se suc-* cèdent, de sérériité ou d'orage, de confiance ou de désespoir. La lune pâlit peu à peu et n'est pas sans nuages*

Le 2 février, la lune de miel est passée, mais ces deux époux qui ne s'aiment plus, croient encore à Testime, à la concorde, à la conGance, à tout ce qui constitue les liens d'une cordiale et douce habitude. On s'adorera encore peut-être dans la personne d'un bel enfant, et les lèvres refroidies et séparées se retrouveront encore et se rejoindront sur ses joues* On va rentrer à Londres, loin de la mère acariâtre et jalouse, du beau-père ridicule, au même discours qu'il récite invariablement devant les mêmes flacotfs, au même mot quotidiennement faitàpropostlu gigot qui ne quittejamais la table à cette intention, du bon mais ennuyeux lord Wentworth. On va être chez soi, on y serait en effet sansla gouvernante, sans cette ennemie intime, cette furie domestique qui va vomir son venin sur les dernières fleurs.

A Londres arrivent bientôt, trop tôt, les préoccupations, déceptions, querelles d'affaires. La magnificence de Byron découvre peu à peu la gêne cachée sous ses brillantes apparences. Il n'a reçu encore de sa femme que 10000 livres sterling, bien vite dépensées d'un côté avec une égoïste sécurité, de l'autre une imprévoyante prodigalité. Les nécessités d'un fastueux train

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