GENÈVE.— MILAN
Troisième période de la Tie de Byron. — Troisième phase morale. — Troisième manière littéraire. — Waterloo. — Les Alpes. — Genève. — Le Prisonnier de Chillon, — Manfred, — Shelley. — Polidori. — Influence sur Byron du paysage alpestre, — Byron est un réaliste sublime. — Visites à Coppet. — Adolphe. — Glenarvon, — Mme (ie Staël veut réconcilier Byron avec sa maîtresse ou sa femme. — Le ménage de Broglie. — Première négociation conciliatoire avec lady Byron. — Son échec. — Opinion définitive de Byron sur Mme de Staël, — » Cette femme est un grand homme de cœur et d'esprit. — Hobbhouse et Byron vont à Milan. — Le troisième chant de Childe-Harold. — Les cheveux de Lucrèce Borgia. -^ Frasques d^ Polidori. ^ Trois portraits de lord Byron par Stendhal. — Véronç. — Lq tombeau de Juliette.
L'année 1816 marqua la troisième période de la vie de Byron, et en même temps Ba troisième pha»e morale, sa troisième manière littéraire. Son cœur et son esprit, son caractère et son tempérament lui^^méme
durent être profondément modifiés par la secousse de cet ébranlement terrible qui mit en ruines son bonheur domestique, sa considération publique et le força de * s'exiler pour retrouver un toit et une patrie. Que Ton songe à cette coïncidence de revers qui, par une sorte de lâche connivence de la fortune, si volontiers complice des erreurs et des vengeances de l'opinion, l'environnèrent à la fois des coups les plus imprévus et des plus cuisantes blessures. Que Ton songe à la déception universelle de sa vie, frappée dans ses affections et jusque dans son orgueil le plus légitime, parla désertion de l'épouse, le rapt légal de l'enfant, l'acharnement des créanciers, qui ne recula que devant le privilège de pair, la profanation des descentes judiciaires, la défection des amis, l'injustice de l'opinion, l'injure des critiques, se servant, pour diffamer sa gloire, des scandales de la vie privée, et calomniant son caractère pour mieux humilier son génie I
Nulle part, cette conspiration de toutes les hypocrisies, cette explosion du volcan, longtemps contenu par la crainte, des préjugés et des rancunes de toute une société, n'a été mieux peinte et mieux appréciée que par le grand historien Hacaulay, qui en parle avec le bon sens et l'indignation de l'honnête homme. Il fallait être un Byron pour ne pas succomber sous le poids de tous ces cieux hostiles , s'écroulant à la fois sur ses épaules. Byron ne rompit point sous le faix titanesque. Il sortit de cette épreuve cruelle et féconde à l'honneur de sa gloire, c'est-à-dire renouvelé, vivifié, épuré, le génie plus grand et le cœur plus tendre. Les grandes infortunes, surtout quand elles sont imméritées, doivent être pour l'esprit et pour le cœur comme une
trempe dans ramertume. L'homme doit en sortir comme le fer, à ]a fois plus fort et plus souple , plus brillant et plus doux. C'est ce qui arriva à Byron, et c'est pour donner au nouvel homme en lui le double baptême de ces émotions fécondes qu^il se rendit en Italie, par les âpres et fiers sentiers transalpins, dirigeant ce voyage, en quelque sorte progressif et salutaire comme une cure , des glaciers aux lagunes, des Alpes à l'Adriatique, de Thonnôtelé et de la réserve protestante à la sociabilité et à la pétulance italiennes, des mérites de l'esprit aux grâces des mœurs, de la prose à la poésie, de la raison à Famour, de Genève à Venise. A Parisina et au Siège de Corinthôy écrits dans les fumées de Piccadilly et les troubles domestiques, allaient succéder Manfred et le Prisonnier de Chillon , conçus et sentis aux Alpes , et Bon Juan et BeppOj vécus et rêvés à Venise.
La route que lord Byron suivit, à travers la Flandre et sur le Rhin, est marquée par de beaux vers, des incidents aventureux. Sa première étape caractéristique est Waterloo. On sait l'attrait fascînateur du génie impérial sur cet autre génie. L'empereur littéraire, le conquérant poétique, le tyran moral de l'Angleterre révoltée, voulut aller voir la dernière trace de l'aigle Napoléonienne, vaincue par la double trahison des hommes et de la fortune, et fouillant de sa serre désespérée, comme pour y enterrer sa foudre inutile, le sol où elle tomba d'un ciel si longtemps victorieux*. Lord Byron se rendit à ce pèlerinage de Waterloo, où
1. Childe-Haroldy chant III, stance 17. « Arrête, car tu Ibules aux pieds la cendre d ua empire, etc. »
il apportait toute la piété d'une admiration pour Napoléon, exaltée à la fois par ses malheurs et par la contradiction, dans une immense voiture à la Richelieu et à la Napoléon, pareille à celle prise à Jemmapes, et renfermant dans ses vastes flancs un lit de repos, une bibliothèque, un caisson de vaisselle plate et une table à manger.
Arrivé à Genève, par Bruxelles et les bords du Rhin, le poète voyageur s'installa bientôt dans une maison de campagne, nommée Diodati, pittoresquement située sur les coteaux qui bordent le- lac, et il y passa le reste de Télé, retenu par cette poésie des monts et des eaux, par cet attrait des mœurs patriarcales et pastorales qui ont si bien inspiré le génie de Rousseau et le sien. Quelques visites à Mme de Staël, à Coppet, et ses relations intimes avec le poète anglais Bishe Shelley, qui avait porté en Italie, comme lui, un cœur ravagé et une vie diffamée. Victime du cant religieux et universitaire, comme Byron Tétait du cant mondain et littéraire, Shelley, destitué de la tutelle de ses enfants pour cause d'indignité, à la suite de la mort précoce et tragique, quoique innocente, de sa première femme, avait fui le pays ingrat et les pénates souillés, et suivi d'une femme intelligente^ intrépide et dévouée, la fille du célèbre romancier Godwin, il renaissait peu à peu à la vie, comme l'arbuste ébranlé, que le lierre et le jasmin raffermissent de leurs mailles grimpantes et de leurs nœuds embaumés, sous Tétai caressant de cette verte et vigoureuse jeunesse et de cette affection inspiratrice, attachée aux ruines de son esprit et aux blessures de son cœur. De cette conformité de situation, plus parfaite que celle de l'esprit et du caractère, (Byron
étant un génie mâle , et Shelley un génie femelle), naquit entre les deux compatriotes, les deux poètes, les deux exilés volontaires, une intimité qui ne fut pas sans profits ni sans charmes mutuels, et dont les sereines douceurs ne furent troublées que par les incartades du médecin Polidori, et ses querelles tragipomiques avec lord Byron, uniques et inoffensife éclairs d'un ciel pur.
C'est aux lettres et au journal de Byron, publiés par Moore, par suite d'un dernier scrupule de pudeur, d'un dernier respect de la vérité, qui lui font pardonner ses mutilations et ses restrictions d' avocat ducHable^qu'il faut demander les épisodes caractéristiques et les impressions non fugitives de ce voyage. C'est là, en dehors de la beauté fruste, et du charme vierge de ces confidences spontanées et passionnées du génie ou du cœur de Byron, le commentaire nécessaire de ses ouvragés, qu'il ne faut lire qu'à travers les notes, si sincères et si instructives, qui révèlent le secret de son inspiration. Cette inspiration, on le sait, n'eut rien d'artificiel, de factice, d'indépendant de l'impression des sens et du souvenir des choses. Le caractère particulier de cette inspiration de Byron, c'est qu'elle est toute personnelle , subjective. Byron est un réaliste. Il est de l'école de ceux qui ne craignent pas de regarder autour d'eui et en eux. Il peint la nature d'après nature, et Thomme d'après lui-même. De là l'absence de variété dans les types, et de là aussi l'incroyable et saisissante vérité des descriptions et des détails. Byron se souvenait plus qu'il n'inventait. Son énergie et sa sincérité rachètent la monotonie d'un procédé unique* Il décrit ce qu'il a vu, il peint tout ce qu'il a senti. Tous ses poèmes ont été
vécus. Ses paysages sont l'image de ses souvenirs , ses personnages sont* ses propres images, animées de l*écho de ses propres passions. On comprend l'importance des lettres de Byron et de ses notes de voyage, dans Tappréciation d'ouvrages résultant d'un art si profondément individuel, si sublimement égoïste. Et, en vertu de l'influence et des rapports réciproques de l'esprit et du caractère, de la vie et de l'art, on comprend aussi les agitations perpétuelles de cet homme qui n'était inspiré que dans le trouble, et qui n'écrivait, pour ainsi dire, qu'avec le sang de ses blessures et les larmes de ses regrets. Tout ce train de sensations et d'idées, tout ce mouvement nécessaire, toutes ces vicissitudes fatales respirent, frémissent, pleurent et chantent tour à tour, dans cette Correspondance si sincère et si contradictoire, débordante de cette vie et de cette vérité que l'on trouve à un degré étonnant dans ce soliloque perpétuel, dans ce monologue permanent d'un poëte essentiellement lyrique et passif, dont les vers sont si dramatiques, et qui n'a jamais pu faire un drame. C'est là qu'il faut lire sa visite au jardin de Gibbon, et à cet acacia sous lequel il se promena la nuit solennelle qui vit l'achèvement de son Histoire. C'est là qu'il faut le voir, achevant le troisième chant de Childelîaroldjhu milieu de ces sites inspirateurs dont Rousseau a fait le nom immortel et dont il grave dans son journal si laconique et si énergique l'impression vivante.
J'ai traversé la terre de prédilection de Rousseau, tout plein de son Héldise^ et suis frappé à un degré que j'aurais peine à exprimer, de la force, de l'exactitude de ses descriptions et de la beauté sublime de la réalité. Meillerie, Glarens, Vevay et le château de Ghillon sont des lieux dont je dirai
fort peu, parce que tout ce que j'en pourrai dire resterait bien au-dessous des impressions de la réalité '.
C'est là enfin qu'il faut lire l'histoire de ses promenades en bateau avec Shelley^ qui a comme lui le goût du ciel et le goût de l'eau, qui lui sera si fatal, de ces conversations où on ébauche ce Vampire inachevé, rebut de Byron, dont Tambitieux et présomptueux Polldori, qui rêve d'ajouter la gloire poétique à la science médicale, se fera une renommée d'emprunt, de surprise et de fraude, qu'il exploitera sous son nom en Angleterre , que la France n'acceptera que sous le masque de Byron, et dont la prompte décadence, plus ridicule que scandaleuse, le poussera au suicide. Enfin, c'est là, toujours là, qu'il faut chercher quelques fragments de cette histoire littéraire, encore à faire, du château de Coppet, de son hospitalité éclectique, de son salon polyglotte, de ses comédies de conversation, de ses intrigues d'esprit. C'est Mme de Staël, à laquelle Byron rend enfin une entière et exacte justice, dans un hommage où perce encore une pointe de malice (jamais la griffe du lion ne se rogne jusqu'à la racine), c'est Mme de Staël qui lui parle la première de ce pamphlet intime et vengeur de Glenarvon.
Mme de Staël m'en a dit, il y a dix jours, à Coppet, de merveilleuses et lamentables choses; mais je n^en ai rien vu que Tépigraphe, qui promet du gracieux « pour nous et notre tragédie. » Si tel est l'exergue, que sera la médaille?... « Il légua aux âges à venir un nom lié à une vertu et à mille crimes. » Le moment si généreusement choisi pour la publication est probablement ce quMl y a de plus obligeant et de plus tendre dans le livre, et.... c'est une justice à rendre, le