Moore, t. III, p
ces conversations qui ont eu de trop indiscrets échos dans Medwin et lady Blessington* ne prouvent rien contre ce jugement définitif d'une franche impartialité^ sinon que Mme de Staël joignit quelques ridicules à un grand cœur et à un grand talent, et qu'elle inspirait, à ce double point de vue, à Byron^ une estime et une admiration dont quelques ironiques remarques et quelques restrictions malicieuses ne font que mieux faire valoir la sincérité.
Au commencement d'octobre, peu après cette excursion aux Alpes bernoises et aux lacs, faite avec son ami M. Hobbhouse, excursion dont le journal est le chefd'œuvre des impressions de voyage, et n'a pu être déchiré que du carnet d'un touriste de génie, lord Byron, ayant épuisé les émotions auxquelles nous devons tant de beaux vers, dit adieu à Shelley, à sa digne compagne, à ces promenades au lac de Meillerie, qui, un jour, avait failli aboutir à un tragique naufrage, où le poète de la Rdne Mab eut dû voir le fâcheux augure de l'accident qui termina si prématurément sa vie^ à ces conversations dont le roman remarquable et bizarre de Frankenstein^ par Mrs Shelley, a gardé l'écho, et il alla chercher à Milan de nouveaux aspects et de nouvelles inspirations. Il était toujours accompagné de son ami Hobbhouse, le fidiis Achates des pèlerinages d'Italie, comme de ceux d'Orient. Il avait, avant de quitter la Suisse, salué dans la personne de ses amis, M. Lewis, M. Richard Sharpe et M. Scroope Davies, tout ce qu'il regrettait de la patrie absente.
Il arriva à Milan, tout heureux de respirer un air
1. Moore. — Medwin. — loc. cit. — Conversations de lord Byron avec lady Blessington. 1833, p. 38 à 51.
moins poétique que celui de la Suisse, et de se reposer sur des aspects moins prosaïques et plus civilisés de ces montagnes, de ces lacs, de ces orages, de ces arcsen-ciel qui le tenaient dans une exaltation féconde, mais douloureuse, et le poussaient à < fricasser tout ce qu'il avait d'âme » en copie. Et l'esprit en repos sur la correction de ses épreuves, dont M. GifiFord voulait bien se charger, et sur l'exécution de l'ordre, donné à M. Murray, de clore Childe-Harold par les stances à sa fille, il arriva à Milan, par la route du Simplon et du lac Majeur, route admirable, quoique manquant de brigands. Il vit les îles Borromées, « belles mais trop artificielles, > et le Simplon, < magnifique de nature et d'art, où Dieu et l'homme ont fait merveille, pour ne rien dire du diable^ >• Mais ce qu'il admire le plus peut-être au Simplon > c'est « l'arc de triomphe commencé par Napoléon et qui fait une des portes de la ville; monument inachevé, mais dont la portion terminée est digne d'un autre siècle et du pays. » Et ce qu'il a vu de plus beau à Isola Bella, « c'est un grand laurier, le plus grand laurier connu, sous lequel Bonaparte s'arrêta, juste avant la bataille de Marengo, gravant avec son couteau, sur l'écorce, le mot « BattagHà, » syiùbole de son militant génie. Il trouve Milan, «frappant» semblablequoiqueinférieureà Séville ; la cathédrale, « superbe* » Il va à la bibliothèque Ambroisienneet tombe bientôt dans une voluptueuse et exclusive extase devant la correspondance galante de Lucrèce Borgia et du cardmal Bembo, mais surtout une mèche de cheveux de la dame, « les plus charmants, les plus beaux, les plus admirables qu'on puisse imaginer. » Il lui faut la copie de ces lettres, il lui faut
une touffe de ces cheveux blonds. Ni la séduction, ni la corruption ne parvenant à réaliser ce vœu, il apprend par cœur ces lettres « très-simples, très-douces et telles qu'elles doivent être, » et il vole un de ces cheveux blonds qu'il conserve comme une relique. Il admire l'École italienne < et son idéal si noble, » autant qu'il abhorre et méprise la Flamande. Il apprend cette curieuse anecdote de Beccarja, l'adversaire éloquent de la peine de mort, s'évertuan t, entre deux éditions de son Traité, à faire pendre un valet qui lui a volé sa montre. Enfin il se débarrasse, par un honnête congé, motivé sur celui delà police même, de cet étrange médecin Polidori, plus fait pour attraper des coups que pour les guérir, qui s'est fait chasser de la ville à la suite d'une querelle avec un officier autrichien, dans laquelle, par dessus le marché, il a tous les torts.
Il voit peu la société de Milan, dont les visites, de loge à loge, à la Scala constituent à peu près tout le mouvement mondain. Il rencontre ain^i quelques personnages distingués, la famille et surtout l'abbé de Brème, Monti, l'auteur immortel de la Basvigliana, selon Stendhal, et Stendhal lui-même, qui a tracé de lui, h trois reprises, un portrait dont les différentes épreuves, venant d'une main si alerte et d'une bouche si fine méritent une mention et une appréciation.
Ce fut pendant Pautomne de 1816 que je le rencontrai au théâtre de la Scala à Milan, dans la loge de M. Louis de Brème. Je fus frappé des yeux de lord Byron, au moment où il écoutait un sestetto d'un opéra de Mages, intitulé Elena, Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau et de plus expressif; encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime repa rait tout à coup devant moi. J'eus un instant d'enthousiasme....
Le lendemain, à un dinar chez M. de Brème, où se trouvait Honti, Stendhal observa l'illustre convive, ravi au ciel poétique par le « premier chant de la Mascheronianay que Monti récita presque en entier, vaincu par les acclamations des auditeurs. »
Ce poëme et ce débit merveilleux causèrent « la plus vive sensation à Tauteur de ChUde-Harold. »
Je n'oublierai jamais Texpression divine de ses traits; c'était l'air serein de la puissance et du génie^ et, suivant moi, lord Byron n'avait en ce moment aucune affectation à se reprocher *.
De Milan, lord Byron va à Vérone, par une route où le Sermium de Catule, visité en mémoire du poète, lui est gâté par les pluies et les brouillards d'automne. Il trouve sur le Benacus cette même tradition d'une ville ensevelie, encore visible au fond des eaux lorsquelles sont calmes, légende poétique exploitée par l'auteur des Mélodies Irlandaises y qui l'avait retrouvée dans son pays. A Vérone, il « baille aux coutumières merveilles, » l'Amphithéâtre, les peintures, « enfin la tâche obligée des voyageurs, bien que Catulle, Glaudien et Shakespeare aient plus fait pour Vérone que Vérone elle-même. » Un jour, il s'arrête mélancolique sur le tombeau de Juliette, et cette légende que les habitants rattachent à un fait historique avec une ténacité invin-
1. Histoire de la peinture en Italie j t. II, p. 47. — Les deux autres portraits de Byron sont dans Romej tapies et Florence j mais non dans la dernière édition, où tout le passage est omis ou supprimé, je ne sais pourquoi (p. 395), et dans une lettre à Mme Sw. Belloc (Corres pondance, t. I,p. 273). — Stendhal n'est pas le seul voyageur français (jui ait rencontré Byron en Italie. Encore récemment la publication des Réminiscences de M. Coulmans, nous a révélé l'impression d'un ;iutre touriste.
cible: insistant sur le fait, désignant la date (1303) et montrant la tombe.
C'est un sarcophage simple, ouvert et partie ruiné, plein de feuilles fanées, dans un jardin de couvent désolé, sauvage, autrefois cimetière, dont les tombes sont renversées, détruites jusqu'à la fosse même. Sa situation m'a frappé. C'est ce qui va à' la légende : Tout flétri comme leur amour.
Tout flétri comme sa jeunesse, dont la journée a un matin plus triste que les soirs, flétri comme son cœur, qu'attendrit si souvent le souvenir conjugal et paternel, qui lui fait envoyer à sa fille et à ses nièces, unique reste innocent des haines domestiques, de petits cristaux du Mont-Blanc et des fragments du granit de ce tombeau où ne vient plus l'alouette l