J5B LORD BYRON
qu*il n'exposait dans les vagues et les ombres de la caressante et perfide Adriatique son cofps de baigneur consommé. Que par fatigue, dégoût, découragement auquel survit seule une dernière curiosité, Byron ait voulu toucher au fond des abtmes du plaisir^ cela n'est point douteux, et Venise, la Babyldne flottante, la patrie classique du carnaval et de la courtisane, était le séjour le plus propice k une telle expérience. Mais à peine le fond touché, et avant le vertige, le roué volontaire, le débauché par désespoir remontait bien vite à la surface et revoyait le ciel.
Deux femmes, toutes deux trèsi-Itallentieis, très- Vénitiennes, traversent l'existence intime de Byron durant ce séjour dé Venise, Capoue, plus puissante que l'autre, quî sut le retenir pendant deux aunées et captiver le grand spleenetlque dei^ doux liens de son êpicuréisme. Sous l'Influence de cette étrange atmosphère, où le goût du mystère et du plaisir se respire àtec Tair, et où apparaît au Voyageur étonné, puii* séduit, tout le cortège de ses rêVes de poésie et de volupté t les gondoliers chantant le Tasse, les ffemuiesl masquées glissaht au dair de lutte, avec le frou-frou du satin pareil au bruit de Taile, les sérénades aux flambeaui, les majordomes à la Véronése, les pages apportant un billet paffumé; sous cette Influence quî pousse l'esprit au téve^ le cœUr au désir et la conscience au repos, Byron se conduisit en Anglais, en Idrd, en poète, en désespéré. Il accepta de Venise, la ville courtisane, auï poésies rtiercenalres, à l'hospitalité banale, qui depuis cent atis exploite sî Coquettement l'attirante mélancolie de ses décadences, tout ce qu'elle lui ofirit avec cette voix tendre, si habile à mêler le souvenir
de ses plaisirs à celui de ses malheurs. La facilité pror verbiale de ces mœurs italiennes qui semblent faites pour l'amour, ayant seules troUYé le rapport exact et le convenable équilibre entre deux êtres inconciliables ailleurs, était, pour le galant poëte, un encouragement et presque une tentation. Il devait être curieux de savourer ces curieux compromis de la foi, de la loi et des mœurs, qui ont élargi le sens, trop strict chei; notis, de mots élastiques à Venise; qui ont trouvé ces nuances exquises et ces titres honorifiques, cachant des droits réels, de ccwaKerû sirvmte et de patitOy qui ont fcdt au mari une nue propriété si tranquille et si digne, et à Fusufruitier une jouissance impunie et décente^ émoussant peu à peu dans l'habitude ce qui peut en paraître usurpé. Maintenant^ donnons la parole à Byron lui-même, pour qu'il nous présente la signora Marianna S*., femme d'un marchand « tout occupé d'affaires » chez lequel il a c loué de beaux appartements. »
Matiàntia à toute la légère élégance d'une àtitilope; elle a ce grand œil noir oriental, avec cette expression particulière que l'on trouve si rarement parmi les Européens, même chei les Italiens, et que les femmes turques se donnent en se teignant les paupières; art inconnu hors de leurs pays, je crois. Cette expression, elle l'a naturellement.,,. C'est même quelque chose de plus tjue cela.... Bref, je ne puis déôrire TefTet de ce genre d'yeux,... au moins sut moi. Ses traits sont réguliers, son nez presque aquilin, sa bouche petite, son teint clair, sa peau veloutée, avec un coloris fugitif, transparent, le front remarquablemetit beau; ses cheveux sont du noir brillant de ceux dé lâdy J.... (Jersey), dtiduleux, soyeux; sa taille est légère et jolie; et pâr-dessus tout c'est une fameuse catitatrice.... scientifiquement parlant. Sa voix naturelle (dans la conversation, veux-je dire,) est très-douce^ et la naïveté du
dialecte vénitien devient particulièrement agréable dans la bouche d'une femme*.
Voilà le signalementyde main d'amant et de poëte, de cettejeunefemme, à peine dégrossie parle mariage, douée de ce charme irritant d'innocence corrompue ou de corruption innocente de la maltresse ravie au gynécée, de la courtisane conjugale, en ces pays où la voix des sens parle comme l'amour. Voilà aussi l'explication de cet attrait féminin qui plane autour de lui comme un parfum (odor di femina)^ et fut cause du séjour prolongé de Byron dans cette Venise, où il crut un moment fixer à jamais sa tente, dans cette Venise morte, mais où la Vénitienne est toujours vivante.
En outre de cette distraction intime d'une maîtresse du lieu, Byron, par un contraste qui le peint tout entier dans l'ambition universelle et insatiable de cette curiosité qui anima et dévora sa vie, s'imposa, par manière de divertissement, l'étude quotidienne de la langue arménienne. Au couvent des Méchitaristes, Ton garde encore un pieux et tendre souvenir de ce^ étranges visites à la nage du magistral élève, de sa générosité, de sa mélancolie, de sa fin précoce et glorieuse. Voici, du reste, comment Byron explique ce culte subit de l'arménien, qu'on pourrait prendre pour une dépravation de son goût, et qui ne fut qu'une gymnastique pour son esprit.
J'ai trouvé que mon esprit manquait de quelque chose d'ardu pour l'exercer, et comme c'est l'amusement le plus difficile que j'aie pu me procurer ici, je l'ai choisi pour ma torture d^attention. La langue est riche et récompense am-