Moore, t. îîî, p. l
Manfredy enfant puisîiànt et douloureux des rêveries de la montagne, demeura en incubation tout l'hiver pour ne naître qu'au printemps. Quant au cœur de Byron, il se trouvait, à la suite des malheurs coi^ugaux qui lui faisaient voir l'Angleterre ^ le mariage et l'amour lui-même, à travers ce nuage bilieux que les déceptions imméritées jettent sur Toeil des blessés de la vie; il se trouvait dans cet état de langueur énervée qui livre à toutes les tentatives, à toutes les surprises, la force et la pureté endormies. Privé de l'estro et de son délicieux et absorbant supplice, le poète se laissa entraîner à* plus d'une profanation de ce saribtuaire d'où le Dieu était absent. Nous n'avons pas à raconta en détail toutes les vicissitudes de cette passion vulgaire, que poétise à propos la couleur locale, mais dont le lien procède moins du cœur que de l'imagination et deS sens, pour la femme de son propriétaire, Marianna S.... Nous n'avons pas à suivre dans ses aventures ce carnaval plus pittoresque que moral d'un poète qui s'amuse dans un Anglais qui s'ennuie. Nous avons résolu de laisser pour compte à Moore ces anecdotes dans lesquelles il s'est si inopportunément complu, et nous ne voulons que résumer, dans une esquisse où n'entreront que les traits caractéristiques, le genre de vie de Byron à Venise, et son influence au triple point de vue moral, littéraire et physique, sur la plus belle organisation du siècle comme poète et comme homme.
Et d'abord, si l'on se préoccupe du cadre avant le tableau et de l'effet de Venise sur Byron, plastiquement parlant, on le voit s'attacher avec une prédùection qui trahit de secrètes et douloureuses affinités, à
cette ville < qui a toujours été, après l'Orient, Ttle la < plus fratche de ses rêves. »
Elle ne m^a point désappointé, quoique son déclin évident pût avoir cet effet sur d^autres. Mais il y a trop longtemps que je suis familiarisé avec les ruines pour redouter la désolation.
Yenise lui plut donc, par cela même qui fait qu'elle déplatt le plus à ses compatriotes, qui marquent d'un point noir sur leur itinéraire cette ville silencieuse, aux gondoles funèbres, sans hôtels confortables et sans ce bruit de fiacres qui annonce la civilisation et berce doucement les ronflements de la chambre numérotée. Venise plut à cet homme si cruellement guéri « de la maladie de la félicité domestique » par la douceur de son dialecte et la facilité de ses moeurs. Ce lieu naturellement poétique, était de plus classique pour lui, « grâce à Shakespeare et à Otway. » Il lui était cher surtout parce qu'on n'y voit point comme en Suisse des invasions périodiques d'Anglaises, » laides comme la vertu » et d'Anglais : < un tas de badauds, la bouche béante, qui ne révent qu'aux moyens d'ôlre à la fois avares et .magnifiques. >
Je me suis arrêté à Venise, précisément parce que ce n'est pas un de leurs c antres de voleurs; » ici, ils ne font qu'entrer et sortir. En Suisse, c'était assommant '.
Ces boutades caractéristiques contre ses compatriotes se reproduisent souvent durant cette période de la vie de Byron, où les blessures qu'il a emportées d'Angleterre saignent encore sourdement. Il
t. Moore, t. III, p. 174.
se regardait comme obligé de rendre haine pour haine et sarcasme pour sarcasme à la marâtre patrie. Mais jusque dans l'hyperbole de ses imprécations, chaque fois qu'il rencontre un costume et un langage qui lui rappellent les violateurs de son honneur domestique, les calomniateurs.de son infortune, les hueurs de son supplice, jusque dans ces anathèmes tragi-comiques, dans lesquels il appelle •« un tremblement de terre » ou « une bonne et sérieuse irruption du Vésuve * » au secours de sa vengeance, on sent ce douloureux ressentiment, fait d'amour aigri et de confiance trompée. On a beaucoup abusé contre Byron de ce mépris de son pays et de ses compatriotes, et les rapports des voyageurs qu'il maudissait si énergiquement ne contribuaient pas peu à envenimer chaque année la colère nationale contre ce fils ingrat. Toujours le perpétuel malentendu, source principale des fautes et des malheurs humains I Tout cela, en effet, n'empêchait pas l'Angleterre d'être fière en secret du plus illustre de ses enfants, et l'aristocratie britannique fut de tout temps trop intelligente pour ne pas sourire aux coups qu'elle reçoit des siens. Tout cela n'empêchait pas Byron, comme l'attestent sa correspondance et les relations des touristes de son pays, d'être le plus généreux et le plus hospitalier des Anglais fixés en Italie, toutes les fois qu'il n'avait pas affaire aux importuns dont l'audacieuse indiscrétion le poursuivait de ses lorgnettes, ou aux farouches orthodoxes qui abusant « de cette brèche ouverte par € sa ruine domestique, » affectaient de considérer un