Moore, t. ni, p. 115. — 2. Moore, t. IH, p
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obligé par les mœurs. Byron, lui, au contraire, trouvait à ce sigibéisme familier tout le charme insinuant de l'habitude. Il savourait, comme un fruit corrompu, mais délicieux encore dans sa douceur piquante, cette liberté des mœurs et cette perfection de l'hospitalité qui va jusqu'au sacrifice des susceptibilités conjugales, chez les marchands qui veulent faire leur chemin en ce monde. Il s'attachait insensiblement, par ses qualités, et malgré ses défauts, peut-être aussi par ses défauts mêmes, à cette beauté superbe et saine, forte et souple, douce et ûère, coquette et ingénue, dont l'œil noir pétillait de flammes électriques, dont le langage était une musique fruste, et dont chaque mouvement était une naïve caresse.
Cette femme, de son côté, aimait Byron, en dehors de ce génie et de ce besoin amoureux de ses vingt ans, qui eussent suffisamment poétisé à ses yeux tout cavalier jeune et fort comme *elle, avec je ne sais quelle tendresse mêlée de respect, quelle admiration mêlée de crainte. Elle l'embrassait comme on embrasse un Dieu. Elle lui eût obéi comme à l'orade. Pour lui, sur un mot, elle eût tout quitté à l'instant, sans regret, sans remords, son mari, cela va sans dire, mais même son enfant, premier fruit d'une tiède union. Elle eût passé sur ce berceau, si elle n'eût pu l'emporter.
C'est une telle mère, et non une Anglaise indiflférente, qui eût mérité d'entendre dans son sein le frémissement orgueilleux d'une fécondité due cette fois à un amour illustre. Ce n'est pourtant pas à elle que Byron dut cette AUegra, sœur italienne et irrégulière de la blanche et aristocratique Adda. Fleur du Midi et fleur du Nord, l'orage qui présida à leur nais-
sance devait toutes deux les courber sous sa fatalité, et après avoir séché la racine, dévorer la fleur pâlissante. ^ Allegra existait déjà en 1818, et elle semblerait née, si nous ne savions le secret de son origine anglaise, de ces chauds embrassements du carnaval de 1817.
Ce fut l'époque de Vapogée de la faveur de cette Marianna aux yeux noirs, qui parlait d'une voix si douce un si naïf langage, qui voilait d'une pudeur innée la hardiesse charmante de sa passion, qui mêlait si bizarrement les scrupules de la dévotion et les élans de la galanterie, qui chantait d'une voix si facile et si pure les vers du Tasse, oubliés du gondolier, qui gouvernait si bien le Casino de la Brenta aux heures de villégiature, enfin qui soignait avec tant de dévouement le poète malade de la fièvre des laprunes, et l'endormait si bien en lui lisant Boccace.
Ce n'est pas qu'elle n'eût ses défauts, comme les autres ; mais ses défauts avaient le mérite d'être sincères, parfois éloquents, et d'ailleurs à leur place et dans leur vrai cadre, en cette Venise, la ville des Mille et une Nuits européennes, la patrie de la galanterie et de la volupté, où le gouvernement d'une oligarchie despotique a compensé l'âpre rigueur des lois par l'énervante douceur des mœurs, où les habitudes nationales semblent avoir été faites pour la commodité de l'étranger, où la vertu consistait, du temps de Byron, à n'avoir qu'un amant à la fois, où la femme enfin, sous le frein relâché des seules convenances, pouvait être femme impunément.
Byron eut toutes les peines du monde à s'arracher à un enchantement qui le prenait par toutes les faiblesses de l'homme, de l'artiste et du poète. Il put à peine s'ar«
racher des bras de cette fruste magicienne, le temps nécessaire pour admirer Rome, cette sœur atnée de Godstantinople, à vol d'oiseau, et pour comparer le panorama de Naples à celui de Lisbonne et d'Athènes. Au milieu de pes ruines si séduisantes, il se sentait envahi par la mélancolie du retour, par la nostalgie dé son foyer d'emprunt, quelque fragilement fondé qu'il fût sur la tolérance d'un marchand qui désirait faire son chemin dans le monde« Est-ce cette fragilité qui l'en dégoûta? Survint-il d'Angleterre, ou tout simplement de sa conscience, quelque reproche décisif sur la honte de son oisiveté et de sa servitude aux pieds d'une Omphale vulgaire? Ce dévouement téméraire et héroïque avec lequel la signora Marianna avait fait d'avance, prête à le suivre partout où il voudrait, le sacrifice des derniers scrupules de la femme et de la mère, lui causa-t-il quelque crainte pour l'avenir, après qu'il eut cessé d'en admirer Félan, beau surtout à comparer avec l'égoïste vertu et le lâche abandon dans lequel lady Byron avait trouvé moyen de se tailler une pieuse gloire? Trembla-t-il que cet héroïsme ne fût dans le sang de cette organisation passionnée et qu'elle ne fût, comme il arrive souvent des plantes et des femmes grimpantes, aussi prompte à se détacher qu'à s'enlacer? Redouta-t-il la responsabilité d'une acceptation de ce sacrifice qu'on voulait lui faire? Eut-il tout simplement peur du ridicule et de l'habitude, deux fantômes peu agréables pour un Anglais et pour un poète?
Les causes de l'attiédissement de cette passion un moment si chaude, que Byron ne rêvait plus que vivre et mourir à Venise sont demeurées inconnues.
Elles n'ont sans doute rien de la faussé importance que le mystère leur prête. Byroti dénoua peut-être les liens qui l'attachaient à Marianna, par les motifs les plus simples du monde. Il changea peut-être de maltresse, uniquement parce qu'il changeait d'appartement et que le signor S... n'avait plus les mêmes raisons de fermer les yeux. Il fallait uii palais à ce grand seigneur de la naissance et de la poésie. Il était à l'étroit dans cette promiscuité et cette hospitalité mercenaires de la maison de la tne de la Spezieria. U n'y pourait guère recevoir que des amis garçons. Hobbhouse, Lewis, le consul Hoppner, Shelley lui-même lui firent-ils de ces représentations auxquelles il se rendait volontiers, sin«cère vis-à-vis des sincères et docile vis-à-vis des doux? Peut-être aussi fut-ce tout simplement de Mariauna que vint la rupture. Mais nous ne le croyons pas. Elle a la figure des amours éternelles. Il est possible que là rupture soit venue, non de sa volonté ou de son ddprice, mais de quelque scène, par suite de ces défauts qu*elle mêlait à ses qualités. Elle avait la main aussi prompte que le cœur. Son esprit , plein d'intuitions charmantes, devinait les nuances; dans son ignorance intelligente des délicatesses raffinées poussaient d'elles-mêmes, comme certaines fleurs des tropiques dont on voit la fleur sortir sans culture, dans une terre généreuse, de la graine semée par le vent. Mais son caractère avait gardé les rudesses natives, et son tempérament était surtout pétri de limons vulgaires, mélangés' parfois de je ne sais quelle aristocratique argile. En un mot, Marianna était violente et coquette* C'était un vase superbe et grossier dont la nouveauté exhale un parfum idéal qu'évente l'habi-
tude. Au bout d'un certain temps, tout fut connu de cet esprit sans profondeur et de cette âme sans mystères, auxquels servait de digne symbole ce corps magnifique, aux franchises hardies, dépourvu de pudeur comme un corps de modèle.
Byron se souvint-il alors, à propos, un jour de bâillement au sein de la béatitude inférieure où il s'était plongé, de ces deux supérieurs que ne déserte jamais tout à fait le poète ? Songea-t-il qu'il était temps de sortir de cette diffamation dont il souillait lui-même sa gloire? Songea-t-il que pour un poète et un homme comme lui, le lit d'une courtisane est un indigne tombeau, et qu'un désespéré de sa sorte devait demander à d'autres travaux et à d'autres douleurs qu'à celles du plaisir un suicide qui méritât les larmes?
Certes, Byron songea à tout cela, aux ricanements de l'hypocrisie anglaise, aux calomnies des cockneys voyageurs, Scott, par exemple, aux pudibonderies à griffe aiguë des bas bleus vii^naux, alliés naturels de son irréprochable épouse. Il songea aussi que Marianna, par deux fois, lui avait fait jouer un rôle ridicule (chose grave pour un Anglais) : la première , en prenant par les cheveux et en souffletant vigoureusement, non sans une révérence préalable au lord, une sienne belle-sœur surprise avec lui en conversation qui eût pu devenir criminelle, avec cette circonstance aggravante que cette prétendante était aussi blonde qu'elle était brune; la deuxième, en veùdant sans façon (peut-être il est vrai pour venir en aide à son mari qui, contrairement à ses espérances et à ses mérites, avait fait de mauvaises affaires) un écrin qu'elle tenait de la galante libéralité de Byron,
HISTOIRE d'un homme. 273
qui le racheta stoïquement pour le lui ofifrir de nouveau.
Ces incartades jer^m un froid^ comme on dit, même dans Tâme d'un admirateur forcené de la couleur locale vénitienne. Toujours est-il qu'à la fin de Tannée 1817 la belle Marianna S..., femme iw parrt6tw d'un honnête marchand qui n'avait rien de shakespearien, était déchue de tous ses titres, redescendait du salon à rarrière-boutique et ne tardait pas à voir son sceptre passer à des rivales qu'elle n'avait que la consolation . de mépriser. Byron cessait à la fols d'être son amant et son locataire, quittait la sombre et étroite rue de la Spezieria pour le palais Mocenigo, remplaçait par des fantaisies polygames la passion d'abord unique, et, dans les accès de délire sensuel qui succédèrent à la période d'inspiration et de douleur que nous allons raconter, pachalisait gravement, au milieu d'une ménagerie de bêtes et d'oiseaux, dans un harem vénitien dont la figure étrange et sauvage de Margarita Cogni domine les têtes effacées.
Mais avant d'esquisser Thistoire caractéristique de ces révolutions d'alcôve et de ces querelles de sérail, — histoire que nous n'avons abordée que pour n'être pas accusés de la passer sous silence (et de reculer devant les confidences de Byron lui-même), et que pour réduire à ses véritables jproportions les fautes si exagérées de cet Enfer de Venise, trop calomnié, il est bon de nous reposer dans l'analyse des mobiles plus nobles qui rendirent à l'inspiration le poète réveillé par la douleur et par la honte de ce rêve d'épicurien, qui pouvait être pour son âme et pour son corps également épuisés un dernier sommeil. Disons-
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le tout d'abord, jamais Byron ne s'oublia complètement lui-même. Jamais il ne cessa d'entendre, par intervalles, le double murmure de la conscience opprimée et du corps fatigué, et jamais il n'entendit impunément ce double avertissement de la raison et de la nature, précurseur des maladies vengeresses et des exemplaires déchéances.
Il revint des Alpes, l'arc poétique détendu par l'admiration elle-môme, la corde de sa lyre mouillée des larmes secrètes de la séparation et de l'exil. Il se jeta, en arrivant, dans le tourbillon profane, et durant tout l'hiyer Xenro^ le souffle divin sous lequel naissent les grandes passions et les grandes œuvres, ne frémit pas en lui. Il venait, d'ailleurs, de payer à sa gloire, à la postérité et à son libraire le tribut du premier chant de Childe-Harold^ et il méditait dans une vague gestation le poëme abstrait de Manfred, l'œuvre culminante de son génie, ce Faust anglais, ce chef-d'œuvre des beautés abstraites, des douleurs idéales, des ténèbres sataniques et des lumières célestes. Get océan de beaux vers, cet ouragan de pensées sublimes gronda sourdement en Iqi tout l'hiver, étouffé sous les voluptueuses lp,pguei)rs de sa vie. Mais chaque fois que l'aiguillon de la verve ou de la douleur se faisait imperceptiblement sentir, l'âme protestait contre les tyrannies de la béte. Alors le poëtd réveillé songeait à donner un 46rnier frère à ce poëme en deuil, le troisième chant de Çhild^Harold^ né dans les larmes et qui appelle les larmes, favori de son auteur. Le poëme parut à la fin de décembre 1816, et lord Byron en reçut la nouvelle le 2 janvier, jour pour lui propice et fataU
Aujourd'hui est U 2 janvier. G'e^t de ce jour, il y a trois ans, qu'est ds^tiée, je crois, la publipation du Cors^tre, dans ma lettre à Moore ; ce jour qu'il y a deux ans, je fus marié. (c Le Seigneur aime celui qu'il châtie. ») Je n'oublierai pas ce jour, quoi qu'il arrive, et il est assez bizarre que ce soit ce jour-là môme que je reçoive votre lettre, m'annonçant la publication de ChUde-Harold, etc..., etc., et que j'en reçoive aussi une de ma sœur, écrite le 10 déceinbre, jour de la naissance de ma fille (me parlant principalement de ma fille); et arrivant le jour de la date de mon mariage, ce présent 2 janvier, mois de ma naissance, et...^ une foule d'autres remarques astrologiques que je n'ai pas le temps d'énumérer^...
J^ me réjouis que vous paraissiez en février. Tout en trem^ blant de la magnificence que vous attribuez au upuveau Chiîde-Harold^ je suis content qu'il vous plaise; c'est ur^ beau^ vague morceau de désolation poétique et mon favori ; j'étais moitié fou pendant que je le composais, entre la métaphysique, les montagnes, les lacs, un amour inextinguible, des peines inexprimables et le cauchemar de mes propres égareipents. Plus d'une fois je me serais fait sauter la cervelle, n'eût été le souvenir que cela ferait trop de plaisir à ma belle-mère..,.
Ce mépris et ce dégoût de la vertu hypocrite ef de rhonnêteté fade, « religion, loyauté, — joie et ini}pcence, — lait et eau', » les ressentiments, les regrets et peut-être les remords de son désastre domestique et public le jetèrent dans Tétourdissemept opportup du carnaval, qui s'offrait à lui en 1817 avec ses intrigues faciles, ses bourgeoises de bel sangue^ aristocratie de beauté descendue au peuple, ses baux galants renouvelables ou résiliables à yolonté, ses p^ssipiis f sans sipécure » pljatpnique, Adi^u la poésie 1 Le poëte.
1. Moore, t. III, p. 136. — 2. ibtU, t. III, p 143. 3. /Wd., t. III, p. 121.
avant d'écrire ses vers, était en train de les vivre et de les souffrir. Il écrit, le 2 janvier 1817, à Murray :
Je n'ai pas fait la moindre bribe de poésie depuis que j'ai quitté la Suisse, et n'ai pas encore l'es^ro en moi à présent.... Quant à la poésie, la mienne est le rêve des passions endormies; dès qu'elles se réveillent, je n'ai plus de mot pour leur langage, elles ne s'expriment que dans le somnambulisme, et pour le moment ne dorment pas *.
Cependant, dès le 25 février, il s'occupe du sujet de Marina FcUiero, qui lui « apparaît comme très-drama- « tique : un vieillard jaloux et conspirant contre l'État, « dont il est actuellement le chef régnant. »
En attendant de§ extraits demandés, il donne aux dernières flammes du carnaval les dernières gouttes de l'huile de sa lampe. Le carême le trouve fatigué de veilles et d'insomnies, fort résigné à ses opportunes abstinences. Nous voici aux premiers aveux de Taffaiblissement physique et moral. La ceinture de Vénus cache un cilice pire que celui des macérations monastiques.
Je ne suis pas très-bien maintenant; trop de voilles et quelques dissipations qui en étaient la suite ont grandement épuisé mes forces....
Je suis moi-même au régime; le Carnaval, c'est-à-dire ses derniers jours, les nombreuses et longues veillées m'ont abattu un peu.... et quoique, aprèstout, je n'aie pas été excessivement dissipé, cependant je trouve « que l'épée use le fourreau, » bien que je vienne tout juste de tourner le coin de mes vingt-neuf ans *.