Moore, t. m, p
surtout sur sa mort héroïque, on peut juger de ce qu'il eût pu faire de Byron, s'il lui eût apporté autre chose que les restes de sa destinée. Malheureusement l'ange vint trop tard. Toujours pressé d'échapper à luimôme, à ce « poids de l'imagination et de la réalité », et n'y échappant que par l'inspiration, Byron avait abusé de ce remède comme de tous les autres. Sous les coups éperdus de ces trop fréquents délurés, vrais suicides de l'esprit, le plus pur de la source poétique avail coulé. Le malheur et le plaisir avaient tari le reste. Mais il demeurait au poète, qui avait assez fait pour sa gloire littéraire, à se renouveler et à se ressusciter, pour ainsi dire, dans une autre renommée pour laquelle il n'était pas encore fait, la renommée militaire dont l'iunbition le faisait bondir, enfant, comme un jeune coursier, et jeune homme, appeler en rêve ses soldats imaginaires : les hommes noirs de Byron! la renommée politique que la délivrance d'un grand peuple eût inaugurée de son triomphal arc de triomphe.
A cette double palme, rêvée par Walter Scott et Sheridan pour leur illustre ami, a manqué seulement une plus longue existence. Héros dont le tombeau est plus grand que la vie, parce qu'il contient plus d'espérances et de promesses que de trophées, Byron devait être saisi en pleine hégire de sa nouvelle mission, en pleine fleur de son renouvellement par cette lâche mort, complice de l'infortune et de la débauche. Cette mort précoce et jalouse, il nous semble en voir l'image dans cette Margarita Cogni, la dernière maîtresse, à l'âpre langage, aux farouches baisers, au visage d'une beauté fatale. C'est bien là la figure ténébreuse et la
main perfide qui doivent faire repoussoir à l'angelique visage et à la main libératrice d'une Ter^a Guiccioll.
C*est sans doute dans un de ces jours de fatigue, de doute et de dégoût> où Tâme est prête à la tentation, n'ayant pas de sentinelle, que Byron rencontra cette femme destinée à précipiter et à achever l'œuvre sinistre de tant d'autres, et à mettre, sous ces baisers passionnés qui vont jusques aux moelles, le poison au cœur du chêne. Il faut se reporter d'ailleUi^s aux circonstances qui conspirèrent comme à l'envi à rendre pour lui critique ce carnaval de 1818 où il but jusqu'à la lie la coupe du plaisir sans y trouver l'oubli. Il ve* nait de composer Beppo^ poëme satirique et gaillard imité de ce genre essentiellement vénitien que Burati a illustré, mais dans les étroites limites duquel son originalité ne bat que d'une aile* Il n'était pas très* content de lui, et il avait donné son œuvre à Murray, par-dessus le marché, en ne stipulant que l'impression intégrale et sans coupures.
Au moment où il doutait ainsi de son génie et de son art) et où^ par une singulière aberration de son goût ou plutôt de son dégoût, il ne voyait plus de salut pour les barques romantiques que dans le classique port dont Pope est le pilote, deux femmes vinrent à mourir qu'il estimait autant qu'il les aimait, lady Melbourne et Mme de Staël- Les regrets touchants qu'il leur donne nous découvrent noblement ce cœur qu'il mettait trop d'émulation à cacher *. Gomme si la persécution anglaise eût attendu ce funèbre signal,