Moore, t. IV, p
Au mois de septembre le comte Guiccioli, forcé de se rendre pour affaires à Ravenne, de guerre lasse, laissa sa femme avec Byron. La santé de la comtesse, qui avait justifié ce tête-à-téte, ne tarda pas à exiger son départ de Bologne au lourd midi, à Tair Apre le soir. Le comte, consulté, dut consentir à ce qu'il ne pouvait empêcher, et autorisa le voyage de Venise, aux brises tièdes et salubres. Byron et la comtesse Guiccioli, belle comme une rosepâlie, partirent ensemble de Bologne, le 1 5 septembre, visitèrent les collines Euganéennes et Arqua, accolèrent leurs noms à tous les livres de voyageurs et arrivèrent lentement à Venise.
Là, les deux âmes brisées^ de ces pures et intimes délices de l'amour et de la liberté, sentirent le besoin des horizons agrestes, du nid inaperçu^ du bonheur caché, de la solitude à deux. La santé de la comtesse, habituée à ressentir le contre-coup de toutes les secousses de son âme, demandait la campagne. Les médecins, complices innocents de toutes les conspirations du cœur, favorisèrent ce vœu de leur oracle et comme lord Byron avait à la Mirra la maison de campagne nécessaire à cette villégiature, il la céda naturellement à sa compagne; et non moins naturellement, il la partagea avec elle. Qu'importe le même toit quand on n'a que le même cœur ?
C'est là que Moore, qui voyageait à cette époque en Italie avec lord John Russel, put voir la Muse de Byron et féliciter son ami de la plus belle conquête qu'il eût jamais faite. A ce moment Byron goûta quelques jours de cet ineffable bonheur que donnent à l'âme la double chaleur et la double lumière de ces deux astres qui se rencontrent: l'amour etl'amitié.Byronvoulailloger son
futur biographe dans son propre sanctuaire du palais Mocenigo; mais les singes et les chiens qui en gardaient le mystérieux accès, effrayèrent d'abord le pacifique Irlandais, qui finit par s'accoutumer à cette hospitalité armée de dents et hérissée de griffes; et les cerbères une fois apprivoisés, il accepta d'être l'hâte de Byron, et de partager sa table et sa gondole. Celle-ci, sous l'aviron de Zita aux longues moustaches, à l'éclatante livrée, rasait Teau comme un alcyon. C'est à son départ de Venise que Moore reçut le royal cadeau de ces Mémoires et de ces Journaux de Byron, qu'il aurait dû défendre plus énergiquement et plus loyalement citer.
Le comte Guiccioli, de retour de son voyage d'affaires, apprit que lord Byron avait en dépôt à Ravenne une somme de 1,000 livres sterling, et jugea qu'elle serait plus en sûreté entre ses mains qu'entre celles du banquier. Il n*hésita pas à adresser au gardien de sa femme des propositions tendant à être constitué luimême gardien de son argent. Cette oflfre venait à propos pour dégager la conduite des deux amants de tout ce qu'elle pouvait sembler avoir de téméraire, même au point de vue si large de la tolérance des mœurs italiennes.
Elle vient aussi à propos pour nous faire apprécier à sa valeur un mari auquel, après ce consentement au voyage de Venise et cette demande d'emprunt qui pouvait bien déguiser une arrière-pensée de dommagesintérêts, il ne manquait plus pour être ridicule que de faire un procès et de le perdre. C'est ce qui arriva, en effet. Il n'entre point dans notre plaû tout synthétique, de raconter en détail les vicissitudes, peu dramatiques d'ailleurs, de cette comédie conjugale, dénouée, à la grande approbation de Topinion publique, irritée du
rôle équivoque et du caractère ambigu du mari, par un bref papal de séparation prononcé en juillet 1820.
Ainsi se termina paciGquemeht cette querelle qui aurait pu donner lieu à quelque tragédie domestique. La comtesse Guiccioli, à laquelle son mari ne rendit point sans rechigner son douaire, sa garde-robe, son naobilier, sa voiture, se retira toute heureuse de ses deux cents louis de revenu et d'une libre médiocrité préférable, à la servitude dorée*, à quinze milles de Ravenne, chez son père le comte Gamba.
Les portes de ce couvent domestique que de fiers scrupules et dé strictes convenances avaient d'abord fermées devant lord Byron, heureux de sortir, fût-ce pour les nobles tourments de la passion persécutée, des corvées ridicules et de l'uniformité du sigisbéisme, ne tardèrent pas à s'ouvrir, sous cette main irrésistible d'une femme pour laquelle il n'est point de verroux. Le comte Gamba et son fils Pietro, frère de prédilection de la comtesse, dont il était la masculine image, ne firent pas d'abord sans quelque méfiance et quelque rudesse, les honneurs de leur noble maison à celui qui en avait troublé, autant que ces choses-là pouvaient le faire, avec la tolérance des mœurs italiennes, la bonne renommée.
Mais bientôt toute glace fut rompue. Le charme magique de Byron, ses façons de grand seigneur, son éloquence de grand poète, la dignité et la gravité avec laquelle il savait porter une passion que tout rendait excusable, ce prestige romanesque et che-
1. Moore4it, t. IV, p. 194, deux cents louis de revenu. — Shelley écrit, t. V, p. 58, « que la comtesse jouit d'une pension alimentaire de douze mille écus, misérable pitance donnée par un homme qui a cent vingt mille écus de revenu. »
yaleresque qui couronnait son front, tout cela finit par émousser de justes susceptibilités. Le demi-veuvage de la séparation rendait la comtesse à une entière liberté, à la condition d'en user discrètement. Le scandale qui avait commencé avec la faute, finissait avec Timpuftité. Tout ce qui pouvait réparer le crime de la destinée, coupable de n'avoir pas uni à temps deux âmes si bien faites l'une pour l'autre, et obligées d*étre infidèles à la loi pour être fidèles à elles-mêmes, était vu d'un œil sympathique par cette population enchantée de la grâce de la comtesse Guiccioli et de la générosité de celui qui était désormais son défenseur. D'autres liens ne tardèrent'pas à resserrer, en le couvrant et en le parant de tout ce que les affections humaines ont de plus sacré, ce nœud si noblement illégitime.
Le comte Gambïi, le père, aimait l'indépendance italienne de toutes les forces d'un noble patriote qui a dans le sangles vers d'Alighieri. Son fils Pielro, moins exclusif que l'austère chef de la famille, adorait à la fois la liberté et la poésie. Byron, de plus en plus, se sentait gagné par ces courants électriques que dégage en se réveillant l'âmç des nationalités. Le nom de l'Irlande, de l'Italie, de la Grèce, ces trois sœurs opprimées, faisait battre son cœur. Il écoutait frémir et gronder en lui des étincelles de ce grand orage révolutionnaire de 1820, qui éclata comme un volcan au milieu des légitimités en déroute. Cette communauté d'idées, de sympathies, d'aspirations, d'efforts devait associer le nom de Byron à ceux des Gamba dans les fastes de la première de ces convulsions périodiques, du premier de ces avortements héroïques et frivoles à la fois, qui ont accidenté cette longue gestation dont nous avons vu
enfin le fruit triomphant. Les commencements orageux de l'unité italienne ne doivent pas moins à Byron que les débuts de l'émancipation grecque. Ils lui doivent un grand poète et un grand exemple, sans compter des secours plus positifs, et le sacrifice : la première fois de son repos, la seconde fois de sa vie.
Ce concours de Byron, cette coopération filiale et fraternelle de celui qu'elle aimait à l'cEuvre initiatrice et libératrice de son père et de son frère furent le chefd'œuvre de l'habile ascendant et de la salutaire influence de la comtesse Guiccioli. Muse de Byron, elle fut aussi la muse de la liberté italienne. Elle échaufia de ses patriotiques inspirations, elle indigna de son mâle dépit d'appartenir à un peuple condamné à ne faire que des opéras, le cœur revivifié de son amant. Elle épura par ce noble feu de gloire et de liberté, tout ce qui pouvait demeurer encore de profane dans cette liaison déjà passée à l'épreuve du temps, de l'absence, du sacrifice, et dont l'or ne garda plus aucune scorie. Elle donna un champ et un horizon dignes de lui à l'essor de cette imagination avide d'espace et de but. Elle poussa aux entreprises de délivrance et de salut cet homme honteux d'une longue inaction, impatient d'une occasion de montrer l'inconnu de son caractère et de son génie. Et puisqu'il lui fallait, à ce poëte dévoré par l'intensité de la pensée, le désir de l'action et le besoin de la gloire, des idées encore pour remplir son cerveau, dés passions encore pour nourrir son cœur, elle lui souffla doucement avec des baisers cette idée, cette passion qui suffisent à remplir [une grande âme : la liberté universelle.
Oui, c'est cette blonde, blanche, frêle, douce femme
qui fut le lien commun, l'inspiration vivante ^de la famille d'abord suspecte,- bientôt proscrite, que nous verrons, à la suite des défattes et des représailles de 1821, quitter le toit paternel, la terre natale et planter la tente de Texil partout où s'arrête la voiture de Byron, le voyageur tutélaire. C'est à Pise que nous allons retrouver les Gamba, refusant noblement ses secours et son hospitalité, et drapés, dans leur pauvreté fière, à côté de la sobre magnificence d'un lord parfois millionnaire qui se fait avare pour un peuple, qui économise pour la Grèce, et qui ne chante plus que la liberté, « cette poésie de la politique. »
C'est à l'année 1821 qu'il faut placer la date du complet épanouissement du génie de Byron, de la douce et forte maturité de son cœur, sous la vivifiante influence dont il a vingt fois glorifié et dont tous ses amis ont reconnu et béni les effets. Parmi les fruits de cette seconde fécondité intellectuelle, de cette virilité rajeunie, il suffit de citer le Marino Faliero, dédié à ce grand Goethe qui avait salué, avec une olympienne impartialité, un génie frère du sien, et qui s'était donné l'empire des orages, des volcans et des abîmes, laissant à son glorieux rival, pour souverain domaine, les cimes sereines de l'idéal et les sommets parfois glacés de la pensée humaine. Il faut citer encore les Foscariy dédiés à Walter Scott, défenseur de sa vie et de sa gloire, protecteur généreux de la mémoire rivale, à Walter Scott que Byron admirait au point d'avoir lu ses romans au moins cinquante fois^ ; le Sardanapale, le Cainy V Avatar Irlandais.