‹ Lord Byron, histoire d'un hommeChapitre 85 sur 104 · Moore, t. IV, p · texte numérisé non relu

Moore, t. IV, p

n faut citer surtout la Prophétie du Dante^ inspirée par la comtesse Guiccioli, la plus gracieuse personnification de l'Italie nouvelle, et le Don Juan, interrompu à la requête de celle à laquelle il n'avait rien à refuser puisqu'elle lui avait tout donné; sacrifice acQordé à la juste susceptibilité d'un sexe qu'il adorait en le raillant, qui n'atteste pas moins que tout le reste, l'irrésistible et heureux ascendant dont il n'eût pu, sans ingratitude, blasphémer l'empire.

Voilà* les titres les plus durables peut-être de Byron à l'immortalité, les suprêmes et les plus radieux éclats de sa lampe agitée, le chant du cygne qui devient aigle, les derniers et les plus éloquents soupirs de ce génie qui ayant achevé sa mission littéraire de rénovation sans épuiser sa force, rêvait une autre tâche et d'autres moissons, et sur la fin de sa journée allait demander à l'action, d'autres conquêtes, d'autres vie-' toires, et des lauriers nouveaux, trop tôt changés en cyprès.

Cette transformation littéraire et surtout morale de Byron, cette Yita nuova de son esprit et de son cœur, gloire étemelle de la comtesse Guiccioli, se développent jusqu'à l'apogée de 1821, à partir de la fin de décembre 1820, époque à laquelle il quitta définitivement Venise, vint à Ravenne, appelé par le père de celle qu'il adorait et qui, loin de lui, recommençait à mourir, et accepta l'hospitalité mercenaire d'un indigne époux. C'est de cette époque que sont datés les

1. Sans parler de Tadmirable lettre au docteur Bowles sur Pope et de cette controverse, toute de fantaisie et de boutade, où Byron déploya une verve si étincelante dans la défense d'une thèse critique contraire à son génie, à son exemple et peut-être même à ses véritables principes.

316 LORD BTRON.

piquants et curieux tableaux de mœurs semés dans les lettres de Byron, ses malignes observations sur les inconvénients du métier de cavalier servant et la décadence du sigisbéisme. Cette vieille tradition de la galanterie italienne. semble s'être éteinte dès qu'un pareil acteur cessa de jouer un rôle que lui seul pouvait ennoblir, et qui, après lui, ne pouvait que tomber dans le ridicule. Mais c'est aussi de ces années 1820 et 182 1, que sont datés ces passages des récits de Hoore, appuyés par le témoignage de Shelley, qui s'extasient devant ce sublime miracle d'un grand homme déchu, revivifié et réhabilité par l'amour.

La séparation de la comtesse d'avec son mari, nous l'avons vu, avait été demandée à la fois par la famille de la comtesse, indignée au point de provoquer en duel un mari qui faisait un outrage du scandale de sa révolte après une tolérance de quinze mois; par la société de Ravenne, attaquée dans ses plus intimes privilèges et troublée dans sa quiétude et son amourpropre par un éclat inouï, avant-coureur d'une révolution de mœurs et d'habitudes des plus inopportunes; enfin par les femmes et le peuple qui, dit Byron, se rangent volontiers du cAté de ceux qui ont tort, quand le tort est plus généreux et plus chevaleresque que la raison. Aussitdt que cette séparation, qui rendait à la plus excusable des fautes la décence et l'impunité, fut consommée, Byron se voua tout entier aux devoirs de protection et d'abnégation que lui imposait le naïf héroïsme de celle qui lui avait tout sacrifié. Tout ce qu'il ne donna point du meilleur de son âme à sa nouvelle famille, il le réserva pour cette seconde patrie qu'il devait à l'amour (juillet 1820).

C'est à partir de ce moment qu'il écrit ces aveux souvent répétés d'une âme reconnaissante et fière de son lien « Je l'aime bien entièrement* ». C'est à partir de ce moment qu'il s'arrête et s'indigne, comme de la plus cruelle injure, de la fausse nouvelle d'un retour en Angleterre, qui serait une désertion '. C'est alors qu'il, se moque du poète des Méditations^ qui prétend à la fois l'imiter et le corriger, et le condamne au genre infernal à perpétuité, au moment même où il monte au paradis, et où sa Muse sent repousser les ailes célestes. Il avait raison de railler un infidèle interprète, celui qui le 3 avril 1821, venait de placer au couvent de Bagna-Gavalli, non loin de Ravenne, cette petite AUegra sa fille, alors âgée de quatre ans, i afin qu'on lui inculquât des principes de morale et des idées de religion. » Kt de quelle religion? De la catholique romaine « la meilleure à ses yeux, et assurément la plus vieille de toutes les religions chrétiennes ». Il tenait tant pour elle à cet air pieux du couvent, qu'il n'avait pas osé la confier à Mrs Shelley, de peur de l'influence fatale, sous ce rapport, de son mari*.

Il avait raison de s'indigner de la calomnie, l'homme qui se vengait si noblement des injustices et des sarcasmes de Scott en honorant sa mémoire et en secourant mystérieusement sa veuve* ou qui blâmait si énergiquement les critiques meurtriers de Keats qu'il n'aimait pas*.

Que la paix soit avec loi! Et puissent toutes les autres fau •

1. Moore, t. IV, p. 171. — 2. Moore, t. IV, p. 201, 203. 3. Moore, t. IV, p. 325, 326. - 4. Moore, t. IV, p. 327-329. 5. Moore, t. IV, p. 333 et t. V, p. 49.

tes inévitables à l'humanité lui être aussi promptement pardonnées que les petites injures qu'il avait faites à celui qui respecta ses talents et qui pleure sa perte I

Il avait raison de s'indigner contre ceux qui l'accusaient d'égoïsme, Thomme qui rendait si généreusement à l'Italie, qu'il voulait libre et pure à la fois, dont le sort le touchait finalement, dont les fautes ou les déceptions le mettaient en deuil* et dont il ne parla jamais sans « les entrailles » qu'il reconnaît à Dante, les consolations et le dévouement qu'il recevait de sa plus digne fille ^.

Hé quoi 1 barbares, on vous l'a dit, ce n'est plus le même homme ; l'ancien Byron, fanfaron de vices plus encore que vicieux, n'est plus. Le nouveau-né est grandi sous cette étoile qui rend meilleur; c'est celui qui écrit, le 13 février 1821 :

C'est le cinquième carnaval passé en Italie. Les quatre premiers j'ai fait passablement le roué. Pour le présent, je suis aussi sobre et raisonnable que lady Grâce elle-même '.

C'est celui qui, plus que jamais enivré des mâles joies, même dans la défaite, de la lutte contre la fortune, se plaît à. ce rude jeu, et dont la sensibilité militante ne connaît pas les douleurs et les faiblesses de ces âmes de jonc, comme celle de Keats, qui ne savent que plier et gémir sous l'adversité*.

C'est celui qui se trouve, après les accès de colère et de doute, si noblement résigné à ce mélange de douleur et de joie, de honte et de gloire, de bénédiction

1. Moore, t. IV, p. 427. — 2. Ihid., t. IV, p. 370 à 374-379-386 390-392-393-395-446. — T. V, p. 18-33-

Page 1