CHAPITRE II
PISE. — CCNES. - MISSOLONGHI
Point culminant de la vie et de l'histoire de Byron.— La fin de tout cela ne se prévoit que trop. — Tableau abrégé du séjour à Pise. — Dégoûts et déboires. — Byron arrive à Gênes chargé d'un double deuil. — Mort d'Allegra. — Son épitaphe. — Mort de Shelley. — Byron prend l'habitude du soupir. — Son goût pour les Américaines. — Ses projets d'intervention en Grèce. — Préparatifs de Tannée 1822. — Déceptions de sa collaboration au }o\iTna\ le Libéral. — Funérailles caractéristiques de Shelley. — Crémation à l'antique. — Byron écrit trois nouveaux chants du Don Juan. — Son 'départ pour la Grèce. — Adieux à la villa Saluzzio. — Ses pressentiments funèbres. -- Ce qui tua Byron. — Sa mort. — La comtesse Guiccioli gardienne fidèle de sa mémoire.— Incident tragique des funérailles de Byron. — Où repose celui qui s'est si peu reposé. — Lady Byron. — Pourquoi l'Angleterre feint d'avoir oublié Byron.
Nous voici arrivés au point culminant de notre route. Nous découvrons d'un seul coup d'œil tout l'horizon de cette vie si abrupte, si accidentée d'un côté, et de l'autre, si nette, si plane, si droite que dès Pise on devine Missolonghi, et dès 1821, le tombeau de 1824. Tous les détails que nous pourrions ajouter ne seraient plus que des anecdotes, le caractère, le génie et la destinée de lord Bypon étant arrivés à ces lignes maîtresses dont tout le reste du plan n'est plus que le développement logique et comme fatal. Le séjour à Pise et à Gènes ne compte d'ailleurs que des événement intimes et comme domestiques. Tout le drame est dans la conscience.
Quand on aura raconté, avec plus ou moins de détails, les déceptions littéraires et les épreuves morales qui
HISTOIRE d'un homme. 323
poussèrent de plus en plus le poëte de la spéculation l'action; quand on l'aura montré inconsolable de deux perles cruelles, brisant, après les derniers essais, inti-^ tulés : Wermr et Le Ciel et la Terre^ une plume qui ne sait plus écrire que des satires, et s'est en vain évertuée aux polémiques du journal Le Libéral^ aidé aussi de son argent; quand on aura peint sa vie retirée et doucement monotone, partagée entre ses lectures, ses rares réceptions, ses visites régulières à la comtesse Guiccioli, animées d'entretiens patriotiques avec le comte Gamba, que demeurera-t-il à dire ? On pourra encore enregistrer ses promenades équestres avecShelley, Hunt, Taafe et Trelav^rney, dont le but est une partie de tir au pistolet ; ou ses conversations avec Medwin à Pise, et un moment avec son cher Hobbhouse, le dernier des amis qu'il ait'pu embrasser,ou à Gênes avec lady Blessington. Alors on aura tout dit de cet esprit sans orages, de ce cœur sans mystères de cette existence dont une querelle avec un soldat ivre, qui dégénère en rixe avec la suite du lord, sera l'unique événement, plus grave par ses conséquences que par lui-même, puisqu'il entraîna le départ pour Gênes de Byron et de ses amis.
Byron ressentait d'autant plus douloureusement cette humiliation d'un séjour précaire, suspect à l'autorité et désagréable, en raison de ses opinions et de ses amitiés, à la police, — qui pourrait bien être pour quelque chose dans l'afiaire du sergent Masi, véritable agent provocateur, — que ses mauvaises relations avec l'Angleterre Fobligeaient à user avec réserve du bénéfice de sa qualité, et qu'il se sentait exposé tous les jours à risquer dans une alBfaire tragique et ridicule ce qui lui restait de considération et de tranquillité.
Byron arriva à Gènes chargé du double deuil de Shelley et de sa fille AUegra, morte au couvent de Bagna-Gavallo. Le 26 mai 1822, il écrivait à H. Murray, de Montenero, d*où il voyait le port de Livourne et le vaisseau qui allait rapporter en Angleterre le corps de son enfant :
Le corps est embaamé.... La comtesse Goiccioli a ea la bonté de donner les ordres nécessaires à M. Duras, qui a surveillé rembarquement et qui vous écrira. Je désire qu'elle soit enterrée dans Téglise dllarrow.
Dans le cimetière, près du sentier, sur le sommet de la colline qui regarde du côté de Windsor, il y a, sous un arbre touffu, une tombe sur laquelle est inscrit le nom de Peachie ou Peachey. J'avais coutume de m*asseoir là de longues heures, quand j'étais enfant; c'était ma place favorite. Mais comme je désire ériger une pierre à sa mémoire, il vaudra mieux déposer le corps dans l'église.... Près de la porte, à main gauche, en entrant, il doit y avoir un monument avec cette inscription, etc.<.. Je me les rappelle ces vers, au bout de dix-sept ans, non qu'ils aient en eux rien de remarquable, mais parce que de mon banc, dans la galerie, mes regards tombaient naturellement sur cette tombe. Je veux qu'Allegra soit enterrée aussi près que possible de ce monument, et que, sur une tabletle de marbre incrustée dans le mur on inscrive ces mots :