‹ Lord ByronChapitre 100 sur 116 · CHAPITRE DOUZIEME. agi · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME. agi

trice, dans Much ado about nothings a une verve de jeunesse , de folie et de malice , à laquelle nous iiavons rieu de coaiparable. La gaité aiuère et triste du fou du roi Léar est une autre conception sublime. Quant aux ignobles bouffonneries que nous reprochons en France à Shakespeare, on sait que la plupart étaient introduites dans ses pièces par des acteurs qui se hasardaient à improviser en style des halles : quand le public, dont le goût était encore peu formé , applaudissait à ces parades , on les conservait Les Commentateurs ont essavé de les reconnaître et de les désigner par quelques guillemets, dans plusieurs éditions; mais il est bien difficile d'assigner d'une manière précise, leur commencement et leur lin, parce que Sliakespeare qui était à-ia-lbis acteur et poète , ayant doublement besoin de la Êiveiir du parterre , cherchait a se la concilier par les plaisanteries alors à la mode. Du reste, ce que j'ai dit du comique des Anglais ne peut s'appliquer à ce grand homme qui, dans ses belles productions n'écrit pas pour l'Angleterre , mais pour le monde entier : son génie n'a pomt l'empreinte ou le vernis de sou siècle quoique ses expressions l'aient quelquefois.

Parmi les romans anglais qui prétendent à la gaîté, il &ut citer d'abord Tom Jones, critique de mœurs vraie , laite avec IxMucoup d'observation et de finesse , et dont Tintrigue est un chef-

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d'œuvre d'uaité. Certains écrits de Smollet me semblent se rapprocher un peu de ceux de Pigault-Lebrun , pour la licence du langage et le burlesque des situations. Les aventunes de Roderick Random sont imitées de Gilbias ; mais il s'en faut qu'elles approchent du modèle. L'esprit ne s'y montre pas à chaque mot , à chaque ligne , comme dans TamcTc satyre des vicieux , des fripons et des dupes. £n accordant au talent de Le Sage une adniu aùon bien méritée , j'avoue qu'au lieu de m'égayer , son livre m'aiilige. Je ne puis me résoudre à voir la nature humaine sous un aspect si méprisable. Je me fatigue de celte longue galerie de personnages ridicules ou corrompus. Au reste, j'ai ouï dire, et je le crois , que les femmes étaient fort mauvais juges du mérite de Gilbias. Il fiiut avoir étudié la vie sous toutes ses faces , il faut avoir vécu dans toutes les sociétés , pour sentir TafOigeante vérité de ces tableaux.

Dans un pays libre comme l'Angleterre, le sa^rique aune fonction plusnobleque celle dépeindre les ridicules, il s attaque aux vices des puissans du jour , et lance ses épigrammes aussi haut et aussi loin qu'elles peuvent aller. Il est souvent l'organe de tout un peuple ; aussi sa plaisanterie a-t-elle quelque chose de fort et de menaçant qui ne permet pas un rire bien sincère. On entend gronder sourdement l'opinion publique derrière

CHAPITBE DOUZIÈME.

les vers du poète ; et cela prête , même ah burlesque, une sorte de grandeur et de solennité. Plusieurs ouvrages de Moore , et quelques passages de Don Juan, sont , dans ce genre , des modèles de liardiesse et d'esprit.

Ce fut à Venise que lord Byron composa les deux premiers chants de ce poème. A cette époque, il allait beaucoup plus dans le monde : sa cou-* duite se ressentait du changement arrivé dans ses inspirations. 11 recherchait la société, quoiqu'en gardant toujours la prétention de la fuir. Il se mollira dans quelques assemblées et inéine aux bals. Sa réputation d'homme de génie, le mystère dont il aimait à s'envelopper , et qui était uu aiguillon de plus pour la curiosité , lui valurent de brillans succès. La molle Italie , son peuple sensitif , triomphèrent un moment de sa misanthropie : il sembla prendre le plaisir pour idole ; il s*ennuya d'être seul au milieu de la foule; et il rentra de nouveau dans le tourbillon qu'il avait fui ; mais il n'y trouva pas le bonheur. La gaîté de Don Juan résonne creux : ce n'est point le rire de la joie , mais de Tétourdissement. Jusque-là , lord Ryron avait regardé le monde avec amertume et dédain. 11 avait vu dans l'homme un roi détrôné, une étoile tombante qui tient encore au ciel par une traînée imuineuse ; mais dans un pays effacé , au milieu de ruines immenses , il oublia la dignité humaine. Importuné d'une joie

ag'k LORD BTROir.

qu il lu* paiiageait pas, il voulut rirc aussi , el sa noble physionomie se contracta du rire sardoniqiie de Voltaire ; mais il souffre encore plus dans sa gaité que dans sa tristesse. On sent qu'il voudrait se persuader que la sagesse est de jouir de tout avec insouciance , et qu'il ne peut y parvenir. Son âme, qu'il essaie d'étoufFer, revient de toutes parts. H y a une profonde amertume, et quelquefois des larmes ^ au fond de cette continuelle ironie. On serait tenté de croire qu'il veut obliger les hommes à se relever à lorce de mépris. Il tourne autour d'un caractère ou d'une situation , comme pour en saisir tous les aspects petits et ridicules : il vous les montre, et lorsque vous le croyez occupé à en rire avec vous, un cri de souffrance lui échappe (*).

Cette gaité , qui cache un abime de douleur , feit un mal affreux. Les saillies de Don Juan ressemblent à des Ueurs dont ou aurait entouré une couronne d'épines : on devine que le front qui la porte en est ensanglanté.

Souvent aussi, comme dans Childe Harold, le

(*) La joie de lonl B}ron me i-a|>|M'lle le dunt rimé el bisure d'inie vieille mendiante , c|ii) jt.ii courait lea rue» de Farta , il y • deux ou troi* ans , en demandant :

Des verres cassés , Kt des ecus rognés.

La marquise de |a vojant «otrer dans la cour de son hAcd , lui

dit d'un ton demi^niais , demi-gogacnaid , a Qui vous a dnoc appris celle belle rhanson , la femme ? w — « La misère ! »

Ce mot m'a toujours paru sublime par son accent el sa vcrilc.

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