CHAPITRE DOUZIEME. 3l
Tout ce récit est admirable, mais ne pourraitoo pas retourner l'argument de lord Byron? N'estce pas le danger? Ne sont-ce pas les vents et les vagues qui prêtaient tant de poésie aux vaisseaux? 11 me semble qu'un objet d^art ne nous émeut et ne nous charme qu autant que nous y associons ridée de ses rapports avec la nature, ou avec la pensée de Thomme. Ainsi les débris d*un naufrage ont de la poésie , parce qu'ils nous rappellent les vagues, la tempête et les dangers qui nous menacent. Un vaisseau sur le chantier peut encore nous intéresser parce que nous songeons aux passagers qu'il transportera au bout du monde, aux pays qu'il visitera, aiUL orages qui l'attendent. Mais pour avoir toute sa poésie, pour compléter en quelque sorte nos sensations, il faut qu'il soit sur la mer, qu^il marche les voiles déployées, ses banderolles flottantes, fendant Tonde avec sa proue, et laissant derrière lui une traînée d'écume. Un ballon n'est poétique que pour l'imagination tant qu'on le voit à terre, mais s'il s'élève jusque dans • les nuages, s'il passe au-dessus de nous emporté par le vent, alors il devient pittoresque et poétique pour nos yeux. Il faut être jx iiseur pour être ému par un objet d'art isolé de l'élément ou des lieux aux([Ui;is on le destine, mais une fois rendu & sa destination, sa poésie frappe Thomme le plus simple comme celui qui i*éfléchit. T/océan, les cieux, les rochers, éveillent de profondes emti-
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tions, sans qu'on ait besoin d'y rien associer.
L'abus de la poésie descriptive conduit à l'ennui : mais certes la description d'une forêt du nouveau monde dans toute son immensité, toute sa solitude, m'intéressera plus, aura pour moi plus de charme que la description d'une belle ville, et je crois que la masse doit sentir ainsi. 11 faut avoir l'esprit cultivé pour jouir de la poésie des arts; la poésie de la nature parle h tous également. Elle est bien plus généralement comprise, et c'est déjà un immense avantage.
Après s'être déclaré en &veur des images em*
pruntées aux objets d'art , lord Byron soutient la poésie morale et de raisonnement. Sa profession de foi sur ce point est trop singulière et trop remarquable pour n être pas citée ici.
« A mon avis, la plus haute de toutes les poésies, comme le plus noUe de tous les sujets terrestres,
doit être la vérité morale. La religion ne fait pas partie de mon sujet : elle est trop au-dessus des . facultés humaines. Miltou et le Dante ont seuls pu en parler dignement, encore le génie du Dante n'a*t*il tracé que la peinture des ])assions humaines, quoique dans des circonstances surnaturelles. Qui ht de Socrate, le phis grand des hommes? Sa vérité morale. Qui prouva la divinité de Jesus-Clirist presque autant que ses miracles? Les préceptes de sa morale.»