CHAPITRE IV
LE GIAOUR. DBS TRADUCnOHS. LA FIANCÉE
d'abtdos. — DK l'influence du génie de lord
BTROIf. LE CORSAIRE.
Arrivé à sa majorité, lord Byron quitta l'Angleterre ; il visita le Portugal, r£spagne et la Grèce. De retour chns |a patrie, après une absence de trois ans, il publia les deux premiers chants de Gbilde-Harold, son poème fisivori et son plus beau titre k rimmortalité. Cette poésie neuve, hardie, toute mystérieuse , pleine de profondeur sans ob* scurité, excita un grand enthousiasme : elle eut aussitôt ses partisans et ses ennemis; mais personne ne la lut avec indifférence. Bientôt après, parut le Giaour ou Vinjuleley fragment d'un conte turc qui s'ouvre par une admirable description du beau climat de FOrient. On y respire les parfums de cette terre encbaiitée; Tair doux et suave nde mollement le bleu cristal des mers; les sensations sont autant de jouissances. Tout semble formé pour le bonheur et pour la paix; et cependant, au milieu de ce délicieux Eden, les passions régnent eu despotes. La vie de la contrée semble
4o LOAD BYROJf.
éteinte. « C'est la Grèce, mais non plus la Grèce
vivante ! » {*) Ce poème est empreint d'une énergie de sentiment extraordinaire: il a des mots qui respirent, et des pensées qui brûlent (**); c'est le cri d'un cœur déchiré. 11 y a dans le héros une grande intensité de douleur et de volonté; on sent qu'il prodigue toute sa vie en quelques heures. Il s'éteint comme une torche incendiaire qui a tout embrasé, et qui, seule au milieu des débris, se dévore eUe-méme.
La poésie en est ardente et concise; la pensée resserrée en peu de mots, frappe lame avec une double force. Cependant les vers^eviennent doux et harmonieux quand ils expriment des idées tendres et des images gracieuses, comme dans le délicieux morceau qui commence ainsi :
« As rising on its piirpie wing
c( The iasect-queeii of eastern spring, etc.
lis sont tristes et plaiutiis quand ils peignent la désolation de la Grèce, et pleins d'une touchante sensibilité, lorsqu'à son lit de mort, le (>iaour se rappelle Fami de sa jeunesse qui jadis lui prédit son sort.
Lord Byron change de style selon les seutimens dont il est agité; c'est ce qui rend la traduction
de ses ouvrages si difiicile, ou pour mieux dire,
(*) c( Tis Gi i « co, bill li\ing Grc<ce no inorr ! » [**) « VVoi^ ib«i bri^llie ami thoiigliu lhai bum. »
CHAPITRB QUATRXJCXE. 4^
presque impossible. La sdence des mots ne suffit
pas pour traduire le génie , il n'y a que l'âme qui aide à rendre le langage de l'âme, il faut surmonter les obstacles à force d'émotions , 0 &ut sentir avec enthousiasme, avec larmes, les beautés qu ou veut &ire passer dans une autre langue. Mais plus on est ému, plus on a de peine à se résoudre à affaiblir la pensée, à la dénaturer, en lui étant l'harmonie des vers; il semble qu'on va commettre un sacrilège, on se dégoûte de son travail et on est vingt fois tenté de le jeter au feu avant qu'il soit achevé. Cest (Ui moins ce que doivent éprouver tous ceux qui sentent vivement. U y a, à la vérité , des traducteurs moins consciencieux , qui se mettent fort peu en peine de comprendre les émotions du poète, et encore moins de les reproduire en français. Us poussent même quelquefois l'insouciance jusqu'à traduire les mots sans s'inquiéter des idées , et il en résulte assez souvent les contresens les plus bizarres. Ces gens - là n'ont jamais réfléchi que « traduire un poète ce n'est pas prendre un compas, et copier les dimensions de i edifice; c'est animer du même souffle de vie un instrument différent (*). » Et il n'est pas donné à tout le monde de posséder ce souffle créateur. Un homme d'esprit peut bire une traduction exacte quant aux phrases, élégante, où l'on dcvi-
{*) Mmlame de Sud.
4^ LOHD BTBOir.
nera les intentions du poète; mais on n'y trouvera pas ce qui constitue peut-être son talent, ce qu'il y a en lui de plus intime , ce qui fait battre notre cœur à l'unisson du sien ; ce ieu qui circule dans la poésie inspirée, cette étincelle vivifiante qui se dérobe aux ames froides. Une foule de traductions me rappelle ces mots du Roland de TArioste que madame de Staël appliquait si heureusement aux imitateurs allemands : « Ma jument réunit toutes les qualités ima<j;inables, mais elle a pourtant un défaut, c'est qu'elle est morte. »
Nous sommes dans le siècle des traductions; jamais la France ne s'est montrée plus avide d'ouvrages étrangers, et cela tient, je crois, au besoin d'innovations qui tourmente notre littérature. Cette curiosité doit avoir de bons résultats. Les peuples ne peuvent feire un plus noble échange que celui des productions de la pensée. Ce sont les trésors de l'esprit humain , qu'on augmente en les partat;('aiit. Un bon ouvrage est le legs le plus précieux d'un homme de bien; mais du moins faudrait-il le sauver des mains de ces mercenaires ii tic rai res qui massacrent un auteur à tant la page. Ix)rd Byron en avait ime extrême frayeur, il dit quelque part en parlant d'une traduction de Cliilde- Harold en vers italiens : « Un des inconvéniens attachés à l'état d'auteur , pour ceux qui ont un nom connu, eu bien ou eu mal, c'est la diiiiculté d'échapper aux traducteurs. » Je trouve qu'il avait