MORAL
Le drame, ou plutôt le poème de Manfred, car lord fiyron ne lui a donné la forme dramatique que pour éire plus libre dans sa marche et dans son plan , est une des plus belles çopceptions que je connaisse. Son ensemble a quelque chose de gigantesque. Au milieu des hautes montagnes de la Suisse, de ses glaciers hérissés de pics menarans, lord Byron a créé un être en harmonie avec cette nature agreste, tour-à<-tour sublime et déso« lée. Mais ce qui doit frapper surtout dans cet ou-i vrage, c'est sa liaute morale. Shakespeare avait personnifié le remords dans Macbeth ; mais Mac* beth est un être pusillanime, « d'un naturel trop plein d'humanité pour prendre le chemin le plus court. Il voudrait bien s^élever aux grandeurs, mais par des moyens innocens. Il ne veut pas trahir, et il voudrait recueillir le fruit de la trahison.» Ces mots de lady Macbeth le peignent tout entier : « Noble Glamis, tu aspires à posséder un bien qui te crie : Voilà ce qu'il £iut que tu fasses si tu véUx
Il8 LORP BYRON.
m'obtenir ; et c'est cette action que tu crains de commettre , phis que tu ne desires qu elle ue soit pas coimnise(*)9. Un pareil homme devait être en proie à mille terreurs; cruel par faiblesse, il cherchait la sécurité dans de nouveaux crimes d'où renaissaient de nouveaux tourmens. Mais on n'avait point encore montré au monde un être puissant par son génie t par son âme intrépide, par une volonté inflexible, faisant plier devant lui jusqu'aux esprits immortels , commandant même à ses désirs, et ne pouvant échapper aux remords. Ni la richesse, ni les grandeurs, ni son art surnaturel ne peuvent le soustraire à cette redoutable puissance. C'est une grande et imposante leçon que ce profond désespoir au milieu de tous les biens de la vie. Manfred domine les hommes et lui-même; il ne relève que de son propre tribunal, et c'est là quil est condamné. Un crime pèse sur son âme, et tous les jugemens des hommes ne peuvent l'en absoudre.
Jamais on n'a peint avec plus d'énergie et de vérité cette voix effrayante qui poursuit les grands coupables, et les force à faire justice d'eux-mêmes: Manfred cherche en vain à lui échapper.
Tliou'dst liavp . {iipat Glamis, That which rrifi , « Thin thou must do if thou have it: And iImI s w hat rather thou tlofct fvnr \o ào. Than wuhrtt ttiould be umlone. »
VUmnn, Acte i*** , aoeoe vii.
CHAPITIIE SEPn^ME* II9
Là terre a a plus rien qui le touche.
« L arbre du savoir n'est point larbre dévie, s'écriel-il : « La philosophie et la science, les secrets merveilleux et la sagesse du monde, j'ai essiiyë de tout; et dans mon âme il y a une puissance qui commande à ces mvstères, mais tout a été vain. J'ai fait du bien aux hommes, et même parmi eux j ai quelquefois rencontré la vertu, mais cela même était impuissant. J'ai • eu mes ennemis, aucun ne m'a bravé, plusieurs sont tombés devant moi, mais tout a été inutile. Le bien, le mal, la vie, la puissance, toutes les passions que je vois dans les autres ont été pour moi conune la pluie que dévorent les sables , depuis cette heure sans nom »
il évoque les esprits immortels soumis à ses
The Tree of Knowledge is not tliat of Life.
Philosophy and science, and the springs Of wonder, and the wisdom of thr world, I have essayed, aod in my mind there is A power to make these subject to itself— Bot thy avail not : I have done men good , And I have met with good even among men— lint this avaird not : I have had my foes, And none have baffled ^ many fallen before me— But this avail'd not:— Good^ or evil, life.
Powers , passions , all T see in other beings. Have been to me as rain unto the i»and:>.
Since that all-nameless hour
jaO LORD BTRON.
ordres; ils apparaissent tour-à-tour sous la forme d*une étoile; rien n'est plus £aintastique et plus poétique que leurs chauls. Ils ont quelque chose de surnaturel et de grandiose qui rapetisse rhorome, et en &it un atome à peine visible dans Timmensité. Les esprits lui obéissent pourtant, mais avec dégoût. Forcé de leur apprendre ce qu'il desire, iVIanfred leur demande Toubli de ce qui est en lui. Ce don est le seul qu'ils ne peuvent satisfaire ; ils lui offrent des sujets , des couronnes , lempire du monde entier. 11 ne veut que Fotd>li. lU s'éloignent. Manired les arrête :
« Un instant avant de nous séparer , je voudrais vous voir fiioe à fiice. ^entends vos voix douces et mélancoliques comme la musique sur les eaux. Je vois une étoile immobile, large et brillante; rien de plus. Approchez tels que vous êtes; un à un, ou tous ensemble, sous vos formes accoutumées.
KAKfBZD.
One moment, crc we |)arl— I would behold ye lace tu face. I hear Yonr voices, sweet and melaDcholj souads.
As music on the waters; and I see The steady aspect of a clear large star, But nothing more. Approacli me as yc are. Or one, or all, in your accustomed forms.
l'espbit.
« Nous n'avons point d'autre forme que les élémens
dont nous sommes Tdme et le principe. Mais choisis celle que tu préfères; nous la prendrons^ •
MANFRED
m 11 n'en est point. Il n'y a pas sur la terre une forme
qui , pour moi, soit hideuse ou belle. Que le plus puissant de vous tous prenne Tasîpect qui lui plaira..... Venez. »
Un esprit apparaît sous la forme d'une jeune et belle femme. Manfred s'élance à sa rencontre.
« Si tu n'es point upe vision trompeuse , s*ëcrie-t-ily je pourrai encore être heureux. Jeté serrerai dansmes bras,
snaiT.
VVe liave uo forms Leyoïid llic elerncuti Of which we «re the miod and principle :
Bat choose a foim — ^in that we will appear^
I have no choice ; there is no form on earth Hideous or beautiful to me. Let him.
Who is most powerful of ye, take such aspect As unto him may seem most fitting-— Gooie!
SEVENTH spiHiT {^Appeariiifr in the shape of a htauùfut
female Jigure. }
Behold!
LOAD BYKO£f
et nous serous encore »
La figure disparait, Manfred tombe évanoui.
La voix du Destin prononce sur lui une terrible malédiction et le condamne à être lui-même son' enfer. Manfred reparaît sur la moptagne de la Jung-Frau. Le soleil commence à poindre , il est seul au milieu des rochers.
a IjCS esprits que j évoquai m'abandonnent.
charmes que j étudiai me trompent. Le remède dans lequel j*espérais m'a torturé : je ne veux plus de secours surnaturel^ il na pas de puissance sur le passe; et ^ue m'importe Tavenir, tant que le passé ne sera pas englouti dans les ténèbres. G terre! 6 ma mère! £t toi ^ jour nouveau » qui t'éveilles, et vous,
MANFBXO.
Oh Godl if it be thus y aod tàou
Àxt not a madoess and a mockery ,
I yet might be mort happy. — I wiU clasp thee,
And wc again will be—
The spirits I have raised abandon mr — • The spells which I have studied baflle me — The remedy Î reck'd of tortured me ;
I lean no more on sii|>cr-human aid,
It liath uo power upon ihc past, and for
The future, till the past be gulTd in darkness.
It is not of my search. — ^My mother Earth ! «
And thou, fresh breaking Day, and you, yc Mountains,
Why are yc bcauiilul ? I wuuui love ye.
CHAPimB SSPTiiMfi. ia3
6 montagnes , pourquoi étes*vous tous si beaux ? Je ne puis vous aimer. Toi aussi œil ëtincelant de TuniverSy qui t ouvres sur tous les hommes et qui leur apportes de la joie, tu ne brilles pas sur mon cceur. n
11 mesure la profondeur de Tabime qui est à ses pieds; il desire la mort et il la redoute; la pensée (le réteriiité Tépouvanle. 11 va céder à Thorrible tentation, lorsqu^un chasseur Taperçoit. Il s'approche et le retient sur le bord du précipice. Manfred le suit dans sa chaumière; le calme qu il y trouve accroît son désespoir. Cette scène est une desplui» belles du poème par l'admirable contraste de la triste et douloureuse supériorité de Manfred, avec la rustique et franche bonhomie de son hôte. Celui-ci lui présente une coupe de ▼in dans l'espérance de voir s'éclaircir son front soucieux. «Allons, lui dit-il, fais-moi raison.
MAJSFR£D.
« Ecarte, écarte cette coupe : il y a du sang sur les bords! I^e s'enfoncera- 1- il doue jamais, jamais sous terre?
And thou, the bright eye of the nnîvenc.
That openest over all, and onto all
Art a delist — ^thoa diîii'ft not od my heart
MANFRBD.
Away , away! here's blood open the brim !
Will it ihcD never — never sink in ihc cailli?
LE CHASSEUR
«( Que veux-tu dire? Ton esprit & égare.
JKAITFRED.
«Je te dis que c'est du sang.... Monsaug! la source de vie pure et brûlapte qui coulait dans les. veines de mes pères, et dans les nôtres, lorsque nous étions jeunes, que nous n'avions qu'un cœur , et que nous nous aimions d'un amour défendu. Ce sang fut versé; mais il s'élève toujours, il rougit les nuages qui me ferment les cieuxy où tu n'es pas , où je ne serai jamais.
LE CHASSEUR
«Homme à étranges paroles, à péché délirant qui te
CHJklCOI» BUliXEa.
What dost thou mean ? thy senses wander from thee.
I say 'tis blood — ^my blood! die pure yrarm stream
Which ran in the veins of my fathers , and in ours When we were in our youlh, and had one heart. And loved each other as we should not love^ And this was sbed: but still it rises ap, Golonring the cloods, that shut me out fWmi beiven, Where thou art not — and I shall never he.
CHAMOIS HUNTEa.
Man of strange words , and some half-maddening sin , Which makes thee peuple vacancy , whate'er