CHAPITRE HUITIKME
mais, ne leur en déplaise , leurs romans sont à ceux
de ce grand maître, ce quVst le mélodrame aux tragédies de Shakespeare. J'ajouterai même qu'un imitateur fidèle du romancier écossais , dût-il parvenir à reproduire son style , quelques-uns de ses personnages fiaivoris, serait malgré cela insupportable, parce que la copie d'un chet-d'œuvre, fut-elle tout-à-fait exacte, ne vaut jamaisToriginal. La leçon donnée par tout grand tterivain, ce n*est pas, je croisade faire servilement connue lui, mais d'étudier les moyens qui l'ont conduit à la perfection,en sachant encore choisir ceux qui nous sont propres. Oncrieraitmoinscontrelesromantiquess'ilsavaient plus de véritables nouveautés; et pour cela iln*est pas besoin de planer dans les nuages, ni de créer des monstres imaginaires comme Hon d'Islande.U ne faut que regarder autour de soi : en revenant à la nature nous serons neufs; elle est plus féconde en aperçus nouveaux, en images variées, que le cerveau le plus inventif. Mais pour tirer parti tie ce qui s'offre à nousT^il fout une observation calme et vraie, et cette faculté ne naît pas en un jour. Elle doit être cultivée comme celle de bien voir en peinture, de bien entendre en musique. Elle ne dépend pas de la volonté seule. Si l'esprit s'est habitué de bonne heure à saisir les nuances des caractères, k établir des rapports et des comparaisons entre eux, à redresser ses jugemens de lui-même, il trouvera partout à observer ^ dans les livres, dans
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les hommes et dans les évènemens : ses impressions seront originales et vraies.
L'éducation des Anglais , leurs institutions politiques surtout , favorisent cette indépendance de la pensée, tandis que chez les Français tout la repousse. Cependant , malgré les clameurs qu'excitent les romantiques, je crois que ce sont eux qui amèneront N d'importans changemens dan^ notre littérature. En dépit de nombreuses extravagances et d'écarts que réprouvent la raison et le gout, ils ont l'avantage de marcher en avant , tandis que leurs antagonistes sont statipuuaires. S'ils ne sont pas dans une bonne route, ils peuvent du moins y arriver; quelques-uns même ont fait de grands efforts de volonté; mais la tâche qu'ils s'imposent donne à leurs écrits quelque chose de contraint. S'ils saisissent parfois une image vraie, ou uu trait de la nature , ils l'entourent de tapt d'emphase , que l'esprit éprouve la même sensation que donne ^ux oreilles une dissonnance musicale ; on croirait voir des diamans mêlés de feusses pierreries.
Ce mauvais goût fait continuellement confradre
l'absurde avec le sublime, et la licence avec la liberté. Qui croirait que la réputation de lord Byron a commencé en France jnir la ridicule et dégoûtante histoire du Vampire, qui n était pas de lui. Un fragment que le poète anglais écrivit en i8iG, et qui parut à la lin d'un volume de ses
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œuvres, fut Torigine, ou plutôt le prétexte, 4e ce conte , si maladroitement attribué à ce granc) homme. Le style en est aussi pitoyable que Tinvention. Voici un passage que je cite au hasard , et que je traduis littéralement : a Ceux qui éprouvaient cette sensation de terreur ne pouvaient s*en expliquer la cause. Quelques-uns [ attribuaient à rœil d'un gris éteint, qui, se fixant sur la sur- &ce de l'objet, ne semblait pas y pénétrer, et d'un regard, percer jusqu'aux niouvemens intérieurs du cœur, mais tombait sur la joue avec un rayon de plomb, qui pesait sur la peau , sans pouvoir passer au-delà (*)• » Je ne connais qu'un style qui puisse rivaliser avec celui-là. Cependant ce furent de pareils phrases qui assurèrent le succès de roiivrage. Pour achever de le populariser , on le mit au tbéatre. Bientôt il ne fut plus question que de lord Byron et de son vampire. Peu s*en fallut qu'on ne les confondit ensemble. Beaucoup de gens , même encore aujourd'hui , datent de là leur impression sur ce poète, et c'est pourquoi on entend quelquefois parler de son talent d'une manière si absolue et si ab- ' surde.
C'était prendre Potier pour Taima , à l'esprit près;
(*) Tliote who felt this mumUmi of awe, oooM not explain whence it
«rose : some attributed it to the dead grey eye, which fixing upon the objrcl'a face, did not seem lo pencti ale , and at one glance to pierce through to the inward workiops of the lieart ; hut fell upon ihc cheek With a leadcu ray that weighed upon tlio bkiu it could uok pa»^.
car Tacteur comique aurait £ût une imitation burlesque, mais spirituelle; tandis fjiK^ le conte du vampire n'était qu'un mélange de sottise et d'effronterie. Lord Byron fut , dit-on , très impatienté de son succès en France; et je le crois sans peine. On jugeait le plus grand génie du siècle sur une plate et ridicule production , qu'il désavouait hautement , et qui était tout-à-lait opposée à son genre d'inspiration. Lord Bjron avait peint une nature gigantesque , mais vraie , dont il avait trouve le ^pe en lui-même. 11 n'avait jamais écrit un vers qui ne fut sorti brûlant de son Ame. Il était sublime de grandeur et de vérité, et on lui attribuait l'œuvre la plus Causse, la plus mesquine, la plus hors nature. On profita de cet enthousiasme bien ou mal fondé, pour faire paraître une traduction de ses œuvres. On s'occupa davantage alors de son génie , et il trouva en France de nombreux admirateurs. Les romantiques s'en emparèrent, et le firent chef du genre. Je n'examinerai point ses titres à cet honneur. Pour cela il faudrait comprendre mieux que je ne le fais les distinctions qui existent entre le classique et le romantique. Gomme elles n'ont pas encore été bien clairement définies , je laisse cette question aux adeptes.
La poésie française est tourmentée, comme la prose, du besoin des innovations. On a découvert qu'il Allait mieux que des vers pour plaire et pour