CHAPITRE DIXIÈME. aGi
qu'elle aimait. Comme cette douleur, dépouillrc de tout égotsme, est profonde! Combien elle agrandit celle qui Tinspira! I^es louanges données par le génie sont les seules desirables ; mais il ne les accorde quVux grandes âmes et aux belles actions.
A mesure qu*on avance dans ce poème, et surtout on approchant tie la fin , on sent que le temps a passé sur la douleur de lord Byron. £lle n'est pas moins forte, mais elle n*est pas aussi mena* çante, aussi amère. Son âme, qu'il veut croire éteinte, rajeunit presque k son insu. Il retombe dans des rêves d'un bonheur vague et mystérieux.
CLXXVIU.
a 11 est un plaisir dans les bois où pas un sentier n'est frayé, il est un ravissement sur le rivage solitaire, il est des amis aux lieux où l'on est le plus seul, sur les bords de la mer profonde, où les vagues fbnt entendre leur murmure harmonieux. Je n'aime pas moins 1 homme, mais j'aime plus la nature à la
There is a pleasure in ibe pathless woods.
There is a rapture on the lonely shore ^
There is society, wherf none intrudes, By the deep Sea, and music in its roar:
I love not Man the less, but Nature more, From these our interviews , in which I steal
LORD BYAOrf.
suite de ces entrevues, dans lesquelles je me dérobe à tout ce que je puis être, à tout ce que j'ai été, pour me mêler avec FuniverSyCt sentir ce que je ne puis jamais exprimer, ni taire entièrement. »
Le pèlerin touche au terme de son voyage.
Avant de déposer ses sandales et son bourdon, il s'arrête aux bords de l'Océan qu'il décrit avec une pompe et une grandeur admirables. Mais ses cbants out cessé, le cbarme de sou réve est rompu, les visions qui lui apparaissaient s*évanouissent. L'ardeur qui babilait dans son àme est presque éteinte. 11 est au but: il a £aiit sa dernière course.
11 ne faut pas chercher dans le poème de Childc liarold un plan et des incidens.ll est évident que lord Byron n'a voulu en faire qu'une suite de méditations animées par ses souvenirs et par la description des lieux qu'il avait visités. 11 se laisse aller à de continuelles rêveries. C'est le travail de la pensée qui passe d'un sujet à un auti^e sans pouvoir définir ce qui l'y a conduit. U est peu de personnes qui n'aient éprouvé cette sensation. Au bout de cinq minutes de réflexion, on se trouve si loin du point d'où l'on est parti, qu'il est souvent impossible de se rendre compte de tout ce qui
From all I maybe, or bave been before.
To mingle with the Universe, and feel
A\ hat I can neVr express , yet caiiuol all cuuccal
CUAPITRE DIXIÈME. 2G3
Vest offert à l'esprit en si peu de temps; Childe Harold a cette espèce de vague, et cela plait, surtout aux gens accoutumés à rêver, et à ceux qui aimeut à étudier la marche de lesprit. Tout décousu que parait d'abord ce poème, il ne l'est pas dès qu'on l'envisage ainsi. Une image amène une autre image, une idée une autre idée; tout se lie, excepté dans deux ou trois morceaux oii le poète a brusquement changé le C(juis de ses réflexions; encore découvrirait-on la cause de cette interruption dans les stances qui la précèdent. Je ne crois pas me tromper en mettant au nombre des qualités de cet ouvrage ce manque de plan, qu'on a regardé comme im défaut ; la preuve qu'au lieu de nuire à Tintérét , il Taugmeute , c est qu'on ne peut s'arrêter en lisant Childe Harold. Un récit de faits ou d'aventures s'interromprait plus filciiement. La pensée rêveuse s'attache à celle du poète, s'identifie à elle, s'attendrit ou s'exalte suivant ce qu'elle exprime: et ce ne sont point des rêveries oiseuses, c'est la marche d'une âme forte et puissante qui embrasse tout ce qui est beau , qtii s'élance vers tout ce qui est grand, en même temps qu'elle flétrit tout ce qui est ignoble; elle nous enlève tout-à-£aut à nous-mêmes , elle nous &it comprendre la véritable gloire, elle réveille famour de la vertu.
11 est vrai qu'en montrant tous ces biens, lord Byron peint son héros comme incapable d'en jouir;
a64 LORD BTAOV.
mais cela se rattache à l'idée morale de son poème; idée qu'il a développée ainsi dans une seconde préface. <c£u mettant Cliilde Harold en scène, je n'ai Toulu que démontrer que la corruption précoce de l'esprit et de la morale nous conduit à la satiété des plaisirs passés et nous empêche de goûter les plaisirs nouveaux; et que ce qui est même plus capable d'exciter l'esprit de l'hoinmc (toutefois après Tambition, le plus puissant des moteurs), le spectacle des beautés de la nature et les voyages^ ont perdu leur effet sur un âme ainsi pervertie ou égarée. » Quoique s'identifiant parfois à son héros, le poète ne partage pas cette disposition passive, car il parle de la vertu, de la liberté, du dévoùment à une noble cause , avec une admira* tion profondément sentie.
Les notes de Cbilde Uarold sont aussi du plus haut intérêt. Elles contiennent une foule de détails curieux et de rensejgnemens sur les pays que lord Byron a parcouru. Le style en est très simple , concis et quelquefois acerbe, selon le sentiment qui les a dictées.
CUAPITA£ Oj^îZIÈME. jG^