M IRAN D A
Sir, are you not my father ? (i)
M. le docteur Furnivall a poussé très loin cette méthode. Il a, par exemple, comparé la Comédie des Erreurs avec le Conte d Hiver, c'est-à-dire une des premières avec une des dernières pièces; et Peines d'amour
(i) Voir aussi C. Bathurst : Remarks on the Différences in Shakespeare's Versijîcation (1857).
perdues avec la Tempête^ et il a trouvé en moyenne 3 « run-on-lines » sur 23 vers dans les Erreurs, tandis qu'il y en a 9 sur 21 dans le Co7ite ; pas une seule « extra-syllabe » dans les Erreurs, tandis qu'on en trouve 12 sur 21 dans le Conte; enfin pas une seule « weak-ending » dans les Erreurs, tandis qu'on en trouve 5 sur 21 dans le Conte. Le système a été généralisé par M. Furnivall. Dans Tensemble, il donne des résultats d'une approximation suffisante ; mais on ne peut atteindre à une rigueur absolue si Ton songe que, dans des pièces qui se suivent de près, la nature même des sujets détermine sans doute parfois de légères sautes. En effet, une pièce antérieure à une autre, mais d'un caractère plus vif, plus passionné ou plus tragique, peut renfermer plus de vers irréguliers que la suivante ; les comédies n'appellent pas exactement le même rythme que les drames: le système de M. Furnivall ne peut être qu'approximatif; mais, répétons-le, cette approximation est suffisante pour confirmer la ligne chronologique générale.
M. Furnivall a examiné les pièces d'un autre point de vue, abstraction faite de six d'entre elles qu'il ne croit pas entièrement écrites par « Shakespeare »: il a calculé la proportion des vers rimes et des vers blancs ; et il a constaté que dans les premières pièces on compte en moyenne i vers rimé sur 3 vers et 3 dixièmes, et cette proportion, qui va sans cesse diminuant, est dans les dernières pièces de i vers rimé sur 53,8 vers blancs. Ainsi, la succession chronologique se vérifie encore dans son ensemble. — Toutefois, quand on examine en détail des modifications graduellement introduites dans la métrique, on ne saisit pas toujours — et cela s'explique assez — une complète unité d'évolution entre les comédies d'une part et les tragédies (historiques ou non) de l'autre.
Comment en serait-il autrement, quand on ne saisit pas toujours la raison d'être de l'ordre ou du groupement de certaines pièces? Parfois la logique éclate; mais parfois aussi, on ne peut que constater — sans plus. En dehors de quelques esquisses historiques de collège retouchées ou partiellement refondues dans la suite, les premières pièces sont des comédies peu corsées encore, mais portant déjà la marque du génie, pleines de cet euphuisme dont Lyly avait donné les formules, et de traits d'esprit ou de calembours souvent expressifs : Peines d' amour perdues ^ le chef-d'œuvre du genre, les Deux Gentilshommes de Vérone, là Comédie des Erreurs. Puis ces comédies se rapprochent bientôt du drame, sans y tomber cependant, comme le Marchand de Venise, ouhien y tombent comme i^omeo et Juliette ; ou bien encore — indépendamment d'autres progrès qu'elles marquent sur les premières — elles revêtent un caractère plus sérieux comme Beaucoup de bruit pour rien, ou délicieusement fantastique comme le Songe d'une Nuit d'été.
Viennent ensuite ou même simultanément les pièces d'histoire nationale, soit retouchées (les trois //e/2ry VI), soit nouvelles comme les deux Henry IV, auxquelles se mêlent soudain beaucoup d'éléments comiques (Falstaff et sa bande, etc.). Succèdent alors des pièces pastorales dont Comme il vous plaira est le type, pleines encore de gaieté, bien que déjà teintées d'une singulière mélancolie à la fois exquise et douloureuse. Suivent bientôt les pièces tragiques : Jules César, Hamlet, Othello, Macbeth, le Roi Lear, auxquelles se mêlent curieusement — sans compter la bizarre Mesure pour Mesure ! — l'amusante comédie de mœurs bourgeoises provinciales des Joyeuses Femmes de Windsor. Entin, reviennent des pastorales élargies et dramatiques comme le Conte d'Hiver,
Cy^mbeline, la Tempête qu'entrecoupent des drames empruntés à rhistoire ancienne comme Timon d'Athènes^ Antoine et Cléopâtre et Coriolan. Si l'homme de Stratford, bien entendu, ne peut rien avoir de commun avec tout cela, l'ensemble s'explique parfaitement avec Roger Manners lord Rutland ; mais l'ensemble seulement. Ce que nous connaissons de la vie du châtelain de Belvoir ne nous permet pas d'en dire davantage. Une grande prudence s'impose, comme chacun le comprendra, dès qu'il s'agit de certains détails au sujet de l'ordre des pièces: si Ton s'explique très bien, par exemple, pourquoi Tout est bien qui finit bien suit Beaucoup de bimit pour rien, ou pourquoi Comme il vous plaira est antérieur à Hamlet, on s'explique moins le voisinage du Roi Lear, de Cymbeline et d'Antoine et Cléopâtre. Le caprice du grand poète retiré comme gouverneur des vastes forêts de Sherwood dans le Leicestcrshire ou le hasard des lectures qui l'inspirèrent sans doute, suffisent à tout expliquer. Il est des choses qu'on doit se résoudre à ignorer. Nous suivons très bien la chronologie des trente-six pièces de Molière ; nous la suivons même plus aisément que la chronologie des pièces de Rutland; nous comprenons qu'il y a loin, non seulement de la Jalousie du Barbouillé et du Médecin volant, mais de V Étourdi même, qui est de i653, aux grandes comédies souvent pleines de tristesse qui s'appellent Tartuje (1664), le Misanthrope et VAvare ; mais enfin, suivrions-nous toujours avec tant de facilité cette chronologie, si elle n'avait pas été conservée ?... Nous en aurions pu retrouver aussi, à force de travail, la direction générale : ne nous étonnerions-nous pas plus que nous le faisons — quand il nous arrive même d'y songer ! — de voir Don Garde de Navarre ( 166 1) entre Sganarelle et ï École des Maris ? Don Juan avant V Amour Médecin? Georges,
Dandin dans le voisinage du Sicilien ou l'Amour peintre et d'Amphitryon ? et, après le Bourgeois Gentilhomme et Psyché, ces Fourberies de Scapin qui sont du mois de mai de 1671 , et à propos desquelles Tami le plus dévoué, le plus loyal, mais le plus intransigeant aussi du grand comique, Nicolas Boileau, écrivit les vers connus et peut-être trop sévères :
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe,
Je ne reconnais pas l'auteur du « Misanthrope » !
Ici, comme avec Rutland, nous constatons des faits : serait-il toujours possible de les expliquer ? Et s'il est plus facile d'en expliquer quelques-uns avec Molière, n'est-ce pas parce que nous connaissons mieux certains détails de sa vie — et surtout le milieu dans lequel il vécut, les nécessités qu'il subit comme acteur, directeur de théâtre, ou parfois comme fournisseur de pièces officielles commandées ? On pourrait multiplier les exemples. Qu'on nous en permette un second. Si nous ne connaissions pas la chronologie des œuvres de Richard Wagner, quel musicien, quel musicologue ne sentirait bientôt que les Fées et Rien^i sont des œuvres de début et de tâtonnement, et que le vrai système wagnérien, issu des influences combinées de Weber, de Beethoven, de Gluck et de Schumann, ne fait encore que se dessiner, quoique souvent d'une façon admirable, dans le Vaisseau- Fantôme — tandis qu'il atteint tout son développement et toute sa perfection dans V Anneau de Niebelung^ les Maîtres Chanteurs et Parsifal ? Mais ne pourrait-on pas hésiter quant à l'ordre de production du Tannhauser et de Lohengrin^ qui sont intermédiaires entre le premier et le second groupe des œuvres que nous venons de citer ? Et en tout cas, serait-il facile de
L ŒUVRE DE MALONÉ 305
déterminer comment et pourquoi les Maîtres Chanteurs, le sujet étant donné, se placent entre V Anneau et Parsifal — et surtout quelle est la date exacte et la raison d'être de Tristan et Iseult qui vient, pour ainsi dire, s'encastrer chronologiquement au milieu des quatre parties de la Tétralogie? Enfin, déterminerait-on aisément que les Maîtres Chanteurs^ conçus vers t85 i , c'est-à-dire avant même les quatre opéras qui forment V Anneau de Niebelung, n'ont été mis debout qu'en 1868 ? Ne pourrait-on pas s'y perdre quelque peu ? N'y aurait-il pas au moins beaucoup d'hésitations ? Devine-t-on les incertitudes et les controverses qui s'élèveraient ? Les multiples difficultés de se mettre complètement d'accord ? Tout cela nous est épargné parce que nous connaissons la vie de Richard Wagner et l'histoire de ses drames musicaux — et nous ne songeons même pas au désarroi relatif où se trouverait la critique, si cette vie et cette histoire étaient aussi incomplètement connues que la vie de Rutland et la chronologie de ses oeuvres, et surtout — pour laisser la vie î — s'il avait seulement fallu reconstituer la chronologie deux siècles après coup, dans les ténèbres ou dans une clarté douteuse, beaucoup de documents et de points de repère ayant disparu. Ces exemples suffisent. Mais faisons bien remarquer que la difficulté est plus grande encore avec Rutland parce que sa production a moins d'unité que celle de Molière, et qu'elle se compose de trois fois autant d'œuvres que celle de Wagner.
On peut juger par ce qui précède du travail auquel Malone s'est livré au sujet de la chronologie dite shakespearienne -— et de la tâche ou plutôt des tâches qu'il a logiquement imposées aux érudits de tout le dix-neuvième siècle.
Il en est une dernière — qui ne peut guère, à vrai
dire, se détacher de celle qui précède. C'est ce qu'on pourrait appeler l'essence musicale particulière du vers rutlandien — et son évolution. Très délicate, non seulement elle ne peut être expliquée à quiconque ignore l'anglais, mais un étranger même qui sait cette langue ne la saisit qu'avec peine. Les Allemands ont aussi une mélodie qu'ils appellent «sehnsucht»,que chaque poète module d'une manière différente, sorte d'émanation bruissante, de vapeur musicale qu'un étranger peut bien concevoir quand on la lui explique, mais dont il ne peut que difficilement jouir et être bon juge. N'en est-il pas de même de certaines délicatesses intimes propres au français ? Un étranger aura du mal à devenir sensible au nombre comme aux coupes à la fois si insaisissablement savantes, et naturelles jusqu'à la nonchalance, des vers d'un La Fontaine; aux délices rythmiques incluses en des pages comme cette scène des aveux de Phèdre où Racine s'est surpassé, qui peignent en quelque sorte aussi par le sens auditif, que tout véritable amant des lettres sait par cœur, et que la voix d'une Sarah Bernhardt n'arrive pas encore à rendre comme l'insatiable imagination les rêve. Le même étranger pourra savoir le français, sans être vraiment sensible aux célestes fluidités élargies d'un Lamartine, à d'éclatantes sonorités répercutées d'un Victor Hugo, à certains raffinements savoureux de la métrique baudelairienne — ou bien à tout ce qu'il y a de discrètes niélodies sous la fermeté aisée de ce simple passage fameux d'un Alfred de Musset :
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ;
Elle penchait la tête, et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile
D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Et seq.
Et, pour s'arracher aux romantiques enchantements d'une telle page, que dire de la prose française ? La prose française — la première sans doute du monde, s'il faut laisser aux Grecs, aux Anglais et aux Indous, le sceptre de la Poésie proprement dite — la prose de cette « gueuse fière» si terrible à dompter et dont toutes les ressources ne sont peut-être pas encore connues, qui penchait des semaines sur une phrase le grand Flaubert méconnu d'écrivassiers de son temps, et pour qui ceux du nôtre ne peuvent avoir qu'un respect hypocrite, cette prose n'a-t-elle pas comme le vers sa prosodie, ses coupes expressives, ses harmonies, ses modulations mystérieuses, son nombre oratoire ? Ne sentent-ils pas tout cela, ceux qui connaissent les sortilèges du rythme et les voluptés de la couleur, qui ne confondent pas les flonflons avec la mélodie, le mécanisme avec les vibrations du sentiment inspiré, l'art avec les artifices, le coloriage avec le coloris, ou la banale facilité avec le naturel inimitable du génie ? Ceux-là savent que si le stras se trouve partout, il n'en est pas de même du diamant! Et ces merveilleux secrets rythmiques ne se découvrent-ils pas dans les pages d'un Bossuet, telle cette péroraison de l'éloge funèbre de Condé que personne depuis deux siècles, Mirabeau et Lamartine non exceptés, n'a égalée? dans les ardentes sévérités mêmes d'un Pascal ? dans les frais linéaments, dans les fréquents
nocturnes (i) et dans les élans d'un Rousseau ? dans maintes pages suaves d'un Bernardin de Saint-Pierre? dans les peintures restées sans rivales de Chateaubriand? N'en trouverait-on pas quelque chose aussi dans l'épilogue de la Peau de Chagrin, notamment, d'un Balzac ?. .. Un étranger se prononcerait-il aisément, quand une initiation est nécessaire chez nous-mêmes pour faire sentir la science rythmique de tant de pages d'une Madame Bovary, d'une Salammbô, d'une Éducation sentimentale, d'une Tentation de saint Antoine — de ces quelques lignes de la Légende de saint Julien l'Hospitalier où les touches sobres ne sont pas plus laissées au hasard que celles de Vélasquez, où dessins des phrases, inversions, incidentes, mots, consonnances syllabiques, tout est calculé avec autant de justesse pour la lecture à haute voix, que la moindre note d'un récitatif de Gluck ou qu'un commentaire orchestral féerique deLohengrin :
« C'était un palais de marbre blanc, bâti à la mauresque, sur un promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs descendaient jusqu'au bord d'un golfe, oij des coquilles roses craquaient sous les pas. Derrière le château s'étendait une forêt ayant le dessin d'un éventail. Le ciel était continuellement bleu, et les arbres se penchaient tour à tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes, qui fermaient au loin l'horizon. Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des roseaux, supportaient la voûte des coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. H y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture, et partout un tel si-
(i) Ce mot si juste appliqué à Rousseau est de Joseph Texte.
lence que Ton entendait le frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un soupir (i). »
On nous pardonnera cette parenthèse. Qu'on nous pardonne surtout cette sorte de trahison à l'égard du génie consistant à détacher de courts extraits — comme une pierre sculptée du monument qui lui donne toute sa signification ; mais nous avons voulu faire mieux comprendre de quel genre de beautés incommunicables l'œuvre de Rutland est pleine, beautés intimes et mélodieuses qui ne sont qu'un côté de l'art, mais qui contribuent, parmi tant d'autres choses, à faire un poète au lieu d'un simple versificateur, — et qui contribuent aussi à expliquer pourquoi le génie, cet oiseau rare dont parle Juvénal, raillé par les impuissants qui le singent et l'insultent à la fois, traité de haut par certains académiciens qui se mêlent d'écrire, survit à tous les caprices de la mode, à tous les procédés des habiles, et ne cesse d'attirer les regards et les cœurs du public intelligent et désintéressé. Son rayonnement est fait d'un ensemble de magies exceptionnelles, dont on ne se rend pas toujours un compte exact, mais dont on subit la puissance et le charme, qu'aucune étude ne peut faire acquérir si une fée n'en a déposé le germe au berceau, et qu'on
(i) Nous avons lu naguère un travail où l'on trouve que Flaubert n'a pas toujours une syntaxe très sûre. En est-on bien certain ? Croit-on vraiment que ce prosateur qui avait toujours en main la Grammaire des grammaires de Girault-Duvivier, se soit volontairement trompé à propos d'un pronom personnel employé comme complément ? Ne pourrait-on découvrir des « fautes » pareilles dans Bossuet, etc. ? Ne croit-on pas en outre que Flaubert se souciait avant tout de l'harmonie — et que le génie sait, dans certains cas, enfreindre une petite règle pour produire un effet déterminé ? On se rappelle le fameux ré dièze d'une des symphonies de Beethoven — qui semblait hors du ton, au point qu'à la répétition le chef d'orchestre voulut le corriger, et reçut du Maître une vigoureuse « tape» sur le bras !...
n'imite pas. Qui veut imiter Hugo n'est que d'Arlincourt. Qui veut imiter Gluck n'est que Spontini. Des mannequins de carnaval peinturlurés au lieu d'un dieu splendide. L'écorce au lieu d'un arbre. Le pastiche sans âme d'un Raphaël pour garniture de cheminée. Un des correspondants qui ont eu l'obligeance de nous écrire d'Angleterre, d'Allemagne et d'Amérique pour nous encourager dans une entreprise dont en général nos excellents confrères belges ne soupçonnent naturellement point la portée, nous fait remarquer que l'étude de la rythmique « shakespearienne », aussi bien que celle de la métrique, doit confirmer les résultats de la chronologie établie par Malone et légèrement modifiée par ses successeurs. Nous voudrions en être convaincu. Mais nous devons nous récuser devant une tâche qui semble revenir de plein droit à un Anglais, car nous avons montré qu'elle est complexe et délicate. Elle est complexe parce que le rythme de Rutland, comme celui de Flaubert, de Racine ou d'Hugo, ou comme cette orchestration de Wagner si magistralement analysée par M. Schuré, a nécessairement évolué ; mais aussi parce que nous croyons entrevoir qu'il n'y a pas toujours concordance absolue entre le rythme intérieur des comédies et celui des drames. De plus compétents pourront examiner ce point — qui nous est trop étranger ; mais nous devions au moins le signaler, comme une dernière conséquence des recherches chronologiques d'Edmond Malone.
Touchant la Trilogie des Hetu^y VI, Malone (tome XVIII, p. 557) s'efforça de prouver que la première partie — qui ne parut pas d'abord comme les suivantes en
quarto, mais seulement dans le Folio de 1623 — est presque entièrement l'œuvre d'un dramaturge inconnu, retouchée par « Shakespeare ». Comparant les « quarto » du deuxième et du troisième Henry F/ avec les versions du Folio, il soutint la même thèse — et Tétaya d'arguments qui devaient paraître plausibles du point de vue stratfordien. Ce long travail est peut-être le plus magistral de Malone. Mais, dans sa pensée, l'auteur inconnu du premier //ewrj y/ n'était pas celui des autres. Les deux derniers Henry VI, intitulés dans les quartos. La Lutte complète des deux Maisons d' York et de Lancastre et la Vraie Tragédie de Richard, duc d' York, et la mort du bon roi Henry V7, avaient été réunis par « Shakespeare » seul au premier!... La supposition est assez singulière. Malone se basait sur le fait que le premier Henry VI garde (même à travers les remaniements du Folio) un nombre exceptionnel d'allusions mythologiques, d'emprunts très directs aux écrivains anciens et à l'histoire — et que ces allusions et ses emprunts ont le même air de famille que les allusions qui abondent dans Greene, Peele, Lodge et autres dramaturges de la génération précédant « Shakespeare». Malone ajoute que ces allusions et ces emprunts «n'émanent pas naturellement du sujet, mais semblent employés simplement pour faire ressortir l'érudition de l'écrivain ». Enfin, il constate — avec raison d'ailleurs — que le premier Henry VI, si modifié qu'il ait pu être d'après l'original perdu, garde cependant une coupe de vers qui rappelle la Tragédie espagnole (1592) de Thomas Kyd, Solyman et Perséda (écrite avant 1592), Marius et Sylla (1594) de Thomas Lodge, Un Miroir pour Londres et l'Angleterre {i5gS), pièce due à la collaboration de Lodge et de Robert Greene — et Titus Andronicus.
L'illusion stratfordienne étant donnée, Malone — mal-
gré ses hésitations, ses remaniements, ses « distinguos» — a somme toute vu aussi clair que possible dans cette question terriblement embrouillée. Et l'erreur qui lui fait fixer respectivement les trois Henry VI s. iSSg, à iSgi et à iSg], s'explique de même.
Malone établit que dans le Discours sur la Poésie anglaise publié en i586 par Webbe (qui cite des dramaturges comme George Whetstone et Anthony Monday), dans VArt de la Poésie anglaise publié en iSSg par Puttenham, dans Y Apologie de la Poésie (i) de John Harrington publiée en iSgi, aucune allusion n'est faite à « Shakespeare » ni à ses œuvres.
Il examina le passage des Pleurs des Muses publié en iSgi par Edmond Spenser et cité dans la première édition de la Vie de Shakespeare de Rowe :
And he the man, whom nature's self had made To mock her selfe, and truth to imitate, With kindly counter under mimick shade, Our pleasant Willy, ah, is dead of late; Wilh whom ail joy and joUy meriment Is aiso deaded, and in dolour drent.
Instead thereof scoffing scurrilitie And scornful folliewith contempt is crept, Rolling in rymes of shameless ribaudrie Without regard or due décorum kept :
Each idle wit at wili présumes to make And doth the learned's task upon him take.
{i) Publiée comme préface d'une traduction de VArioste.
But that same gentle spirit, from whose pen Large streames of honnie did sweet nectar flowe, Scorning the boidness of such base-born men, Which dare their follies forth so rashlie throwe, Doth rather choose to sit in idle cell, Than so himselfe to mockerie to sell.
Malone constata que Rowe, après avoir cru trouver dans ces vers une allusion à « Shakespeare »,les supprima de sa seconde édition; mais que Dryden avait exprimé l'opinion qu'ils visaient certainement Phomme de Stratford. Malone se range à l'avis de Dryden ! Dryden n'y avait pas regardé de près; mais Malone comprend et fait remarquer que de fortes objections peuvent s'élever contre son sentiment. Qu'il a raison d'en user avec cette prudence ! Cet « aimable Willy », imitant à s'y méprendre la nature, et mort récemment en emportant avec lui toute joie, toute réjouissance, c'était sans nul doute sir Philip Sidney lui-même, qui appartenait au monde d'Edmond Spenser et professait en somme les mêmes idées littéraires que lui; et Malone prend loyalement soin de nous dire que, dans une églogue consacrée à la mémoire de Sidney et publiée seulement en 1602 dans Poetical Rhapsody de Davison, le célèbre auteur de VArcadia est aussi appelé « Willy » :
Willy is dead That wont to lead Our flocks and us, in mirth and shepheard's glee, etc.
Et:
Of none but WiUie's pipe they made account, etc.
« Willy est mort qui avait l'habitude de conduire nos
troupeaux et nous, en joie et allégresse pastorale, etc. » Et : « D'aucun autre que du chalumeau de Willy ils ne tiennent compte, etc. »
Malone ajoute :
« On doit cependant se rappeler que le nom de « Willy », pour une ou l'autre raison qu'il est maintenant inutile de chercher, semble avoir été donné par les poètes du temps de Shakespeare à des personnes qui ne s'appelaient pas William. »
C'était, en eflPet, un nom conventionnel, amical et familier. Et, quoi qu'il en soit, Willy ne pouvait être « Shakespeare », celui-ci n'étant pas mort en i5gi ! Mais, dit Malone, Tallusion est ailleurs. Quel est, sinon « Shakespeare », ce « noble esprit » dont la plume laisse couler des flux de miel et de doux nectar, qui méprise les « grossièretés » lancées sur la scène par le premier venu, s'imaginant qu'il peut remplir les « doctes tâches »? Quel est ce « noble esprit » qui, plutôt que de se compromettre en semblable compagnie et de « se vendre ainsi aux railleries » de la foule, préfère se retirer dans une « cellule oisive » ? Une chose embarrasse le grand critique, et c'est assez explicable! Comment « Shakespeare » pouvait-il mépriser ceux qui ne sont pas aptes aux « doctes tâches », c'est-à-dire aux tâches accomplies par les poètes (aujourd'hui oubliés) d'académies et de salons, à ceux qui se bornaient à faire des décalques sans vie des pièces latines de Sénèque par exemple — quand lui-même appartenait à cette classe des poètes populaires auquel fait défaut le « décorum convenable » et l'érudition universitaire? Dryden avait lancé une supposition hasardeuse, sans s'aviser de toutes ces objections; mais elles ne pouvaient échapper à Ma-
lone, — qui croit résoudre la difficulté en écrivant : « Spenser doit avoir employé ce mot dans un sens approprié « docte en toute chose de théâtre, et en ce sens répithète est plus applicable à Shakespeare qu'à aucun autre poète qui écrivit jamais ». Inutile d'insister davantage sur les difficultés où se débattait Malone. Quel était le « noble esprit » visé par Spenser ? Nous l'ignorons ou du moins il est impossible de répondre avec certitude; mais tout porte à croire qu'il s'agissait de Lyly qui, comme Sidney, appartenait au monde de Spenser, et qui avait aussi quelque peu abordé le théâtre. (Rappelons que Lyly, né vers 1564, mourut en 1606.)
Malone attira le premier l'attention sur le pamphlet attribué à Robert Greene, The Groaisworth 0/ Witte bought with a million of Repeniance — ou du moins il étudia avec un soin particulier le passage devenu fameux que Tyrwhitt (i) venait de signaler. Mais c'est à Malone que revient l'honneur d'avoir découvert le pamphlet de Henry Chettle, Kind Haris Dreame (Le Rêve d'un bon Cœur) et de l'avoir soigneusement analysé. Il ne vit toutefois pas que l'œuvre attribuée à Greene est selon toute vraisemblance de Chettle aussi — et crut que l'allusion « shake-scene » visait l'homme de Stratford (2).
(i) Thomas Tyrwhitt (1730-1786), savant commentateur, a laissé de nombreux travaux sur les quatorzième et quinzième siècles. Il publia en 1766, sans nom d'auteur, Objections et conjectures sur quelques passages de Shakespeare, et communiqua plus d'une remarque à Steevens, à JVlalone, à Isaac Rééd. Sa générosité à l'égard de ceux qui étudiaient était proverbiale : on dit qu'en une seule année, il donna plus de cinquante mille francs — ce qui en représenterait le double aujourd'hui.
(2) Il a malheureusement été suivi sur ce point par Douce, par
Malone émit Topinion (vol. XIX, p. 249 et suivantes) que Titus Andronicus n'était pas l'œuvre de « Shakespeare » — ou que très peu de vers pouvaient avoir été écrits par lui. De plus, il attira l'attention sur le fait singulier que ce drame avait été représenté par la troupe du comte de Pembroke « qui ne joua aucun des drames incontestés de l'auteur à'Hamlet ».
Malone émit et développa l'opinion que l'auteur du Roi Jean devait être le même que celui du second et du troisième Henry VI des quartos anonymes publiés en 1 594 et en 1 595 sous les titres respectifs de la Première partie de la Lutteentreles deux fameuses Maisons d' York et de Lancastre et de la Vraie Tragédie de Richard, duc d'York, et la mort du bon Roi Henry' le Sixième, telle qu'elle fut plusieurs fois j'oue'e par les serviteurs du cojnte de Pembroke. Soutenu dans cette opinion par le docteur Farmer, Malone attribua les trois pièces à Christophe Marlowe — dont elles trahissent en effet l'influence.
Le fait que Marlowe mourut en 1593 ne constituait pas une forte objection : la publication d'une pièce peut être posthume.
Du point de vue shaxperien, Malone se trompait moins qu'on ne pourrait croire à première vue — et le
Knight et même Halliwel-Phillipps. De nos jours, cette erreur a été réfutée par MM. Fleay, Castle, J. M. Robinson, dans son Shakspeare écrivit-il Titus Andronicus ? et par M. Greenwood et M.Stotsenberg croit que l'allusion en question vise le fécond polygraphe Anthony Munday ( i553-i633), qui écrivit notamment tant de pièces de théâtre, dont l'une, John Oldcastte, fut publiée en 1600 sous le nom (promptement retiré!) de William Shakespeare.
l'œuvre de MALONE 317
parti qu'il prit finalement de rejeter le Roi Jeariy s'explique aussi.
Se basant sur A Description of ihe Queene's Eniernainment in Progress de Lord Hartford's, etc., imprimé en iSqi, sur les Larmes des Muses que publia la même année Spenser, et sur le fait que la comédie du Doctor Dodipoll (mentionnée en 1596 dans la préface de Gabriel Harvey's Hunt is up par Thomas Nash) « semble >^ emprunter un passage du Songe d'une Nuit d'Été ou du moins s'en inspirer, Malone fixa la date du Songea. 1592. — Nous savons aujourd'hui pourquoi le Songe d'une Nuit d'Été (publié en 1600) fut écrit ou peut-être complété en 1598, c'est-à-dire après le Doctor Dodipool (ou Dodipowle); et nous comprenons très bien que le jeune Rutland, âgé de vingt-deux ans, se soit inspiré d'une image heureuse qu'il a d'ailleurs transformée et embellie en écrivant : « Une perle est suspendue à l'oreille de chaque primevère ».
And hang a pearl in ev'ry cowsllp's ear.
Et :
And that same dew, which sometimes on the buds Was wont to swell, like round and orient pearis, Stood now within the pretty flowret's eyes. Like tears.
« Et cette même rosée qui parfois avait coutume de se gonfler sur les boutons comme de rondes perles orientales, reste maintenant dans les yeux des jolies fleurettes comme des pleurs. »
iVIalone fit ressortir l'analogie existant entre les vers
réguliers et non alternés d'une part, les bouts-rimés de l'autre qu'on trouve dans Peines d'amour perdues^ les Deux Gentilshommes de Vérone, Roméo et Juliette et le Songe d'une Nuit d'été.
Il revint sur cette idée du docteur Samuel Johnson que la comédie était le penchant le plus naturel de l'esprit de « Shakespeare » dans sa jeunesse.
Il établit l'espèce de règle générale suivante :
« Un mélange de rimes et de vers blancs dans la même pièce et parfois dans la même scène se trouve dans presque toutes ses pièces et n'est pas particulier à Shakspeare (i) : il se trouve également dans les œuvres de Jonson et de tous nos anciens écrivains dramatiques. Ce n'est donc pas seulement sur l'usage des rimes mêlées aux vers blancs, mais sur leur « fréquence » que l'on insiste ici, comme une circonstance qui semble caractériser et distinguer les premières productions de Qotre poète. Dans l'ensemble des pièces qui ont été écrites avant l'année 1600 et qui, pour plus de clarté, ont été appelées ses « premières compositions », on trouve plus de strophes rimées que dans toutes les pièces composées après cette année, lesquelles ont été appelées ses « dernières productions ». Soit qu'au cours du temps Shakspeare se soit libéré de l'esclavage de la rime ou qu'il ait été convaincu qu'elle ne convient pas au dialogue dramatique, la façon dont il la négligea (car U ne s'en désaccoutuma jamais complètement) semble avoir été «graduelle ». Ainsi donc, la plupart de ses
(i) L'orthographe Shakspeare adoptée par Malone est à remarquer. Elle lui semblait une transaction entre « Shakespeare » et les contractions souvent confuses des soi-disant signatures du Stratfprd.ien..
premières productions étant caractérisées par la multitude de terminaisons semblables qu'elles montrent, quand on hésite pour savoir laquelle de deux pièces de jeunesse doit précéder l'autre, je suis disposé à croire (à défaut d'autres preuves) que la pièce où l'on trouve le plus grand nombre de rimes a été composée la première. Les pièces fondées sur l'histoire du roi Henry VI n'abondent pas à la vérité en rimes ; mais cela provient probablement de ce qu'elles furent d'abord faites par des écrivains antérieurs. »
La dernière remarque est frappante — et en contradiction manifeste avec le reste. Du point de vue de Malone, elle n'a rien qui surprenne ; mais il n'en va pas de même du nôtre, comme chacun le comprend. La seule explication plausible que nous trouvions, c'est que le sujet même des premiers drames historiques put imposer à l'auteur un vers différent de celui des comédies; et que le jeune dramaturge subit plus fortement l'influence directe de Christophe Marlowe — du Marlowe d'Edouard VII surtout.
Dans les Deux Gentilshommes de Vérone, Malone releva deux allusions à l'histoire de Héro et Léandre — que Christophe Marlowe avait fait inscrire à la Chambre des Libraires, le i8 septembre iSgS.
Au cinquième acte de Roméo et Juliette, Malone signala quelques réminiscences de la Complaint of Rosatnond de Daniel, parue en 1594.
Malone' signala le passage de Thomas Nash, écrit en
iSSg, OÙ il est question d'un Hamlet dont on n'a jamais retrouvé trace. Selon Malone, Tauteur de cet Hamlet mystérieux pourrait bien être Thomas Kyd, dont la Tragédie espagnole n'est pas sans analogies avec le plus fameux des drames. Depuis, on a encore découvert d'autres allusions antérieures à i6o3 : celle de Wifs Miserie and the Word' s Madness (i5g6) de Lodge et celle du Satiromasiix (1602) de Dekker. D'interminables discussions se sont élevées à ce sujet, sans qu'on ait pu se mettre d'accord. Nous n'avons pas à examiner ici les questions que soulève r//<3m/e^ de i6o3, ni celui de 1604 où se trouve enfoui un secret du monde des Rutland et des Essex ; mais V Hamlet perdu, antérieur à iSSg, était-il bien de Kyd ? Un érudit américain^ après avoir lu nos articles de la Grande Revue, nous écrivit de New- York pour nous soumettre une hypothèse inattendue qui nous a d'autant plus troublé qu'elle abonde dans le sens de notre thèse. Nous nous décidons à la soumettre aux érudits Anglo-Saxons, en attendant qu'il nous soit possible d'aller faire de nouvelles recherches en Angleterre : l'érudit de New- York nous demande si l'auteur de Y Hamlet perdu ne serait pas le père de Roger Manners de Rutland, John Manners de Rutland, qui mourut le 21 février i588, c'est-à-dire dans la douzième année de son fils. Chose étrange, on n'a pas la biographie de John Manners — alors que l'on connaît celle de l'oncle de Roger, Edward Manners de Rutland, celle de son grand-père, Henry Manners de Rutland (mort en i563) et celles d'autres membres de sa famille ! Tout ce qu'on sait, c'est qu'à la mort de son père, le futur auteur du Marchand de Venise^ du Songe d'une Nuit d'Eté et de r//^;w/ef définitif, alors âgé de onze ans et quatre mois, fut reçu au palais Whitehall par la reine Elisabeth qui lui parla amicalement et lui dit qu' « elle avait connu
en son père un honnête homme ». Le comte John Manners de Rutland, sans se dévoiler, avait-il fait partie du groupe de nobles qui, dans la première moitié du règne d'Elisabeth, charmaient leurs loisirs en traduisant des pièces, ou qui en composaient parfois, préparant ainsi la grande efflorescence de iSqo ? Le futur auteur de la Tempête ne ht-il que continuer une tradition ? Trouvat-il au château natal les esquisses de son père ? Gardat-il d'autant mieux le secret — qu'il voulut que le sien fût gardé aussi ? Il est impossible actuellement de répondre à ces questions. Une chose certaine, c'est que les Rutlands s'étaient toujours signalés par leur amourde l'étude et des lettres. Nous nous décidons à faire connaître ici une hypotlièse saisissante, sur laquelle un correspondant bienveillant du Nouveau-Monde a pris la peine d'attirer notre attention : notre vif désir est qu'elle soit examinée avec le soin qu'elle mérite par les savants anglais qui peuvent disposer d'archives particulières. Nous n'avons rien découvert là-dessus dans aucune des huit grandes bibliothèques de Belgique, ni à Paris, ni à Berlin — ni dans la volumineuse collection officielle de V Historical Manuscripts Commission. Mais nous rapprocherons à tout hasard cette vue de ce que dit Malone d'une première esquisse probable — et perdue aussi — de la Mégère apprivoisée ; et, sans vouloir rien en conclure de certain, nous ferons remarquer qu'i/am/e/, \si Mégère apprivoisée — et la Tragédie espagnole ! — présentent cette particularité qu'on y trouve une pièce intercalée dans la pièce principale...
Malone émit l'avis que la scène de la déposition de Richard II avait été écrite par « Shakespeare », mais
supprimée dans la première édition anonyme (iSgy) par crainte d'offenser la reine — et il fit ressortir qu'une relation pouvait exister entre cette particularité et le fait qu'en iSgp l'historien Hayward fut censuré par la Chambre Etoilée à la suite de sa publication de VHîstoire de la première année d'Henry IV. Il fit en outre remarquer que la scène de la déposition fut rétablie dans le quarto de 1608, publié impunément sous Jacques P^
Il signala — mais sans pouvoir, et pour cause, y rien comprendre — le rapport existant entre le prologue ou «choeur » du cinquième acte d'HeîiryV, et l'allusion du prologue de Chaque Homme selon son Caractère de Benjamin Jonson.
He rather prays, you will be pleased to see One such, to day, as other plays should be ; Where neither Chorus wafts you o'er the seas, etc.
Malone tenta d'établir que la « copie» de 1600 d'Henry Vêtait frauduleuse. Son erreur s'explique du point de vuestratfordien.
Il fit remarquer certaines discordances entre le FalstatT des Joyeuses Femmes de Windsor et celui des deux Henry IV — et que l'édition imprimée en 1602 par Thomas Creede pour l'éditeur John Busby, semble une esquisse imparfaite, non une copie mutilée et frauduleuse. Bien que les raisons données par Malone embarrassent aujourd'hui les shaxperiens ou, si l'on veut, les
antibaconiens, et qu'ils préfèrent généralement n'y pas insister, nous ne voyons point qu'on puisse y rien répondre de sérieux.
Malone s'en tint successivement, pour la composition d'Henry VIII, aux dates de 1601 et de i6o3, ne pouvant comprendre que « Shakspeare » eût écrit après la mort d'Elisabeth une pièce où sa mère, Anne Boleyn, l'emporte sur la reine Catherine répudiée. C'est une des flagrantes erreurs du grand critique. La vérité, c'est que l'héroïne véritable — et si touchante I — est bel et bien Catherine : Elisabeth n'eût pas vu cette pièce avec plaisir, malgré le compliment qu'on y trouve sur la beauté de sa mère. On s'explique qu'Heîiry VIII n'ait été écrit qu'au temps de Jacques I^^ : nul doute (pour laisser ici d'autres questions) que cette pièce n'émane d'une main hostile à la reine défunte, malgré quelques politesses purement conventionnelles — si elles ne sont pas ironiques ! — au sujet de la virginité d'Elisabeth. On l'a fait de plus remarquer : un esprit tout particulier anime ce drame — où nous ne serions pas surpris que Southampton eût trempé...
Malone fit remarquer les analogies vagues, mais pourtant assez reconnaissables, qu'on peut saisir entre Mesure pour Mesure et l'avènement de Jacques P'" (Jacques VI d'Ecosse) au trône d'Angleterre en i6o3. Mesure pour Mesure — dont Malone place la composition en i6o3, et qui parut pour la première fois dans le Folio posthume de 1623 — fut représenté au palais royal de Whitehall le 26 décembre 1604.
Après avoir fait ressortir ce que le Conte d Hiver doit à Dorastus and Faiventa de Robert Greene — et fixé successivement la date de cette pièce à 1594, à 1601 ou 1602 et enfin à 161 1 (i) — Malone examina l'opinion émise par Horace Walpole dans les Doutes historiques : le Conte d'Hiver est-il une apologie indirecte d'Anne Boleyn ? Le roi de Sicile Léontes n'est-il pas un portrait frappant du jaloux et violent Henry Vlll? Le langage d'Hermione, injustement accusée, ne rappelle-t-il pas la lettre qu'Anne Boleyn écrivit à Henry VIII avant de monter surl'échafaud, en i536? Mamilius ne fait-il pas songer à l'enfant que cette dernière mit au monde avant de donner le jour à la future reine Elisabeth? Le Conte d'Hiver, par conséquent, n'est-il pas une sorte de pièce historique — et un complément du drame d'Henry VHI?
Ce que nous sentons aujourd'hui, et ce qui devait échapper à Malone, c'est que ces allusions voilées et transparentes à la fois, comme du reste toute l'atmosphère de la pièce, ne s'expliquent qu'avec un familier de la cour. On voit partout que l'auteur est chez lui, qu'il traite le sujet de plain-pied et, contrairement à ce que l'on remarque chez Christophe Marlowe lui-même dans Edouard //, ou à ce qu'on eût remarqué chez Shaxper de Stratford qu'il ne voit pas « du dehors » le monde qu'il dépeint. Qu'on veuille bien nous comprendre. L'esprit d'un petit bourgeois peut valoir celui d'un noble, il peut lui être supérieur, mais il est nécessairement autre : quels que soient les perfectionnements qu'acquière l'esprit d'un homme, son empreinte, sa marque native peut être reconnaissable. Gluck était fils d'un garde-
(i) Voir les éditions successives de Malone.
chasse, mais cela lui valut de vivre, dès l'âge de trois ans, dans l'entourage du prince de Kaunitz, en Bohême, au sein d'une nature à la fois agreste et seigneuriale, puis dans l'entourage du prince de Lobkonitz qui, voyant ses dispositions, le recommanda à un amateur de musique, le comte de Melzi, avec lequel le futur auteur à' Orphée^ d'Armide et d'Iphigénie en Tauride parcourut l'Italie, de vingt-trois à vingt-sept ans. On s'explique ainsi l'idéal de Gluck : c'est celui d'un homme qui, sans y appartenir, a cependant vécu près du monde de la noblesse, et, de plus, près du monde des divinités classiques. Élevé dans un autre milieu — comme Bach ou Beethoven par exemple — il n'en aurait pas moins été Gluck, mais son idéal eût été différent — ou du moins exprimé différemment. Rousseau a plus de génie encore que Mmede Staël ; on préfère la Nouvelle Héloïse du fils de l'horloger genevois à la Corinne de la fille du grand banquier et du ministre Necker; mais, cependant, on sent que dans les scènes du monde, Germaine de Staël, inférieure à d'autres égards, est chez elle, tandis que Rousseau n'y est pas : celui-ci dut imaginer ce monde du dehors ou d'après ce qu'il en avait entrevu, tandisque Mme de Staël, sans y songer pour ainsi dire, tout naturellement, n'eut qu'à se souvenir. Elle a le ton, l'air, l'esprit du milieu, même avec un style inférieur à celui du grand Rousseau — qu'on ne sent vraiment chez lui que dans le jardin des Charmettes, à l'Ermitage de Montmorency, au flanc des Alpes, dans la laiterie, les vignobles, les remises, les « broussailles de roses » et les fourrés de lilas de Clarens. — Si le Stratfordien avait pu écrire une pièce comme le Conte d'Hiver, quel qu'eût été du reste son génie, il l'eût écrite autrement !
Malone établit que le Roi Lear, enregistré le 26 novembre 1607 à la Compagnie des Libraires, avait été joué au palais royal de Whitehall le 26 décembre 1606. îl attira en outre l'attention sur une vieille pièce du Roi Leir (sic), inscrite à la Chambre des Libraires en 1394, et imprimée par Simon Stafford pour John Wright; puis il fit remarquer que le Roi Leir fut inscrit dans les registres des Libraires, le 8 mai i6o5 « tel qu'il avait naguère été représenté ». — Enfin, Malone fit remarquer que l'épisode de Gloucester et de ses fils rappelle celui de Paphlagonia et de Léonatus au second livre (chap. X) de VArcadie (iSgo) de Philip Sidney (i).
Il attira en outre l'attention sur le fait que le sujet de Cymbeline est voisin de ceux du Roi Lear et de Macbeth dans la Chronique de Raphaël Holinshed — etquelenom de Léonatus a logiquement passé de VA rcadied3ir\s Cymbeline. Il fit ressortir l'analogie existant entre un passage de Cymbeline (Acte II, se. 2) et un passage de Philaster (Acte (V, se. i) — et conclut par celte remarque : « En cette pièce il est fait mention de l'incommensurable ambition de César et de Cléopâtre qui ne réussit pas à rencontrer Antoine sur le Cydnus; de là, et d'autres points, je crois probable que vers ce temps Shakspeare lisait les biographies de César, de Brutus et de Marc- Antoine. »
Il eût été plus juste de dire que « Shakspeare » les avait relues et utilisées depuis quelque temps — ce qui
(i) Beau-père de Rutlind, rappelons-le encore.
explique d'ailleurs mieux que leur souvenir fût encore particulièrement présent à son esprit. Malone finit par le comprendre : après s'être longtemps arrêté à i6o5, il fixa Cymbeline à 1609 ; c'est en effet la date approximative de la composition de ce chef-d'œuvre — qui parut pour la première fois dans le Folio posthume de 1623, et que le docteur Forman avait vu jouer en 1610 ou en 161 1. Jules César Qsi antérieur, on le sait aussi avec une approximation suffisante; et Antoine et'Cléopâtre fut inscrit le même jour que Périclès, le 20 mai 1608, à la Compagnie des Libraires. [César et Antoine ne parurent qu'en 1623.}
C'est à 1606 que Malone finit par s'arrêter comme l'année de la composition ou du moins de l'achèvement de Macbeth. Il fit remarquer que, de 1604 à 1608, Jacques P'' montra une véritable passion pour la chasse, le théâtre, les joutes; qu'en i6o5 il visita l'Université d'Oxford et qu'un livre intitulé Rex Platonicus rapporte que trois étudiants du Collège Saint-Jean lui récitèrent à tour de rôle des vers latins « fondés sur la prédiction des sœurs sauvages relativement à Banquo et à Macbeth » : si Macbeth avait alors paru sur la scène, ajoute Malone, il est probable que l'auteur de Rex Platonicus en eût dit quelque chose. Ici, nous citons :
« On doit même se rappeler qu'il subsistait à cette époqueun esprit d'opposition et de rivalité entre les acteurs réguliers et les (acteurs) académiques de deux universités; les derniers jouaient fréquemment des pièces à la fois en latin et en anglais, et semblent s'être fait un point d'honneur de la supériorité de leurs représentations sur celles des théâtres établis. Désirant probablement manifester leur supériorité devant le
royal pédant, ils n'eussent sans doute pas choisi pour leur intermède de collège (si leur petite représentation mérite ce nom) un sujet déjà paru sur la scène publique avec tous les embellissements que lui aurait donnés la main magique de Shakspeare. »
Enfin Malone ajoute :
« Au mois de juillet suivant (1606) le roi de Danemark vint en Angleterre rendre une visite à sa sœur, la reine Anne, et le 3 août il fut « installé » chevalier de l'ordre de la Jarretière. « On n'entend rien à la cour (rapporte Drummond de Hawthornden dans une lettre en date de ce jour) que trompettes, hautbois, musique, réjouissances et comédies. » Peut-être, durant cette visite, Macbeth fut représenté pour la première fois. »
Malone a raison d'écrire : peut-être. Le roi de Danemark et de Norvège, Christian IV, beau-frère de Jacques P^, retrouva sans doute à la cour de ce dernier Rutland qui lui avait été envoyé comme ambassadeur en i6o3; mais il est douteux que Macbeth ait été joué à cette occasion. Les comptes royaux, en tout cas, n'en disent mot. Macbeth fut publié pour la première fois dans le Folio posthume de 1628; et la seule représentation de ce drame dont il soit fait mention du vivant de Tauteur, est celle du 10 avril 1610, au th :âtre du Globe, qu'a notée dans son journal le docteur Forman. — Mais il est curieux de faire observer en passant que Malone mêle de près le roi Jacques, l'auteur de la Dé?nonologie, à une pièce comme Macbeth — qui contient d'autre part une allusion flatteuse à la réunion sous le même sceptre des royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.
Malone souleva aussi la question — tant discutée depuis ! — des rapports qui existent entre les chants des sorcières de A/ac^eM et ceux de la 5orcîere de Middleton,
dont Steevens avait récemment découvert le manuscrit inédit; — et, à ce propos, il dressa la liste des pièces du temps de « Shakespeare » qui sont perdues, mais dont les titres ont été conservés. Il fit enfin remarquer qu'à répoque où Macbeth dut être écrit, traiter d'une certaine façon les sujets de sorcellerie était sans doute un moyen de se concilier les faveurs de Jacques I"', ainsi qu'en témoignent l'addition des Three Pairies or WeirdElpes à V Albion' s England de Werner, imprimé en 1606 — et le détail des rites magiques donné en 1609 par Benjamin Jonson dans son Masque des Reines^ d'après la Démonologie du roi et d'après d'autres auteurs.
Malone compara le Jules César de « Shakspeare » à la tragédie que publia, sous le même titre, en 1607, William Alexander, plus tard comte de Sterline — et fit remarquer que la querelle entre Melantius et son ami dans la Tragédie de la Jeune Fille de Beaumont et Fletcher, semblait inspirée par une scène analogue entre Brutus et Cassius du César de« Shakspeare ».
Malone signala l'existence d'une comédie manuscrite d'un auteur inconnu qui traite le sujet de Timon — comédie qui est évidemment l'œuvre d'un érudit puisqu'elle renferme des citations grecques, et qui semble postérieure à Chaque Homme hors de son humeur (lôgg) de Ben Jonson, car elle renferme une allusion à cette dernière pièce.
Malone contesta que Ben Jonson eût Othello en vue
dans un passage de l'Alchimiste signalé par Steevens — mais il fit remarquer cette chose bizarre dont on n'a pas encore donné une explication satisfaisante à Theure actuelle : c'est qu'Othello parut pour la première fois en quarto après la mort de l'auteur, en 1622, un an avant la publication du Folio général de 1623 (i).
Malone établit d'après le manuscrit Vertue qu Othello fut joué à la cour au commencement de 161 3. — M. Sidney Lee écrit dans sa Vie de Shakespeare (page 243) qu'Othello, sans doute la première pièce de « Shakespeare » jouée devant Jacques P% fut représenté au palais de Whitehall le i"" novembre 1604; lï^ais il ne cite pas de source. Nous n'en avons découvert aucune.
Avec le docteur Farmer, Malone établit un rapprochement entre la Tetnpête et les aventures du capitaine George Somers dont le vaisseau-amiral, the Sea- Venture^ avait été jeté par une mer furieuse, en 1609, sur une côte des îles Bermudes jusque-là inconnues, et qui, après dix mois de séjour dans cette région sauvage pleine de bruits mystérieux que les marins attribuèrent aux esprits surnaturels, parvint à faire voile pour la Virginie et ensuite pour l'Angleterre, où son arrivée provoqua un enthousiasme extraordinaire. Un récit du naufrage de la flotte fut publié au mois d'octobre 1610 par Sylvester
(i) Nous insistons sur les mots : pour la première fois. On voit bien paraître an quarto des Joyeuses Femmes de Windsor en 1619 — trois ans après la mort de Shaxper, sept après celle de Rutland — mais il s'agissait d'une seconde édition. La première avait paru en 1602. Othello^ chose bizarre, resta complètement inédit jusqu'en 1622. — Ajoutons que ces « quarto », devenus très rares, et qui se vendent aujourd'hui plus de cinquante mille francs, coûtaient six sous (60 centimes), ce qui représenterait de nos jours environ trois francs.
Jourdan, un des survivants, sous le titre Une Découverte de la Bermude, autrement dite rile des Démons.
D'autre part, Malone tenta de signaler certains raph prochements entre le chef-d'œuvre de « Shakespeare » et un passage (p. 91 3) de la Chronique de Stowe, qui est de 161 3 ; — et (avec Steevens) un autre rapprochement avec certains vers du Darius de LordSterline, imprimé en i6o3.
Il examina en outre l'hypothèse de Holt: la Tempête ne serait-elle pas un compliment adressé au comte d'Essex — fils du grand conspirateur qui avait porté sa tête sur Téchafaud en 1601 — à l'occasion de son mariage (161 1) avec la comtesse Frances Howard ?
C'était au moins frôler la vérité ! Nous avons déjà dit que la Tempête [chose, que personne ne pouvait soupçonner du point de vue shaxperien !) est un souvenir d'une expédition maritime et du séjour fait aux îles Açores par les comtes d'Essex et de Rutland. Mais ce dernier ne s'en est pas moins inspiré de quelques traits du livre de Sylvester Jourdan, de la brochure de Sir Thomas Gates, autre chef de l'expédition, — et du Voyage au Pôle Sud (iSyj) de Magellan.
Malone finit par abandonner le prétendu rapprochement entre le passage de Stowe et le titre du chef-d'œuvre, et il fixa la date de la Tempête à la fin de 161 1. C'était voir juste (i). La dernière œuvre, le testament dramatique (2) de Rutland, est bien de la fin de l'année 161 1. Mais Malone n'a pas vu si juste selon nous, quand
(i) Louis Tieck a voulu voir dans la Tempête un masque écrit en l'honneur du mariage de la princesse Elisabeth, fille de Jacques I", et l'électeur allemand Frédéric. La Tempête fut bien l'une des dix-neuf pièces qu'on joua à cette occasion ; mais ce mariage fut célébré le 14 février i6i3 :1a Tempête est de 1611 — et Rutland mourut en 1612.
(2) Le mot est d'Emile Montégut. {Repue des Deux Mondes.)
il a cru trouver dans Bartholomew Fair de Benjamin Jonson une allusion ironique à la Tempête {i). Et cela s'explique en somme I Nul ne pouvait soupçonner quels rapports existèrent entre Ben Jonson et l'auteur véritable d'Hamlet, avant que celui-ci fût découvert; et l'instinct de Malone (comme celui de Whalley, le premier commentateur de Jonson) ne l'a pas tout à fait trompé : l'œuvre du poète de la Volpone^ de V Alchimiste et de la Nouvelle Auberge, à défaut d'attaque contre Rutland- Shakespeare, renferme plus d'un brocard à l'adresse du Stratfordien...
Malone crut d'abord avec Tyrwhitt que la Douzième Nuit fut écrite en 16 14. Il en donna des raisons qui n'offrent plus aujourd'hui qu'un intérêt secondaire puisqu'elles furent enfin abandonnées par le grand critique, mais dont l'une reste digne de remarque, car elle prouve combien les shaxperiens, à cette époque déjà, trouvaient étrange que le Stratfordien eût si brusquement quitté le théâtre cinq ans environ avant sa mort. D'où leur tendance à vouloir combler le vide autant que possible: quelle aubaine si la Dous^ième Nuit avait été écrite en 1614 I Voici ce que Malone écrit à ce propos :
€ Quand Shakspeare quitta Londres et sa profession, pour la paix d'une retraite rurale, il est improbable qu'un tel génie errant se fût immédiatement accommodé d'un état d'inactivité mentale. Il est plus naturel de concevoir qu'il dut à l'occasion diriger ses pensées vers le théâtre, que sa muse avait soutenu,
(i) Voici le passage signalé par Malone. Il se trouve dans l'introduction de Bartholomew Fair (1614) : « If there be never a servant-monster in the Fair, who can help it he says ? nor a nest of Antics. He is loth to make nature afraid in his plays like those that begét taies, tempests, and such like drolleries. »
et vers l'intérêt de ses associés qu'il laissait derrière lui aux prises avec les vicissitudes capricieuses du goût public et qu'il n'avaitpas oubliés, comme le montre son dernier Testament. A la nécessité donc d'une occupation littéraire chez tout esprit cultivé, ou aux instances de l'amitié, ou à ces deux raisons à la fois, nous sommes peut-être redevables de la comédie delà Douzième Nuit qui porte évidemment les marques d'une composition faite à loisir, de même que les personnages qu'elle renferme sont achevés à un plus haut point de perfection dramatique qui se puisse découvrir dans quelques-uns des plus anciens ouvrages comiques de notre auteur. »
Et, pour qu'on n'en ignore pas, Malone ajoute qu'il vise spécialement par ces derniers le Songe d'une Nuit d'été, la Comédie des Erreurs, Peines d'amour perdues et les Deux Gentilshommes de Vérone.
Hélas I le grand critique dut déchanter ! De même qu'il avait fait descendre — remonter si l'on veut — la Tempête de i6i3 à 1611, il finit par fixer à 1607 la date de cette Douzième Nuit qu'il avait d'abord fixée à 1614. Ce n'était pas encore remonter assez haut : seize ans après la mort de Malone, en 1828, Joseph Hunter découvrit le journal manuscrit de l'avocat Manningham qui porte qu'on joua à Middle Temple Hall, le 2 février 1602, une pièce intitulée la Douzième Nuit ou Ce que vous poudre^. La Douzième Nuit — qui s'intitule aussi le Soir des Rois — marque donc aussi bien la transition entre des pièces telles que le Songe d'une Nuit d'été et Comme il vous plaira d'une part et les Contes d'Hiver et les Cymbeline de l'autre ; nous la sentons même mieux dans le voisinage de ces derniers, avec ses Malvolio, ses Toby Belch et ses Andrew Aguecheek, ses Feste, ses Maria, etc. Mais que pensa donc Malone quand il dut se déjuger au sujet des cinq dernières années d'inactivité du Stratfordien ? Il n'en souffle mot I Son embarras fut
cruel sans doute... Que la Douzième Nuit ait été mûrie à loisir dans les retraites seigneuriales de la forêt de Sherwood, on le comprend aujourd'hui; mais l'homme de Stratford pouvait donc s'accommoder de sa bourgade rurale, après ses prétendus triomphes dans l'atmosphère intellectuelle de Londres et familiarité des Southampton ? Il ne se soucia donc plus de ce théâtre qu'il avait soutenu, s'imaginait Malone ? Il resta donc sourd aux appels de ses « associés », et les laissa donc aux prises avec les vicissitudes du goût public ? 11 ne se souvint donc plus non pas d'associés qu'il n'eut jamais, mais d'anciens compagnons de coulisses et de taverne que dans son « dernier » testament (comme s'il en avait eu plusieurs !) et pour leur léguer quoi ? On dirait que Malone est gêné de le rappeler: pour léguera trois d'entre eux, John Heming, Richard Burbage et Henry Condell, soixantequinze shillings — vingt-cinq à chacun ! — afin qu'ils achetassent trois bagues en souvenir de lui !...
Le moindre manuscrit eût mieux fait leur affaire. Shaxper n'y pensa pas — par mégarde sans doute... Si quelque jour, à Londres, Rutland ou Southampton avait pu — simple hypothèse ! — lui confier un manuscrit, :}| il aurait peut-être fourni à l'avance le sujet d'une fable de La Fontaine : H
Un ignorant hérita j
D'un manuscrit qu'il porta
Chez son voisin le Hbraire.
« Je crois, dit-il, qu'il est bon.
Mais le moindre ducaton
Ferait bien mieux mon affaire. »
En tout cas Shaxper n'avait aucun manuscrit à Stratford. Cela ne semble pas surprendre ses partisans ! Dixhuit pièces inédites parurent après sa mort, et l'on s'ima-
gine tranquillement qu'on les retrouva — en feuilles volantes ! — dans les coulisses du théâtre du Globe. Vainement fait-on remarquer que la plupart de ces pièces ne furent même pas jouées du vivant de l'auteur ! Vainement ajoute-t-on que le théâtre du Globe fut détruit par le feu le 29 juin i6i3, trois ansavantla morideShaxperl Rien n'y fait I Rien ne trouble l'imperturbable confiance ni la sérénité des prêtres de Stratford ! Il faudra bien qu'ils ouvrent les yeux à la réalité pourtant; — et si rheure n'était pas venue de les ouvrir au temps de Malone, nul doute que le judicieux critique n'ait cependant réfléchi plus d'une fois à ce point embarrassant... Il est inutile de relever ici les autres conjectures de Malone au sujet de la Douzième Nuit. Plusieurs ne présentent plus qu'un intérêt rétrospectif. Le fondateur de la critique shakespearienne achevait d'ailleurs cette partie de sa tâche en faisant modestement remarquer qu'il ne s'agissait que d'un essai pour fixer la chronologie
— et qu'on pourrait un jour compléter ses recherches au sujet des drames du poète qui, comme son Ariel^ brille d'un lustre toujours nouveau, « n'a pas été égalé jusqu'ici et ne sera probablement jamais surpassé ».
Malone rechercha, publia et annota les extraits des inscriptions faites à la Compagnie des Libraires, en vertu d'une loi promulguée le 4 mai i556, et confirmée par la reine Elisabeth en i56o.
Ce travail fut vérifié par Steevens, qui l'annota à son tour — et fit judicieusement remarquer qu'on a tort de croire que les quartos de « Shakespeare » sont plus incorrects que ceux des autres écrivains contemporains.
— Remarque dont certains shaxperiens s'obstinenî encore aujourd'hui à ne pas tenir compte !
Malone publia une liste des anciennes éditions « quarto » de chacune des œuvres de « Shakespeare » qui avaient paru de son vivant — auxquelles il ajouta naturellement Othello, publié seulement, comme nous l'avons vu, en 1622. Le nom de l'éditeur est toujours indiqué.
On peut résumer ce travail comme suit :
Le Roi Jean (sans nom d'auteur) : iSgi et 161 1; — avec nom d'auteur : 1622.
Richard II (sans nom d'auteur) : i Sgy ; — avec nom d'auteur : iSgS, 1608, iôi5, 1634.
Richard III (sans nom d'auteur) : 1697 ; — avec nom d'auteur : iSgS, 1602, 1612, 1622, 1629.
Roméo et Juliette (sans nom d'auteur) : iSgy, iSgg, 1609; — avec nom d'auteur : date inconnue, et lôBy.
Peines d'amour perdues (avec nom d'auteur): iSgS, i63i.
Première partie d'Henry IV (sans nom d'auteur) : iSgS; — avec nom d'auteur : 1698; — sans nom d'auteur : 1604, 1608; — avec nom d'auteur : i6i3, 1622, i632, 1639.
Deuxième partie d'Henry IV (avec nom d'auteur) : î6oo; — sans nom d'auteur : 1600, 1600.
Henry V (sans nom d'auteur) : 1600, 1602, 1608.
Première partie d'Heîiry VI (avec nom d'auteur) : 1600, 1600; troisième édition sans date.
Lq Marchand de Venise (avec nom d'auteur) : 1600, 1600, 1637, i652.
Le Songe d'une Nuit d'été (avec nom d'auteur) : 1600,
Beaucoup de bruit pour rien (avec nom d'auteur) :
Les Joyeuses Femmes de Windsor (avec nom d'auteur) : 1602, 1619, i63o.
Hamlet (avec nom d'auteur) : 1604, i6o5, 161 1, une édition sans date, lôSy, 1695.
\.di Mégère apprivoisée (sans nom d'auteur) : 1607; — avec nom d'auteur : i63i.
Le Roi Lear (avec nom d'auteur) : 1608, 1608; — sans nom d'auteur : 1608; — avec nom d'auteur : i635.
Troïlus et Cressida : avec nom d'auteur, 1609; sans nom d'auteur, 1609; une troisième édition sans nom d'auteur ni date.
Titus Andronicus (sans nom d'auteur) : 161 1.
Othello : édition sans date, publiée par Thomas Walkely; avec nom d'auteur : 1622, i63o, i655.
Tel fut le résultat des longues recherches d'Edmond Malone sur les pièces publiées en quarto du vivant de l'auteur — quarto dont plusieurs furent réédités de la même manière après sa mort et assez souvent, comme on voit, après le Folio général de 1623 et après celui de i632.
Il est curieux de comparer le résultat des recherches de Malone à ce qu'on sait aujourd'hui s\|r ce point. On voit qu'un siècle d'érudition n'a pas pu ajouter grand'chose à ce qu'a établi le fondateur de la critique shakespearienne. M. Sidney Lee résume comme suit ce qu'on sait à l'heure actuelle — sans jamais dépasser l'année 1616:
« Des pièces de Shakespeare, seize seulement étaient imprimées en 16 16 (toutes en quarto) ou dix-huit si nous comptons la Lutte, première esquisse du deuxième Henry Vf (1694 et 1600) et la Vraie Tragédie, première esquisse du troisième Henry VI (iSgô et 1600). Ces six quartos furent des risques d'éditeurs et furent entrepris sans la participation de l'auteur (i).
(i) Nous avons déjà relevé ces erreurs, propres aux shaxperiens
« Deux des pièces publiées de cette manière atteignirent cinq éditions avant i6i6, à savoir Richard III («ôgy, 1698^ 1602, i6o5, 1612) et le premier Henry IV (lôgS, 1699, 1604^ 1608, i6i3).
« Trois atteignirent quatre éditions, à savoir Ri'chard // (1597, i5o8, 1608 restituant la scène de la déposition pour la première fois, i6i5); Hamlet (i6o3 imparfait, 1604, i6o5, 161 1) elRojnéo et Juliette (iSgj Impaïf-àh, 1599, deux en 1609).
« Trois atteignirent trois éditions, à savoir: Titus {iSg^y 1600 ei 1601); Henry F (1600 imparfaite, 1Ô02 et i6o8);el Pér/c/è5 (deux en 1609, 1611).
< Quatre atteignirent deux éditions, à savoir : le Songe d'une Nuit d'Été (toutes deux en 1600) ; le Marchand de Venise (toutes deux en i6oo; Lear (toutes deux en 1608); et Trollus et Cressida (toutes deux en 1609).
« Quatre eurent seulement une édition, à savoir : Peines d'amour perdues (1598), le second Henry IV {1600); Beaucoup de bruit (1600) ; les Joyeuses Fe?nmes (1602 imparfaite).
« Trois ans après la mort de Shakespeare — en 16 19 — parurent une seconde édition des Joyeuses Femmes (encore imparfaite) et une quatrième de Périclès. Othello fut d'abord publié après la mort (de l'auteur) en 1622 (quarto) et la même année des sixièmes éditions de Richard III et du premier Henry /F parurent. Les collections les plus complètes de ces quarto originaux — de chacun desquels restent seulement quatre, cinq ou six exemplaires — se trouvent dans les bibliothèques du duc de Devonshire, du British Muséum, du Collège de la Trinité à l'Université de Cambridge et de la Bibliothèque bodléenne (i). »
— ou du moins à certains d'entre eux, car M, William John Courthope, par exemple, l'auteur de V Histoire de la Poésie anglaise (six volumes, 1910), soutient avec raison que Titus, la Lutte entre tes Maisons d'York et de Lancastre.el la Vraie Tragédie^ etc. sont bien de « Shakespeare ». Jamais non plus cestragédies ne parurent sans la coopération de l'auteur; celles que les shaxperiens qualifient commodément d' « imparfaites » sont des œuvres que le jeune auteur retoucha dans la suite !
(i) On sait que la fameuse Bodléenne se trouve à l'Université
Malone fit autant que possible l'histoire des P^olios de 1623, de i632, de 1664 et de i685 ; celle des éditions de Rowe et de ses successeurs ; celle des poèmes et des i54 sonnets. Il fut secondé dans cette tâche par Steevens, qui, sous l'épigraphe
Invenies etiam disjecti membra poetae
fit l'histoire des « membres dispersés du poète » en recherchant la liste de ses pièces refaites (!) ou mises en musique par William D'Avenant, Shadwell, Victor, Dennis, Charles Burnaby, James Miller, Robert Cox, Richard Leveridge, George Granville, Pilon, John Lacy, Christophe Bullok, James Worsdale, Charles Marsh, HuU, Woods, Colley Cibber, Nahum Tate, James Goodhall, Betterton, John Crowne, Ambrose Philips, Cumberland, Thomas Sheridan, John Sheffield, W. Hawkins, Edward Ravenscroft, George Colman, Pow^nes — sans compter Dryden et Otway eux-mêmes, etc. ! — Il y ajouta la liste de tout ce qu'on avait écrit sur « Shakespeare » jusqu'à la fin du dix-huitième siècle ; et, entre autres remarques pénétrantes, qui n'ont frappé comme elles l'eussent mérité que depuis les baconiens, il fit celle-ci, après avoir rappelé que la grande édition de 1623 fut publiée à la fois par W^ Jaggard, Ed. Blount, J. Smethweekeet W. Aspley :
€ Il semblcj d'après cette association, qu'aucun éditeur
d'Oxford. — Si tout le monde ne peut donner cinquante mille trancs et davantage pour un exemplaire de ces quartos, chacun peut cependant en obtenir d'excellents fac-similé reproduits à bon compte par E. W. Ashbee, sous la direction de Halliwell- Phillipps (1862-1871), et par W. Griggs, sous la direction de M. le docteur Furnivall (de 1880 à 1889).
n'existait à cette époque qui voulût risquer seul son argent sur une collection complète des pièces de notre auteur. »
Malone écrivit l'histoire du théâtre anglais depuis ses origines jusqu'au delà de la mort de « Shakespeare » ; et quoiqu'il ait naturellement profité des travaux de ses prédécesseurs, notamment de Dodsley ( i ), de Warton (2), de Tyrwhitt et de Steevens, cette oeuvre n'en est pas moins, dans sa sphère, un monument plein de choses alors nouvelles, qu'on a pu compléter depuis, mais où Ton n'a pas relevé beaucoup d'erreurs importantes. Malone y fait maintes observations qui auraient dû donner à réfléchir davantage aux shaxperiens — celle-ci par exemple :
« On peut remarquer que les principaux écrivains dramatiques qui précédèrent Shakspere furent des érudits. Greene, Lodge, Peel, Marlowe,Nashe, Lyly et Kyd, reçurent tous une éducation universitaire régulière. »
Cela est un peu exagéré — notamment en ce qui concerne Thomas Nash ou Nashe, qui n'acheva pas ses études universitaires ; mais la remarque garde quand même toute sa portée. Comment un jeune boucher de Stratford, échappé de sa bourgade à vingt-trois ans environ, et qui n'eut l'occasion de faire aucune étude, aurait-il à tous égards dépassé de beaucoup des érudils d'un talent exceptionnel, tels que Marlowe, Lyly, Greene et Nash?
(1) Robert Dodsley (1703-1764) est surtout connu par sa publication des Vieilles Pièces anglaises.
(2) L'Histoire de la Poésie anglaise (jusqu'à la fin du régne d'Elisabeth seulement) fut publiée par Thomas Wharton de 1774 a
Malone reconstitua les biographies de Richard Burbage, de John Heminge, d'Augustin Philips, de William Kempe, de Henry Cundall (sic), de John Lowin, de Robert Armin, de William Ostler, de Nathaniel Field, de John Underwood, de Joseph Taylor, de Robert Benfield, de Robert Goughe, de Richard Robinson, de John Shancke, de John Rice, acteurs plus ou moins connus ou célèbres du temps de Shaxper ; — et il donna en outre de courtes notices sur Thomas Pope, William Sly, Richard Cowley, Samuel Cross, Alexander Cooke, Nicholas Tooley et William Ecclestone.
Malone découvrit — ou reçut d'un bibliothécaire de Dulwich Collège — le fameux journal manuscrit de Philip Henslowe, directeur du théâtre de la Rose.
Il y trouva — entre une foule d'autres ! — la mention d'un Hamlet perdu, inscrit à la date du 9 juin 1594. — Il put aussi reconstituer le matériel théâtral des Comédiens du lord Amiral, dont le détail est assez long et curieux.
Malone établit aussi par des documents ce que recevaient les dramaturges pour leurs compositions ; on y voit notamment que Benjamin Jonson reçut des sommes modiques pour maints travaux non spécifiés au cours de l'année 1597, c'est-à-dire un an avant qu'il débutât avec éclat dans Chaque Homme selon son caractère ; on y voit des lettres d'auteurs tels que Robert Daborne, Nathaniel Field, Philip Massinger, etc. ; — mais il ne semble pas que Malone ait paru s'étonner de l'absence du nom de «Shakespeare », quand ceux de tous les autres dramaturges se trouvent dans le journal d'Henslowe !...
Malone fit la description des théâtres du temps de « Shakespeare » — et esquissa leur histoire.
Il publia les notes consacrées à « Shakespeare » dans le manuscrit d'Aubrey, resté jusqu'alors inconnu.
Il publia et commenta les comptes des Maîtres des Réjouissances de la cour d'Elisabeth et de Jacques.
Il émit l'opinion que le (soi-disant) portrait du Stratfordien, dit portrait Chandos (d'après le nom du duc auquel il appartenait) était plutôt l'œuvre de Richard î Burbage que celle de Joseph Taylor.
Il examina, sans s'engager à fond, mais sans la contester non plus, la fable de William D'Avenant fils de Shaxper.
Il ratifia l'opinion du docteur Samuel Johnson au sujet de VEssai sur la science de Shakespeare de Farmer : à savoir que cet essai « tranchait la question pour jamais ».
Il esquissa l'histoire des compagnies d'acteurs au ; temps d'Elisabeth et de Jacques P' .
Il cita le mémorandum (aujourd'hui perdu) d'Edward Alleyn, d'après lequel « Shakespeare » aurait logé en 1596 dans le faubourg londonien de Southwark, près du Jardin aux Ours.
Il s'efforça de prouver que la pièce de W. Basse, qui se trouve en tête du Folio de 1623, fut écrite peu après 162 1.
Il se mit en rapport avec James Davenport, vicaire de Stratford, et avec John Jordan (i), poète local, qui servait de cicérone aux visiteurs du tombeau de Shaxper : il examina les registres paroissiaux de Stratford et releva les erreurs de Rowe au sujet de la famille de Shaxper.
Il constata d'abord que les registres ne remontent pas au delà de l'année i558.
Malone ne put par conséquent établir l'âge de John Shaxper, père de William ; — et à l'heure où nous écrirons ces lignes, on ne sait pas encore avec certitude, malgré tant de recherches, si Richard Shaxper, fermier du village voisin de Snitterfield (où John naquit), est bien le père de ce dernier et le grand-père de William I JVlme Stopes elle-même n'a pu jusqu'ici éclaircir ce
(i) John Jordan (1746-1809) a écrit: Original Memoirs and Historical Accounîs of the Families of Shakespeare and Hart, etc. — dont il légua en mourant le manuscrit à Malone, qui le transmit à James Boswell. Halliwell-Phillipps put le racheter et l'imprima en 1864 ^^ ^^ i865. Malone y avait relevé des erreurs et il crut pouvoir ajouter : des inventions (Voir The Gentleman's Magasiine, 1809). Samuel Ireland fit des emprunts à Jordan pour ses Picturesques Views on the Warwickshire Avon (1795) : il avait connu et questionné le poète-cicerone.
point — qui restera probablement toujours obscur. Tout ce qu'on a établi, c'est que John Shaxper épousa Mary Arden, fille de Robert Arden — dont Richard Shaxper était un locataire.
M. Sidney Lee nous apprend qu'on trouve fréquemment au moyen âge le nom de Shakespeare ou « Sakspere » à Penrich dans le Cumberland, à Kirkland et à Doncaster dans l'Yorkshire, aussi bien que dans presque tous les comtés du centre de TAngleterre; qu'un «Sakspere » fut exécuté pour vol en 1248 à Clapton dans le Gloucestershire et qu'un autre vivait en 1279 à « Freyndon », peut-être Frittenden (Kent) ; que plusieurs personnes du même nom firent partie au quinzième siècle de la gilde de Sainte-Anne à Knowle, dont les membres étaient «les principaux habitants du Warwickshire : que, dans ce comté de Warwick, les archives de vingtquatre localités renferment des familles du nom de Shakespeare (i), au seizième siècle ; que pa&mi toutes ces familles, William était un prénom très commun ; qu'à Rowington, à douze milles au nord de Stratfordsur-Avon, résidait au seizième siècle une des plus prolifiques familles du nom de « Shakespeare » et que non moins de trois Richard Shakespeare de Rowington, dont les testaments furent respectivement approuvés en i56o, en 1591 et en 1614, étaient pères de fils appelés William. Tout cela est fort bien, et montre à quelles recherches on s'est livré, depuis le temps de Malone ; mais en est-on beaucoup plus avancé ?
A-t-on un fil conducteur dans ce ténébreux dédale ? Aucun ! Les filiations ne sont pas établies. Souvent déjà, les généalogies des familles nobles ne peuvent être
(i) M. Lee orthographie ainsi ce nom ; mais il faut rappeler que ce n'est pas l'orthographe originale!
reconstituées à une époque où l'imprimerie n'existait pas et où nombre de documents — quand il en existait ! — ont été perdus, ou sont des plus vagues. Que dire alors des autres familles ?
Quant aux registres paroissiaux — qui précédèrent nos livres d'état civil prescrits par le Code Napoléon — ils ne remontent guère au delà du siècle où naquit Shaxper : dans nos pays de civilisation latine, ils furent tenus à la suite d'une décision du concile de Trente qui termina ses travaux en i563, et confiés aux soins des prêtres.
Aussi, après avoir fourni le résumé qu'on vient de lire des travaux de tout un siècle, M. Lee ajoute-t-il :
« La généalogie du poète ne peut être déterminée avec une absolue certitude. »
C'est charmant I La certitude n'est ni absolue ni relative — puisqu'on n'est même pas certain si Richard est le grand-père de William — et qu'en tout cas, au delà de Richard, c'est la nuit !
Tout cela n'offre assurément plus qu'un intérêt médiocre puisque Shaxper de Stratford n'est pas l'auteur d'Hamlet; mais nous voulons montrer quel dut être l'étonnement de Malone quand il fit ces constatations — et pourquoi, sur ce point comme sur d'autres, après la mort du grand critique, des doutes devaient naître et grandir.
Les premiers et tardifs biographes n'y avaient pas regardé de si près. Quelques généralités non toujours contrôlées suffisaient à la curiosité de l'âge classique au sujet de ce personnage de Stratford que la nature avait doué d'un beau génie, malheureusement inculte, et qui n'avait pas connu les règles d'Aristote, de Benjamin Jonson, de Corneille, de Chapelain, de Martin Opitz, de Dryden, de Racine, de Boileau, de Pope et de Voltaire.
Le Collège héraldique lui avait attribué un titre de
de petite noblesse en raison des services rendus par ses ancêtres à la cause royale. Quoi de plus naturel ? Ces services étaient consignés officiellement. Cela ne suffisait-il pas ? Qui songeait à en douter, et qui aurait pu justifier ses doutes, s'ils avaient existé ? Mais Malone, après avoir fouillé les archives de Stratford et de localités environnantes, dut naturellement se demander quelles preuves avait le Collège héraldique que les ancêtres de Shaxper s'étaient dévoués à la cause royale, puisqu'on ne savait même pas avec certitude qui était son grand-père ! Fort de cette conviction, il retourna au Collège des Hérauts et constata que l'acte d'anoblissement se basait sur des services qu'aurait rendus Tarrière-grand-père au roi Henry VII ( 1445- 1 609) — lequel l'en aurait récompensé par le don de « terres et habitations dans ces parties du Warwickshire» où les Shaxper « se sont perpétués par quelques descendants de bonne réputation et crédit ».
Comment concilier ces deux choses ?
Malone se rendit à la Chapelle des Rôles, et constata qu'aucun acte royal pareil n'y existait ! Le Collège héraldique — chose fréquente à cette époque — avait accepté une généalogie de complaisance ! Il n'avait pas voulu refuser ce petit service au puissant Robert Devereux, comte d'Essex. Faut-il rappeler, d'ailleurs, combien de marquises de Pretintailles et de marquis de Carabas se sont fait forger des aïeux imaginaires?
Cette constatation ne laisse pas de faire de la peine aux shaxperiens qui ne peuvent se rendre à l'évidence. Nathan Drake, par exemple, écrit : « De là nous avons raison d'inférer que les hérauts furent induits en erreur dans leur exposé, et que la libéralité du monarque se manifesta d'une autre manière. » N'est-ce pas adorable ? Que les hérauts aient été induits en erreur.
c'est d^autant moins douteux qu'ils y mirent assurément toute la bonne volonté possible : l'euphémisme de Nathan Drake est une de ces heureuses trouvailles dont il faut lui laisser tout l'honneur ; mais que dire de cette libéralité du monarque qui se manifeste quand même d'une autre manière ? Ce procédé de discussion dit tout î « Cette malle doit être à nous ! » s'écriait Bobèche. Henry Vil « dut quand même » récompenser l'ancêtre imaginaire de Shaxper ! Qui pourrait en douter après cette affirmation candide ? M.Sidney Lee, du moins, ne pousse pas la candeur jusque là; mais il ne peut se résigner à reconnaître tout à fait le faux. Voici ce qu'il écrit : «Aucune confirmation précise de cette prétention n'a été découverte et elle peut être, d'après la coutume de la généalogie héraldique, fictive. » Ce serait parfait si le mot « précise » n'indiquait discrètement un reste d'arrière-pensée ; mais ne nous montrons pas trop difficile et félicitons même M. Lee de mesurer ainsi à sa valeur la « science » héraldique !
Malone non plus ne devait pas avoir beaucoup d'illusion au sujet de cette noble « science » , car, après avoir examiné avec soin l'acte du Collège des hérauts, relatif aux prétendus hauts faits de l'arrière-grand-père de John Shaxper, voici les édifiantes constatations qu'il lit:
« En examinant cet acte, il ne semble pas trop aisé de vérifier quelle était la personne à laquelle il est ici fait allusion si seulement quelqu'une était visée; et il n'est pas du tout probable que r « arrière-grand-père » de John Shakspeare aurait été son dernier et immédiat prédécesseur; pour ne rien dire du mot « parent », qui, à moins qu'il ne signifie « parenté » en général, est aussi inintelligible que le reste. En examinant les deux dessins grossiers de la concession d'armes à John Shakspeare en iSgô, je trouve que dans l'un d'eux (apparemment le
plus parfait des deux), les mots correspondants se suivent ainsi : « — dont « les parents et derniers prédécesseurs étaient > pour leur valeur et leurs loyaux services au dernier et très prudent prince le roi Henry VII », etc. Dans les autres comme suit : « — dont les « parents » (et) derniers prédécesseurs pour leur loyal et vaillant service, » etc. Le mot « leur » est effacé sur le papier, et « son » est écrit au-dessus de « prédécesseurs » le mot « grand-père » est écrit. Le dessinateur cependant oublia de tracer une ligne sur le mot auquel « grand-père » devait être substitué. Il eut évidemment un doute touchant celle des deux expressions qu'il conserverait; mais nous pouvons présumer qu'il voulut rejeter les mots « — dont le parent et prédécesseur était », et leur substituer « — dont, € le grand-père pour son », etc.
« Dans la concession de iSgg, nous l'avons vu, les mots restent tout d'abord : « — dont le parent ei prédécesseur était », et les mots « arrière-grand-père » et « dernier » sont des interlinéations. L'écrivain oublia de biffer les mots primitifs, mais sans doute il n'entendit pas que ces deux mots et les mots substitués fussent conservés, mais que le paragraphe restât comme ceci : « — dont le grand-père pour son service loyal et reconnu », etc., et, au lieu de « arrière-grand-père », l'acte le plus ancien m'amène à croire qu'il doit avoir écrit : « — dont le « récent » grand-père. »
Est-ce clair? Et encore une fois est-ce édifiant ? Ainsi donc, les services et les récompenses royales étaient à ce point imaginaires que le Collège des hérauts fit plusieurs changements pour arriver, sinon à la vraisemblance, du moins au minimum d'invraisemblance possible — et qu'il ne se donna même pas la peine de recopier les pièces pour cacher ses tâtonnements! Il jugea sans doute que cela n'avait pas d'importance à propos de^roctroi d'un simple titre d'écuyer — et qu'on en faisait bien d'autres à une époque où tant de personnes ne savaient même pas lire, et où d'ailleurs les archives officielles
n'étaient pas comme de nos jours accessibles au public. L'extrait qu'on vient de lire n'a jamais été traduit en français — et nous ne voyons pas qu'aucun de nos modernes shaxperiens l'ait reproduit. Comme cela s'explique ! Aucun doute n'effleura Malone au sujet de la paternité du théâtre immortel. Sachant ce que valaient ces concessions d'armes, grandes ou petites, il se borna à croire qu'on en avait donné une à l'auteur dJHamlet comme à tant d'autres, en s'autorisant d'une généalogie fictive. Aussi — sans rien soupçonner des dessous d'une affaire que les baconiens sont enfin parvenus à tirer au clair — Malone écrit-il simplement cette ligne dont la bonne foi paraît aujourd'hui naïve: « Il semble qu'ils (les hérauts) se contentèrent d'une très faible évidence. » Le grand critique doute si peu, qu'après son enquête au « Rolls-office » — où l'assista le conservateur Kipling — il émit tranquillement l'étonnante opinion que nous venons de relever chez Nathan Drake :
« Il est hautement probable que l'arrière-grand-père de notre poète se distingua à la bataille de Bosworth dans le parti du roi Henry, et qu'il fut récompensé de ses services militaires par la libéralité de ce prince parcimonieux; ce ne fut pas par une concession de terres. »
Cette foi robuste du charbonnier peut encore se concevoir — bien qu'on se demande quelle put être la « libéralité » du prince « parcimonieux »... Mais ce qui se conçoit moins, c'est que les shaxperiens de nos jours, après un siècle de travaux et après l'enquête des baconiens (i),
(i) Dans son étude The Future of shakespearian Research publiée au mois de mai 1906 dans The Nineteenth Century, M. Sidney Lee donne quelques détails suggestifs sur les procédés qui furent parfois en usage au Collège des hérauts de la fin du seizième siècle. Ils sont tirés de deux manuscrits prêtés à M. Lee par MM. Pearson et Cie de Pall Mail Place. L'un d'eux, dû à
ne s'étonnent pas de ces faits ; et qu'en général ils s'abstiennent commodément de les reproduire : dormir sur l'oreiller de l'idée reçue est si doux ! Nous les avertissons toutefois que si les tenants de Bacon ne cessent de faire antichambre, ceux de Rutland ont des raisons pour n'être pas d'aussi bonne composition.
Touchant les enfants de Shaxper, Malone releva les erreurs que nous avons signalées chez Rowe ; mais avant, il fit des constatations singulières au sujet de ses frères et de ses sœurs.
Le registre paroissial de Stratford fournit les renseignements suivants :
Jone, fille de John Shaxper, baptisée le i5 septembre i558.
Margaret, fille de John Shaxper, enterrée le 3o avril i563.
William, fils de John Shaxper, baptisé le 26 avril
Gilbert, fils de John Shaxper, baptisé le 3o octobre i566.
Jone, fille de John Shaxper, baptisée le i5 avril iSôg.
Anne, fille de John Shaxper, baptisée le 28 septembre
Richard, fils de John Shaxper, baptisé le ri mars 1574.
William Smith, est dédié au comte de Northampton -.«Shakespeare» y est cité — avec quelques autres acteurs. L'autre est partiellement écrit par Ralph Broocke qui y dénonce avec véhémence vingtdeux personnes ayant reçu des armoiries en vertu de prétentions dépourvues de fondement, « Shakespeare » se trouve encore parmi ces vingt-deux personnes. On peut lire dans Tanalyse que donne M. Lee maints détails savoureux ; mais ce n'est pas un des passages les moins savoureux que celui où M, Lee regrette que * Shakespeare » ait fait montre d'une telle ambition au risque de nuire dans l'esprit du vulgaire à son vrai titre de gloire !...
Edmond, fils de John Shaxper, baptisé le 3 mai i58o.
John Shaxper et Marguery Roberts, mariés le 25 novembre 1584.
Margery, femme de John Shaxper, enterrée le 29 octobre 1587.
Ursula, fille de John Shaxper, baptisée le 11 mars i588.
Humphrey, fils de John Shaxper, baptisé le 24 mai
Philip, fils de John Shaxper, baptisé le 21 septembre iSqi.
M. John Shaxper (1) fut enterré le 8 septembre 1601.
Mary Shaxper, veuve, fut enterrée le 9 septembre
Rowe dit que John Shaxper avait dix enfants. Dix, en effet, furent baptisés, comme on vient de voir. Mais on ne trouve pas la date de naissance du second enfant, Margaret, inhumée — on ne dit pas à quel âge — le 3o avril i563.
On a onze enfants avec Margaret — qui, née sans doute avant Jone, devait être l'aînée : si Ton n'en sait pas davantage, c'est que le registre paroissial ne remonte qu'à i558.
Un ou même plusieurs enfants ne pourraient-ils pas encore être nés avant cette date ?
Mais les vraies difficultés sont ailleurs. D'après ce registre tenu d'une façon sommaire, où manquent les détails qu'il serait indispensable de connaître, ne semblet-il pas que John Shaxper eut trois femmes ? On ne sait rien de la première puisqu'il n'est même pas question
(i) Nous écrivons Shaxper ; Drake et d'autres écrivent Shakspere. Ce sont deux des formes orthographiques si variées qu'on trouve dans le Warwickshire. Nous avons adopté Ja première. — Jamais, répétons-le, on ne trouve dans les documents officiels la forme Shakespeare.
352 LORD RUTLANDvEST SHAKESPEARE
de sa mort ; maison voit qu'en 1584, John Shaxper — déjà chargé d'enfants — épousa Margery Roberts qui mourut trois ans après. Il devait donc être veuf. Pourquoi, dans ce cas, ne dit-on mot de la mort de sa première femme, qui lui avait encore donné un enfant en i58o ? Et pourquoi ne signale-t-on pas son troisième mariage avec Mary, qui mourut en 1608 ? Et surtout comment expliquer qu'il ait eu un enfant de sa troisième femme le 1 1 mars i588 — quand la seconde était morte depuis moins de cinq mois, le 29 octobre 1687 ?...
Sortir de là n'est pas facile I
Ou bien le John Shaxper qui épousa Margery Roberts le 25 novembre 1584 était un autre habitant de Stratford, que la négligence du prêtre ou du clerc mêla à la famille du père de William ; ou bien — et c'est ce qu'on suggéra à Malone — c'était le fils aîné du père de William, né comme Margaret avant i558, et auquel, selon l'usage fréquent, on avait donné le prénom du père...
Malone inclina à le croire.
Dans ce cas, le père de William Shaxper aurait donc eu douze enfants.. On a prétendu que le jeune John Shaxper eut une seconde femme qui lui donna Ursula, Humphrey et Philips : c'est une impossibilité ! La difficulté que nous venons de signaler pour le père eût été la même pour le fils. Il n'aurait donc pas eu d'enfants de sa femme Margery Roberts — son père, le vieux John, serait aussi le père d'Ursula, de Humphrey et de Philip: c'est-à-dire qu'il aurait eu douze enfants (onze si le second John Shaxper était un étranger à sa famille) et une seule femme au lieu de trois, Mary Shaxper — dont le mariage ne serait pas consigné parce que les registres ne remontent pas au delà de i558.
Quoi qu'il en soit, plusieurs choses résultent de ce qui précède :
La première, c'est que John Shaxper eut douze ou onze enfants, si Ursula, Humphrey et Philip lui appartiennent ; neuf ou huit au cas contraire ; en aucun cas dix, comme le prétend Rowe — ce qui prouve une fois de plus que Betterton n'a pas dû faire le voyage de Stratford .
La seconde, c'est qu'on ignore quand John Shaxper épousa Mary Arden — mère (?) du prétendu dramaturge.
La troisième, c'est qu'il serait étonnant qu'une famille si nombreuse à laquelle aurait appartenu un homme exceptionnellement célèbre, n'eût jamais revendiqué le moindre rayon de sa gloire — n'eût pas laissé plus de traces.
Et la quatrième, c'est qu'on ne conçoit pas comment le conseil héraldique aurait vu clair, documents en main, dans l'ascendance de Shaxper — quand l'histoire de ses proches parents mêmes est si pleine d'incertitude I
Après avoir étudié les documents de Stratford, Malone reconnut que John Shaxper, père de William, ne savait pas écrire — bien qu'il eût fait partie du conseil municipal. Comme la plupart de ses collègues, John Shaxper signait d'unecroix ou d'une marque : il était « markman » (i). Malone devait être suivi dans cette opinion, ou plutôt dans cette simple constatation, par les Charles
(i) Il y a une soixantaine d'années seulement, dans notre vil lage natal, à trois lieues d'une grande ville comme Liège, dans une région où règne l'aisance — plusieurs conseillers communaux et le bourgmestre même, riche négociant, ne savaient pas lire.
S'étonnera-t-on qu'au quinzième siècle le haut-bailli de Stratford, William Wilson, fût illettré ? (Voir le Shakespeare de Malone, édité par Boswell en 1821 : volume II, page 97.)
Knight, les Halliwell-Phillipps, etc. Cela n'empêche point quelques shaxperiens de nos jours de prétendre que le fait que John Shaxper signait d'une croix ou d'un point, ne prouve nullement qu'il ne sût pas écrire !...
Malone visita l'école de Stratford, chercha sans succès quelque document relatif à l'enfance de William Shaxper, et avoua, non sans surprise, que cette enfance semblait n'avoir rien offert d'extraordinaire.
Malone exposa dans quelles difficultés matérielles se débattit bientôt John Shaxper — à l'époque où William n'était encore qu'un enfant d'une douzaine d'années. Dans les livres de la corporation de Stratford — que Rowe ni personne n'avait consultés — il lut qu'en iSyg chaque conseiller communal fut taxé hebdomadairement pour la minime somme de quatre pence (i) : en furent dispensés John Shaxper et Robert Bruce qui n'étaient pas en état de payer! Cinq ans plus tard, John Shaxper fut rayé parce qu'il n'assistait plus depuis longtemps aux séances du conseil...
Malone émit l'opinion que si John Shaxper avait été marchand de laine, cela s'accorde avec l'autre tradition qui en fait un boucher. « Peu d'occupations peuvent
(i) Cet argent était destiné aux pauvres — et au payement de « trois fripiers, deux crieurs publics et un archer » envoyés par la corporation pour accompagner une revue des milices dans la contrée.
être citées, écrit-il, qui se lient plus naturellement l'une avec l'autre. »
Malone étudia l'orthographe du nom de Shaxper d'après les prétendues signatures. S'il ne résolut pas cette question, il la souleva du moins et fit maintes remarques qui ne devaient pas être perdues.
Ayant étudié, en 1790, l'acte d'hypothèque, il en conclut que le nom devait s'orthographier Shakspeai^e ; mais après l'examen qu'il fit en 1796 de l'acte de vente, il affirma que, sans doute possible, l'orthographe véritable était Shakspere.
Toutefois, dans ses écrits, pour se rapprocher autant que possible du pseudonyme de Rutland (Shakespeare ou Shakespeare), Malone adopta la forme Shakspeare.
Mais il rejeta toujours le « e » du milieu — faisant remarquer avec raison qu'on ne le trouve dans aucun des documents qui portent : Shakspere, Shackspere, Shaxper, etc.
Nous n'en dirons pas davantage ici — malgré tout ce que Malone a écrit sur ce point. Il suffit de signaler de quelle manière l'infatigable chercheur donna l'éveil.
En passant, Malone fit une remarque dont on peut sourire aujourd'hui, mais qui n'en reste pas moins touchante :
«La peste, dans les six derniers mois de l'année 1664, enleva plus du septième des habitants de Stratford. Heureusement pour le monde, elle n'atteignit pas la maison dans laquelle se trouvait le nouveau-né Shakspeare ; car, pas une personne de ce nom n'apparaît dans la liste des morts. Pouvons-nous
supposer que, comme Horace, il était couché confiant et sans crainte au milieu de la contagion mortelle, protégé par les Muses, à qui son avenir était voué et garanti ;
sacra
Lauroque collataque myrto
Non sine Diis animosus infans (i). »
N'est-ce pas charmant? — Quelle surprise et quelle émotion n'eût pas éprouvées le grand critique, s'il avait pu savoir que Tenfant prédestiné naquit seulement douze ans plus tard dans un château de la forêt de Sherwood 1
Malone chercha des rapprochements entre certaines expressions du théâtre immortel, et la profession de marchand de laine et de boucher qu'avait exercée le père de Shaxper. Il en trouva quelques-uns, tel le suivant sur lequel se sont jetés maints commentateurs (Farmer, Joseph Ritson, Drake, etc. ) :
« Let me see. Every' leven wether lods ; every tods yields pound and odd shilling : fifteen hundred shorn, what cornes the wool to ? »
Ainsi s'exprime le clown au quatrième acte (scène II) du Conte d'Hiver :
« Voyons. Onze moutons rendent vingt-huit livres de laine; chacune des vingt-huit livres vaut une livre sterling et un shilling impair : quinze cents de tondus, que rapportera la laine ? »
On a fait quelques rapprochements de ce genre. Pas
(i) « Reed's Shakspeare », tome I, page 84.
davantage ! On pourrait aussi bien trouver plusieurs détails semblables concernant les professions de chaudronnier, de fossoyeur, de matelot, de portier, de charpentier, de charretier, de domestique, etc. ; tous renferment des mots empruntés au patois : on pense que Rutland connaissait le langage des campagnards qu'il a mis en scène !
Malone, en sa qualité d'avocat, remarqua que l'emploi judicieux des termes légaux qu'on trouve dans l'œuvre shakespearienne ne résulte pas d'une connaissance banale comme tout le monde peut en avoir, mais décèle un jurisconsulte. Cette constatation l'amena à « supposer » que Shaxper, au sortir de l'école primaire, avait pu être clerc chez un notaire de province ou sénéchal (officier de police) dans un tribunal de canton ! Les shaxperiens ont depuis longtemps abandonné le sénéchal ; mais beaucoup d'entre eux se sont, pour ainsi dire, accrochés au clerc de notaire, enchantés de cette apparente aubaine — et oubliant trop que Malone ne fait qu'une hypothèse.
Malone établit pour la première fois que William Shaxper avait épousé, à dix-huit ans et demi, une habitante du hameau de Shottery, Anne Hathaway, âgée de vingt-six ans.
On sait combien d'autres découvertes sont venues se greffer sur celle-là, au dix-neuvième siècle :
Dans quelles conditions eut lieu ce mariage ? Bien que Shottery dépendît de la paroisse de Stratford, que les deux fiancés appartinssent par conséquent à la même
commune, comment expliquer qu'aucun document ne mentionne la célébration du mariage ? Pourquoi la pièce découverte dans le registre de Tévêque diocésain de Worcester, porte-t-ellequeFulk Sandells et John Richardson, témoins d'Anne Hathaway (qui avait perdu son père), durent verser une somme pour mettre éventuellement l'évéque à couvert ? Cela semble indiquer, le nom des parents de Shaxper ne figurant point dans l'acte, que ni l'un ni Tautre n'assistèrent à la cérémonie, peutêtre même qu'ils n'en eurent d'abord nulle connaissance — ce que pouvait permettre la loi anglaise. La somme versée par Sandells et Richardson n'était-elle pas destinée à garantir Tévêque ou son clergé contre un recours possible du père, William étant mineur ? Et, d'autre part, les amis et témoins de la jeune fille — tous deux fermiers à Shottery — ne s'étaient-ils pas assigné la mission de contraindre Shaxper à épouser sans plus de retard Anne Hathaway ? Certains critiques croient en effet que le jeune homme tenta de se soustraire à cette obligation — cinq mois avant que sa femme mît au monde une petite fille, qui reçut le nom de Suzanne... Enfin, comment explique-t-on qu'à la date du jour qui précéda le mariage, on trouve dans le registre diocésain le nom de William Shaxper et celui d'une Anne Wathe- /e/de Temple Grafton ? Anne Hathaway, de Shottery, et Anne Watheley de Temple Grafton, étaient-elles, comme il le semble, deux personnes différentes ? Shaxper s'était-il engagé envers chacune d'elles ? Les amis de la première posèrent-ils un acte d'énergie en brusquant les choses? On n'en finirait pas si l'on devait signaler tout ce qu'on a écrit là-dessus (i). On peut juger par là
(i) Voir particulièrement Halliwell-Phillipps ; la lettre de M. Furnivall dans « The Academy » de novembre 1876 ; John Hill (« Historic Warwickshire »); M. J. W. Gray (« Shakespeare's
de l'importance du fait qu'établit Malone — et combien Rowe et Betterton, ici encore, s étaient trompés en affirmant, sur simples ouï-dire, que Shaxper avait quitté Stratford à dix-huit ans I La vérité ne sera probablement jamais connue — et sa connaissance n'offre plus qu'un intérêt secondaire puisque Shaxper n'est pas l'auteur d'Hamlet. Mais on peut juger si Shaxper avait quitté Stratford à dix-huit ans !...
Ce fut encore Malone qui détermina l'époque approximative où Shaxper s'enfuit — seul — de Stratford, Il établit d'après les documents officiels qu'en i585 sa femme mit au monde deux enfants jumeaux (un garçon et une fille) ; ce qui prouve une fois de plus que Rowe et Betterton n'avaient fait aucune recherche sérieuse lorsqu'ils parlèrent de trois filles.
Malone fit en outre remarquer que le fait qu'Anne Hathaway ne mit plus d'enfant au monde, indique que Shaxper dut quitter Stratford vers la fin de i585, c'està-dire dans sa vingt-deuxième année. On ne l'y trouve plus en tout cas au mois d'avril 1587, car à cette époque mourut Edmond Lambert à qui John Shaxper avait engagé sur hypothèque en 1 578 la petite propriété d'Asbies, à Wilmecote, qu'il tenait de sa femme Mary Arden : peu après la mort d'Edmond Lambert, le nom de William Shaxper, co-intéressé, se trouve joint à celui de son père et de sa mère dans un acte légal offrant à John Lambert, fils et héritier d'Edmond, un droit absolu sur
Marriage ») ; M. Edward Dowden (« Shakespere, His Mind and Art ») ; Gervinus; Mme Stopes (« Shakespeare's Warwickshire Contemporaries », 1907) ; Hudson, Constance O'Brian, W, Rateigh» Roach Smith, Sidney Lee, J. R. Wise, etc.
la propriété d'Asbies, à condition qu'il annulât l'hypothèque et payât vingt livres. Or, l'acte n'indique pas que William Shaxper ait assisté à cette transaction (i).
C'étaient là — entre tant d'autres ! — des détails dont les premiers biographes ne s'étaient point avisés. Et Malone dut bien reconnaître à la fin qu'entre l'acte de 1687 et l'année iSgô, il n'y a pas l'ombre d'un renseignement sur William Shaxper dans les documents de Stratford — et qu'avant 1592, on ne trouve pas trace de lui à Londres. Encore la trace de 1592 est-elle des plus vagues !
Malone et ses successeurs s'imaginèrent de bonne foi, avec une logique apparente, qu'entre i586 environ et 1596, le Stratfordien, réfugié sans doute à Londres, y étudia le monde de la noblesse — et compléta son éducation. Que d'hypothèses — qui s'entre-détruisent — on a faites à ce sujet ! Celle de Shaxper travaillant à l'imprimerie de Thomas Vautrollier est l'une des plus amusantes : les shaxperiens l'ont d'ailleurs prudemment abandonnée (2). — Mais on devine déjà que les découvertes de Malone et celles qui suivirent devaient faire réfléchir et donner naissance aux premiers doutes.
Les shaxperiens ont aussi voulu voir dans Hamnety prénom du fils de Shaxper, l'explication du titre de Hamlet. Comme si ce dernier nom n'existait pas avant i585 ! La vérité, c'est que ses jumeaux furent tenus sur les fonts baptismaux, le 2 février i585, par deux voisins — boulangers, semble-t-il — Hamnet Sadler, et sa femme Judith Sadler : le petit garçon et la petite fille reçurent simplement les prénoms du parrain et de
(1) Voir Halliwell-Phillipps, II, pp. 11 à i3 ; M. Sidney Lee. pp. 26-27; et M. Furnivall, pp. 11, 22 et 3o. Voir aussi la lettre de M. Furnivall dans « The Academy » du 24 octobre 1876.
(2) Voir « Shakspere and Typography » (1872), par Blades.
la marraine ! On peut relire, après cela, les amplifications de certains écrivains, surtout en France, au sujet du petit Stratfordien et du héros dramatique, et sur la douleur qu'éprouva Shaxper lorsque son fils mourut à l'âge de onze ans et demi, en iSgô. M. Furnivall écrit que cette mort « doit avoir été un grand coup pour Shakspere ». Nous n'en voulons pas douter; quels qu'aient pu être les torts de Shaxper envers sa femme et ses enfants et l'irrégularité de sa conduite, nous nous garderons bien de croire qu'il fut insensible à un malheur pareil ; mais ce que nous croyons, c'est qu'il n'en eut point tout de suite connaissance : on ne put sans doute l'avertir à temps, vu la distance qui sépare Londres de Stratford — et l'on ne possède en tout cas aucune preuve qu'il fût présent le 1 1 août iSgô, jour de l'inhumation (i)...
Une des démonstrations les plus probantes, à notre sens — et fort inattendue ! — qu'on doive au fondateur de la critique shakespearienne, c'est celle de l'impossibilité ou tout au moins de l'invraisemblance que William Shaxper se fût enfui de Stratford-sur-Avon à la suite d'une aventure de braconnage.
Nous l'examinerons au dernier chapitre. Faisons simplement remarquer ici qu'en dépit des raisons convain-
( t) M. Sidney Lee écrit : « Il était sans doute là le 11 août iSgô, quand son fils unique fut inhumé dans l'église paroissiale » (page 194). Sans doute ! Sur quel témoignage se base M. Lee ? Nous n'affirmons rien non plus d'une façon absolue ; mais est-il vraisemblable qu'on ait pu faire, en si peu de temps, le double trajet de Stratford à Londres ? Sans compter que la mère abandonnée put très bien juger inutile ou même impossible d'envoyer quelqu'un se livrer à des recherches si loin 1...
cantes déduites par Malone, et de celles qu'y ont ajoutées certains baconiens, voire une shaxperienne comme Mme Stopes, les Stratfordiens ne peuvent en général se résoudre à rejeter ce conte. Ajouterons-nous qu'aucun ne garde une plus grande popularité ? On verra, chose singulière, que, malgré tout, cette popularité s'explique et que Tinstinct public n'a pas été totalement en défaut: disons tout de suite, pour ne pas irriter inutilement la curiosité du lecteur, que cette aventure appartient à l'âge mûr de Shaxper, et n'eut pas Stratford pour théâtre. Çwae sunt Caesaris Qaesari : c'est une récente découverte de l'infatigable Mme Stopes qui permet de l'expliquer enfin d'une manière définitive.
Malone recueillit et publia en 1780 la tradition que « Seakespeare » avait été call boy ou garçon d'appel au théâtre. « Son premier emploi, écrit-il, fut celui d'aide du souffleur ». La bonne foi de Malone est naturellement indiscutable, et la tradition a pour elle toutes les vraisemblances; cependant, quoiqu'elle soit favorable à notre thèse, un souci minutieux de vérité nous oblige à constater que Malone ne cite aucune source. De qui tenait-il ce renseignement ? Du docteur Samuel Johnson ? S'il en est ainsi, pourquoi Johnson ne l'a-t-il pas relaté ? Le fil se perd donc — contrairement à ce qu'on a vu pour d'autres traditions, avec lesquelles celle-ci semble d'ailleurs en concordance. mÉ
On doit faire la même remarque, les mêmes réserves au sujet de la tradition suivante, qui vient cependant
aussi à l'appui de notre thèse. Elle est plutôt du temps de Malone que de Malone. On la trouve dans les Picturesque Views on the Warwickshire Avon (lygS) d'Ireland.
L'anecdote rapportée par Ireland remonterait à la jeunesse de Shaxper, c'est-à-dire au temps où il habitait encore Stratford — avant ou après son mariage. Elle est en tout cas amusante et contée d'une façon humoristique. Parlant du village voisin de Bidfordd cité « pour l'excellence de son aie et l'argile assoiffée de ses habitants », Samuel Ireland écrit :
« II y avait autrefois deux sociétés de corps de fermiers villageois dans cette localité, qui se réunissaient souvent sous l'appellation de Buveurs de Bidford. C'était la coutume de ces héros de défier leurs divers voisins, fameux pour leur amour de la bonne aie, à un combat bachique : entre autres, les gens de Stratford furent invités à essayer leur force, et parmi les champions, à ce que dit l'histoire traditionnelle, notre Shakspeare, qui dédaignait toutes les faibles lampées et s'adonnait à l'aie, aussi vigoureusement que Falstafif à son vin sec (i), passe pour être entré en lice. En confirmation de cette tradition, nous trouvons une épigramme écrite par sir Aston Cockayn, et publiée à la page 124 de ses poèm.es; elle porte :
Shakspeare, your Wii7Cot aie hath much renovt'nd That fox'd a beggar sô (by chance was found Sleeping) that theere needed not many a word To make him to believe he was a lord : But you affirm (and in it seems most eager)
(i) Le sack était un vin sec des Canaries qui avait un grand suc- 'cès dans les tavernes à la fin du seizième siècle. Maints autres personnages qui ressemblent singulièrement à FalstalT, ce qu'on ne dit jamais, en boivent aussi, dans maintes comédies de Benjamin Jonson... De leur point de vue les shaxperiens ne pouvaient songer à faire ces rapprochements.
'Twill make a lord as drunk as any beggar. Bid Norton brew such aie as Shakspeare fancies Did put kit sly into such lordly trances : And let us meet there (for a fit of gladness) And drink ourselves merry in sober sadness (i).
« Quand les jeunes gens arrivèrent à Bidford, ils trouvèrent que les buveurs étaient allés à la foire d'Evesham; mais on leur dit que s'ils désiraient mesurer leur force avec les dégustateurs, ceux-ci étaient prêts à la lutte. Ceci ayant été accepté, notre poète et ses compagnons chancelèrent dès le premier choc, et ils jugèrent convenable de sonner la retraite quand les moyens de l'effectuer étaient encore possibles, et avant qu'ils eussent à peine marché pendant un demi-mille, ils furent forcés de déposer plus que leurs armes et de camper dans un désordre qui n'avait rien de militaire sous un abri non meilleur que celui d'un grand pommier sauvage; et ils restèrent là jusqu'au matin.
« Ce pommier se trouve encore au bord de la route. Si, corrime l'a observé feu M. T. Warton, le moindre hangar qui rappelle Shakspeare intéresse la curiosité et acquiert de l'importance, certainement l'arbre qui a répandu son ombre sur lui et qui l'a protégé contre la rosée nocturne, a droit à notre attention.
« Le matin, quand la compagnie réveilla notre poète, l'histoire dit qu'elle l'engagea à retourner à Bidford, et à recommencer l'épreuve; mais il refusa, et regardant alentour les villages voisins, s'écria : Non 1 j'en ai assez, j'ai bu avec
(i) « Shakspeare, votre aie de Wincot a rendu fort célèbre ce rusé mendiant trouvé par hasard endormi, de sorte qu'il n'eut pas besoin de beaucoup de mots pour être persuadé qu'il était un lord : mais vous affirmez (et cela semble très vif) qu'elle peut rendre un lord non moins ivre qu'un mendiant. Commandez d'un brassin de Norton une aie pareille à celle que Shakspeare imagine avoir jeté Kit Sly en de tels ravissements seigneuriaux : et réunissons-la (dans un transport de joie) et noyons gaiement notre paisible tristesse. »
l'œuvre de MALONE 365
Piping i^ebworth, Dancing Marston, Haunted Hilibro, Hungry Grafton, Dodging Exhall, Papist Wicksford, Beggarly Broom, and Drunken Bidford.
« De la vérité de cette histoire j'ai très peu de doute : il est certain que le pommier sauvage est connu à la ronde dans la contrée sous le nom de pommier de Shakspeare; et que les villages auxquels il est fait allusion portent tous les épithètes qui leur sont données ici : les gens de Pebworth sont connus pour leur adresse àjouer du pipeau; Hilloborough est (encore) maintenant appelé Hilloborough le hanté; et Grafton est cité pour la pauvreté de son sol. »
Cette histoire paraît aujourd'hui singulièrement saisissante. Voici la version quelque peu différente qu'en donne Halliwell-Phillippsà la page 217 (tome premier; de son Esquisse de la pie de Shakespeare (1889) :
« Il semblerait d'après cette tradition qu'un matin d'été le poète sortit de sa ville natale pour faire une promenade vers Bardon Hill, au village de Bidford, distant de six milles, endroit qu'on dit avoir été connu pour ses réjouissances. Quand il fut presque arrivé à destination, il vint à rencontrer un berger et, en badinant, il lui demanda si les Buveurs de Bidford étaient chez eux. Le rustique, le prenant sur le même ton, répliqua qu'il pouvait trouver aisément les Dégustateurs, et que peut-être ces derniers étaient assez gais pour répondre à son attente. Les prédictions du berger se réalisèrent pleinement, et Shakespeare, en regagnant sur le tard sa maison, eut un intervalle de repos considérable sous les branches d'un pommier sauvage, qui se trouvait à un mille environ de Bidford. Il n'y a rien d'étonnant ni de spécialement offensant à enregistrer que l'on ajoute qu'il fut surpris par une somnolence, et qu'il ne continua son voyage qu'à la première heure de la matinée suivante (i). »
(i) Au tome II de son Esquisse d'une vie de Shak. (p. 325), HalliwelI-Phillipps cite les sources de cette anecdote.
L'anecdote dont nous venons de reproduire deux versions au fond suffisamment identiques, a plusieurs sources — comme le montre Halliwell-Phillipps. Nous inclinons donc à croire qu'elle a un fond de vérité, et qu'Ireland se borna à l'enjoliver un peu. Sans doute, il est permis d'hésiter malgré tout, puisqu'un fil conducteur absolument certain manque ici ; mais on voudra bien songer, cependant, qu'à lafindudix-huitièmesiècle, en plein épanouissement de l'aurore romantique, personne ne devait forger une aussi vulgaire histoire ni même l'accueillir avec beaucoup d'enthousiasme ; on voudra bien songer que, tout altérée qu'elle fût peut-être, elle avait pu rester traditionnelle à Stratford et aux environs depuis que le vicaire Ward — au temps duquel vivaient encore des contemporains de Shaxper — avait attiré sur le prétendu poète une attention qui devait lentement grandir; on voudra bien songer enfin que cette histoire s'accorde avec tout ce qu'on sait déjà du Stratfordien (i). Et, si nous voulions anticiper, nous ajouterions qu'elle s'accorde avec ce que vont révéler les chapitres suivants.
Mais nous n'avons nul besoin d'anticiper ! D'abord, parce que nous n'entendons point, si peu que ce soit, forcer en quelque sorte la carte de la conviction ; — ensuite parce que, si l'anecdote était même fausse, elle ne constitue en somme qu'un atout si infime, qu'à cela près la partie sera bien gagnée.
Mais nous avons le droit de demander pourquoi certains shaxperiens ne s'astreignent pas à la même pru-
(i) Il y a quelque chose de particulièrement saisissant dans le double rapprochement qu'Ireland fait entre Shaxper, FalstalT et Sly! Tant ce rapprochement s'imposait ! Est-il nécessaire d'ajouter qu'il n'y eut là, de la part d'Ireland, rien d'intentionnel ? — et, pour reprendre l'expression géniale d'Emile Zola, le vol mélancolique de la vérité muette a passé dans l'air.
l'œuvre de MALONE 367
dence et à la même réserve. Pourquoi ne se rangent-ils pas au moins à Favis mesuré du plus autorisé d'entre eux, Halliwell-Phillipps, qui écrit ces lignes :
« Toute l'histoire, en vérité, quand on la considère strictement par rapport aux habitudes et aux idées de ce temps, ne présente pas de trait qui implique un déshonneur pour son principal acteur, ni l'intention de tromper de la part du narrateur. Chez nos aïeux, la vue plaisante de l'ivresse atténuait tout à fait ou plutôt, pour mieux dire, excluait la pensée qu'une honte l'accompagnât. Il faudrait considérer la chose sous le jour d'une rare et bonne plaisanterie et voir au moins là-dedans quelque fondement, car l'histoire peut être appuyée du fait que, dès 1762, l'arbre, alors connu sous le nom de Pavillon de Shakespeare, était considéré à Stratford-sur-Avon comme un objet de grand intérêt. »
Ce jugement nous paraît des plus acceptables. Halliwell ne tranche d'ailleurs pas. Mais de quel droit, et sans fournir une preuve, d'autres shaxperiens tranchentils dans le sens contraire ? Pourquoi M. Sidney Lee, rejette-t-il la tradition des buveurs de Bidford, quand il doit bien constater (i) qu'en 1780, Edward Capell — ce Capell qui ne fut pas un écrivain de race peut-être, mais qui reste, avec Lewis Theobald, le plus consciencieux des commentateurs (2) — reproduit dans ses notes (page 26) de la Mégère apprivoisée une tradition suivant
(i) A Life, p. 171.
(2) Edward Capell (1713-1781) dont l'édition du prétendu Shaxper parut en 1768 et les trois volumes supplémentaires de notes en 1774, eut beau être traité assez sévèrement par Samuel Johnson : à la suite du labeur à peine croyable auquel il se livra et dont nous avons parlé, M. Sidney Lee doit bien reconnaître que « sa confrontation des quarto avec le premier et le second Folio fut exécutée avec des méthodes en tous points plus savantes que celles d'aucun de ses prédécesseurs, Theobald non excepté. » (A Life, pp. 334-35.)
laquelle Shaxper (i) visitait souvent une auberge à Wincot pour jouir de la société d'un « fou qui appartenait à un moulin du voisinage » ? Si rnodifiée que soit ici la version, ne montre-t-elle pas toujours que Shaxper aimait la taverne ? Elle peut d'ailleurs aussi constituer une tradition différente de la première... Et si l'on rappelle que, rentré dans ses dernières années à Stratford, Shaxper fréquentait encore la taverne, la concordance de tous les faits éclate suffisamment : jeune aussi bien que vieux, et vieux aussi bien que jeune, Shaxper n'a guère laissé dans sa bourgade que le souvenir d'un buveur I II semble vraiment avoir été le digne fils de son père que la municipalité avait choisi comme « dégustateur d'ale » ! La balance penche donc en notre faveur — et si la tradition des tournois bachiques entre les jeunes Stratfordiens et les jeunes Bidfordiens particulièrement faits d'une « argile assoiffée », devait même être abandonnée, Dieu merci ! il en reste assez d'autres du même genre ! Car, à Londres, on ne verra guère Falstafî, et un personnage de la Nouvelle Auberge de Benjamin Jonson qui lui ressemble singulièrement — ce qu'on n'a pas encore remarqué — on ne verra guère, disons-nous, Falstafî, Fly, etc., sortir de la taverne que pour descendre dans la cave, et sortir de la cave que pour rentrer dans la taverne !
On comprend que certaines traditions gênent lesshaxperiens,et qu'ils préfèrent les passer sous silence ou dire qu'elles ne méritent nul crédit : elles ne présentent pas rauteur(présumé)d'//a;7î/e/sousunaspectfîatteurni vraisemblable! N'est-ce pas ainsi qu'on a fini par abandonner, d'un accord tacite, la tradition de Shaxper voleur, recueillie par Riccoboni ?... Mais tout s'explique aujourd'hui,
(i) M. Lee écrit naturellement Shakespeare.
OU plutôt — car l'œuvre négative des baconiens doit entrer largement en ligne de compte — tout achève de s'expliquer. Ce n'est pas que nous contestions la sincérité ni l'érudition des shaxperiens de l'heure présente : les travaux auxquels certains d'entre eux se sont livrés frappent d'étonnement; on se demande si un autre peuple que le peuple anglais — et l'américain — les eût entrepris ; plus de quatre mille livres, brochures et articles ont été mis debout; rien n'a lassé les chercheurs ; des hommes ont consacré leur vie à l'élucidalion de quelques points; et qu'on nous permette de confesser qu'une telle énergie et une telle persévérance nous ont parfois arraché des larmes.
Nombre d'Anglais ont bien fini par sentir que l'œuvre shakespearienne ne peut être du Stratfordien, mais, pour les raisons que nous avons dites, un instinct sûr lésa fait résister à la théorie baconienne — comme nous y avons résisté nous-même, jusqu'à ce qu'une heureuse fortune nous ait permis de tirer enfin de la nuit le poète dramatique sans pareil: on conçoit donc qu'en ces vingt dernières années où la lutte a pris une acuité particulière, les shaxperiens aient été souvent aveuglés par la passion. Bien que la théorie baconienne semblât en recul, vaincue par sa conquête même, ses adversaires n'en luttaient pas moins, à leur insu, contre une sorte de fantôme invisible et hallucinant — auquel nous venons donner corps. C'est pourquoi MM. Edward Sullivan, Sidney Lee et consorts n'ont pas toujours gardé leur sang-froid. Pour s'en convaincre, il suffit de lire, par exemple, la récente étude du premier, les Calotmiiateurs de Shakespeare; ou bien, comme le rappelle M. G.-G. Greenwood, la lettre du 20 décembre 1901 au T/me5 de M. Sidney Lee qui attribue à ses contradicteurs une « psychologie morbide », un «babil de petites-
maisons » et une« décrépitude imbécile ». N'est-ce pas délicieux ? Quant à J. Churton Collins — dont l'érudition anglaise déplore la mort prématurée (i) — il en était arrivé à perdre toute mesure à l'égard des baconiens : dans ses Études sur Shakespeare^ il les accuse de rappeler la danse des maniques du moyen âge, d'être « ignorants et vaniteux », de lancer d' « d'impudentes fables, » etc. Lui citait-on — entre autres — Tétude du docteur Shrôer sur Titus And?^onicus, il ripostait superbement qu'il « abominait les monographies académiques allemandes », et qu'il était «surtout assez insulaire pour croire que, sur la question de l'authenticité du drame élisabéthan, un érudit anglais peut se dispenser des lumières germaniques ». De sorte, répondait spirituellement M. J. M. Robinson, que le« Professeur Collins se dispense de toutes les lumières. D'un côté, il récuse les critiques allemands comme illisibles... ; de l'autre, toute la famille des critiques anglais qui le combattent sont récusés par lui, sans raison, comme paradoxaux, iconoclastes et faux connaisseurs » 1
Quand des adversaires en arrivent là, il est fatal qu'une biographie s'en ressente. Elle devient, dans une certaine mesure, une œuvre de polémique que chacun oriente vers son idée préconçue. La passion doit animer le travail, les arts, l'éloquence; mais elle ne doit pas devenir systématique et furibonde parce qu'alors elle prend un autre nom. Le problème est naturellement de combiner la passion avec le sang-froid — et de la laisser toujours au service de la raison, de la courtoisie et de la bonté.
(i) John Churton Collins est mort en 1908, à Tâ^e de soixante ans. Ses travaux sur J. Reynolds, sur Voltaire en Angleterre (1886), sur Swift, sur Tennyson, et tant d'autres, en font un des premiers érudits de la fin du dix-neuvième siècle. Mais sur laqueslion shakespearienne il devenait intraitable !
Nous en avons assez dit pour édifier le lecteur touchant la tradition de Hidford : il a sous les yeux les pièces du procès.
Malone, sans méconnaître, comme on l'a parfois prétendu, les mérites de Benjamin Jonson, garda cependant contre lui plus d'une prévention injuste et regrettable. Il eut tort de le croire envieux de « Shakespeare ». La vérité, c'est qu'il ne s'assimila pas assez son œuvre : s'il s'était donné la peine — ou le plaisir — de l'étudier au point d'en avoir tous les détails sans cesse présents à l'esprit, et s'il avait étudié de près la chronologie des pièces et des œuvres diverses de l'auteur du Diable est un Ane et des Discoveries^ peut-être Malone aurait^l fait maints rapprochements lumineux, et ouvert une voie que personne encore n'a suivie. Il éloigna au contraire ses successeurs de cette voie féconde entre toutes, selon nous. Du point de vue stratfordien, on s'explique l'espèce de parti pris du grand critique. Mais la science a-t-elle des partis pris? L'insuffisance des investigations de Malone de ce coté a probablement retardé la découverte de la vérité — et n'a pas mis en éveil les baconiens eux-mêmes. Malone qui avait tout lu, ne pouvait assurément savoir par cœur l'œuvre des 228 hommes qui ont écrit sous les règnes d'Elisabeth et de Jacques; mais il en est quelques-uns, Ben Jonson en tête, qui s'indiquaient comme devant être minutieusement sondés : non seulement parce que l'auteur de V Alchimiste et du Berger mélancolique est au théâtre le plus grand de tous après le prétendu Shaxper — mais encore et surtout parce que sa carrière est parallèle et maintes fois mêlée à celle de l'auteur d'Hamlet.
On s'étonne d'autant plus que Malone ait négligé cette piste qu'il parut la suivre un instant et s'y arrêta même. En effet, étudiant les deux préfaces et les pièces commandées qui se trouvent en tête du Folio de 1623, il eut l'impression que ces préfaces, signées des acteurs Heminge et Condell, s'apparentaient, au point de vue du style, avec les vers de Benjamin Jonson.
Il se dit que des préfaces peuvent être signées par deux personnes ou même davantage, mais qu'en somme elles sont généralement écrites par une seule. Il se rappela que la préface des œuvres de Beaumont et Fletcher, publiées en 1637, ^ ^^sl^ porter la signature de dix acteurs de la Compagnie du roi : elle est de la main du seul HumphreyMoseley, l'éditeur. Enfin, Malone songea que Heminge et Condell pouvaient avoir été d'estimables acteurs, d'une culture suffisante pour le modeste emploi qu'ilsremplirent, mais non des écrivains capables d'écrire deux morceaux pareils. Que les contemporains n'y eussent pas pris garde, cela s'expliquait d'autant mieux qu'en 1623 les œuvres de Ben Jonson, dont maints passages rappelaientdes phrases de ces préfaces, n'étaient pas publiées ni même parfois écrites ! — nous parlons de la NouveUe Auberge, de la Foij^e de Saint-Barthélemi , desDécouverteSfde \a Dame aimantée. Entre certains passages de ces œuvres et maintes phrases des préfaces, Malone fit ressortir des analogies de pensée et de style frappantes : il en remplit douze pages ! Il releva en outre dans les préfaces des tournures trahissant la connaissance du latin, qui était totalement inconnu à Condell et à Heminge — et des emprunts faits à Pline, à Horace et aux Fastes d'Ovide. Ces remarques devaient à la longue faire réfléchir — surtout rapprochées de certaines autres. Nous ne
l'œuvre de MALONE 373
Groyons pas cependant que les baconiens leur aient accordé toute l'attention qu'elles méritent. Ils se sont, pour ainsi dire, arrêtés à mi-chemin.Quoi de plus explicable de leur point de vue ? Si Bacon est l'auteur des pièces, puisqu'il vivait encore en 1623, pourquoi n'aurait-il pas écrit les préfaces lui-même? On n'y peut méconnaître la main de Jonson, et cette constatation embarrasse les baconiens. L'intervention de Ben Jonson se concilie mieux avec la théorie shaxperienne, rhommedeStratford étant mort en 1616; mais elle embarrasse à d'autres points de vue. De sorte qu'une des plus importantes questions qu'ait élucidées Edmond Malone est restée comme en suspens, aucune des deux parties adverses n'ayant eu intérêt à s'en emparer, à en dégager les conséquences.
Malone ne soupçonna naturellement rien du secret que contient le Palladis Tamia de Francis Mères. Trop de travaux devaient encore voir le jour. Mais Malone eut du moins assez de jugement et de fermeté pour soutenir que Titus Andronïcus, bien que cité par Mères, n'est pas de la même main que les autres pièces : il appuya sa manière de voir du témoignage si vraisemblable recueilli en 1686 par Edgard Ravenscroft; il soutint en outre que Mères avait pu se tromper puisqu'en iSgS Titus était encore inédit. C'était une erreur légère, ne signifiant pas grand'chose en l'occurrence : du temps de Malone, la seule édition quarto — et anonyme — de Titus qui fût connue, était celle de 161 1 : l'édition de 1594 n'avait pas encore été découverte. Malone ne pouvait savoir que deux amis, cachés sous un prêtenom commun, s'étaient vus en iSgS dans la nécessité de détourner en toute hâte les soupçons de la reine : il
comprit du moins, que rien ne peut prévaloir contre la nature et le style de la pièce — et que, comme le répéta en 1837 Henry Haiiam, les choses mêmes crient contre le témoignage contraire : res ipsa per se vociferatur. La façon dont conclut Malone est remarquable :
« Entrer dans un long examen pour prouver que cette pièce n'a pas été écrite par Shakspeare serait une perte de temps inutile. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ses écrits, si l'on examinait des passages particuliers, plus de mots seraient nécessaires que n'en mérite le sujet; ceux qui connaissent bien ses œuvres ne peuvent garder un doute sur la question... Je signalerai cependant un moyen par lequel cela peut être aisément constaté. Que le lecteur veuille, seulement, parcouru' un petit nombre de lignes ù'Appius et Virginia, de Tancrède et Gismonde, de la Bataille de l'Alca^ar, de Jeronimo, de l'Empereur des Turcs, Selimus, des Plaies de la guerre ciiHle, des Guerres de Cyrus, de Locrine, d'Arden de Feversham, du Roi Edward I""^, delà Tragédie espagnole, de Selyman et Perseda, du Roi Leir, du Vieux roi John ou quelque autre des pièces qui furent produites avant le temps de Shakspeare, et il s'apercevra que Titus Andronicus fut forgé dans la même fabrique (i). »
Quoi de plus naturel ? Henry Wriothesley de Southampton, encore sous l'influence de maîtres à la fois emphatiques et violents, écrivit Titus Andronicus à dixhuit ans. A quelles exagérations un collégien — de génie ou non — ne se livre-t-il pas dans des circonstances pareilles ? Faut- il rappeler, après le premier Bug-Ja?'gal, le monstrueux Haîi d'Islande que Victor Hugo écrivit à vingt et un ans ? Voilà pourtant le début de l'auteur des Contemplations ! Cela n'empêche pas, bien entendu,
(i) Voir le Malone de Boswell, tome XXI, page 557 (et tome II, p. 3io).
qu'il y a dans Titus, dans Bug-Jargal et Han d'Islande des pages que tous les débutants n'écriraient pas... Mais, à côté d'œuvres pareilles, Peines d'amour perdues de Rutland est presque un début à l'Alfred de Musset. Et Malone a su faire la distinction !
Rappelons que Malone n'eut pas connaissance du manuscrit du vicaire Ward — publié seulement en iSSg. On devine combien ce fait a de l'importance !
Contrairement à l'idée émise en 1710 par Charles Gildon et le docteur Sewell en 1728, qui les disaient adressés à une femme, Malone — d'accord avec FarmiCr, Tyrwhitt et Steevens — soutint que plus de cent des 154 sonnets sont adressés à un homme. Qui était cet homme? Sans doute celui dont les initiales W. H. se trouvent dans la dédicace. D'après le docteur Farmer, c'était William Hart, beau -frère de Shaxper. Tyrwhitt opina pour William Hughes (i). Malone hésitait. Chalmers proposa en 1799... la reine Elisabeth ! Nous n'avons pas à rappeler ici tout ce qu'on a écrit sur les sonnets. Il suffit de constater que c'est à partir du temps de Malone qu'on les prétendit adressés pour la plupart à un homme — en réservant vingt-huit pour la fameuse dame noire, Mary Fitton probablement, sur laquelle on a tant écrit ! La question des sonnets est peut-être la plus obscure où se soient débattus les commentateurs. Totalement insoluble avec Shaxper, comme on peut
(i) La thèse — d'ailleurs erronée — de Tyrwhitt a été reprise de nos jours dans un conte curieux d'Oscar Wilde.
concevoir, elle l'est à peine moins avec Bacon. On verra qu'elle s'éclaire mieux avec Rutland î Quant aux initiales qui se trouvent dans la brève épître dédicatoire, désignent-elles William Herbert (comte de Pembroke) ou sont-elles les initiales interverties de Henry Wriothesley (comte de Southampton}? Depuis Malone, la lutte s'est peu à peu circonscrite entre ces deux noms. Le comte de Pembroke semble l'emporter depuis quelque temps — avec raison, selon nous, du point de vue rutlandien surtout. Quand parurent les sonnets, en 1609, c'est à son cousin que Rutland les dédia — comme c'est au même cousin et à son frère, le comte Philip Herbert de Montgomery, que fut dédié le Folio posthume de 1623.
Malone prétendit que le témoignage de Dugdale, dans les Antiquités du Warjpickshire,suï{\X à prouver l'authenticité de l'épitaphe attribuée à « Shakespeare » ! C'est une de ses quelques inconcevables erreurs. Thomas Campbell dit avec bien plus de raison dans ses Remarques sur la Vie et les Ouvrages de Shakespeare (i835) :
« Sir William Dugdale, natif de Coventry, à vingt milles de Stratford-sur-Avon, qui publia ses Antiquités du Warwickshire seulement trente ans après la mort du poète, et qui pouvait avoir vu une vingtaine de personnes autrefois familières avec lui, ne prit pas la peine de faire la moindre recherche à son sujet. Fuller montre la même insouciance (i). »
(i) On peut ajouter ce dernier trait à ce que nous avons dit en réponse à ceux qui veulent voir en Fuller le premier biographe de Shaxper !
Malone, enfin, dénonça avec un plein succès plusieurs faux qu'avaient fait naître les enthousiasmes et les curiosités de la Renaissance romantique et shakespearienne. Des érudits ingénieux s'efforçaient de donner un aliment à ces curiosités et grugèrent parfois copieusement de « fins connaisseurs ». La seconde moitié du dix-huitième* siècle et le comm-encement du dix-neuvième furent d'ailleurs par excellence l'âge des faux littéraires — comme des faux tableaux etdes faux portraits ( i ) . Nous avons déjà dit un mot de l'opinion qu'émit Malone sur les écrits de Jordan dans la revue The Gentleman's Magazine de 1809. Mais il eut plus de mal à confondre Charles Macklin et surtout William Henry Ireland contre
( I ) Il suffit de rappeler les vers du faux Rowley fabriqués par Chatterton ; les arrangements, d'ailleurs admirables, de Macpherson ; le Troubadour, poésies occitaniques du treizième siècle que publia Fabre d'Olivet en i8o3 ; le Théâtre de Clara Ga^ul (1825) de Mérimée ; les Poésies inédites de Clotilde de Surville (1826) de Vanderbourg, etc. On peut lire à ce sujet les Questions de littérature légale (1812) de Ch. Nodier. — Quant aux nombreux portraits peints de « Shakespeare» dont il a été impossible d'établir avec certitude l'histoire, ils datent aussi de cette époque. Bornons-nous à rappeler les faux portraits de « Shakespeare » dus à Zincke et à Holden, etc. La mystification fut découverte. En les grattant avec précaution, on découvrit dessous un maître de danse, une dame âgée en chapeau à rubans bleus, et un amiral hollandais I On les avait adroitement retouchés, transformés en « Shakespeares », escomptant que la vétusté des panneaux et des cadres écarterait tout soupçon ; puis, on les avait noircis à la fumée! C'est devant l'un d'eux, paraît-il, que Charles Lamb s'agenouilla en sanglotant.
La découverte de ces supercheries n'empêche point qu'on reproduise encore les divers « Shakespeares » par la gravure! Pour dix centimes, on peut s'en procurer un dans nos papeteries. Qui voudrait s'en priver à ce prix ? N'y a-t-il pas aussi mille portraits différents du Christ ? Il paraît que tous sont quand même ressemblants...
lequel, secondé par tout un clan d'érudits, il lutta longtemps avant de lui arracher enfin des aveux !
Les quarante pages qu'il écrivit contre Macklin, sous le titre de Shakspeare^ Ford et Jonson, comptent parmi ses meilleures. Macklin — acteur et dramaturge célèbre a cette époque par des œuvres maintenant oubliées, et par un des caractères les moins commodes qui se soient certainement jamais vus — mourut en 1797, à l'âge de cent ans. A la fin de sa longue existence, il publia des extraits d'un prétendu pamphlet du temps de Charles V' intitulé : Old Ben's Light Heart made heavy by young John' s Melancholy Lover (i). Ces extraits parurent suspects à Malone, en dépit de la façon adroite avec laquelle ils étaient présentés; et si Victor Hugo avait pu se rendre compte de la force de raisonnement qu'a déployée le grand critique anglais pour faire éclater la supercherie, il ne lui serait certainement jamais venu à l'esprit de l'appeler « imbécile » !
Mais ce sont les faux d'Ireland qui restent fameux entre tous : il n'a fallu rien moinsqueceux de John Payne Collier, au dix-neuvième siècle, pour les rejeter au second plan — et encore I
Il y eut deux Ireland, Samuel et William Henry. Samuel (dont on ignore la date de naissance) mourut en 1800; William Henry vécut de 1777 a i835 : il signa parfois du prénom de son père.
Le père — le vrai Samuel — fils d'un tisserand, ob-
(i) Le Cœur léger du vieux Ben (Jonson) rendu pesant par Vamoureux mélancolique du jeune Johti [Ford). Le Cœur ICger est le sous-titre de la comédie la Nouvelle Auberge^ que Ben Jonson fit représenter le 19 janvier 1629 — et imprimer en i632. V Amoureux mélancolique de John Ford est de 1629 aussi. En s'occupant de la Nouvelle Auberge, pièce révélatrice s'il en fût du théâtre de Benjamin Jonson, Matklin et Malone avaient singulièrement frôlé le grand mystère !...
tint de remarquables succès comme imprimeur et dessinateur : il grava notamment des Hogarth et des Teniers. Ce fut un passionné collectionneur de livres. Il publia en 1790, Un Tour pittoresque en France, en Hollande et en Brabant [2 vol.) qu'il illustra lui-même de vues (i) ; en 1792, les Vues pittoresques de la Tamise ; en 1795, les fameuses Vues pittoresques de PAvon du Warwickshire.
Dans cette dernière œuvre, il fut aidé par son fils, qui avait terminé ses études en France, et s'était montré collectionneur non moins acharné que son père — avec lequel il fit en 17941e voyage de Stratford. Jordan lui conta quelques histoires en l'air — qui ne furent pas perdues !... De retour à Londres, le jeune Ireland se procura une encre jaunie et traça sur la première page d'une brochure du seizième siècle, dans la langue et avec l'écriture du temps, une épître dédicatoire adressée par l'auteur à la reine Elisabeth : le père y fut trompé I Encouragé parce succès, le jeune homme écrivit sur un vieux parchemin un acte d'hypothèque entre Shakespeare et Heminge d'une part, Michael Fraser et sa femme de l'autre — et y appendit de vieux sceaux enlevés ailleurs : Frederick Eden lui-même déclara la pièce authentique ! Suivirent des signatures, des copies adroitement modifiées de Lear et d'Hamlet — que William Henry présenta à son père comme venant d'un gentilhomme qui voulait rester inconnu î
On fit une exposition générale des documents : des érudits comme le docteur Parr et Joseph Warton les admirèrent, et le dernier déclara gravement qu'une
(1; La Bibliothèque de Bruxelles possède la seconde édition (1795) de cet ouvrage, en deux volumes. Les vues sont des aquatintes. Deux reproductions à la plume de figures en pied d'Antoine Van Dyck sont magistralement dessinées.
« profession de foi » écrite par Shakespeare lui-même était plus belle qu'aucune de celles qui sont conservées dans les églises d'Angleterre (i). James Boaden fut d'abord du même avis — pendant que Caley et d'autres paléographes du Collège d'Armes prenaient la peine de démontrer l'authenticité des documents d'une manière scientifique, comme disent parfois en style d'affiche des pince-sans-rire à la Chambre belge — ou nos revues subsidiées sans lecteurs.
Ce ne fut pas tout ! Le docteur Valpy, Georges Chalmers, Sir Isaac Heard, Herbert Croft, Pye (le poète lauréat), et d'autres, amenèrent de nombreux amis à l'exposition; et, le 25 février lygS, tous — sauf Porson — signèrent une profession de foi qui valait bien dans son genre celle de Shakespeare I Les précieux documents furent ensuite présentés à de hauts personnages officiels comme le duc de Clarence, puis au prince de Galles, le futur Georges IV. — Mais la roche tarpéienne est près du Capitole : la tête tourna au jeune Ireland, qui se perdit lui-même. Il écrivit une tragédie Vortigern et Rowena, qu'il osa donner pour une œuvre inédite de Fauteur d'Hamlet; et il fabriqua de nouveaux documents d'après lesquels un Ireland du seizième siècle ayant sauvé la vie à Shakespeare qui se noyait, en avait reçu, à titre de récompense, plusieurs manuscrits ! Bien que le papier de ces documents fût soigneusement sali, surtout par les bords, qu'Ireland eût employé une encre qui tournait au brun quand on l'exposait à la flamme, qu'il eût imité
(i) On ne peut se défendre de songer à l'affaire de la tiare de Saïtapharnès, qui fit tant de bruit en 1902 — ou bien à celte fameuse fabrique de reliques à Lyon, dont parle Colin de Plancy. Elle avait fourni, dans divers endroits de France, plus de trente crânes de la même sainte : ce qui fit dire à un mauvais plaisant qu'on a tort de prétendre parfois que les femmes manquent de tête.
la langue, récriture et l'orthographe du temps d'Elisabeth, que le tout fût lié avec des cordons tirés de vieilles tapisseries, plusieurs érudits exprimèrent enfin des doutes. Il était temps! Au théâtre, Téchec de Vortigern et Rowena venait d'être complet devant une foule énorme, houleuse et ironique, qui n'avait pas été dupe de la supercherie; — de même que, de nos jours, malgré une réclame payée, on ne fait pas admettre comme des successeurs de Rutland, de Corneille, de Racine, de Molière, de Marivaux ou d'Alfred de Musset nos fabricants sans àme de prétendues comédies d'observation, de mélodrames à prétentions littéraires, de malsaines exhibitions brutales ou de Gobelins soi-disant mystiques. Vainement prodigue-t-on à ces fournisseurs les épithètes de « grand » et d' « illustre » qu'on refusait de leur vivant aux Hugo, aux Zola, aux Wagner, aux Lamartine: l'instinct public sent — ne fût-ce que confusément — que la vraie observation comme le véritable idéal n'appartiennent qu'au génie, et que le mystère n'est pas un mécanisme ni le style un procédé. On ne fera jamais accroire que les fleurs artificielles ont poussé dans les jardins de l'Elysée. Si William Henri Ireland avait donné sa tragédie comme une œuvre personnelle, elle aurait pu obtenir un succès d'estime; cela se voit tous les jours et ne tire pas à conséquence; les théâtres sont des entreprises comme les autres, et il paraît qu'on ne peut représenter exclusivement les chefs-d'œuvre ; mais quand l'infortuné Marsyas appelle témérairement les Muses à juger entre sa flûte et la lyre d'Apollon, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même d'avoir réveillé un souvenir pareil. Le dieu se venge plus qu'on ne voudrait d'avoir eu les oreilles... écorchées !
Ainsi en advint-il d'Ireland.
Hélas 1 il n'était pas au bout de ses tribulations. Au
mois de mars 1796, Malone publia sa mordante /«^wzVy into the Authenticity — et, dans la presse comme au théâtre même, une lutte ardente s'engagea qui devait durer longtemps, et à laquelle prirent part nombre d'érudits. Nous n'avons pas à en suivre les péripéties ici. Qu'il nous suffise de dire que le père refusa d'abord de croire à la culpabilité de son fils : lorsqu'il en fut enfin convaincu, après l'avoir pressé de questions, il en conçut un chagrin qui aurait abrégé ses jours. Ireland fit suivre d'une confession totale les aveux partiels qu'il avait fait en 1796 (i). — La princesse Elisabeth, plus tard landgravesse de Hesse-Homburg, le prit à son service : il a écrit un grand nombre délivres, dont plusieurs romans, une vie de Napoléon en quatre volumes — et on lui doit une traduction en anglais de la Pwce//e de Voltaire.
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Les faux de John Jordan et de William Henri Ireland ne furent pas les seuls. Jordan, qui semble les avoir mis à la mode, eut des complices ou des imitateurs; il est même possible que l'exemple lui ait été donné par Thomas Hart, cinquième descendant en ligne directe de Joane Hart-Shaxper, sœur du prétendu dramaturge. Cette famille des descendants collatéraux de Shaxper occupa sa maison natale de la rue Henley jusqu'en 1806(2).
(i) Nous empruntons la plupart de ces détails, incomplètement connus sur le continent, à la récente biographie d'Ireland écrite par M. Lee. — Les Confessions Qn\ve\d,v\à publia en i8o5 ont été réimprimées en 1874, à New-York, avec une préface par l'érudit shakespearien Richard Grant White (1822-1885).
(2) La maison natale présumée, car on n'est pas certain si John Shaxper l'occupait au mois d'avril 1564, quand naquit William. Ce n'est qu'une supposition tardive (1759!), à laquelle on s'est
C'est là que le prétendu testament de John Shaxper fut découvert d'une manière particulièrement curieuse. Vers 1770, un maître-maçon, Mosely, ayant été chargé par Thomas Hart de recouvrir la maison de tuiles, trouva dans les boiseries de la toiture, précisément audessus de la pièce où Shaxper était né, un manuscrit de six feuilles cousues ensemble. C'était le testament de John Shaxper. Depuis 1601, année de sa mort, c'est-àdire pendantcent et soixante-neuf ans, l'humidité, toutes les intempéries, sans compter les souris et les insectes, l'avaient merveilleusement respecté. De plus, on n'avait jamais réparé la toiture ! Le digne Mosely, sans demander ni recevoir aucune récompense, offrit le manuscrit à l'alderman Peyton — qui eut l'obligeance de le faire parvenir à Malone par l'intermédiaire de Davenport, vicaire de Stratford. Mais qu'on veuille bien remarquer que Davenport ne l'obtint ni ne l'envoya tout de suite : Malone, en effet, était encore inconnu en 1770, puisqu'il ne s'établit à Londres qu'en 1777. ^^ premier feuillet du manuscrit s'était perdu dans l'entrefaite. Un si mince détail ne devait embarrasser personne. Mosely — qui était mort depuis deux ans — avait heureusement fait une copie de sa découverte. Aussi sa fille, avec le concours de
arrêté de guerre lasse. Et si William Shaxper est même né là, on ne sait dans quelle pièce : on a fini par en choisir une aussi, celle que plus de quarante mille curieux visitent chaque année, et où Ton garde avec soin, écrits sur le mur, de leurs mains, parmi tant d'autres, les noms glorieux de Walter Scott, de Lord Byron et d'Alfred Tennyson. La ville de Stratford a racheté cette petite maison en i856 : un acte du Parlement anglais en a fait une propriété nationale en 1891... On pourra la conserver comme une curiosité d'un genre spécial. L'erreur explicable et touchante dont elle a été l'objet -ne cessera de faire rêver; trop de souvenirs égarés s'y rattachent quand même ! Mais nous verrons si le Parlement d'Angleterre fera des offres à M. le duc de Rutland pour racheter aussi l'opulent et glorieux château de Belvoir...
Hart, n'eût-elle qu'à recopier le feuillet qui manquait; et tous deux, écrit ingénument Drake, reconstituèrent sans peine les circonstances dans lesquelles le document avait été découvert, une vingtaine d'années auparavant !...
Et c'est ainsi que le testament de John Shaxper arriva aux mains de Malone. C'est un document en quatorze articles où le père du soi-disant dramaturge ne cesse d'affirmer sa foi catholique. Il avait donc fallu cacher le testament, à une époque où l'exercice de la religion romaine — papiste, comme on disait alors — n'était pas toléré.
En voici le début — qui peut donner une idée du reste :
« In the name of God, Father, Sonne, and Holy Ghost, the most holy and biessed Virgin Mary, Mother of God, the holy host of archangels, angels, patriarchs, prophets, evangelists, apostles, saints, martyrs, and ail the celestial court and Company of heaven : I John Shakspear, an unworthy member of the holy Catholic religion, being at this my présent writing in perfect health of body, and sound mind, memory, and understanding, but calling to mind the uncertainty of life and certainty of death, and that I may be possibiy eut off in the blossome of my sins, etc. »
Ce qui se traduit littéralement :
« Au nom de Dieu le Père, Fils et Saint Esprit, la très sainte et bénie Vierge Marie, Mère de Dieu, la sainte armée des archanges, anges, patriarches, prophètes, évangélistes, apôtres, saints, martyrs, et toute la céleste cour et assemblée du ciel : moi John Shakspear, un indigne membre de la sainte religion catholique, faisant le présent écrit en parfaite santé de corps et sain d'esprit, de mémoire, et d'entendement, mais me rappelant en pensée l'incertitude de la vie et la certitude de la mort, et que je puis peut-être être enlevé dans l'efflorescence de mes péchés, etc.. »
Imagiile-t-on un anglais plus simple — et d'un tour plus moderne ? Heureux ceux qui étudient le temps d'Elisabeth s'ils n'en rencontraient pas d'autre I Davenport et Jordan avaient-ils trempé dans la fraude avec Mlle Mosely et Hart? Davenport n'avait-il été que dupe, ce qui semble plus vraisemblable? Quoi qu'il en soit, par sa langue comme par le tour de la phrase, le faux est d'une naïveté qui fait sourire ; et ce n'est pas l'introduction plus ou moins ingénieuse du eut off in the blossome ofmy sins du premier acte dCHamlet (i) qui pouvait longtemps donner le change.
Les auteurs de la supercherie comptaient faire ainsi coup triple : tout en confirmant qu'entre les deux religions alors en lutte le poète d'Hamleî semble pencher vers le catholicisme, on expliquait pourquoi le testament avait dû être caché. D'autre part, on suggérait que Shaxper avait reproduit, avec une piété filiale, une expression du testament de son père : supposition d'autant plus plausible qu'Hamlet avait suivi de près la mort de John Shaxper. Enfin, on faisait sentir que si ce dernier ne savait peut-être pas écrire, s'il avait dû dicter son testament, les termes de ce testament décelaient cependant un homme de sentiments élevés : l'auteur d'Hamlet était donc sorti d'une bonne souche.
Malone y fut d'abord trompé, en 1790. Il n'était pas encore en garde contre les faux. Il se demanda seulement si le document ne pouvait avoir pour auteur le fils
(1) Thuswas, I, sleeping by a brother's hand
Of life, of crown, of queen, at once dispatch'd :
Cut ofF even in the blossoms ofmy sin,
Unhousel'd, disappointed, unaneled ;
No reckoning made, but sent to my account
With ail my imperfections on my head :
O, horrible ! O, horrible ! most horrible !
{Hamlety act. I,sc. V.)
aîné de John Shaxper qui portait, croyait-il, le même prénom que son père. Il écrivit dans son édition de Shakespeare (1790) : «J'ai pris maintes peines pour me convaincre de l'authenticité de ce manuscrit, et, après une enquête très soigneuse, je suis tout à fait convaincu qu'il est authentique. » Mais, en 1796, lorsqu'il attaqua Ireland, r/n^wzr/ montre qu'il avait fini par flairer là aussi la fraude, et (page 198) il reconnut qu'il avait été induit en erreur.
Seul, du vivant de Malone, Chalmers, dans son ApologiCy voulut encore défendre le faux ; et plus tard Drake se rangea à l'avis de Chalmers ; en vain : l'arrêt du grand critique avait convaincu tout le monde — et la famille Hart elle-même, la principale intéressée, eut grand soin de ne plus souffler mot.
Hart semble avoir adroitement exploité l'heureux hasard qui l'avait rendu propriétaire de la prétendue maison natale du prétendu poète. Ce fut lui qui reçut — en 1 790 — la visite, restée fameuse, de la princesse polonaise Isabelle Czartoryska. Fille du comte Flemming, elle avait épousé ce neveu du roi Stanislas-Auguste, Adam-Casimir Czartoryski, qui faillit monter sur le trôneà la mort de son oncle, fut nommé par Napoléon maréchal de la diète de Pologne, tenta de délivrer son pays du joug russe, et mourut en 1823. Il a laissé un recueil de maximes intitulé Lettres d'u7î homme expérimenté, et mérité le nom de Mécène polonais. Sa femme (i), qui a écrit
(i)La princesse Isabelle Czartoryska (1746-1835) avait formé une précieuse collection d'antiquités polonaises qui fut dispersée par l'empereur Nicolas I". Pendant l'insurrection de i83i, elle avait transformée son château en ambulance. — Sa fille, Marie-Anne (1768-1854), qui épousa le prince Louis de Wurtemberg, a laissé un roman : Malvina (1818), qui est traduit en français. Le fils d'Isabelle Czartoryska (1770-1861) a laissé des Mémoires qui ont été publiés en 1887.
une histoire de la Pologne sous le titre du Pèlerin de Dobrimil, s'éprit d'une admiration sans bornes pour les œuvres de « Shakespeare ». Elle fit le voyage de Stratford au mois de juillet 1790 et s'assit avec émotion sur une vieille chaise qui, d'après Thomas Hart, avait appartenu à Shaxper, La princesse voulut l'acheter: Hart ayant déclaré qu'il n'entendait pas la vendre, elle partit pleine de regret, après avoir donné au propriétaire une large gratification. Quatre mois plus tard, n'y tenant plus, elle envoya son secrétaire en Angleterre avec mission d'acquérir coûte que coûte la relique convoitée : Hart se laissa convaincre pour la somme de vingt guinées et signa un papier garantissant l'authenticité de la vieille chaise !...
Ces détails — choisis entre bien d'autres — feront peut-être sourire. Nul doute que Hart ne se soit conduit en madré compère ; mais cette anecdote en dit plus long que des considérations théoriques sur le sentiment qui soulevait alors l'Europe intelligente : ce sentiment ne se trompait que de nom et de localité. C'était pour le mystérieux châtelain deBelvoiret pour la tombe infréquentée de Bottesford que le cœur d'Isabelle Czartoryska battait sans le savoir.
Un dernier faux parut à Londres en 181 1 — un an avant la mort d'Edmond Malone.
On le trouve dans un ouvrage intitulé A Tour in quesi of Genealogy etc., dont l'auteur signait : Un Avocat.
L'avocat anonyme produisait un document inédit de la main de « Shakespeare » fournissant quelques-unes des explications dont le besoin commençait à se faire sentir. L'auteur présumé du Marchand de Venise, des Deux Gentilshommes de Vérone et d'Othello racontait dans ce document qu'il avait eu dès l'adolescence un vif désir d'apprendre les langues étrangères. Un heureux
hasard l'avait servi. Un Italien qui disait s'appeler Girolama Albergi, mais dont le nom véritable (qu'il devait cacher pour motifs politiques) était Francesco Manzini, avait un jour échoué à Stratford où il s'était engagé comme sécheur de laine chez le père de Shaxper. Là, Manzini — ou Albergi — n'avait pas tardé à révéler confidentiellement qu'il était un gentilhomme d'une certaine érudition, et il avait appris à William passablement d'italien : ils avaient lu ensemble Bandello et, naturellement, le jeune Stratfordien avait profité de cette occasion pour augmenter les notions de latin qu'il avait acquises à l'école !... Manzini possédaitmêmeun Homère traduit dans la langue de Pétrarque et de Dante, de sorte que le fils de John Shaxper s'était ainsi initié indirectement à certaines choses de la Grèce... L'explication, cette fois, était complète, ou peu s'en fallait : voilà pourquoi l'on trouve dans l'œuvre « shakespearienne » tant d'influences méridionales !
L'intervention de Girolama avait quelquechose de tout simple et de providentiel à la fois.
Des esprits curieux auraient pu demander si Anne Hathaway avait aussi reçu des leçons du gentilhomme italien, dont se révélait ainsi l'existence dans un manuscrit resté inconnu cent et quatre-vingt-cinq ans. L'avocat anonyme avait prévu la question et pris soin d'y répondre. Non, Anne Hathaway n'avait pas été l'élève d'Albergi; mais elle était fille d'un bon cultivateur, et son père avait eu le souci de lui faire donner une instruction passable : sans avoir le génie d'une Sapho, ou l'érudition de la reine Elisabeth qui s'exprimait couramment en grec et en latin, la fille de Richard Hathaway savait cependant tourner dans les règles quelques jolis vers que son amour pour le jeune phénix de Stratford lui avait tout naturellement inspirés. Et faut-il dire que l'avocat anonyme
l'œuvre de MALONE 389
avait découvert la poésie d'Anne Hathaway? Afin que personne n'en doutât, il s'était fait un plaisir et un devoir de la mettre sous les yeux des lecteurs. Pour être courte, cette pièce n'en avait pas moins de prix. Qu'on en juge :