‹ Lord Rutland est Shakespeare;Chapitre 15 sur 28 · SHAXPER ENFIN ENTREVU. — PREMIERS DOUTES · texte numérisé non relu

SHAXPER ENFIN ENTREVU. — PREMIERS DOUTES

Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté La nature répugne à la réalité.

Alphonse de Lamartine.

{Méditations poétiques. — A Byron.)

Notre époque regrette avec raison qu'il nous soit parvenu si peu de renseignements sur l'histoire personnelle de Shakspeare. Le génie de la biographie le négligea de son vivant; elle nous a donné des détails sur des hommes comparativement sans intérêt, et n'a rien dit au sujet du chef-d'œuvre de la nature ; elle a embaumé les nains de la littérature anglaise, pendant qu'elle laissait son colosse enseveli dans l'oubli. Peut-être notre curiosité désappointée n'a-t-elle à rendre personne plus étrangement responsable de ce malheur que Shakspeare lui-même. ..Un pareil semblant d'insouciance fournit un sujet d'étonuement presque aussi grand que son génie lui-même.

Thomas Campbell.

{Remarques sur la vie, etc. — 1842,)

Il est grand temps que les personnes raisonnables veuillent réexaminer les raisons pour lesquelles elles ont cru qu'un boucher illettré d'un village du centre dépourvu de livres, qui s'enfuit à Londres... devenu domestique, puis acteur de théâtre public... a écrit, et sans préparation, Hamlet et une trentaine des plus fameuses pièces du monde.

William H. Edwards.

{Shaksper n'est pas Shakespeare. — Cincinnati, 1900.)

Sy4 LORD RUTLAND EST SHAKESPEARE

Ce qu'on savait de Shaxper à la mort de Malone. — Le « Variorum »deJames Boswell (1821). — Écrits et publications qui provoquent les premiers doutes, encore inavoués : Coleridge, Drake, Nichols, découverte du journal du vicaire Ward (1839), etc. — Les faux de John-Payne Collier (i835 à iSSg). — Naissance de l'école baconienne. — Que Shaxper ne savait pas écrire.

Ces trois épigraphes qui ne sont pas choisies au hasard expriment assez bien les divers sentiments qu'a fait naître la question shakespearienne de Malone à nos jours, et les phases qu'elle a traversées.

D'une part, l'enthousiasme qui avait soulevé la fin du dix-huitième siècle, pour grandir durant la seconde phase du Romantisme avec les Gœthe, les Chateaubriand, les Walter Scott, les Byron, les Coleridge, les Lamartine, et atteindre son apogée dans la dernière phase, de i83o à î85o, avec les Hugo, les Vigny, les Musset, les Sand, les Balzac, les Gautier, les Delacroix, cet enthousiasme dégagea de l'œuvre shakespearienne une personnalité sublime, une sorte d'autre Byron qui marchait devant l'Europe comme la colonne de feu devant Moïse: on ne put redescendre vers l'humble Stratfordien sans le revêtir des rayons de l'idéal savouré. L'insoupçonné Falstaffse fondait à l'horizon dans une splendeur insaisissable, comme certains personnages de Rembrandt Van Ryn dans un coup de lumière féerique — et l'on en était trop loin encore pour que l'on pût voir clair.

D'autre part, ceux qui, comme Campbell, le considéraient à cette distance avec sang-froid, quoique sans l'ombre d'un soupçon, ne pouvaient se défendre d'un vif étonnement: pourquoi les contemporains et l'intéressé lui-même n'avaient- ils rien laissé sur la vie

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du dieu s'entrevoyant là-bas, au fond de l'aurore nouvelle, sous des feux brouillés qui ne le tiraient de la nuit — ou du clair de lune néo-classique — que pour le cacher d'une autre façon dans leur éblouissement ? Le voilà donc, l'auteur d'Hamlet et ô! Othello ! Que c'est étrange! Il sort enfin de son ombre discrète. L'éloignement ne le rend pas aussi distinct que Ton voudrait, et l'on dirait même parfois qu'il a quelque chose de rustique et de jovial comme le Priape des jardins; illusion, sans nul doute; d'ailleurs, Priape n'est-il pas un dieu aussi?.. Avançons, Malone nous a mis sur la voie qui mène vers cette région aux abords difficiles...

Enfin, après la formidable enquête à laquelle ont procédé depuis iSSy les baconiens qu'aidèrent souvent, par la force des choses, des shaxperiens non prévenus et soucieux de vérité^ un de ces baconiens des États- Unis, l'érudit M. Edwards, a exprimé, comme d'autres, une opinion que Malone et ses successeurs, tout en la préparant, étaient loin d'avoir pressentie.

Nous n'avons point à faire ici l'historique détaillé des recherches shakespeariennes au dix-neuvième siècle. Ce serait d'autant plus inutile que nous en avons indiqué les points essentiels au cours des chapitres précédents; et maintenant que nous pouvons profiter des travaux de l'école baconienne et, grâce à notre découverte, en éclairer suffisamment les incertitudes comme en rectifier les erreurs, ces chapitres seraient courts, s'ils ne devaient renfermer l'examen des signatures et l'affaire de braconnage.

La longueur des chapitres précédents s'explique. Il a

fallu mettre chronologiquement sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès, et les discuter. Cela n'avait jamais été tenté. Toute autre méthode est cependant illusoire et sans issue. Ce que demande le public, ce sont des faits précis, clairs, ordonnés — et non des impressions hasardeuses sur certains de ces faits pris isolément ou réunis par petits groupes. Qu'importe, par exemple, que Campbell, quelle que soit la conscience de ses Remarques sur la Vie et les Ouvrages de Shakespeare^ écrive qu'on ne doit pas ajouter foi à la tradition rapportant qu'il était boucher ? Qu'importe qu'un autre trouve ou ne trouve pas vraisemblable que Shaxper ait été clerc de notaire ? Qu'un troisième incline à croire qu'il put ou qu'il ne put garder les chevaux à la porte d'un théâtre? Ce ne sont là que des impressions : quelle en est la base ? à quelles vues d'ensemble se rattachent-elles ? Ce qu'il faut, c'est une trame solide, suivie et complète : nous l'avons fournie. Au fur et à mesure qu'elle se déroulait, nous avons éliminé, preuves à l'appui (ou fortes présomptions provisoires), tout ce qui pouvait troubler la vue et .détourner de la bonne voie. Bien qu'ardu, ce travail était devenu possible puisqu'on possède enfin tous les éléments indispensables — et que notre point de vue permet d'établir des choses insoupçonnées jusqu'ici, et décisives.

Regardons encore, maintenant, au fond de l'alambic — et comparons les éléments qui s'y trouvent à ceux que nous ont fournis les érudits les plus autorisés.

Parmi ces érudits, il suffira d'en choisir deux : un de a première heure, George Steevens ; et un de l'heure présente, M. George Hookman.

A la fin du dix-huitième siècle, Steevens écrivait: « Tout ce qui est connu avec quelque degré de certitude concernant Shakespeare, c'est qu'il naquit à Stratford-

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sur-Avoiî, s'y maria et eut des enfants, vint à Londres où il fut d'abord acteur, écrivit des poèmes et des pièces, retourna à Stratford, fit son testament, mourut et fut inhumé. »

Steevens, on le voit, ne s'aventurait guère — ce qui ne Tempécha pas de commettre encore deux erreurs, une grande et une petite. La grande, c'est que Shaxper n'a rien écrit du tout : on va voir qu'il avait d'excellentes ra-isons pour cela ! La petite, c'est que Shaxper ne « fit » pas son testament : il le dicta au clerc de Stratford, Francis Collyns. II faut ajouter qu'on possédait quelques autres détails sur Shaxper au temps de Steevens ; mais celui-ci n'osa choisir entre ces vagues éléments souvent confus ou d'apparence contradictoire, que la critique commençait seulement à mettre au jour, à débrouiller un peu.

Que dit notre contemporain, M. Hookman ?

A la page 6 de son récent livre, M. Durning-Lawrence rappelle ce qu'a écrit M. George Hookman au mois de janvier 1909 dans la National Review :

« Nous savons seulement qu'il naquit à Stratford de parents illettrés — ( nous ignorons s'il y alla à l'école) — qu'à l'âge de dix-huit ans et demi il épousa Anne Hathaway (qui était son aînée de dix-huit ans, et lui donna un enfant six (i) mois après son mariage) ; qu'il eut en tout trois enfants d'elle (qu'il abandonna avec leur mère, et se rendit à Londres, ayant apparemment fait son possible pour la laisser avant son mariage) ; — qu'à Londres il devint intéressé dans un théâtre, et fui réputé avoir écrit des pièces; — qu'il acheta une propriété à Stratford, ville où il retourna ; — engagé en achats et ventes et procès (de nul intérêt biographique, si ce n'est comme indication de sa nature d'homme d'affaires et processif) ; aida son père qui demandait une cotte d'armes (obtenue fraudu-

(i) Légère erreur, après cinq.

leusement) ; favorisa la clôture de terres communales à Stratford (après s'être garanti comme une perte personnelle) ; fit soa testament — et mourut à l'âge de 52 ans, n'ayant pas un livre en sa possession, et ne laissant rien à sa femme que son second meilleur lit, et ceci par une pensée qui lui vint après coup(i). Aucune mention d'amitié avec quelqu'un de plus cultivé que ses compagnons de théâtre. Aucune lettre — seulement deux rapports contemporains de sa conversation, un au sujet de la clôture des communaux (comme on l'a vu (2) ci-dessus), et l'autre touchant des circonstances qui ne doivent pas être rapportées sans nécessité. En un mot, nous connaissons sa parenté, sa naissance, son mariage, sa paternité, son état, son bien et sa principale ambition, son testament et sa mort, et absolument rien d'autre ; sa mort ayant été apprise avec un silence absolu et de mauvais augure par le monde littéraire, même par Ben Jonson qui, sept ans plus tard, loua les pièces « in excelsis » allant jusqu'à consacrer un quatrain à sa mémoire. »

M. Durning-Lawrence ajoute :

« A cet exposé de M. George Hookman je voudrais ajouter que nous savons que W. Shakespeare fut baptisé le 26 avril 1564, que sontestament commence: «Au nom de Dieu, Amen ! Moi Willim Shackspeare, de Stratford-sur-Avon, dans le comté de Waar (3), gent (4), en parfaite santé et mémoire, Dieu soit loué, » était daté du 26 (janvier changé en) mars 1616, et fut reconnu le 22 juin 1616, Shakspeare étant mort le 23 avril 1616, quatre semaines après la date du testament. »

On en sait maintenant un peu plus que MM. Durning- Lawrence et George Hookman — et l'on va bien en sa-

(i) Cette disposition a en effet été ajoutée après coup : Shaxper se ravisa sans doute et dicta « le second meilleur lit ». — C'est tout ce qu'il légua à sa femme !...

(2) Ces mots entre parenthèses sont ajoutés par nous.

(3) Abréviation de Warwick.

(4) Gentilhomme.

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voir davantage encore, grâce au double réactif de notre thèse et d'une toute récente découverte, faite au palais de Somerset, à Londres, par M. le docteur Wallace. Mais il faut d'abord rectifier une erreur de M. Hookman : Shaxper ne fut pas intéressé dans un théâtre, ni comme directeur, ni comme associé. Seuls les sbaxperiens sont... intéressés à reproduire cette légende : ils l'ont tellement répétée que MM. Hookman et Durning-Lawrence euxmêmes s'y laissent prendre !

Les extraits qui précèdent pourraient faire croire que, touchant la connaissance strictement personnelle de l'homme de Stratford, on n'a pas acquis grand'chose depuis un siècle — depuis le temps de Steevens et de Malone. Ce n'est là qu'une apparence. M. Hookman n'est pas baconien : son résumé ne dit mot, notamment, de certains dessous que l'école baconienne est parvenue à expliquer touchant le rôle de prête-nom joué par Shaxper en iSgS. Mais on comprendra que la critique baconienne ait surtout été négative. Négative et, de plus, relativement à l'homme de Stratford, un peu viciée, indécise et boiteuse. N'était-ce pas fatal? Son but essentiel fut de démontrer que ce dernier ne pouvait être l'auteur dCHamlet; et elle prit aussitôt de bonne foi Bacon — sans soupçonner que c'était faute de grives, qu'on nous passe l'expression. Tout naturellement, ses recherches, ses découvertes et ses hypothèses sur Shaxper furent subordonnées, plus qu'il n'aurait fallu parfois, au succès de sa thèse. Il arriva certes que ces recherches ne souffrirent pas ou ne souffrirent guère de l'erreur baconienne; mais il arriva aussi que celle-ci détourna de certaines pistes ou qu'elle empêcha maintes constatations (faites quand même par la force des choses) d'acquérir toute leur valeur : telle la récente et judicieuse remarque que ce Guillaume épris d'Audrey au

cinquième acte de Cofnme il vous plaira est William Shaxper lui-même! D'où la circonspection des baconiens à l'égard de ce dernier — et celle des shaxperiens s'explique aussi pour des raisons différentes!... Hâtonsnous d'ajouter néanmoins que, d'une manière générale, malgré quelques écarts et quelques incertitudes, on allait à travers tout vers le but. Seulement, on y allait par un chemin détourné masquant parfois la vue, et non dépourvu de fondrières.

Comment naquirent les doutes qui jetèrent dans cette voie latérale la critique des cinquante dernières années ? Il faut l'établir avant de comparer ce qu'on sait au résumé de M. Hookman.

Ces doutes naquirent très simplement après Malone — ou du moins après l'édition posthume de ses œuvres que publia en 1821 son disciple Boswell.

Avant que les doutes prissent assez de consistance pour être enfin exprimés, il y eut, entre 1825 et iSSa environ, une période d'étonnement bien explicable. Cet étonnement naquit de quelques nouvelles découvertes venant s'ajouter à celles de Malone; — il résulta aussi de la vive désillusion qu'avaient provoquée les faux d'Ireland et de son époque. Ces tentatives de supercherie n'indiquaient-elles pas que les érudits, aussi bien que le public, avaient le pressentiment d'une discordance entre l'oeuvre shakespearienne et ce qu'on entrevoyait de l'homme de Stratford ? Pourquoi des lettrés jugeaient-ils des « forgeries » nécessaires pour le seul « Shakespeare » ?... Ces réflexions produisaient un malaise d'autant plus grand que le culte shakespearien s'épanouissait chaque jour davantage : le contraste s'accentuait d'autant plus que les découvertes faites après Malone présentaient en somme le Stratfordien sous un aspect toujours moins idéal... On $ vu dans une épi-

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graphe en tête de ce chapitre en quels termes Campbell traduisait l'étonnement général vers 1840. Boswell n'avait pu se défendre au fond du même sentiment quand il écrivait {1821) à la page 220 du tome XX de son édition : « Nous pouvons déplorer que nous connaissions si peu son histoire; maison peut du moins déclarer avec assurance qu'à aucune époque la plus légère imputation ne fut lancée sur son caractère moral. » Boswell jouait de malheur! S'il avait pu vivre une trentaine d'années encore, il aurait compris combien il s'était aventuré touchant le «caractère moral » de l'auteur présumé d'Hamlei! En iSSg, c'était un homme du jugement d'Henry Hallam qui exprimait à son tour quelque étonnement dans son grand ouvrage de ïlntroduction à la littérature de l'Europe aux quinzième, seiJ(iè?iie et dix-septième siècles (i).

On pourrait en citer d'autres !

Mais il y a quelqu'un qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer ici, et dont l'opinion, significative entre toutes, est exprimée en termes si écrasants que nos modernes shaxperiens se gardent de la reproduire : c'est l'homme qui, plus que nul autre, déchaîna ce que nous avons appelé l'ère du délire shakespearien, Coleridge lui-même ! Samuel Taylor Coleridge — qui mourut en 1834 — ne fut effleuré d'aucun doute quant à la paternité des pièces; mais, chose à la fois étrange, logique et significative, il ne put admettre, de son point de vue transcendant, que la biographie du Stratfordien, ébauchée entre i/go et 1820, fût la véritable ! Selon lui, il devait y avoir ià une altération des faits et du caractère de Shaxper le Stratfordien; la vérité éclaterait nécessairement un jour : l'auteur d'Hamlet, du Songe d'une Nuit d'été,

(i) Quatre volumes, de iSSy à iSSg.

de Macbeth^ de Lear et de la Tempête, ne pouvait être cette décevante silhouette banale. Et en conséquence, voici ce qu'écrivait carrément l'auteur de Christabel : « Questionnez vos propres cœurs, questionnez votre sens commun pour concevoir s'il est possible que l*auteur des PIÈCES SOIT l'anormal, l'inculte, l'irrégulier génie

DE NOTRE critique DU JOUR. QuOI i EN SOMMES-NOUS A ACcueillir des miracles pour nous distraire ? dieu choisitil des idiots pour transmettre les verites divines a l'homme ? »

Quel coup ! Il put d'abord sembler excessif. On pensa que l'enthousiaste Coleridge planait trop haut pour se rendre au fait de certaines réalités, et qu'il les voyait d'un œil prévenu. N'importe ! Le coup n'en était pas moins porté (i). D'autres allaient suivre. Ces coups successifs retentirent surtout à travers l'Amérique anglaise qui, dépourvue d'inévitables préjugés nationaux, ouvrit bientôt les yeux — et proposa le vicomte Francis Bacon de Saint-Albans. Voici quels furent les « coups» successifs :

r Les réserves d'une nature spéciale faite par Coleridge au sujet de la biographie du Stratfordien.

2"^ Les découvertes de Malone — auxquelles s'ajoutaient les réflexions de Boswell (1821).

(i) Les œuvres de Coleridge relatives à « Shakespeare » parurent après sa mort : les Literary Remains, en quatre volumes, par les soins de H. N. Coleridge (i836 à i838) ; et les Notes and Lectures upon Shakspeare (extraites surtout par sa fille, Sarah Coleridge, des deux premiers volumes des Remains) parurent en 1845. Quant aux Lectuj^es sur Shakspeare d'après des notes publiées en 1875 par J. P. Collier, et dont est extrait le passage ci-dessus, nous savons qu'on a émis des doutes sur leur complète authenthicité {y .Lectures et Notes sur Shak., par T. Arche, i885); mais ceci répond bien à l'esprit des lectures sur « Shakespeare » faites par Coleridge ; et nous ajoutons d'ailleurs : « D'autres allaient suivre, etc. »

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3° La réédition des oeuvres de Benjamin Jonson, publiées en 1817 par Gifford avec une foule de notes qui éclairaient Thistoire littéraire du temps d'Elisabeth et de Jacques l*^'" — et dont beaucoup se rapportaient à « Shakespeare».

4° La publication des Voyages et cortèges de la reine Elisabeth (1828), par John Nichols — que suivit bientôt celle des Voyages de Jacques P'\ — Ces œuvres étaient composées d'éléments patiemment réunis pour la première fois. Au tome III (p. 26) des Voyages de Jacques^ Nichols fit une remarque que J. P. Collier ne tarda pas à souligner : c'est que, dans toute sa correspondance, le lord Chamberlain ne mentionne jamais le nom de « Shakespeare » ni le titre d'aucune de ses productions!

5° La publication complète, en 1827, des Conversations de William Drummond de Hawihornden et de Ben Jonson. — On a vu ce que Fauteur du Renard qkXu. Berger mélancolique y dit de « Shakespeare ».

6" L'apparition, en i83i, de V Histoire de la Poésie dramatique anglaise de John Payne Collier — qui n'en était pas encore à fabriquer des faux en grand (i). Cet érudit de premier ordre — qui devait compromettre plus tard si déplorablement sa renommée — fit quelques remarques qui éveillèrent l'attention : que Francis Bacon prêta la main à la pantomime des Infortunes d'Arthur^ pièce de Thomas Hugues, avec introduction de Nicolas Trotte, jouée devant la reine le 28 février iSSg par les gentilshommes de Gray Inn ; — que peu de faits sont connus touchant « Shakespeare » et que ce qu'on en sait ne nous est parvenu que par la voie de la tradition et reste conjectural ; — que la tradition de Gamaliel Ratsey (le voleur de grands chemins), consignée dans un écrit

(i) Londres, Murray, i83i (3 volumes).

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du temps non encore remarqué, fait jouer à « Shakespeare » un rôle étrange ; — que sans doute Richard « Shakespeare » devait être le grand-père de William, etc. (i)

7" L'examen plus attentif du journal de Ph. Henslowe — et la surprise grandissante de n'y pas voir figurer le nom de « Shakespeare ».

8° L'examen des quelques lettres écrites à Shaxper sur des questions d'affaires exclusivement ; — et l'étonnement causé par la découverte d'un procès où l'auteur présumé d'Hamlei poursuivit impitoyablement, en 1604, un malheureux Stratfordien, Philip Rogers, pour la faible somme de vingt-sept francs environ ; sans compter le procès de 1608- 1609 contre John Addenbroke, qui devait à Shaxper 7 livres sterling : Addenbroke s'étant enfui de Stratford, Shaxper fit emprisonner Thomas Horneby, également insolvable, qui avait commis l'imprudence de se porter garant !... Et l'on notera que Shaxper, dans sa soif de vengeance, fit emprisonner Horneby plutôt que de lui permettre de se libérer par le travail! (On se rappela qu'à cette époque il devait écrire la pièce si noble de Cymbeline!...)

(f L'examen plus attentif de son étrange testament — ^ car les doutes naissants se multipliaient les uns par les autres.

10° Le travail d'ensemble de Nathan Drake, Shakespeare et son temps ( 1 8 1 7) ; — et les Etudes sur Shakspere (i85i), de Charles Knight : deux mines de faits, deux œuvres érudites de vulgarisation.

(i) Les trois premières remarques se trouvent respectivement aux pages 266, 328 et 332 du tome I; mais nous ne pouvons remettre la ma-in dans l'original sur le quatrième — que nous trouvons à la page 3o du premier volume des Œuvres de William Shakespeare, annotées par le Rev. Alexandre Dyce (réédition de 1880. Londres, Bickers et fils. Leicester Square).

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1 1** La découverte et la publication (iSSg) du journal du vicaire Ward, que n'avaient connu ni Rowe, ni Johnson, ni Steevens, ni Malone, ni Boswell.

12° La publication des Commentaires sur les Pièces historiques de Shakpespeare (1840), par T. P. Courtenay.

ib^L'étonnement exprimé (comme on l'a vu) par les Hallam, les Campbell, etc.

14° La découverte de la lettre de Dowdall.

iS"" La supposition toute nouvelle — et si juste I — faite en i832 par James Boaden dans le Gentlefnan's Magasine, rééditée par le même dans le volume Les Sonnets de Shakespeare (iSSy), adoptée en 1 838 par C. Armitage Brown dans les Poèmes autobiographiques de Shakespeare^ puis en 1845 par Joseph Hunter dans ses New Illustrations of Shakespeare (tome II, p. 346) : à savoir que les sonnets sont dédiés à William Herbert de Pembroke. — On se demanda quels rapports le Stratfordien put avoir avec un homme qui ne vécut même pas, comme Southampton, dans le monde littéraire de Londres (i).

lô*" Enfin — pour laisser quelques autres points — les doutes, jusque-là contenus, éclatèrent après la découverte des faux de Collier, dont nous avons parlé. Collier sentait grandir l'étonnement, le malaise — les indices d'une incrédulité encore inavouée. Il résolut de détourner les soupçons — tout en comprenant qu'il fallait faire la part du feu. Une transformation s'opérait dans les esprits : en suivant la route indiquée par Malone, on s'était rapproché du Priape lointain dont nous avons parlé; les éblouissements vaporeux de l'aurore avaient fait place

(i) La théorie a été reprise avec succès en 1890 par M. Thomas Tyler. M. Lee la qualifie d' « erreur populaire » I Du point de vue de l'illusion stratfordienne, il semble naturellement avoir raison.

à l'implacable clarté du jour — et certaines illusions n'étaient déjà plus possibles : on distinguait, à n'en pas douter, une divinité rustique, d'aspect vulgaire. Le mieux était de s'en accommoder tant bien que mal. Le moyen, d'ailleurs, de faire autrement ?... Se représenter encore l'homme d^ Stratford sous les traits d'un Apollon septentrional, d'un insaisissable Hamlet sublime et tendrement sarcastique, d'un Prospéro souverainement apaisé ou d'une sorte d'autre Byron de la Renaissance, moins personnel et multiforme, il n'y fallait plus songer. Un autre danger se dessinait : pourquoi, malgré tant de recherches savait-on si peu de chose sur la carrière théâtrale et dramatique de Shaxcer à Londres ? Pourquoi ses pièces semblaient-elles avoir été si rarement représentées de son vivant? Là était la lacune — les lacunes à combler. Collier se mit à l'œuvre ! Lentement, laborieusement, ingénieusement, il fabriqua ce dont tout le monde sentait l'impérieux besoin : il fabriqua en i835

— d'après les prétendus manuscrits de Bridgewater House, appartenant à lord EUesmere — un Appel des acteurs des Blackfriai^s au Conseil pr^ivé^ daté du mois de novembre 1589, appel signé de seize noms parmi lesquels celui de « Shakespeare » figure au treizième rang

— ce qui prouvait qu'à cette époque, et non seulement dès 1392, le fuyard de Stratford était déjà à Londres) ; il fabriqua et publia la même année 1 83 5 , d'après les mêmes manuscrits, une liste des actionnaires du ihéiitre des Blackfriars, avec l'évaluation de leur avoir, où quatre actions sont attribuées à Shakespeare, et, en 1596 déjà, s'élèvent ensemble à la somme considérable et merveilleusement précise de 933 livres sterling, 9 shellings et 8 pence, soit environ vingt-cinq mille francs, ce qui en représenterait cent et cinquante mille de nos jours.

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Il fabriqua en i836 une notice sur la représentation d'Othello que la troupe de Richard Burbage aurait donnée le 5 août 1602 devant la reine Elisabeth, quand elle rendit visite à sir Thomas Egerton au château de Harefeld, et cette notice était accompagnée du compte des dépenses qu'aurait dressé Arthur Mainwaringe, intendant d'Egerton (i); il fabriqua et publia en 1841 dans les Afemozr^q/' Edwai'd Alleyn, une lettre de Mme Alleyn à son mari, dont une partie est authentique, mais dont une addition forgée mentionne (à la date du 6 octobre i6o3) « M. Shakespeare du (théâtre du) Globe » (2); il fabriqua et publia (3) à la suite d'une lettre (authentique également) une liste de onze acteurs de la Compagnie du roi sollicitant du lord mayor, à la date du 9 avril 1604, l'autorisation de donner des représentations publiques; il fabriqua et publia en 1842 (sous les auspices de la Société Shakespeare !) un livre de compte des représentations d'Othello le I®' novembre i6o5 et de Mesure pour Mesure le 26 décembre suivant au palais royal de Whitehall — livre de comptes qu'il inséra aux pages 2o3 et 204 des Extraits des Comptes dès Réjouissances de la Cour par Peter Cunningham ; il fabriqua et publia en 1849 ^^^ détails sur les prétendues représentations d'Hamletet de Richard II qu'aurait données en 1607 l'équipage des vaisseaux de VEast India Company^ d'après le journal du capitaine William Keeling, etc.; il fabriqua et publia un acte officiel daté du 4 janvier 1 609 , d'après lequel Robert Daborne,

(i) On sait, aujourd'hui, qu'0^/?e//o était loin d'être écrit en 1602 !... Voir à ce propos les magnifiques amplifications auxquelles s'est livré Hugo — qui donna en plein dans une erreur si séduisante, comme du reste Knight, Chasles, etc. !

(2) Memoirs of Edward Alleyn, 1841, page 63. — Voir aussi le Catalogue des Manuscrits de Dulwich, par Warner, pages 24, 25, 26 et 27.

(3) Memoirs of E. Alleyn, p. 68.

William Shakespeare et quelques autres étaient nommés « instructeurs » des Enfants (jeunes acteurs) des Réjouissances; etc., etc.

On le voit, grâce à la science de Collier, tout cela était ingénieusement combiné pour « combler des lacunes ». Nous avons dit au chapitre cinquième comment tous ces faux furent dénoncés à partir de iSSg — et quelles polémiques acharnées s'ensuivirent. Ce fut un désastre sans précédent et irrémédiable pour la théorie shaxperienne qui, malgré les efforts désespérés de ses partisans, allait de plus en plus passer au second plan : la théorie baconienne venait précisément de naître, et, bien que timide encore, bien qu'ayant à peine posé les jalons de l'enquête formidable qu'elle allait entreprendre, elle bénéficia du coup terrible que venait de porter involontairement Collier au Priape de Stratford, et elle trouva en Angleterre comme en Amérique des adeptes tels que lord Palmerston (1784-1865), le poète et député Richard Moncklon, Milnes lord Houghton (1809-1885), John Bright (181 1- 1889), sans compter, dans une mesure moindre, le grand philosophe américain Ralph Waldo Emerson (i8o3- 1882), le savant W. H. Furness (1802-1891), Bismarck en Allemagne, et le noble poète anti-esclavagiste des États-Unis, John Greenleaf Whittier (i 807-1 892), qui fit cette déclaration si sage : « Que Bacon ait ou non écrit les pièces merveilleuses, je suis tout à fait certain que l'homme appelé Shakspere ne le fit ni ne l'aurait pu. »

Au moment où naîtl'école baconienne et avant de nous approprier le résultat de ses travaux sur Shaxper, tout en les complétant et en les rectifiant du point de vue rutlandien, mettons sous les yeux du lecteur ce qui se trouve maintenant au fond de notre alambic :

^ Le fils d'un modeste campagnard de Stratford-sur- Avon totalement illettré et chargé de famille, que la mu-

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nicipalité choisit momentanément comme «dégustateur d'ale » — né au mois d'avril i564 — qui ne put achever ses études primaires (s'il les a faites, nous l'ignorons encore I) aida son père dans les travaux de l'agriculture, puis apprit l'état de boucher dans sa petite et malpropre bourgade natale où la plupart des administrateurs publics eux-mêmes ne savaient pas lire — épousa Anne Hathaway à dix-huit ans et demi (nous le savons maintenant)dans desconditions assez bizarres — braconna(dans sa jeunesse, disent les shaxperiens, ce que nous ne pouvons pas encore contester jusqu'ici) — abandonna sa femme et ses enfants dans sa vingt-deuxième ou dans sa vingt-troisième année — n'a laissé dans les documents officiels aucune trace pendant les années iSSy, i588, iSSg, lôgoetiSgi au moins, mais, d'après une tradition recueillie en Angleterre par Riccobini vers 1727, aurait fait le métier de voleur; et, d'après le Fantôme de Ratsey, publié en i6o5, il aurait dû jouer un jour gratuitement avec d'autres acteurs une pièce devant ce chef de bande — est vaguement entrevu à Londres en 1 5g2, y aurait débuté (quelle que soit Tannée) comme gardien de chevaux à la porte d'un théâtre, puis tout d'abord (ou directement, si cette tradition pouvait être controuvée) fut reçu au théâtre «à un rang très modeste » ou comme « domestique », avant de jouer des rôles sans importance — n'a laissé aucune trace précise à Londres, ni l'ombre d'un écrit — n'eut les premiers éléments de sa biographie consignés que quarante-six ans après sa mort — obtint pour son père et pour lui un modeste titre d'écuyer sur présentation de faux documents — acquit soudain de petites propriétés à Stratford, où il dut retourner parfois, au moins dès i6o5, car des actes de justice établissent qu'en cette année et quatre ans plus tard il se montra créancier impitoyable pour des sommes

modiques — retourna définitivement, vers l'âge de quarante-sept ans, à Stratford-sur-Avon, y mourut à cinquante-deux ans, laissant un testament banal où il ne lègue à sa femme que le second lit de la maison — n'avait chez lui ni livres ni manuscrits — et (qu'il ait écrit ou non l'épigraphe énigmatique de John Combe, aimait la taverne et la plaisanterie. »

Certes, au point où nous en sommes, nos lecteurs en savent déjà quelque peu davantage sur le Stratfordien, la force des choses nous ayant parfois fait anticiper ; en outre, nous avons dû, chemin faisant, éliminer ou réserver certaines choses que Tillusion shaxperienne donne trop souvent comme acquises ou vraisemblables ; — mais le résumé qui précède indique ce qu'on savait, ce qu'il était possible de savoir vers 1860, à l'aube de la théorie baconienne.

Nous pouvons maintenant franchir un demi-siècle et nous emparer des résultats d'une critique énorme, auxquels viennent s'ajouter ceux de notre point de vue. Par où commencer ? Avant toute autre s'impose la question des « signatures » — et de l'école primaire — qu'on peut enfin résoudre grâce à la récente et quasi providentielle découverte de M. le docteur Wallace : la solution de ce point capital déterminera celle de plusieurs autres.

Nous avons déjà signalé les inconcevables exagérations de certains shaxperiens au sujet de l'école primaire de Stratford où Ton aurait enseigné, en fait de langues, tout notre moderne programme d'enseignement supérieur — et même davantage (i) ! 11 faut maintenant aller

(i)On lit dans la vie de William Cecil qu'il reçut sa première éducation aux grammar schools de Stramford et Granthara. Au

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beaucoup plus loin. Eût-il même fréquenté l'école primaire de sept ans à treize, l'époque et les méthodes d'enseignement étant données, Shaxper aurait pu seulement acquérir des notions de lecture, d'écriture, de calcul, de géographie, d'histoire, de dessin : on sait quel temps exigeait jadis la simple connaissance de l'alphabet, des voyelles composées, et de toutes les combinaisons de syllabes ; on sait que de nos jours mêmes, au sortir de l'école, nombre d'enfants n'ont qu'un mince bagage de connaissances — bientôt évanouies aux trois quarts, s'ils n'ont pas l'occasion de les entretenir et de les consolider (i) ; — et cette occasion fut totalement refusée à Shaxper !

Mais, ce point acquis, il y a plus ! Où les shaxperiens ont-ils vu qu'en iSyo les enfants entraient à l'école dès rage de sept ans ? Il résulte des témoignages contemporains qu'ils n'y entraient qu'à neuf et même dix ! Le célèbre traducteur de la Semaine de Guillaume Du Bartas, Joshua Sylvester (i563-i6i8), qui naquit précisément un an avant Shaxper de Stratford, nous apprend qu'il entra à dix ans à Fécole de Southampton, tenue par Adrian de Saravia.

Voilà singulièrement réduit encore le temps d'écolage supposé de Shaxper !

Nous disons: supposé. Car enfin, s'il est déjà trop clair que le Stratfordien ne peut être Pauteur d'Hamlet, abondance de preuves ne nuit pas, et l'on doit mainmois de mai i535, il entra au collège de Saint-Jean, à Cambridge, après avoir donné des preuves d'un talent exceptionnel. Son dernier biographe, M. Aug. Jessopp, ajoute : « On dit même qu'il lisait le grec avant qu'il eût atteint ses dix-neuf ans, mais c'est probablement là une simple fable. » Ainsi donc, on ne peut concevoir qu'un jeune homme, élève de la plus fameuse institution d'Angleterre, sût le grec à 19 ans — et Shaxper l'aurait su à treize... au sortir d'une école primaire 1

(i) Se rappeler les examens de nos miliciens.

tenant se demander : Shaxper a-t-il vraiment fréquenté récole ?

On l'ignore totalement !... Aucun document ne le prouve — comme aucun ne prouve le contraire. Cette simple constatation étonne à première vue, mais il n'en est plus de même lorsqu'on réfléchit à deux choses. La première, c'est que si une commune conserve dans ses archives les actes d'état civil proprement dits — naissances, mariages, décès, etc. — elle peut ne pas conserver la liste des élèves ayant fréquenté son école : cela se voit encore de nos jours mêmes. La seconde chose à laquelle il faut réfléchir, c'est que les shaxperiens d'autrefois ne pouvaient naturellement se demander si l'homme tenu pour Tauteur d'Hamlet avait fréquenté l'école primaire. Ce n'était une question pour personne, même en l'absence de documents. Si l'on ignorait que Benjamin Jonson fit ses études primaires à Saint-Martin, qui croirait qu'il ne les avait pas faites dans une école quelconque ? Ce serait demander si l'auteur de ï Alchimiste savait lire, ce qui ne peut venir à l'esprit d'une personne sensée. L'absolue bonne foi des shaxperiens est donc hors cause : nul, avant les baconiens, n'eût songé à émettre un doute sur ce point.

De même, on sait pourquoi, après Malone, les shaxperiens furent entraînés à dépeindre un jeune « Shakespeare » imaginaire, rêvant sur les bords de l'Avon ou dans les forêts du voisinage, dans « une solitude peuplée d'abeilles et d'oiseaux », vu à travers l'œuvre même comme à travers l'idéal romantique de i83o : la pente était aussi fatale que glissante. Le point de départ une fois admis, chacun ajoutait son trait, sa plausible hypothèse. Vainement avait-on convaincu de faux William Henry Ireland, cela n'eut d abord pasgrande importance : l'idée qu'lreland et ses pareils se faisaient de l'auteur

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d'Hamiet était celle de toute leur époque, qu'après tout ils avaient pour complice. Ils avaient agi dans le sens du courant général. Et quand on représentait Shakespeare au berceau dans Torageuse Allégorie des Passions humaines, ou songeur aux alentours du cottage d'Anne Hathaway, ou lisant au coin du feu les vieilles chroniques d'Angleterre qui s'animaient à ses yeux, quelque chose se mêlait bien à tout cela de l'époque ossianique et byronienne, mais ce qui s'exhalait chaque jour davantage de l'œuvre géniale, répétons-le, c'était, sans qu'on pût s'en rendre compte, l'image altérée et captivante de Rutland lui-même... Chose merveilleuse et logique ! le dieu véritable venait déteindre sur la vague idole de Stratford — ce qui rappelle un peu, qu'on permette le rapprochement^ l'histoire de cet autre Roger, l'aimable et fameux sir Roger de Coverley, le héros d'Addison, qui, changé en Sarrazin, était cependant reconnaissable encore à travers les traits du « féroce étranger »; — et l'universelle adoration fourvoyée localisait de son mieux à Stratford et aux environs ce qu'elle ne pouvait saisir dans sa véritable atmosphère du château de Bel voir, de la forêt de Sherwood, des universités de Cambridge et de Padoue,.de Paris, d'Ostende (i) et de la cour d'Angleterre. En réalité, c'était devant Roger Manners de Rutland qu'allaient s'incliner, sur le tombeau de Shaxper le Clown, un Walter Scott, un Coleridge,un Lamb, un Byron, une princesse de Pologne, des écrivains de France et d'Allemagne et des milliers de fanatiques, enivrés des émanations enchantées de l'âme d'Hamlet, de Jacques, de Bénédict et de Brutus.

Sur cet enthousiasme, les baconiens vinrent jeter un froid. Nous rallumons aujourd'hui le feu sacré sur l'au-

(i) Le comte de Rutland séjourna à Ostende.

tel véritable, et le vingtième siècle va s'en remplir, car ridéal est tout, il n'est rien qui n'y converge et ne s'y subordonne, et le monde en a plus que jamais soif — attendu, comme l'a dit Fromentin, qu'au fond nous n'aimons que le beau; mais pouvait-on soupçonner en 1848 ou en 1857 la vérité qui se révèle enfin ? L'œuvre des baconiens aura été féconde : elle a préparé l'étroite fusion de l'Idéal et de la Vérité — seule formule complète, ici comme en toutes choses. La critique baconienne est bien caractéristique de cette seconde moitié du dixneuvième siècle où l'étude de l'histoire est devenue de plus en plus exacte, où, remontant sans cesse aux sources et comparant une foule de documents classés avec soin, on a détruit plus d'une illusion chérie — héroïque ou charmante — remis au point nombre de figures et d'actions célèbres qu'avait idéalisées la Renaissance historique du temps des Chateaubriand, des Augustin et des Amédée Thierry, des Daunou, des Fauriel, des Michelet, où l'on a prouvé que le héros de l'Espagne, le Cid, fut un chef de bande luttant avec les Maures contre sa « patrie », que Guillaume Tell n'a pas existé, que Camille n'a pas repris Rome aux Gaulois, que Romulus est un mythe, que l'art de creuser des mines de houille ne fut pas enseigné à Hullos et aux Liégeois par un Angélus (ange), mais par un Anglus (Anglais), etc. (i). Sans doute, avant les baconiens, on n'ignorait pas le seizième siècle anglais; mais, en dépit de tous les documents que l'on possède, bien des choses indifférentes aux contemporains, ou du moins qu'ils n'ont pas consignées par écrit, apparaissent singulièrement vagues quand on veut les préciser. D'où possibilité pour l'historien de donner parfois quelque carrière à son imaginait) Voir notre brochure Les Patrons des Mineui's (1900).

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tion. Croit-on qu'aujourd'hui, si connu que soit le seizième siècle français, on pourrait toujours se faire une idée complète de ce qu'était à cette époque l'école de telle bourgade bretonne ou provençale ? Sait-on, pour donner un exemple qui n'est pas pris au hasard, qu'en étudiant de près la biographie de Malherbe (î555-i628) pour l'édition de ses œuvres qu'a publiée en 1862 la maison Hachette, Adolphe Régnier, de l'Institut, constata qu'en dépit des apparences on ne savait presque rien sur les cinquante premières années de ce poète célèbre, et qu'aujourd'hui encore, malgré les efforts de Régnier, on n'a et l'on n'aura probablement jam.ais aucun détail, de i586 à i6o5, sur la vie de l'illustre Normand — contemporain de Ruîland et de Shaxper ?. . . Que de personnes sachant par cœur les Stances à M. Dû Périer ne soupçonnent point cette particularité surprenante — et n'y eurent jamais leur attention attirée, tout simplement parce que les anecdotes recueillies par Racan suffisent à donner une idée du caractère de Malherbe et surtout parce que l'authenticité de ses œuvres ne fait aucun doute ! Et si nous avons en somme assez de renseignements sur Corneille et Molière — moins pourtant qu'on ne croit à première vue ! — sait-on qu'on n'en a pour ainsi dire aucun sur leur enfance ? ou qu'on n'en a sur Molière que d'assez contradictoires — et qu'on lui attribue encore deux maisons natales au cœur même de Paris ?... Si la date de la naissance et même la date de la mort de Rabelais, 1495 et i553, sont toutes deux hypothétiques, que savons-nous aussi de sa vie, malgré tous les efforts d'un groupe d'admirateurs qui ont fondé à Tours une revue spéciale ?... Longtemps si mal connue, l'est-elle beaucoup mieux aujourd'hui, malgré d'immenses travaux des Sarmiento, des Navarette, des de Molins, etc., la vie du premier écrivain de l'Espagne,

de Michel de Cervantes Saavedra qui mourut, précisément le même jour que Shaxper de Stratford, le 23 avril 1616? et, pour ne donner qu'un exemple, bien que l'auteur de Don Quichotte passe pour être né en 1547, n'y a-t-il pas encore des érudits qui en tiennent pour... i558? Combien de gens se doutent qu'on ne sait rien de la vie de cet écriv^ain célèbre si essentiellement français, Marivaux, qui naquit à Paris et y vécut yS ans, de 1688 à 1763, sans cesse répandu dans la société mondaine et littéraire !... On pourrait donner d'autres exemples non moins étonnants : Aristophane, Esope, Lucrèce, Vi)lon, Montemàyor, Ruysdaël, Pierre de Hoogh, Anne Radcliffe, etc. Et que d'incertitudes sur l'enfance de Napoléon P'" même, voire sur sa date de naissance, qu'on n'est pas du tout certain de connaître !...

Il est donc fort explicable qu'au sujet de l'enfance de l'auteur prétendu à'Hamlet^ les shaxperiens aient donné quelque carrière à leur imagination, du reste avec une logique apparente. Aussi la tâche des baconiens n'a-t-elle pas été aisée pour remettre les choses au point I Que de recherches! de minuties! d'archives remuées! d'examens comparatifs ! Finalement — et du reste aidés dans une certaine mesure par quelques shaxperiens soucieux avant tout de vérité — ils ont établi sans conteste possible :

1° Que le père et la mère de William Shaxper — John Shaxper et Mary Arden — étaient complètement illettrés ;

2** Qu'au seizième siècle, Stratford était la bourgade la plus malpropre d'Angleterre, avec une place publique fangeuse, des rues non pavées le long desquelles des rigoles s'emplissaient de déchets des maisons et de fumier, et où les oies et les porcs barbotaient dans les mares et les ornières ;

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3" Qu'au mois d'avril i552, douze ans avant la naissance de William, John Shaxper fait son entrée dans l'histoire en subissant une amende de 12 pence pour avoir laissé non loin de sa porte ce qu'on appelle en latin un... sterquinarium ;

4° Que treize membres sur dix-neuf du conseil municipal même ne savaient pas lire;

5° Que la maison natale du prétendu poète ou (comme pour Molière) les deux maisons entre lesquelles on hésite, n'étaient que des masures sans étage, avec un simple comble et recouvertes de chaume (on les a exhaussées depuis);

6° Qu'en iSyg, le père de Shaxper était tellement gêné qu'il ne put payer une taxe extrêmement minime;

7° Que les gens de la classe de Shaxper réservaient leurs oreillers aux femmes en couches et se contentaient d'une bûche ronde sous la tête ; et qu'un jeune ménage économisait sept ans pour acheter un matelas ;

8° Que cette classe, selon l'expression de Samuel Johnson, émergeait à peine de la barbarie ;

9° Que William Shaxper épousa très probablement Anne Hathav^ay contraint et forcé par les amis ou tuteurs de la jeune fille, qu'il voulait sans doute abandonner après l'avoir séduite — comme il l'abandonna du reste sans ressources avec trois enfants, après quelques années de mariage ;

10° Qu'on n'a aucune raison de douter de l'affirmation d'Aubrey et de Dowdall qu'il apprit jeune la profession de boucher.

On a parfois objecté que cette chose si extraordinaire et si rare, le génie, peut naître partout. Rien de plus faux! C'est une erreur énorme abritée sous une équivoque — et qui constitue une méconnaissance absolue des lois de la nature. Il n'y a pas d'effet sans cause. Un

lys ne fleurit pas sur un chardon ; et, sur sa tige même, il ne saurait s'épanouir dans certains milieux. Le père, la mère et les ancêtres de Shaxper ne sont pas suffisamment connus pour qu'on puisse se prononcer avec assurance ; mais ce qu'on entrevoit d'eux ne permet cependant pas de croire qu'ils fussent dans les conditions toutes exceptionnelles requises pour donner naissance au phénix. Le phénix ne peut être d'extraction vulgaire — que cette extraction soit du reste riche ou pauvre. Seuls des êtres d'élite peuvent donner naissance à un Phidias, à un Eschyle, à un Démosthène, à un Annibal, à un Marc-Aurèle, à un Titien, à un Newton, à un Leibnitz, à un Vélasquez, à un Gluck, à un Tasse, à un Chateaubriand, à un Alfred de Musset. C'est un fait qui tombe sous le sens, que la science établit d'ailleurs, et que l'expérience a naturellement toujours vérifié (i). Un lévrier ne peut sortir d'une famille de carlins, ni se développer s'il est soumis jeune à d'ingrates besognes

(i) A ce propos, M. William E. Edwards fait quelques citations des plus concluantes. Il rappelle que le docteur Holmes dit que l'éducation d'un enfant commence cent ans avant sa naissance; Herbert Spencer, qu'un grand homme est la résultante d'une énorme accumulation de force à travers les âges et que l'enfant ne peut être radicalement différent de ses parents ; Galton, que les capacités naturelles d'un homme dérivent de l'hérédité et n'émergent que d'une façon graduelle et régulière ; Carlyle, que l'histoire de l'enfance d'un homme est la description de ses parents et de son entourage ; le docteur Weismann, que le génie musical, sans un précoce stimulant et l'occasion continuelle d'ouïr et d'étudier la grande musique, ne se développera pas, etc. — M. Edwards ajoute avec raison qu'on ne peut supposer, quand on connaît et l'entourage et les parents de Shaxper, que ceux-ci aient donné naissance à celui qu'Emerson appelle « la meilleure tête de l'Univers » et Lowell « le cerveau le plus fertile dont on ait gardé la mémoire ». Des phénomènes pareils ne s'improvisent pas sans des signes familiaux précurseurs, et dans un milieu complètement défavorable. Un homme de génie naît d'un père d'une grande vigueur physique et intellectuelle, et d'une mère exceptionnellement sensible.

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déprimantes. On ne conçoit pas Bucéphale fils de mulets aussi estimables qu'on voudra ; de même qu'on ne conçoit pas, fût-il issu de coursiers de race, qu'il devienne jamais Bucéphale si on Tatrophie dès l'enfance, soit en lui faisant porter le bât, soit en le nourrissant mal, soit en le rouant de coups. Si donc, contre toute vraisemblance, nous méconnaissions même quelque peu la nature, la qualité, raffinement relatif des parents et des ancêtres de Shaxper, il reste du moins incontestable qu'un enfant de génie aurait nécessairement dû sortir d'un milieu pareil pour n'être pas artistiquement étouffé.

Or, Shaxper n'en sortit pas !

Il ne chercha même pas à en sortis, puisque, sans avoir aucune occasion de s'instruire — et sans pouvoir y connaître ce monde de l'aristocratie qui remplit d'une manière si naturelle l'œuvre dite shakespearienne — il resta boucher à Stratford jusqu'à vingt ans passés.

Aussi les shaxperiens, acculés par leurs adversaires, ont-ils fait et font-ils encore des efforts désespérés pour atténuer et pour embellir le tableau de Stratford au seizième siècle ; — et ils s'accrochent à l'école primaire comme des naufragés à la dernière planche de salut.

A ce propos, ils ont recours à des artifices qui font sourire — touchant lesquels, d'ailleurs, comme toujours, ils ne peuvent s'accorder. Tantôt, avec M. Sidney Lee, ils vont jusqu'à prétendre que si John Shaxper signait d'une croix, cela ne prouve pas qu'il ne savait écrire — bien que Halliwell-Phillipps, Charles Knight et Malone lui-même proclament une évidence qui n'est que trop claire ! John Shaxper était markman, c'est-à-dire qu'il signait d'une marque (une croix ou simplementunpoint).

Tantôt, comme Frédéric James Furnivall, ils empruntent à la Schoole of Vv^tue ( 1 677), de Francis Seager, la description d'un écolier du seizième siècle, et ils l'ap-

pliquent tranquillement à Shaxper, comme si cela prouvait que celui-ci eût fréquenté l'école dans un temps où d'ailleurs tant d'enfants ne la fréquentaient pas !

Tantôt — expédient comique! — ils citent maints passages, maints souvenirs, maintes comparaisons qui se trouvent dans l'œuvre dite shakespearienne : ils font remarquer, par exemple, que dans telle scène de Peines d' amour perdues ei des Joyeuses Femmes de Windsor, l'auteur rappelle le temps où il étudiait l'alphabet ; que dans un passage célèbre de Comme il vous plâtra (acte II, scène septième), Jaques parle de « l'écolier pleurnicheur, avec sa gibecière et sa brillante face matinale, se traînant comme un limaçon à contre-cœur vers l'école»; que dans la deuxième scène de Roméo et Juliette^ on compare deux amoureux qui se quittent à des écoliers laissant leurs livres, etc. — comme si tout cela prouvait que Shaxper est bien l'auteur! comme si l'auteur véritable n'avait pas, lui, fréquenté l'école !

En être réduit à raisonner de la sorte, c'est montrer qu'on défend une cause perdue ! Ce genre d'argumentation rappelle assez celui du brave savantasse qui, croyant confondre un contradicteur, lui disait d'un air triomphalement finaud : « La preuve qu'Homère a existé, c'est que j'ai son buste sur ma cheminée ! »

Tout compte fait, cependant, si terriblement que la balance penchât en faveur des adversaires de Shaxper, il n'y avait aucune preuve matérielle que l'homme de Stratford n'eût jamais fréquenté l'école ; et les deux parties semblaient s'escrimer dans le vide — rappelant un peu le célèbre tableau noir exposé par un peintre facétieux sous le titre de Combat de nègres dans l'obscuriié.

Les deux parties adverses auraient pu se regarder jusqu'à la vallée de Josaphat et même au delà — comme les caniches de faïence dont parle l'histoire.

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C'est alors que les baconiens — sans rien abandonner toutefois de leurs positions, sans rien concéder de leurs fortes présomptions — s'avisèrent d'emporter le dernier doute par un autre moyen QUI VIENT ENFIN D'ABOU- TIR : l'examen serré des « signatures ».

Au sujet de cette question, qui seule a fait couler des flots d'encre, les baconiens sont arrivés à ce résultat aussi stupéfiant qu'inattendu — et tout récent, insistons-y — que SHAXPER NE SAVAIT PAS ÉCRIRE I

Tout récemment: car la question a surtout pu être tranchée à la suite de la découverte d'une nouvelle « signature» qu'a faite M. le docteur Charles William Wallace, ancien professeur de littérature anglaise à l'Université américaine de Nébraska, et qu'il a publiée dans le numéro de mars 1 910 du Harpers Monthly Magasine..

Ainsi quand une découverte est mûre et, comme on dit, « dans l'air », tout concourt à la favoriser ! C'est un fait que démontre l'histoire de toutes les grandes découvertes.

Il existe donc maintenant sept soi-disant «signatures» de Shaxper — dont six, sans doute possible, de l'accord général, sont du temps où vivait Thomme de Stratford. Le doute et le désaccord persistent à propos de la septième, qui, au lieu de figurer comme les autres sur des actes officiels, se trouve sur un exemplaire delà traduction anglaise des Essais de M ichel de Montaigne, publiée en i6o3 par John Florio ; — mais on va se rendre compte qu'au point de vue qui nous occupe, la question d'authenticité de cette dernière signature n'a aucune importance.

Les six « signatures » qui se trouvent sur des actes of^ ficiels du temps de Shaxper sont :

1° et 2°. Celle d'un acte d'achat d'une maison dans Blackfriars (Londres), acte daté du lo mars i6i3. (Cet acte est conservé à la bibliothèque de la Corporation de la Cité de Londres, qui l'acheta en 1841 pour 141 livres sterling, soit environ 3, 600 francs.) — Celle de l'acte d'hypothèque fait le lendemain, le 11 mars i6i3. (Cet acte est conservé au British Muséum. Ajoutons que les deux actes précités furent découverts en 1768 par un avoué, Albany WaUis, parmi les titres de propriétés du révérend M. Fethertonhaugh, d'Oxted, comté deSurrey, et qu'ils furent publiés par Edmond Malone en 1790.) 3°, 4° et 5°. Les trois « signatures » du testament deShaxper, fait le 25 mars 1616, quatre semaines avant sa mort. (Ce testament, qui est conservé au palais de Somerset House, à Londres, fut découvert en 1747 par le révérend Joseph Green, de Stratford-sur-Avon, et reproduit en 1763 dans la Bibliographia Britannica.)

6*^ La « signature » d'un acte renfermant — entre autres — la déposition faite par Shaxper dans un procès sans importance, au mois de mai 161 2. (Cette « signature » vient d'être découverte par M. Wallace parmi les iniL lions de. documents amoncelés, presque sans ordre, dans l'immense palais de Somerset House.)

Reste la signature de l'exemplaire anglais des Essais de Montaigne. Est-elle du temps de Shaxper? N'est-ce pas encore un faux moderne ? That is the question ! La seule chose que l'on sache, c'est que cet exemplaire des Essais fut acheté en i838 par le British Muséum pour la somme de cent vingt livres sterling, soit plus de trois mille francs. — Il faut citer encore ici, pour mémoire, l'exemplaire des Métamorphoses d'Ovide, sur la première page duquel se trouvent les initiales « W'" Sh^ » : ce petit livre fut donné en 1682 à an certain T. N. par W. Hall, peut-être le W. Hall qui écrivit en 1694 à Edwards

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Thwaits, d'Oxford, une lettre (découverte en 1884) dont nous avons parlé, et dans laquelle il est question d'une visite au tombeau de Shaxper à Stratford. L'exemplaire des Métamorphoses se trouve à la bibliothèque bodléenne d'Oxford.

Depuis l'essai de Frederick Madden, Observations touchant un autographe de Shakspere (i838), les discussions sans fin sur la signature de l'exemplaire de Montaigne, tout inévitables qu'elles aient été, ont cependant égaré la critique en créant un dérivatif : c'est à l'examen des cinq « signatures » (maintenant des six) qui sont sur des actes officiels qu'il aurait fallu s'attacher pour ainsi dire exclusivement. Mais était-ce possible? Ni Joseph Green, ni après lui Steevens et Malone ne pouvaient guère plus se demander si les « signatures » étaient bien de Shaxper, qu'ils ne pouvaient se demander si l'auteur d'Hamlet avait fréquenté l'école de Stratford. Nous disons « guère », car, à l'extrême rigueur, un doute eût été concevable; mais quelle perspicacité n'eût-il pas requise I Les baconiens eux-mêmes furent loin d'y songer tout de suite ! Trop de discussions et trop de recherches étaient nécessaires avant qu'on pût soupçonner d'abord, établir peu à peu ensuite cette chose stupéfiante. Comme cela va ressortir à toute évidence, la signature de l'exemplaire des Essais de Montaigne ne peut être de Shaxper, puisqu'il ne savait pas écrire — et partant la question de la date de cette signature devient secondaire au point de vue qui nous occupe ici (i).

Un premier point laborieusement et solidement acquis par les baconiens — point qui fait déjà tout entrevoir !

(i) Dans un autre ordre d'idées, il reste à voir si c'est un faux; ou si, étant du temps de Shaxper, elle ne serait pas de la main même de Rutland — ce dont nous doutons toutefois.

— c'est que les prétendues signatures sont de mains différentes.

Certains shaxperiens impénitents s'obstinent quand même, ergotant sur une question de nature assez complexe. La découverte inattendue de M. le docteur Wallace leur a d'abord fait pousser des cris de joie — parce qu'elle fournit deux menus détails précieux sur la vie d'un homme de qui l'on ne sait presque rien de positif; mais cette joie n'a pas été de longue durée, car un baconien, M. Durning-Lawrence, s'emparant de la découverte de M. Wallace, a tout de suite fait éclater que la nouvelle « signature » est plus visiblement encore que les autres d'une main différente ! Ainsi, M. Wallace — qui n'est pas un baconien ! — a porté sans le vouloir le plus terrible coup à l'illusion shaxperienne.

Un second point acquis par les baconiens, c'est que les soi-disant signatures sont : r le plus souvent incomplètes, abrégées; 2° queleur orthographe diffère; S^qu'aucune de ces « signatures » ne revétl'orthographe « Shakespeare » ou « Shake-speare», qu'on trouve exclusivement sur les pièces et les poèmes publiés au temps où vivait Shaxper.

La découverte de M. Wallace confirme mieux encore cette triple constatation écrasante.

Que répondent les shaxperiens ?

Deux choses également insoutenables.

La première, c'est que toute personne peut modifier sa signature. Rien de plus vrai — quoique, pour un œil exercé, sous les changement les plus considérables en apparence, certains traits subsistent à l'insu du signataire. Mais cette observation n'a même pas de raison d'être ici, car les six « signatures » qui se trouvent sur les actes officiels sont de la même époque — des quatre dernières années de la vie de Shaxper : 1612, 161 3, i6i3 et

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1 6i6. S'il arrive qu'une personne ne signeplusà cinquante ans comme à vingt, elle ne changera pas sa signature quatre fois de 48 à 52 ans, — ni surtout, comme pour les signatures du 10 mars i6i3 et du 11 mars i6i3, du jour au lendemain !

Vaincus sur ce point, les shaxperiens tentent une seconde échappatoire : les noms propres, disent-ils, n'ont pas d'orthographe. C'est incontestable : ils n'en avaient surtout pas au seizième siècle — et moins encore dans le peuple et la classe bourgeoise que dans la noblesse.

Mais cette objection ne signifie rien ici.

En effet, on peut s'expliquer que le nom de famille du futur boucher et du futur clown soit toujours orthographié dans les archives de sa bourgade natale et des localités environnantes Shaxper, Shaksper, Shakspur, Shakysper, Shaksbere, Shaxpere, etc., que l'instituteur de Stratford, Walter Roche, l'ait orthographié Shaxbere(i), que le contrat de mariage de William Shaxper et d'Anne Hathaway ou Hathwey porte William Shagspere, et qu'on ne trouve JAMAIS sur les actes d'état civil du Warwickshire la forme Shakespeare ou Shake-speare qui figure sur les œuvres; car, de même qu'un écrivain peut prendre un pseudonyme, il peut à plus forte raison modifier l'orthographe de son nom, comme Boyron, l'acteur et auteur comique ami de Molière, qui signa Baron; comme le traducteur de la Bible, Isaac Lemaistre qui signa Lemaistre de Saci; comme Delharpe, qui signa ses oeuvres du nom de La Harpe; comme Marc Girardin qui modifia son nom en celui de Saint-Marc Girardin; Honoré Balzac, en celui d'Honoré de Balzac, F.-R. de La Mennais en celui de Lamennais ; rriais ce qu'on ne saurait

(i) Dans un acte étranger à l'école.

comprendre, c'est ce triple non-sens d'un écrivain devenu célèbre signant des actes officiels avec une orthographe autre que celle qu'il a invariablement adoptée pour ses livres, n'en griffonnant parfois, d'autre part, qu'une forme abrégée (ce qu'interdisait d'ailleurs la loi quand il s'agissait de signatures !), et changeant à la fois d'orthographe — et d'écriture même I — du jour au lendemain, dans les actes de i6i3.

Jamais ces choses ne s'expliqueront — si l'on s'obstine à considérer le Stratfordien comme l'auteur d'Hamlet.

Mais elles s'expliquent aisément dans le cas contraire.

Les baconiens ont tout analysé avec une rigoureuse logique, pour aboutir à la plus indiscutable des conclusions.

Il est inutile aujourd'hui de démontrer que les « signatures » sont de mains différentes : un examen attentif le prouve assez. Le fait que certaines d'entre elles sont abrégées et que le temps a fait pâlir l'encre a permis à quelques shaxperiens de tenter de nouvelles échappatoires. Vains efforts ! Des agrandissements photographiques et l'examen avec des verres grossissants ont rendu l'évidence éclatante.

Les deux signatures de i6i3 même ne se ressemblent pas 1 M. Durning-Lawrence raconte plaisamment dans son récent livre Bacon est Shakespeare (19 lo) qu'il y a quelques années, le bibliothécaire et le président de la Corporation de Londres, où se trouve la première de ces deux signatures, eurent l'obligeance de la porter, en sa compagnie, au British Muséum. Elle fut placée à côté de la seconde soi-disant « signature » qui se trouve sur l'acte d'hypothèque. On les examina de près. Le bibliothécaire de la Corporation, dit M. Durning-Lawrence, avoua qu'il n'y avait aucune raison de supposer que l'acte

SHAXPER ENFIN ENTREVU 427

de la Corporation porte la signature de « Shakespeare»; et les autorités du Briiish Muséum, de leur côté, déclarèrent qu'ils pensaient la même chose de l'acte d'hypothèque I...

On ne peut soutenir, en effet, le contraire que si l'on ferme systématiquement les yeux.

Mais il y a plus !

Toute décisive qu'elle soit, la question d'écriture reste encore — ici comme ailleurs — secondaire.

Le point capital, trop longtemps négligé, c'est que la plupart des prétendues signatures sont incomplètes : l'auteur d'Hamlei n'aurait pas seulement changé d'écriture du jour au lendemain, il aurait en outre changé l'orthographe de son nom, il ne l'aurait dans aucun cas orthographié « Shakespeare », et il n'aurait pas m.ême pris la peine de l'écrire complètement! Quadruple non-sens!

En vain les skaxperiens se débattent-ils contre l'évidence : William E. Edwards, M. G. G. Greenv^ood (qui n'est pas un baconien !) et Malone lui-même, qui ne peut être ici suspect, ont prouvé que ces noms incomplets ou plutôt abrégés s'achèvent par un signe de contraction souvent employé jadis en anglais à la fin des mots terminés en per ou père. Ce n'étaient donc pas des signatures : légalement, celles-ci devaient être complètes î Et M. Durning-Lawrence — un homme de loi, qu'on veuille le noter — achève de tout expliquer en établissant que les deux documents de i6i3 portent non qu'ils sont signés, mais simplement scellés : le sceau se trouve en bas, comme on peut voir dans les innombrables ouvrages qui les ont reproduits.

Quant aux signatures, pas n'était besoin, ajoute M. Durning-Lawrence, qu'elles fussent apposées au-dessus des sceaux : il suffisait que les greffiers inscrivissent à la hâte, mais suffisamment reconnaissable, le nom de

l'intéressé qui ne savait pas écrire; — ce qu'ils firent.

Tout cela, tiré enfin au clair, en dit long I

On a énormément discuté, chose explicable, sur les actes eux-mêmes, sur les différences d'écriture, sur les difficultés de déchiffrer certaines prétendues signatures et sur les variantes de ce nom Shaxper que les greffiers d'état civil orthographiaient arbitrairement, et qu'un érudit Américain, Wise, est parvenu à orthographier de quatre mille manières (i) ; mais, répétons-le, on ne pouvait même songer à se demander, avant les baconiens, si le Stratfordien savait écrire : c'eût été trop énorme I Cependant, on a logiquement fini par en arriver là... Et si les deux documents de i6i3 ne suffisaient pas à l'extrême rigueur, l'examen du testament de Shaxper a permis d'être plus affirmatif encore.

Ce testament — sur lequel on a tant écrit ! — fut fait le 1 5 mars 1616, quatre semaines avant la mort de Shaxper.

On notera d'abord qu'il est écrit sur trois feuilles volantes — dont chacune porte une prétendue signature de l'auteur prétendu d'Hamlet, Le testament constitue une des suprêmes réponses des shaxperiens à leurs adversaires. Non qu'à maints égards il ne laisse de les embarrasser singulièrement, par exemple à cause de la sécheresse ou plutôt de l'absence de style qu'on y remarque, et bien davantage encore à cause de sa sécheresse de sentiments, toutes choses qui avaient déjà surpris le Révérend Joseph Green en 1747 ; — mais, du moins, il porte trois «signatures» qui sont de la même main, s'écrient triomphalement les shaxperiens.

Delà même main, assurément. Il n'y a nul doute à cet égard, et c'est fort regrettable pour les shaxperiens I Car, cette main est-elle bien celle de Shaxper ? et rap-

(i) Wise : Autograph of William Shakespeare... together with 4. OCX) ways of spelling his name. Philadelphie, 1869,

SHAXPER ENFIN ENTREVU 429

pelle-t-elle les mains ou seulement l'une des mains qui tracèrent les deux prétendues signatures de i6i3?

C'est toute Ja question !

Le testament, écrit en anglais et daté en latin, commence ainsi :

« Au nom de Dieu, amen. Moi, William Shackspeare, etc.. »

L'orthographe Shackspeare est d'abord à remarquer — on va voir, on devine déjà pourquoi.

Au bas du testament, et dans Tordre suivant, se trouvent les cinq noms du greffier et des quatre témoins :

Fra : Collyns.

Julius Shawe.

John Robinson.

Hamnet Sadler.

Robert Whattcott.

Première chose à noter, le testament et les cinq noms qui précèdent sont de la même main, celle du greffier Francis Collyns.

Les quatre témoins, Shawe, Robinson, Sadler et Whattcott, ne savaient donc pas écrire — ce qui était, on l'a vu, le cas de la plupart des Stratfordiens.

Jusqu'ici rien de surprenant — sauf toujours l'orthographe Shackspeare. Mais venons aux trois prétendues signatures qui sont sur les trois feuilles du testament.

La plupart des ouvrages anglais ou étrangers qui reproduisent ce testament substituent commodément en tête Shakespeare à Shackspeare^ — puis suppriment les deux premières « signatures », ne reproduisant que celle de la troisième feuille, dont ils changent encore l'orthographe !

Grâce à ce triple expédient d'apparence tout innocent,

et dont le lecteur ne se doute pas, le document est altéré — et les soupçons détournés.

La vérité, c'est que les trois prétendues « signatures » qui se trouvent sur les trois feuilles volantes ne ressemblent à aucune des deux « signatures » de i6i3, et ne rappellent pas, d'autre part, le classique de Shakespeare ou Shakespeare des œuvres. Les voici dans l'ordre où elles se trouvent sur les trois feuilles du testament :

William

Shakspere Willm Shaksper William Shakspere

Les modifications que nous venons de signaler pouvaient encore se faire de bonne foi avant les baconiens, bien qu'en des matières controversées il faille user d'une extrême circonspection ; mais, en toute loyauté, on ne devrait plus se permettre ces modifications depuis que le caractère insolite des prétendues signatures a été signalé.

D'abord, vit-on jamais et peut-on même concevoir un testament signé par le testateur sur chaque feuille ? Evidemment non ; et le souci qu'ont les shaxperiens de jeter un voile là-dessus n'est que trop significatif ! Il est donc clair que les deux premières « signatures » au moins ne peuvent être de Shaxper,

Soit, s'empressent de dire ses partisans; on peut le concéder ; mais qu'importe si la principale, au bas de la troisième page, est de lui ? Il importe beaucoup; mais nous jugeons inutile d'insister, car il suffit amplement

t faire cette remarque décisive que la troisième préfendue signature est de la même main que les deux autres !

Là-dessus, nul doute possible. Un examen même su-

SHAXPER ENFIN ENTREVU 431

perficiel des trois «signatures» du testament montre: l' qu'elles sont de la même main ; 2^ qu'elles ne ressemblent à aucune de celles des actes de i6i3 ; 3° que la seconde est abrégée.

« L'original de la première signature, dit M. Durning- Lawrence, a été fort endommagé, mais le W reste tout à fait net. Remarquez seulement le W's. Si ces écrits étaient des signatures, qui eût engagé un homme qui signait son testament suprême à faire chaque W aussi différent des autres que possible ; et pourquoi le deuxième nom de baptême estil écrit Wï7/m ? Comparez aussi le deuxième et le troisième Shakespeare et remarquez que chaque lettre est formée d'une manière différente. Comparez les deux S's ; puis les deux h's : le h du deuxième commence en bas et le h du troisième commence en haut ; la même observation s'applique à la lettre qui suit le a, ainsi qu'au k's. »

A ces observations sans réplique de M. Durning-Lawrence, on pourrait en ajouter d'autres. Mais c'est inutile. Il est clair que le testament ne porte pas la signature de Shaxper. Si l'homme de Stratford avait signé, jamais il n'eût écrit (ni même laissé écrire) son nom autrement que sous la forme Shakespeare ou Shakespeare, adoptée par lui et illustrée par des chefs-d'œuvre. S'il n'était pas responsable des formes Shaxper, Skaxbere, Shagsber, etc., employées autrefois dans les archives de Stratford, on ne saurait comprendre qu'à la fin d'une carrière glorieuse il eût signé par exemple Shakspor, ni qu'il eût pu apposer une signature abrégée, ni même qu'il eût permis au greffier Francis Collyns d'écrire Shackspeare en tête du document ; — de même qu'on ne s'expliquerait pas, pour prendre un exemple d'une analogie suffisante, qu'Honoré de Balzac, sur le point de mourir, en i85o, eût signé Honoré Balzac ni surtout Honoré Bazak ou Hon. Balsc, ou, comme signait son grand-père, Balsa.

D'autre part, on ne s'expliquerait pas non pins que le greffier eût ignoré l'orthographe d'un nom devenu si célèbre : ce simple détail montre assez que Francis Collyns ne songeait guère — et pour cause ! — que l'homme dont il rédigeait le testament le 26 mars 1616, pût être ïauteur d'Ham le t!...

S'expliqi£e-t-on, maintenant, pour quelles raisons les shaxperiens dénaturent, sans qu'il y paraisse, le testament ?

Tout ce testament est de la main du greffier Collyns — chose alors permise par la loi, vu le peu de personnes sachant écrire. Les témoins suffisaient. Les trois prétendues signatures s'expliquent simplement par ce fait qu< le testament étant sur trois feuilles volantes, le greffiei a inscrit sur chacune le nom du testateur pour les retrouj ver plus aisément si elles venaient à se disperser parm ses papiers. Cela explique aussi pourquoi les deux prej mières signatures sont plus hâtivement griffonnées pourquoi la seconde est incomplète !

Qu'elles soient de la même main que tout le reste^ du document, c'est ce qui ressort mieux encore d'un travail minutieux qu'a publié, au mois de janvier 1909 Mlle Magdelene Thummkintzel dans une revue de Leipzig, Der Menschenkenne : par des reproductions photogra-dB phiques, elle a fait d'ingénieux et décisifs rapprochements^^ entre les lettres des soi-disant signatures et celles du tes- ' tament même. Les shaxperiens ont d'abord voulu triompher, feignant de croire que tout le testament était de la main de Shaxper; mais ils n'ont pas tardé « à garder de Conrard le silence prudent », n'osant admettre au fond que Fauteur d'Hamlet eût écrit lui-même un document si peu digne de lui à divers points de vue, et sentant que Mlle Thummkintzel renforçait la thèse de leurs adversaires...

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Cependant, le croirait-on ? Beaucoup ne se rendent pas encore à l'évidence ! Comme si un testateur signait chacune des feuilles de son testament ! comme s'il pouvait changer son écriture et — dans les conditions que nous avons dites — l'orthographe de son nom, de i6i3 à 1616 ! comme si, eût-il même été terrassé par la maladie au point de ne pouvoir signer, le greffier n'eût pas connu l'orthographe d'un nom devenu glorieux !

Certes, répétons-le, il restait toujours possible d'ergoter — à tort et à travers : le sujet offre tant d'échappatoires ! la routine et la force d'inertie gardent un si grand empire ! Mais voici que la récente découverte de M. le docteur Wallace coupe court à toute possibilité même d'arguties et de dérivatifs.

Au mois de mars 1910, sous le titre de Nouvelles Découvertes shakespeariennes, M. le docteur Wallace publia dans la revue Harper's Monihly Magasine le document judiciaire qu'après de longues et véritables fouilles — le mot n'a rien d'exagéré — il avait découvert. Cette découverte fit du bruit. Des journaux bruxellois nous demandèrent ce que nous en pensions : nous insérerons notre réponse dans le volume suivant. Nous n'avons à en résumer ici que la partie relative aux soidisant signatures.

Le document publié par M. Wallace se compose simplement des questions et des réponses faites à l'occasion d'un procès où l'homme de Stratford figura comme témoin, à Londres.

Toute mince qu'elle paraît à première vue, cette découverte a beaucoup d'importance : elle fait connaître enfin — pour la première fois ! — un domicile précis occupé par Shaxper dans la capitale, rue d'Argent, paroisse Saint-Olave. Il a plus d'importance encore au point de vue qui nous occupe ici. Parmi les gravures qui illus-

trenl rarticle du Harper's Monthly Magasine de M. Wallace, se trouve une photographie : la déposition de Shaxper, au bas de laquelle on voit une nouvelle prétendue signature. M. Durning-Lav^rence s'est «mparé de ce document avec un empressement explicable : au moment de mettre sous presse son livre Bacon est Shakespeare (1910), il a fait imprimer un chapitre supplémentaire ; il n'y reproduit pas seulement la partie du document déjà publiée par M. le docteur Wallace : il met en regard — ce qui achève de tout éclairer ! — k déposition véritablement « signée », elle, d'un autre témoin : Daniell Nicholas.

Si M. Wallace avait pu songer, comme le baconien M. Durning-Lawrence, à reproduire les deux documents, au lieu d'un seul, il ne se serait certes pas hasardé à parler d'une nouvelle « signature » de Shaxper !

Nul doute n'est possible quand on jette un coup d'œil sur le nom (abrégé, ici encore !) de Shaxper, et sur le fiom complètement écrit de Daniell Nicholas : les deux fragments delà déposition et la prétendue signature de Shaxper sont de la même main, celle du clerc ou greffier — tandis que le nom de Daniell Nicholas est une véritable signature, d'une main toute différente]

De plus, naturellement, cette signature est complète : le co-témoin de Shaxper n'a pas signé, par exemple, « Dan. Nichol » ou « Dan. Nich» » ou « Dan. Nie. » C'est qu'il savait écrire, et même beaucoup mieux que le greffier— lequel, à vrai dire, griffonnait à la hâte des dépositions sans grand intérêt, et qui a ajouté, sous la déposition faite par Shaxper, la simple mention abrégée * Wilm. Shaxp*' ». Il a procédé de même avec d'autres témoins, tel un certain Johnson qui ne savait pas écrire non plus.

Mais, quel que soit le griffonnage du greffier qui était

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chargé d'écrire de longues dépositions fastidieuses, on voit aisément, sans doute possible, que le nom abrégé de « Wilm. Shaxp^» est de sa main : d'autant mieux que, par un heureux hasard, dans la déposition qu'a faite D. Nicholas, au-dessus de sa signature, se trouve, complètement écrit par le greffier, le nom de « Shaxpere ». ^.'identité d'écriture est éclatante, indéniable !

Chacun Ta compris : si le greffier ne s'est plus donné la peine d'écrire en bas \q nom entier de « Shaxpere », c'est parce que ce nom se trouvait déjà dans le corps de la déposition, et que la formalité n'avait d'ailleurs pasplus d'importance que cette déposition même. Dans un cas semblable, c'est-à-dire quand le témoin ne savait pas signer, la loi n'en exigeait pas davantage : il suffisait que le nom fût reconnaissable. A la rigueur, le greffier aurait pu se contenter d'écrire « Will. Sh. », « William Sh. » ou «. W. Shaxp. ». Cette mention ne constituait qu'une sorte d'aide-mémoire éventuel.

Ainsi, la cause achève d'être entendue — sans appel possible : Shaxper ne savait pas écrire 1

Et comme si tant d'évidence n'était pas encore suffisante, il est une dernière chose sur laquelle nous appelons la suprême attention du lecteur, une chose que nous n'avons pu contempler sans une étrange et poignante émotion, une chose que M. Durning-Lawrence fait triomphalement remarquer, et à laquelle M. Wallace n'avait naturellement pu prendre garde : sous la prétendue signature « Wilm. Shaxp''» se trouve un petit point — requis par la loi — apposé là par l'homme de Stratford pour attester qu'il ne savait pas signer...

Un petit point ! Conçoit-on assez notre émotion I Ainsi donc, de cet homme qu'on a cru l'auteur d'Hamlet^ de Comme il vous plaira, d' Othello, de Macbeth et de la Tempête, qu'on a souvent donné comme le plus grand

poète des temps modernes, comme le plus grand qui se fût révélé depuis Dante, et sur qui trois siècles d'une gloire sans pareille se sont égarés, il n'existe que ce point ressemblant à une tache minuscule faite par inadvertance I

Mieux vaut n'en pas dire davantage. Le silence est ici plus éloquent que tous- les commentaires. Jamais découverte aussi saisissante ne s'est vue dans l'histoire des lettres et des arts, ni ne se reverra; et nul doute qu'un frisson n'en passe à travers l'Angleterre et le reste du monde.

Deux choses deviennent maintenant très secondaires sinon indifférentes.

De qui est la signature de l'exemplaire des Essais de Montaigne ? Il est possible que la question reste toujours sans réponse. « Découverte » seulement en i838, peutêtre n'est-elle qu'un des nombreux faux qu'a vu naître la fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième : c'est aujourd'hui l'avis même de M. Thompson, directeur du British Muséum (i) — bien que M. Sidney Lee persiste encore à la déclarer authentique! On se demandera si elle ne serait pas de Rutland lui-même... John P'iorio fut l'un de ses familiers, et c'est précisément à Rutland, à la comtesse de Rutland et à Southampton qu'il dédia sa traduction des Essais de Montaigne; et Ton a fait en outre remarquer avec raison que cette signature., dans ses initiales majuscules surtout, décèle un rare caractère de distinction. Mais à cette hypothèse on peut faire deux objections : si Rutland

(i) Voir sa lettre du 3 novembre i904àM.Tree, citée par M.Durning-Lawrence.

SHAXPER ENFIN ENTREVU 437

avait apposé par fantaisie sur un de ses livres son pseudonyme au lieu de son nom, il aurait sans doute écrit « Shakespeare » et non « Shakspere » (i), ce qui tendrait à prouver, une fois de plus, que les falsificateurs ne pensent jamais à tout; nous voudrions savoir en outre si cette signature rappelle l'écriture du «jeune »Rutland dont plusieurs lettres sont conservées au château de Hatfield. L'écriture de l'auteur d'Hamlet se seraitelle sensiblement modifiée vers i6o3, année où parut la traduction anglaise des Essais ? L avis des paléographes pourrait être curieux à connaître. Mais tout porte à croire qu'il s'agit bien d'un faux. Et, en tout cas, chose qui nous intéresse uniquement ici, la signature n'est pas — et pour cause ! — de l'homme de Stratford.

La seconde chose devenue secondaire, c'est de savoir si Shaxper ne fréquenta pas quand même l'école pendant un laps de temps assez court — ou par intermittence comme tant d'enfants qu'on emploie aux travaux agricoles, qui font parfois en outre l'école buissonnière, et n'arrivent jamais à rien apprendre. De nos jours encore, n'en est-il pas beaucoup qui finissent par quitter l'école totalement illettrés ou qui déchiffrent péniblement un

(i) On devine quel devait être le niveau des études dans un grand nombre d'écoles primaires au seizième siècle : beaucoup de maîtres étaient d'une ignorance au sujet de laquelle on sera édifié en lisant Ascham et Peacham. (Voir Nathan Drake, Shakespeare and his Times, 1817, page 47.) Quant aux maîtres d'école stratfordiens du temps de Shaxper, Walter Roche, Simon Hunt (d'après M. Lee), Thomas Jenkins et John Cottom, ils sont mal connus et l'on ne s'accorde même pas sur les dates de leur entrée en fonctions. M. Lee dit que Hunt « semble » avoir succédé à Roche en ibj-j {A Life, p. i3) ; mais Mme Stopes donne les dates suivantes: Roche iSÔQ- 70; Hunt 1571, et ajoute : Jenkins devint maître vers 1577 [Shakespeare's Warmckshire Contemporaries, p. 243) Quant à Cottom, il doit avoir succédé à Jenkins en 1779. [Y o\t Shakespeare' s Marriage, de Gray, p. 108.) Ces détails n'offrent d'ailleurs plus maintenant qu'un intérêt assez secondaire.

texte imprimé sans savoir cependant tracer une lettre ? On objectera peut-être que Shaxper dut étudier des rôles. C'est une erreur ! Il n'a pu jouer que de vagues rôles d' « utilités » qui n'exigeaient aucune instruction sérieuse. En tout cas, s'il savait un, peu lire, chose extrêmement douteuse — le boucher de Stratford et le clown de Londres ne savait à coup sûr pas écrire. Et c'est peut-être la raison pour laquelle ses premiers biographes ne nous ont laissé aucun détail sur son séjour à l'école primaire. Nous n'aurons pas plus la cruauté d'insister sur les études de grec et de latin qu'il y aurait faites — d'après ses «. biographes » modernes î...

En lisant la vie de Shakespeare, on craint teujcHirs de découvrir un beau mystère.

Charles Dickens,.

Eafance et jeunesse de Shaxper. — Son mariage. — Pourquoi il s'enfuit de Stratford. — Ses aventures avant qu'il éciioue enfin à Londres : les quatre pierres de touche dont nous disposons pour reconstituer cette période de sa vie. — Que Shaxper est William Sly et Falstafl. — Lettres (récemment découvertes) de la comtesse de Southampton et de Tobie Matthew attestant qu'il était connu sous le sobriquet de Falstaff. — Le Falstaff des deux « Henri IV » et ceJui des « Joyeuses Femmes de Windsor ». — Où et quand eut lieu l'aventure de braconnage. — Shaxper dans l'œuvre de Ben Jonson, etc. — Ne fut-il pas caché au château de Belvoir pendant les dernières années de la reine Elisabeth? — Shaxper usurier impitoyable. — Dernières anomalies expliquées.

Puisque William Shaxper ne savait pas écrire, il est définitivement hors cause, et nous pourions a la rigueur terminer ici ce livre — si l'objet principal de notre thèse ne nous forçait à suivre le fuyard de Stratford à Londres, où les Southampton et les Rutîand le trouvèrent sans doute au fond des coulisses, peut-être au fond d'une ta-

verne. Les pièces du châtelain de Belvoir renferment nombre d'originaux de son acabit, jouant un rôle analogue à celui des serviteurs et des personnages comiques dans les tableaux de Paul Véronèse.

Non plus que ses parents et la plupart des membres du conseil communal, Shaxper ne sut tracer les lettres de son nom !... Il dut aider de bonne heure son père, l'exdégustateur d'ale, dont les affaires périclitaient. On se le figure sans peine lui rendant de petits services, vagabondant avec d'autres enfants, faisant des courses pour les siens et peut-être pour des voisins, puis insensiblement initié par son père à la profession de boucher. Quoi de plus naturel ? C'est, de nos jours encore, l'histoire d'un grand nombre d'enfants. Qu'il soit devenu boucher, nul doute à cet égard : les témoignages indépendants et non suspects d'Aubrey et de Dow^dall l'établissent; aucun des premiers biographes ne l'a contesté pour les besoins de la cause, comme certains de nos modernes shaxperiens — et Malone n'a pas même tenté d'ébranler cette tradition dûment consignée. Mais (simple hypothèse) la tradition fût-elle même erronée, qu'importerait encore? Si Shaxper ne savait pas lire dans sa jeunesse, il ne le sut pas davantage dans son enfance — c'est le contraire qui peut se voir parfois ! — et par conséquent, il exerça à Stratford une profession manuelle quelconque, avec plus ou moins de régularité. C'est tout ce qu'il suffit en somme de savoir.

Nous disons : avec plus ou moins de régularité. Il est en effet probable qu'à cette époque déjà, Shaxper préférait la taverne au travail. Pourquoi se serait-il comporté dans son adolescence autrement qu'il ne le fit plus tard à Londres? La tradition des buveurs de Bidford (avec une ou deux autres qui sV rattachent) peut être contestée, et nous avons eu soin de faire remarquer qu'elle n'est pas

établie aussi sûrement que d'autres ; mais elle a du moins pour elle toutes les vraisemblables. Répétons cependant qu'elle ne nous est nullement nécessaire.

L'histoire du mariage concorde avec ce qu'on sait déjà de Shaxper. Malgré tant d'écrits et d'hypothèses, elle reste sans doute assez obscure, et ne sera probablement jamais éclaircie; — mais enfin, n'en sait-on pas assez? Shaxper, à dix-huit ans passés, séduisit Anne Hathaway qui en avait vingt-six, fille de feu Richard Hathaway que certains shaxperiens s'efforcent encore de représenter comme un « fermier aisé», mais dont le modeste cottage, au hameau de Shottery, n'était qu'une chaumière — et dont chaque enfant, avons-nous vu, n'hérita que d'une somme insignifiante (i).

Le mariage eut-il lieu sans l'autorisation des parents de Shaxper, voire à leur insu ? Les amis de la jeune fille, intimidant le futur Falstaff, assez pusillanime en dépit de ses rodomontades, le forcèrent-ils à régulariser la situation d'Anne? C'est probable, mais on n'en est pas absolument certain; et, quoiqu'il pût être intéressant de le savoir, cela n'est cependant pas indispensable : ce qu'il suffit en somme de savoir, c'est qu'Anne Hathaway mit au monde Suzanne, à la fin de mai 1 583, cinq mois après le mariage ; puis deux jumeaux, Hamnet et Judith, qui turent baptisés le 2 février i585 — et que bientôt Shaxper s'enfuit, abandonnant sa femme et trois enfants en bas

(1) Chacun des enfants de Richard Hathaway — quatre fils et trois filles — reçut six livres treize shellings et quatre pence, soit environ cent et soixante francs, qui en représenteraient aujourd'hui douze cents à peine. — Pour la « ferme » d'Hathaway, voir la gravure du livre de Samuel Ireland, ou celle qui se trouve en tête de Peines d'amour perdues, dans l'excellente collection Gol lancz du Temple Shakespeare, en petits volumes séparés et annotés, ne coûtant que un franc vingt-cinq : cette « ferme » n'est qu'une chaumière sans étage, en pisé reliant des pièces de bois !

âge. Est-il téméraire de croire, son caractère étant donné, qu'il ne partit qu'après avoir consumé le modeste héritage de sa femme ? La durée des six livres d'Anne Hathaway détermina probablement celle de la lune de miel...

Quoi qu'il en soit, Shaxper disparut brusquement.

A la suite d'une affaire de braconnage, persistent à répéter la plupart des shaxperiens : ayant enlevé un daim du parc de sir Thomas Lucy de Charlecote, et puni trop sévèrement, il suspendit à la grille du château une pancarte où il avait écrit des vers blessants qui offensèrent cette fois le seigneur de Charlecote au point que le jeune braconnier dut chercher son salut dans la fuite. Telle est la version de Nicolas Rowe ( 1 709). Nous avons vu qu'elle est erronée, et que Malone lui-même en a démontré l'impossibilité — mais sans qu'il pût se rendre compte (comme nous allons l'établir grâce à la récente découverte de Mme Stopes !) que cette aventure de Tâge mûr de Shaxper n'eut pas les environs de Stratford pour théâtre. On pourrait appliquer à Rowe un vieux proverbe souvent cité dans nos fermes wallonnes : « Il a ètindou braire ine vatche, min n'sé nin d'vin que stà. » (Il a entendu meugler une vache, mais ne sait pas dans quelle étable.) Rowe se méprit sur l'origine de l'écho perdu qu'il recueillit : une letti-e exhumée par Mme Stopes permettra de tout expliquer. — Mais enfin, si la tradition se rapportait même à la jeunesse de Shaxper^ ce point n'aurait pas grande importance ici (i) : tout ce qu'on doit savoir en ce moment c'est (quel que fût le motif) qu'il disparut de Stratford.

Tel est le fait sur lequel, et pour cause, l'accord est unanime.

(i) Nous insistons sur le mot « ici » ; car on verra plus loin qu'il n'est pas indifférent, à d'autres points de vue, de savoir où Taventure se déroula.

Maïs sur les motifs de la fuite comme sur la manière dont elle eut lieu, les shaxperiens ne sont déjà plus d'accord. La plupart, M. Sidney Lee en tête, répètent encore, contre toute évidence, Thistoire de braconnage — et croient donc que Shaxper aurait pu écrire les vers de la pancarte î D'autres avancent qu'il suivit « peut-être» une troupe d'acteurs de passage à Stratford.

Ces deux versions s'excluent — à moins que, par une coïncidence extraordinaire, la troupe d'acteurs eût précisément quitté la ville au moment où Shaxper s'.enfuyait, et encore qu'elle eût accepté un homme compromis et totalement illettré...

Mais il est inutile d'insister : la seconde version, non moins fausse que la première, n'est qu'une hypothèse moderne — contredite par les traditions d'origine indépendante, d'après lesquelles Shaxper échoua cinq ou six ans plus tard à Londres et garda les chevaux à la porte d'un théâtre avant d'y entrer comme « domestique » ou callboy. Le plus intransigeant des shaxperiens et le moins suspect en l'occurrence, M. Lee, écrit que « toute l'évidence aboutit à la conclusion, confirmée par le fait qu'il n'eut plus d'enfants (i), qu'il quitta Stratford dans les derniers mois de i585 ». Ainsi donc, comme nous l'avons dit aussi, il dut s'enfuir dans sa vingt-deuxième ou vingt-troisième année — en i585 ou en i586. Peutêtre bien dans sa vingt-quatrième année, en 1587 — s'il fut présent lors des formalités dont nous avons parlé concernant l'hypothèque d'Asbies ; mais c'est improbable : l'acte l'eût sans doute indiqué. Que l'insoutenable hypothèse moderne du départ avec une troupe d'acteurs

(i) Après les jumeaux baptisés le 2 février i5B5. — Qui dit même, hypothèse qu'on n'a jamais faite à notre connaissance, qu'il ne s'enfuit pas avant la naissance d'Hamnet et de Judith, en i584?...

sourie à certains shaxperiens, on le comprend : elle leur permet d'abord de faire entrer tout de suite Shaxper dans le monde des théâtres ; ensuite, et du même coup, d'expliquer l'emploi deson temps (et comment il put achever son éducation !) pendant les cinq ou six années où l'on perd sa trace. Cette hypothèse fait donc partie d'une sorte de système. Déjà Tévêque Percy avait suggéré à Malone une autre hypothèse séduisante et poétique: au temps où Shaxper était un écolier (! ?) de onze ans, en 1575, son père le conduisit probablement aux fêtes fameuses que le comte Robert Dudley de Leicester donna au château Kenilworth (i), à quelques lieues de Stratford, en l'honneur de la reine Elisabeth ; et l'imagination de l'enfant, frappée par la magnificence des spectacles fantastiques et des jnasques^ ne s'en serait-elle pas inspirée plus tard, notamment dans la vision d'Obéron au second acte du Songe d'une nuit d'Été (2) ? On voit où tendent ces suggestions ! Elles s'expliquaient plus ou moins lorsqu'on croyait Shaxper l'auteur d'Hamlet: aujourd'hui, qu'on sait à quoi s'en tenir, on peut encore supposer que le petit William vit, comme des milliers d'enfants, les fêtes de Kenilworth ; mais c'est un détail qui n'a plus la moindre importance.

Qu'il ait ou non vu ces fêtes, une chose certaine, la

(i) L'ancien et vaste château de Kenilworth (que les soldats de Cromwell devaient démolir), avait été donné en i562 par la reine au comte de Leicester, son favori, qui l'y reçut en i566, en i568 et en iSyô. Les fêtes de iSjS furent d'un éclat exceptionnel. Elles durèrent dix-sept jours et coûtèrent à Leicester une somme qui serait évaluée de nos jours, à plus de trois millions. La reine y vint avec une suite de 3i barons et de 100 serviteurs qui furent tous logés au château. On se rappelle le rôle ingénieusement imaginaire que Walter Scott fait jouer à « Shakespeare » dans son célèbre roman de Kenilworth (1821).

(2) V. OberorCs Vision, Illustratcd Shakespeare Society, 1843, par Nie. John Halpin.

seule qui importe ici, c'est qu'il ne suivit pas une troupe de passage quand il abandonna sa femme et ses enfants. Aucun shaxperien n'a d'ailleurs formellement soutenu cette hypothèse lancée à tout hasard. Et, d'autre part, M. Lee se contredit sans y songer quand, après avoir ajouté crédit à l'histoire du braconnage dans le parc de sir Thomas Lucy de Charlecote, il écrit ces lignes significatives :

€ Le plus grand fardeau des années d'Anne Hathaway et la vraisemblance que le poète fut forcé à se marier par ses amis, n'étaient pas des circonstances d'heureux augure i^i). »

Voilà enfin la véritée touchée !...

Halliwell-Phillipps, qui a longuement tout pesé, écrit à la page 71 du premier volume de son Esquisse d'une Vie de William Shakespeai^e :

€ Il importe d'observer que toutes les anciennes traditions auxquelles on peut attacher quelque valeur, s'accordent avec la croyance que Shakespeare ne quitta pas sa ville natale avec l'intention d'être acteur. »

Rien n'est plus incontestable !

Voici donc le problème — dégagé de tout trompel'œil et de toute hypothèse :

[i) A Life, p. 26. — M. Lee, après avoir fait remarquer avec une sage prudence qu'il est dangereux de vouloir chercher dans les pièces des allusions à l'expérience personnelle de « Shakespeare M, croit cependant en trouver une dans le passage « Que la femme prenne toujours un plus âgé qu'elle, etc. » de la Douzième Nuit (Acte II, se. IV), et dans le passage de la Tempête (Acte VI, se. I) : « Si tu brises le nœud de sa virginité avant que les cérémonies consacrées, etc. ». A ce compte, vu le nombre de personnages et de situations que renferment les trente-deux pièces, on peut trouver toutes les allusions qu'on voudra ! M. Lee a été bien avisé d'être prudent en l'occurrence — puisque Shaxper ne savait pas écrire.

En iS85 ou i586 — peut-être en iSSy — un homme de 21, de 22 ou de 2 3 ans, dépourvu de ressources et illettré, s'enfuit d'une bourgade du centre de l'Angleterre, et l'on perd sa trace jusqu'en 1592 au moins. L'époque^ les mœurs et la législation étant données, que put-il devenir ?

Cette question ne semble pas embarrasser M. Lee qui dirige tout simplement Shaxper sur Londres à sa sortie de Stratford, et dit même quelle route il suivit !

M. Lee écrit en effet :

« Shakespeare poussa naturellement vers Londres, y allant sans doute à pied pendant i586 par la route d'Oxford et de High Wycombe. La tradition la montre comme la route préférée de Shakespeare plutôt que la chaussée de Banbury et d'Aylesbury. »

Nous ne savons si M. Lee était présent ; quant à nous, beaucoup trop jeune à cette époque pour avoir une souvenance précise de la route que prit Shaxper, nous voudrions savoir à quelle tradition M. Lee fait allusion : en dehors de la légende de D'Avenant que nous avons anéantie, il n'y a pas l'ombre d'une tradition à ce su^ jet. De plus, on se demande sur quoi se base M. Lee pour diriger directement Shaxper sur Londres en i586 (i), alors qu'on ne l'y entrevoit, et vaguement encore... qu'en 1592 !

Ce que Shaxper devint dans l'intervalle, nul ne le sait avec précision. Mais, de notre point de vue, on peut faire quelques vraisemblables 'suppositions d'ensemble. Quant à l'affirmation de M. Lee que Richard Field —

(i) M. Fleay barre ici quelque peu ia route... à M. Lee : il rappelle qu'en 1586 la peste sévissait à Londres au point que les théâtres furent fermés ! Ce ne fut donc pas cette année que Shax per aurait pu garder les chevaux !

QUI FUT SHAXPER DE STRATFORD i47

un Stratfordien dont l'imprimerie se trouvait aux Blackfriars, près de Ludgate — et « Shakespeare » furent « bientôt associés comme auteur et libraire-éditeur »> nous n'aurons pas la cruauté d'y insister...

Revenons à la réalité.

En quittant Stratford, William Shaxper pouvait certes exercer sa profession de boucher pour le compte d'autrui — à poste fixe bien entendu, car on ne conçoit pas un boucher ambulant. Les lois du temps qui réglaient l'exercice des professions s'y fussent d'ailleurs opposées. Mais inutile de s'arrêter à cette hypothèse puisqu'on sait dans quelles conditions Shaxper finit par échouer sans ressources à Londres.

On s'arrêtera moins encore désormais (s'il est possible î) aux deux hypothèses de certains shaxperiens, qui en font un clerc de notaire ou un maître d'école !...

Restent les hypothèses plausibles. Pendant les cinq ou six années où l'on perd sa trace, Shaxper dut nécessairement faire une de ces trois choses : vivre seul en état de vagabondage, être soldat, ou faire partie d'une bande de voleurs.

Vivre seul en état de vagabo^ndage n'était guère possible, tant les lois répressives étaient terribles. N'en existe-t-il pas encore de nos fours dans la libre Belgique qui sont dépourvues de tendresse ? C'était bien autre chose, toutefois, au seizième siècle, dans la joyeuse Angleterre ! A cette époque où la sécurité publique était mal assurée encore, où l'on devait souvent voyager en compagnie et armé, tant les routes étaient infestées de malheureux sans aveu, tout vagabond était déshabillé jusqu'à la ceinture, puis reconduit à coups de verges par la police jusqu'à la limite de la commnue, où il était remis en d'autres mains qui lui faisaient subir le même traitement, et ainsi de commune en commune

44g LORD RUTLAND EST SHAKESPEARE

jusqu'à celle où il était domicilié 1 Dans certains cas, l'oreille du coupable était en outre percée d'un fer chaud I Et ces lois, qu'on veuille le remarquer, ne s'appliquaient pas seulement aux « vagabonds » proprement dits ; elles visaient aussi, d'après l'Acte d'Elisabeth de 1672 (chap. 2 et 5) «tous les vagabonds et mendiants valides » parmi lesquels étaient classés « escrimeurs, montreurs d'ours, joueurs (acteurs) publics d'intermèdes et ménétriers n'appartenant pas à un baron du royaume ou à quelques autres personnes du plus haut rang » ; et « tous les jongleurs, colporteurs, chaudronniers et petits chalands errant en plein air sans avoir l'autorisation de deux juges de paix au moins, etc. » On ne conçoit donc pas que Shaxper ait pu vivre des années en état de vagabondage — à moins que caché au fond de vastes forêts, vivant de racines, de fruits, de chasse, courant mille dangers : genre de vie moins facile en Angleterre que dans les pays chauds, et qui implique en tout cas un retour à la sauvagerie.

L'hypothèse du vagabondage est donc invraisemblable. Faut-il ajouter que les shaxperiens ne la soutiendront pas plus que nous ?...

Reste : soldat — ou membre d'une bande faisant du grand chemin. Disons tout de suite qu'au seizième siècle les deux choses se confondaient assez souvent.

Certains shaxperiens supposent qu'en quittant Stratford Shaxper se fit soldat. Il n'y a certes là rien d'impossible — bien qu'aucune tradition n'en dise mot. Une chose certaine en tout cas, c'est que, s'il s'enrôla, ce ne fut pas pour un temps très long ; car, à cette époque où n'existaient pas d'armées permanentes, les enrôlements n'avaient lieu qu'en temps de guerre — et il n'y eut alors qu'une expédition militaire, celle que le comte de Lei" cester entreprit en Hollande contre l'armée espagnole :

Leicester partit de Kenilworth, s'embarqua à Harwich au mois de décembre i585, et fut rappelé par la reine le II décembre iSSy. C'est W. J. Thoms (i) qui fit le premier remarquer, en i865, qu'une troupe de jeunes gens du Warwickshire se joignit à l'armée du favori d'Elisabeth, et que Shaxper était peut-être du nombre. M. Lee dit qu'il y a là une confusion évidente^ plusieurs habitants du Warwickshire portant le même nom et le même prénom que l'auteur (présumé) à'Hamlet. Pourquoi la confusion est-elle évidente? M. Lee n'essaie même pas d'en fournir une preuve ! La vérité, c'est qu'il n'en sait rien — non plus que nous d'ailleurs.

Plusieurs shaxperiens sont d'un autre avis que M. Lee — ce qui ne les empêche d'ailleurs point d'être en désaccord entre eux ! Ils croient que Shaxper put se rendre aux Pays-Bas ; mais... ils ne le croient pas d'une façon désintéressée : les uns (comme Richard Garnett et M. Edmond Gosse) supposent qu'il y aurait acquis la connaissance des choses militaires et de la noblesse; les autres (comme Halliwell-Phillipps), qu'il aurait pu y parfaire son éducation au point de vue théâtral, Leicester ayant emmené sa troupe d'acteurs avec lui.

Toutes ces hypothèses s'effondrent, encore une fois, puisque Shaxper ne savait pas écrire. S'il suivit Leicester en Hollande — ce qui n'est pas impossible, mais ce qu'on ignore — il en revint aussi illettré qu'il l'était en partant (2).

(0 William John Thoms (i8o3-i885) a laissé des contes et s'est énormément occupé de bibliographie. Bibliothécaire à la Chambre des lords, il commença à publier en 1846 dans VAthenaeum des études dt folklore — mot qu'il a créé et qui a fait la fortune que l'on sait. En 1849, il fonda la revue Notes and Queries. Il a laissé plusieurs écrits sur « Shakespeare ». L'hypothèse dont nous parlons ici se trouve dans ses Th?'ee Notelets on Shakespeare {iS6b).

(2) John AddingtonSymonds(i840-i893),rauteur des travaux que

Eût-il traversé la mer du Nord, la difficulté ne serait d'ailleurs pas résolue ; car Leicester ayant été rappelé à la fin de iSSy, on perd encore la trace de Shaxper pendant les années i588, iSSg, i5go et 1591 au moins l

Années où il n'y eut plus de guerre !

Et c'est ici que se présente invinciblement la dernière hypothèse possible — qui s'accorde avec la tradition rapportée par Riccoboni, et qui, du point de vue « shakespearien », a été abandonnée ou plutôt « méconnue » d'un accord tacite unanime : voleur de grand chemin...

Que ce mot n'effraie pas trop ! Nous sommes au seizième siècle; ce que Taine appelle lefufnier du moyen âge n'est pas loin ; une grande partie de la noblesse n'était pas encore bien dégagée des aventures de brigandage; et l'on se rappellera que les corsaires travaillaient ouvertement, sur toutes les mers, au profit de leurs souverains respectifs, comme à leur profit personnel. Entre les armées organisées par enrôlements (libres ou forcés)(i) et les bandes organisées pour faire du grand chemin, la, ligne de démarcation n'était pas toujours bien nette; et ces dernières suivaient les armées (2) — comme elles en sortaient souvent aussi...

Shaxper a dû passer par là — avant d'échouer à Londres vers 1592, c'est-à-dire vers l'époque où, le temps ex l'autorité publique aidant, il y eut un nettoyage des lon-

l'on sait sur l'Italie et sur la Grèce, écrit dans ses Prédécesseurs de Shakespeare dans le Drame ayiglais (1884) que ce fut peutêtre dans les Pays-Bas que « Shakespeare » apprit « à boire copieusement et à jurer » ! It serait plus juste encore de dire qa'rî s'y serait simplement... perfectionné.

(i)Voir ce qu'étaient à cette époque les enrôlements sous Henri IV en France — et ce qu'ils restèrent, avec les racoleurs, jusqu'à la Révolution de 1789!

(2) Voir ce qui se passe de nos jours même dans la Débâcle d'Emile Zola !...

gues queues d'aventuriers que laissaient les expéditions militaires...

Vainement les shaxpcriens voudraient-ils se débattre contre l'évidence : nous défions qu'ils y échappent l Au reste, nous allons l'établir mieux encore — maintenant que nous retrouvons Shaxper à Londres vers 1592, ou peut-être quelques années plus tard.

Quatre pierres de touche nous permettent d'établir l'évidence :

1° John FalstafF répond seul — avec Christophe Sly — à ce qu'on sait déjà de Sphaxper.

2° Si quelques doutes pouvaient encore subsister à cet égard, ils sont levés par la publication dans VHistorical M anuscripts Commission d'une lettre de la comtesse de Southampton à son mari, récemment découverte au château d'Hatfield.

3*^ Dans le théâtre rutlandien tout entier — ce dont les «haxperiens étaient aussi lain que possible de pouvoir s'aviser! — il n'est jamais question des choses du Warwickshire, des alentours de Stratfard, qu'à propos de Sly et de Falstaff.

4^ L'aventure de braconnage — entrevue dans les Joyeuses Femmes de Windsor — se rapporte encore à FalstafFI

Comment les Southampton et les Rutland connurentils à Londres l'ancien fuyard de Stratford ? Dans les coulisses ? à la taverne? Et en queile année exactement ? On ne peut naturellement le dire avec précision. L'intérêt de tous était de n'en rien révéler. Mais ces détails ne sont heureusement pas indispensables. Taverne ou coulisse, n'importe en somme 1 Quant à l'époque, ce

fut entre 1592 et iSgy. Ce qu'il est surtout nécessaire de savoir, c'est que Shaxper servit de prête-nom aux deux grands seigneurs : nous avons vu qu'il réunissait précisément l'ensemble de conditions requises pour ce rôle.

Shaxper était un original qui avait amusé Rutland et Southampton — comme d'autres personnes de leur entourage. Benjamin Jonson devait en rire aussi, tout en le regardant parfois un peu de travers au temps (assez court) où il put le connaître. C'était un illettré, un clown, un avare — mais, dans sa sphère, ce n'était pas un homme dépourvu d'intelligence. Or, Rutland n'a pas mis en scène un seul de ses originaux sans l'avoir connu: le génie voit, pénètre et interprète mieux que le simple talent, mais il n'invente pas; l'auteur de Peines €l' amour perdues a pu prêter quelque chose à ses personnages ou faire certains arrangements — mais nul ne doute, et pour cause, qu'Holopherne, Dull, Armado, Costard, Moth, Speed, Panthino, Pinch, Sly, Tranio, Grumio, Shylock, les deux Gobbo, Tybald, Balthazar, Quince, Snug, Bottom, Puck, Flûte, Snout, Starveling, Falstaff, Poins, Gadshill, Bardolf, Peto, Pistol,Shallow, Slender, Silence, Davy, Evans, Caïus, Nym, Simple, Robin, Rugby, Dogberry, Verges, frère Francis, Parolles, Lafeu, Lavache, Le Beau, Adam, Touchstone, Olivier Martext, Corin, Guillaume, Toby Belch, Andrew Aguedeek, Malvolio, Feste, Polonius, Autolycus, etc., personnages plus ou moins comiques, tous caractérisés, ne fût-ce parfois qu'en peu de mots, tous distincts, reconnaissables, populaires dans le monde anglo-saxon, nul, disons-nous, ne doute qu'ils aient existé. On le sait du reste pour certains d'entre eux — qui ne font assurément pas exception !

Qu'on passe maintenant en revue les personnages que nous venons de citer — et du reste, si Ton veut, tous

les autres du théâtre rutlandien : lequel ou lesquelsévoquentce qu'on sait déjà de Shaxper ? Il y en a deux : c'est Sly et FalstafF.

En les étudiant, on peut faire un retour sur le passé de Shaxper, en éclairer suffisamment les parties obscures.

Sly apparaît dans le prologue de la Mégère apprivoisée. Voici ce prologue qui est d'un excellent comique. Il se compose de deux scènes :

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