CHAPITRE PREMIER
Le plus grand nom de notre littérature — on peut même dire de toute la littérature. Henry Hallam.
Je ne lis plus rien du tout, sauf Shakespeare, que j'ai repris d'un bout à l'autre. Cela vous retrempe et vous remet de l'air dans les poumons, comme si l'on était sur une haute montagne. Tout paraît médiocre à côté de ce prodigieux bonhomme.
Gustave Flaubert.
(Lettres à George Sand.)
Incomparable attrait qu'exerce la question dite « shakespearienne ». — Comment se pose la question de l'attribution du plus grand des théâtres, et ce qui la distingue de l'homérique.
— Bibliographie shakespearienne. — Pourquoi les contemporains et les générations suivantes ne purent rien soupçonner.
— Intérêt qu'éveilla soudain la personnalité de l'auteur d'Hamlet lors de la renaissance du Romantisme : recherches de Malone et de ses successeurs. — Premiers doutes et naissance de l'école baconienne après i85o. — Caractères spécieux de l'attribution à Bacon. — Pourquoi et comment notre attention fut attirée sur Lord Rutland. — Esquisse de sa biographie, qui, seule, s'accorde pleinement avec les caractères et la chronologie de l'œuvre dite « shakespearienne ».
La question « shakespearienne » ne cesse de passionner les érudits et l'univers qu'attire invinciblement l'émouvante figure, souveraine et souvent mystérieuse, de l'auteur du Songe d'une Nuit d'Été et du Roi Lear.
Qui peut lire de sang-froid, même dans nos traductions qui ne sont pas toujours fidèles — les premières restant en deçà du but que les autres dépassent souvent I — les charmants poèmes de Vé7ius et Adonis et du Rapt de Lucrèce, les énigmatiques sonnets, et, naturellement, par-dessus tout, la série sans égale des trente-six comédies et drames allant de Peines d'Amour perdues à la Tempête^ en passant par les deux Henri /F, Comme il vous plaira^ Hamlet, Macbeth et Othello, pour ne point citer les vingt-cinq autres ? Même dans les libretti de certains opéras sacrilèges qu'on en a tirés — tel V Hamlet pour garniture de cheminée mis en musique par Ambroise Thomas — transparaît encore quelque chose de la conception géniale.
Qu'on se figure avec une allure plus libre, avec une imagination aussi naturelle qu'extraordinaire et diverse, une grande partie de Corneille, de Molière et de Racine eux-mêmes fondus ensemble, on aura quelque idée de l'œuvre attribuée jusqu'ici à William Shaxper. Son auteur est grand comme Corneille, aussi comique que Molière quand il le faut, non moins tendre et passionné que Racine — quoique sa grandeur, son esprit et sa tendresse soient d'une nature différente. Henri Heine qui, on le sait, n'avait pas toujours l'admiration facile, ne lui trouvait d'autre défaut que d'être... Anglais ! Il y a chez lui autant de vaste humanité que dans les poèmes homériques. Son héroïsme égale à l'occasion celui d'Eschyle, sa verve celle d'Aristophane. Il est universel comme Dante Alighieri, quoique d'une autre manière. L'âme de Gœthe n'est point philosophiquement plus
compréhensive que la sienne. Il a connu les tourments d'un Pascal et les a exprimés en aussi peu de mots profonds. Ses coups d'aile valent ceux de l'éloquent Rubens et de l'énorme Hugo. Il fascine souvent comme Rembrandt; il sent à l'occasion la nature presque aussi divinement que Ruysdaël. Sa juvénile Vénus et son Marchand de Venise ne pâlissent pas à côté du Titien.
Ne nous faisons là-dessus aucune illusion : nous ne le connaissons qu'imparfaitement encore dans les pays de langue française. L'idéal sera toujours, naturellement, de le life dans son admirable langue. Si Victor Hugo a dit magnifiquement que la France lui a d'abord résisté, par instinct classique, comme Jupiter enfant qui recrachait le lait de la chèvre Amalthée, ne serait-ce pas enfin parce qu'on ne l'a guère traduit qu'avec des idées préconçues, un esprit de système littéraire — voire social ?
Mais la question se pose avec une force nouvelle à l'heure où se manifeste en Angleterre une recrudescence (s'il est possible !) dans les recherches passionnées qui durent surtout depuis qu'Edmond Malone — mort en 1812 — fonda vraiment la critique shakespearienne: William Shaxper (i) de Stratford-sur-Avon est-il bien l'auteur du théâtre qu'on lui attribue communément encore ?
Deux grandes questions littéraires restent sans solution : l'homérique et la shakespearienne. Faut-il rappeler qu'elles se posent d'une manière très différente?
La question homérique, soulevée ou plutôt renouvelée en France p:.r l'abbé d'Aubignac dans ses Conjectures académiques vers 1674, par Richard Bentley en Angleterre dès 1723 et par Robert Wood en 1770, puis en Allemagne par les Prolégo?nènes à Homère (lygS) de
(i) Nous écrivons Shaxper quand il s'agit de l'homme de Stratford. On verra pourquoi.
Frédéric-Auguste Wolf, et ardemment débattue depuis un siècle, consiste, comme on sait, à voir si VIliade et VOdyssée sont bien Tœuvre d'Homère — et d'autre part si ces merveilleux poèmes peuvent être du même auteur. Disons en passant qu'on peut l'étudier dans la grande Histoire de la Litte'rature grecque de MM. Alfred et Maurice Croiset, voire dans l'excellent manuel de Nageotte, et dans le récent livre de M. Michel Bréal : Pour mieux connaître Homère.
La question dite shakespearienne, que nous allons résoudre ici, diffère de l'homérique. Rien n'est mieux établi que l'existence de William Shaxper de Stratfordsur-Avon, qui vécut de i564 à 1616. On a sur sa vie des renseignements assez précis, quoique très maigres ; tandis qu'on n'en a que de vagues, de tardifs, de douteux sur Homère. Mais Shaxper est-il bien l'auteur du théâtre dit shakespearien ? Ne fut-il pas un simple prêtenom ? L'auteur ou les auteurs véritables ayant des raisons pour rester inconnus, ne chargèrent-ils pas le modeste acteur d'endosser la compromettante paternité des chefs-d'œuvre (1) ?
La bibliographie dite shakespearienne s'élève au chiffre extraordinaire de quatre mille documents (livres, brochures, articles, éditions, manuscrits de pièces officielles, etc.), qui se trouvent surtout au British Muséum et à la Bodléenne d'Oxford. Aura-l-on peine à croire qu'aucune des autres grandes bibliographies, la dantesque ou la voltairienne, par exemple, n'approche, même de loin, d'un chiffre pareil ?
A première vue, il semble inexplicable qu'une telle substitution ait pu se faire, et qu'on ne découvre toute la vérité qu'après trois siècles. Rien n'est cependant plus
(i) On verra que des trente-six drames, nous n'en attribuons que trente-deux à Rutland.
naturel, comme pn verra. Et soyons certains que de nos jours mêmes une substitution analogue pourrait encore se faire !
On s'étonne aussi que Shaxper étant revenu passer à Stratford les cinq dernières années de sa vie dans une aisance relative et le désœuvrement, n'ait pas pris la peine de donner une édition complète de son prétendu théâtre — qui parut en 1623, sept ans après sa mort. Ce fait, inexplicable avec Shaxper, et qui a tant intrigué les historiens de la littérature, s'explique trop grâce à notre découverte.
Longtemps — un demi-siècle ! — après la mort de Shaxper, maints curieux et érudits, le vicaire Ward, Aubrey, Rowe — pour laisser une vague anecdote isolée de Lestrange — recueillirent quelques détails sur la vie d'un homme dont l'œuvre prétendue se détachait de plus en plus parmi celle de nombreux rivaux, si remarquables que fussent certains d'entre eux, comme Marlowe, Kyd, Fletcher, Beaumont, Massinger, Webster et surtout Ben Jonson ; mais personne ne soupçonna, ne pouvait soupçonner la vérité. Qui l'aurait révélée ? Deux grands faits tendant en somme au même résultat, achevèrent d'ailleurs de s'opposer à la possibilité des soupçons au dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième : d'abord, la réaction puritaine contre les théâtres dont beaucoup furent fermés de 1641 à la mort d'Olivier Cromwell (i658) ; puis l'influence de la littérature néo-classique française au temps de Dryden, de Congrève et de Pope. Shaxper n'avait pas observé — ni connu, disait-on — les règles de la tragédie classique, adoptées alors par l'Angleterre, celle du respect des unités de temps et de lieu, et celle de la séparation du comique et du tragique : ses admirateurs eux-mêmes trouvaient d'autant plus naturel qu'un tel génie « in-
culte » eût fait peu d'études, n'eût fréquenté que l'école primaire de Stratford ! Faut-il ajouter qu'on n'était pas difficile alors en fait de biographie?
Au dix-huitième siècle, on ne publia guère qu'une série d'éditions critiques (Rowe, Pope, Théobald, Hamner, Warburton, Johnson, Capell, etc.) que précédait souvent la mince et tardive biographie de Rowe (1709) jugée suffisante.
Mais vers la fin de ce siècle, quand le romantisme, avec Rousseau et les poèmes d'Ossian-Macpherson, prit graduellement un essor européen, refoulant l'imitation des classiques, l'auteur dJHamlet devint de plus en plus une idole universelle. Alors Malone parut avec Garrick, comme Lessing en Allemagne, l'abbé Prévost, La Place et Letourneur en France, bientôt accompagnés ou suivis de Coleridge, de Boswell, de Gœthe, de Schlegel, de Mme de Staël, de Stendhal, etc. Edmond Malone mit plus de trente ans à établir la chronologie de l'œuvre dite shakespearienne et à fouiller des archives dans l'espoir de découvrir de l'inédit sur la vie de son auteur.
Sur ce dernier point, le résultat fut assez maigre : il était trop tard. Ce résultat suffit néanmoins pour que, maintes petiies découvertes des successeurs de Malone aidant, de l'examen serré des documents, un premier doute naquit. D'ailleurs, on trouvait alors factices les deux règles que nous venons de rappeler; de sorte qu'on jugeait le large et libre système du théâtre anglais supérieur. Le premier doute fut émis, en 1848, par le consul Jos. G. Hart dans son Romance of Yachting et l'on soutint bientôt (1857) que l'auteur véritable devait être le grand philosophe contemporain de Shaxper, le chancelier Francis Bacon, lordVerulam et vicomte de Saint- Albans (i56i-i626) William Henry Smith, Miss Délia Bacon, Nathaniel Holmes, Mme Henrv Pott et, de nos
jours, M. Edwin Reed, dans son Bacon and Shakespeare (Boston, 1902) ont été les principaux champions de cette thèse — erronée — mais qui frôle souvent la vérité. La seule controverse Bacon-Shaxper compte environ trois cents livres, brochures et articles. Elle se complique, comme on sait, de la théorie de M. Ignatius Donnelly, de Mme Gallup, d,e M. Durning-Lawrence, etc., qui prétendent que Bacon a introduit dans la disposition des caractères d'imprimerie du Folio de 1623 des révélations dont la clef reste à découvrir. Enfin, ces dernières années ont vu les travaux de trois baconiens plus modérés : MM. Ch. Allen, Webb et Bompas. Depuis i885, les baconiens ont une société et une revue trimestrielle. Une école, beaucoup moins considérable et qui n'a plus guère d'adeptes, a proposé comme auteur le célèbre protecteur des lettres, le comte Henry Wriothesley deSouthampton. Cette école aussi frôle parfois la vérité, car tout porte à croire que Southampton est l'auteur de Titus Andronicus, du Roi Jean, et de cq Périclès qui ne parut que dans le second Folio (i632).
En ces dernières années, les baconiens, à notre sens, ont perdu du terrain. Toutefois, le formidable travail auquel ils se sont livrés — et celui auquel ils ont astreint les shaxperiens — n'aura pas été inutile. De cette gigantesque enquête, absolument unique, de ces innombrables discussions, un fait éclate maintenant aux yeux non prévenus : c'est que Shaxper ni Bacon ne peuvent être l'auteur du théâtre immortel ! Dans cette lutte acharnée, les deux partis se sont entre-dévorés — comme les deux loups de la fable dont il ne resta rien.
Mais, encore une fois, l'auteur restait à découvrir. Nous l'avions longtemps cherché, sans jamais perdre
courage, tant cette recherche offrait de séduction. Les fascinés de la chrysopée n'en ont pas connu de semblable. Et d'ailleurs, ils n'ont pas abouti — tandis que nous avons vu sortir enfin le dieu soupçonné de la nuit où il avait voulu s'ensevelir il y a cette année trois siècles ! Nulle découverte aussi sensationnelle ne pouvait être faite ni ne pourra se renouveler dans le domaine enchanté des lettres et des arts. L'auteur de Tout est bien qui finit bien est le comte Roger Manners de Rutland, qui naquit au château de Belvoir (Leicest.ershire), en iSyô, et qui mourut en 1612 — à trente-six ans, comme Raphaël, Watieau, Mozart et lord Byron.
Le comte de Rutland qui va reprendre sa place longtemps et si explicablement usurpée à côté des plus glorieux dont s'honore l'humanité, est connu des lettrés qui ont étudié l'époque d'Elisabeth et de Jacques P^ ; mais il restait perdu, comme un des nombreux Mécènes du temps, dans la foule de cette époque prodigieuse où la Renaissance européenne atteignit son apogée : l'Angleterre eut alors plus de deux cents poètes, écrivains, érudits et philosophes! (Voir Nathan Drake, Shakespeare and his Times, 18 17.) Jamais, dans aucun pays, pareille floraison ne s'était vue ; et, sans compter nombre de savants comme Camden, Harrisson, Stowe, etc., cinq noms brillent entre tous aux yeux de la postérité : Sir Philipp Sidney, le charmant auteur de V Arcadie, qui mourut jeune encore au siège de Zutphen en Hollande (1587), et dont la fille, Elisabeth Sidney, devait épouser en 1 599 l'auteur véritable dTIamlet ; Edmond Spenser, l'exubérant et allégorique poète de la Reine des Fées, étonnant poème qui inspira quarante ans plus tard le monumental Milton lui-même ; Francis Bacon, l'initiateur de la philosophie moderne; Ben ou Benjamin Jonson, le savant et colossal dra-
maturge satirique du Renard, de V Alchimiste, etc. ; et Roger Manners de Rutland, le plus grand de tous. A côté de ces cinq noms, brillent encore une douzaine d'autres : Lyly, Kyd, Lodge, Peele, Robert Greene, Marlowe, Thomas Nash, Fletcher, Beaumont, Massinger, Webster, Burton, Chapman, Hooker, Donne, etc. Le nombre d'oeuvres de tous genres qu'ont laissé les cent vingt-trois écrivains et dramaturges de l'époque, est énorme.
Au cours du siècle qui vientde finir, l'Angleterre, non contente de bien connaître les privilégiés, a pieusement exhumé ce qui reste de cette immense et riche nécropole littéraire ; mais si les autres poètes et écrivains divers ont pu reparaître dans des éditions soignées et critiques qui ont parfois permis d'éclairer la question shakespearienne, le sort des dramaturges, même des plus intéressants, a souvent été moins heureux: beaucoup de pièces qui ne furent pas imprimées, sont perdues. Les deux tiers ont disparu! Ainsi des trente-six pièces de Massinger il n'en reste que dix-huit ; nous n'en avons plus que neuf sur quinze de Webster ; que vingt-cinq sur deux cent et vingt auxquelles collabora Heywood !
On s'explique que le comte de Rutland se soit aisément caché dans une pareille cohue — qu'augmentaient encore de grands seigneurs protégeant et parfois même cultivant aussi les lettres ; on se l'explique d'autant plus que dix-huit pièces seulement du grand dramaturge parurent de son vivant, en petits volumes (les quartos) sous le voile de l'anonyme, ou du pseudonyme « Shakespeare » ou « Shake-speare ». Nous établirons de plus que, contrairement à l'opinion reçue, on n'en représenta que onze — et le plus souvent sur des scènes privées !...
Comme tous ceux qui ont étudié l'époque élisabéthane,
nous avions entrevu assez souvent le comte de Rutland parmi les nobles Mécènes — Sidney, Sackville, Burghley, Carey, Southampton, Pembroke, Raleigh, Essex, etc. — mais sans y prêter grande attention, Rutland n'apparaissant guère qu'à l'arrière-plan et, pour ainsi dire, d'une manière furtive. Nous l'avions vu notamment à la fameuse taverne de la Sirène, une de celles où se réunissaient les poètes, maints nobles épris d'art, et les acteurs; mais personne en Angleterre, ni en France ni en Allemagne, n'avait jamais cherché à le tirer de sa pénombre : on va voir pourquoi.
Cependant, la théorie baconienne exerçait sur nous une véritable hantise. Souvent, au cours de conférences faitesdans les Cercles artistiques de plusieursvilles belges sur l'auteur de la Comédie des Erreurs, nous avions déclaré que cette théorie nous ébranlait sans parvenir pourtant à nous convaincre. Comment croire encore à Shaxper ? Toutefois, l'attribution au Chancelier Bacon se heurtait aussi à des objections selon nous invincibles. La théorie baconienne était une fausse piste qui côtoyait par instants la vérité et devait contribuer à la faire enfin découvrir.
Sentant là-dessous un mystère d'une nature unique, nous avions soumis à un nouvel examen la théorie, aujourd'hui abandonnée, del'attribution au comte deSouthampton, sans nous y arrêter longtemps, bien qu'à certains égards, comme nous l'avons dit, elle frôle aussi la vérité : Southampton fut l'intime, puis, par son mariage avec Elisabeth Vernon, le parent de Rutland. Notre attention s'était même portée sur Walter Raleigh, le célèbre explorateur dont l'œuvre littéraire n'est pas assez connue en dehors de l'Angleterre ; enfin — toujours avec aussi peu de succès — sur d'autres, notamment sur l'insaisissable Richard Barnfield dont un poème pré-
sente quelque analogie avec Vénus et Adonis de Rutland.
Pour résoudre la question dite shakespearienne, trois conditions étaient indispensables :
1° Connaître la vaste bibliographie amoncelée depuis trois siècles — surtout depuis i25 ans — et connaître dans ses détails la controverse Shaxper-Bacon ;
2° Être inébranlablement en garde contre une erreur fondamentale, explicable et courante en Angleterre, qui constitue le seul point important sur lequel baconiens et shaxperiens sont d'accord : les uns et les autres font remonter trop haut la date de la composition des premières œuvres publiées à partir de f 692 et de 1 5g3 . Tout indique qu'elles furent publiées immédiatement après leur composition — ou peu s'en faut en somme dans le cas de Peines d'amour perdues. Ces oeuvres sont la première version du premier des trois Henry V/, qui (remaniée plus tard comme la seconde) parut en 1592, sous le titre de Première partie de la Lutte entre tes maisons de Lancastre et d'York (i) ; les petits poèmes de Vénus et Adonis et du Rapt de Lucrèce, publiés en 1593 et en 1694; et la comédie Peines d'amour perdues^ écrite en 1 596, publiée en 1 598 (revue et augmentée, porte le titre). Ces quatre œuvres — pour n'en pas citer d'autres ici — décèlent l'adolescence. Aussi shaxperiens et baconiens s'accordent-ils sans preuve, et malgré des faits que nous établirons, à en reporter la composition à
(i) La plupart de nos adversaires des deux camps sont tellement et siexplicablement déroutés parles deux premières ébauches des deux premiers Henri VI que (en contradiction d'ailleurs sur ce point avec certains de leurs amis) ils les attribuent à un poète inconnu revu par Shaxper — n'édifiant leur théorie de la composition plus ancienne qu'à propos de Vénus et Adonis, Lucrèce, Peines d'amour, les Deux gentilshommes de Vérone, Roméo et Juliette, etc. Nous établirons que ce n'est qu'une fantaisie de désespoir !
des dates plus anciennes, ne pouvant concevoir (avec raison, de leur point de vue) qu'une œuvre de collège telle que la Première partie de la Lutte entre Lancastre etYork, ait été écrite par un homme de génie ayant déjà comme Shaxper vingt-huit ans en 1592, ou comme Bacon trente et un ;
3° Avoir en conséquence la conviction que l'auteur d'Hamlet ne pouvait être ni Shaxper ni Bacon, et devait être plus jeune; se l'imaginer vaguement d'après la nature même de l'œuvre scrutée avec soin, surtout dans les pièces non historiques; et — puisqu'il ne figure pas parmi les deux cent vingt-trois écrivains connus — être finalement mis sur la trace par un indice révélateur.
Telle était la triple donnée du problème.
Au commencement de 1908, feuilletant les collections de revues qui se trouvent à la Chambre des Représentants, nous lûmes, dans The Nineteenth Century and A/ter de 1906 un article qui nous surprit vivement. Il est intitulé The Future 0/ Shakespearian Research. Curieuse ironie des choses, cet article qui devait nous mettre enfin sur la trace tant cherchée, est de M. Sidney Lee, un des plus éruditsshaxperiens de l'heure présente, et le plus intraitable qui soit, croyons-nous, à l'égard des baconiens. Avec sa compétence habituelle, M. Lee s'y occupe de récentes découvertes minuscules — ne pouvant guère intéresser que les personnes au fait des détails de la question. Deux points de cet article nous saisirent dans toute la force du terme : l'analyse de documents récemment découverts par la Commission historique des monuments que préside M. Henry Maxwell- Lyte, Direc-
teur des Publics Records, au château de Belvoir, domaine des Rutlands; et surtout l'analyse d'un écrit inconnu prêté à l'auteur par MM. Pearson et C'^ de Pall Mail Place.
Dans cet écrit, il s'agit encore de Rutland ! On y lit qu'en i6i3 — un an après la mort de Roger — Francis, son frère cadet et exécuteur testamentaire, paya à William Shakespeare la somme de 44 shellings en or pour service « semi-professionnel » et autant à Richard Burbagepour une peinture : Burbage, legrand acteur, le Mounet-Sully du temps, était un peintre amateur.
Qu'avaient à faire « Shakespeare » et Burbage dans ce château assez septentrional de Belvoir, loin de Londres et de Stratford ? et pourquoi Roger Manners, lord Rutland, s'était-il employé, comme on l'entrevoit aussi dans l'article de M. Lee, à faire délivrer par le Conseil Héraldique au père de William Shaxper, John Shaxper, le titre de petite noblesse sur lequel on a tant discuté ?
Immédiatement l'idée nous vint d'en savoir plus long sur Rutland, dont la biographie — chose qui va tout expliquer ! — n'existait nulle part, n'avait même jamais été ébauchée dans une encyclopédie avant ces dernières années, tandis que celles d'Essex, de Southampton, de Cecil, de Raleigh, etc., se trouvent partout. Ce n'était donc qu'une silhouette sans histoire, perçue seulement dans quelques ouvrages spéciaux.
Il avait voulu rester inconnu pour des raisons faciles à comprendre, que nous exposerons : sa famille et partant la postérité n'avaient que trop respecté son désir. Dans des histoires de la littérature anglaise comme celle de M. Edmond Gosse, ou de MM. Garnett et Gosse, son nom n'est même pas cité. On le chercherait vainement aussi en France dans les trois livres de M. Mézières, dans Taine, dans M.Augustin Filon et même dans la grande
Histoire littéraire du peuple anglais de M. Jusserand. Même silence dans les dictionnaires historiques français : Niceron, Chaufepié, Moreri, Bayle, Feller, Quérard, Boisjolin, Hœfer, Michaud, Dezobry, Larousse, Bouillet, Vapereau, etc. On n'y trouve qu'une liste généalogique des Rutlands, ne renfermant guère que les dates des naissances et des décès avec ces brèves mentions : guerrier, ambassadeur, homme politique.
Même silence ou peu s'en faut dans les dictionnaires anglais que nous avons pu trouver en Belgique et à Paris.
Ces constatations faites, on nous signala le Dictionnaire de biographie nationale monument en 63 volumes, édité de i885 à 1903, et consacré aux seuls Anglais. Une armée d'érudits y a accumulé un monde de renseignements précis et souvent nouveaux, tirés de tous les documentsoriginaux imaginables, de lettres privées, etc. : nombre de biographies inconnues jusqu'à ce jour y sont au moins ébauchées.
Quelques linéaments de celle du comte Roger Manners de Rutland se trouvent enfin là ! Avec tous les renvois, elle n'a qu'une colonne et demie — écrite par M. Archbold, le premier biographe inconscient, de l'auteur d'Hamlet (i).
Ces linéaments suffirent : un coup d'oeil nous avait déjà convaincu ! Pour quiconque est familiarisé avec les caractères et la chronologie de l'oeuvre dite shakespearienne la concordance générale était aussi parfaite que saisissante.
(i) Depuis que nous avons écrit ces lignes nous avons constaté que M. Archbold n'a guère fait que rassembler quelques notes éparses dans Nichols, l'auteur des Voyages de la reine Elisabeth et de Jacques I''^
The apparition cornes...
Thèse hands are not more like ! (i)
[Hamlet, acte ï, se. 3.)
Hâtons-nous de prévenir une objection qu'on pourrait faire ici. Si M. Archbold a effleuré à ce point la vérité sans rien soupçonner, c'est tout simplement à cause de cette énorme erreur, commune aux shaxperiens et aux baconiens,que les premières œuvres du grand poète sont antérieures à iSgo — voire à i585!
Le héros du Scarabée d'or d'Edgar Poe n'eut pas plus d'émotion quand il déchiff'ra son parchemin. Nous nous employâmes à corser quelque peu la biographie par des recherches dans Winwood, Birch, etc., etc., et surtout à rapporter tous les éléments de la question au nouveau point de vue. Travail long et compliqué que résume ce premier chapitre : on se convaincra plus loin que, dans les détails comme dans l'ensemble, la biographie du poète exhumé et les éléments de son oeuvre immortelle s'adaptent en tous points, et que s'il reste un certain nombre d'inévitables lacunes insignifiantes, il n'y a pas une discordance.
Pour Tensemble, on en va juger.
Roger Manners, cinquième comte de Rutland, né le 6 octobre iSyô, perdit son père, John Manners, quatrième comte de Rutland, en i588. Sa mère, Elisabeth Charleton, l'envoya au collège de la Reine, à l'Université de Cambridge, où il se distingua — précisément
(il L'apparition vint... Ces mains ne sont pas plus semblables !
comme devait s'y distinguer aussi Lord Byron vers i8o5 — par un talent et des passions également précoces. En 1596, âgé de vingt ans, ayant déjà publié sous le voile de l'anonyme les premières versions des deux premiers Henry VI, œuvres maladroites de collège, et, sous le pseudonyme de « Shakespeare », les deux petits poèmes Vénus et Adonis et le Rapt de Lucrèce, il fut envoyé, avec des instructions écrites de Francis Bacon, à l'Université de Padoue : il s'y rendit par la voie de Paris, dont la cour d'Henri IV lui inspira Peines d'amour perdues, et par la Suisse. Étant tombé malade, il ne put rester qu'un an et demi en Italie, séjourna à Padoue, à Vérone et à Venise (trois noms à retenir !) et retourna prendre son grade d'avocat en Angleterre, à 22 ans (Gray Inn, iSgS). Sans avoir été un étudiant des plus réguliers, il devint l'un des érudits de son temps, épris des lettres — de musique aussi — et doué d'une imagination sur laquelle il serait superflu d'insister. On s'étonna d'abord, nous en avons un témoignage, qu'il ne produisît rien; puis, naturellement, on n'y pensa plus. Sa générosité n'avait d'égale que sa bravoure — et son esprit tout ensemble primesautier et pénétrant, fait d'une déroutante gaîté vite désillusionnée et d'accès de mélancolie tragique.
Il s'est successivement dépeint dans Biron de Peines d amour perdues, dans Bassanio du Marchand de Venise, dans Roméo, dans Bénédict de Beaucoup de bruit pour rien, dans Jacques de Comme il vous plaira, dans Hamlet, dans Brutus de Jules César, dans Prospéro de la Tempête, — comme Goethe dans Werther, Herman, Faust et Tasso , comme Honoré de Balzac dans Raphaël, dans BalthazarClaes, dans Albert Savarus, etc.
Rutland fit quelques campagnes, épousa au commencement de 1599, comme nous l'avons dit, la fille de Sir
Philip Sidney, Elisabeth, dont la mère veuve avait épousé son ami d'Essex, le favori de la reine, de neuf ans plus âgé que lui. La reine le nomma intendant de la forêt de Sherwood — où fut écrit le Songe d'une Nuit d'Été et l'admirable pastorale dramatique Comme il vous plaira^ dont les personnages seigneuriaux au milieu des bois ont tant étonné et dérouté les shaxperiens — d'ailleurs déroutés sur tous les points ! Malheureusement, d'Essex, mécontent et tombé en disgrâce au retour de sa campagne d'Irlande, l'entraîna dans la désastreuse conspiration du 8 février 1601 — que Rutland, l'homme le plus aveuglément fidèle qui se soit vu au culte de Tamitié, contribua à préparer par des drames tels que Richard II Qi Jules César, pleins d'allusions tout ensemble admiratives et blessantes à l'adresse de la reine. Après l'échec d'une équipée à laquelle prirent part plus de deux cents gentilshommes, le comte Robert Devereux d'Essex et d'autres seigneurs montèrent sur l'échafaud. Grâce à l'intervention de sa famille — et trente mille livres d'amende ! — Rutland, alors âgé de vint-cinq ans, fut sauvé; tandis que Southampton, le troisième chef de la conspiration, entrait en prison pour y rester jusqu'à la mort de la reine Elisabeth (mars i6o3).
Rutland — longtemps gardé à vue au vieux château d'LJffington, chez son oncle — exhala sa douleur dans le premier Hajnlet, écrit en 1602.
A peine nommé roi, Jacques Stuart I^'' rendit la liberté à Southampton et marqua toute sa faveur à Rutland en le chargeant d'abord d'une ambassade pour féliciter Christian IV de la naissance d'un fils : d'où le second Hamlet, partiellement refondu, modifié l'on sait comme, plein d'une atmosphère danoise qu'on ne respire point dans le premier... Ce Hamlet définitif ou peu s'en faut parut en 1604. Nous disons peu s'en faut parce qu'il ap-
paraît légèrement retouché dans l'énorme volume posthume de 1623, où furent réunies pour la prem.ière fois toutes les œuvres.
Puis après ce chef-d'œuvre qui s'appelle Othello (publié seul beaucoup plus tard), et suivi de Mesure pour Mesure, l'immortel Roger, amplifiant son génie, célébra l'avènement du roi d'Ecosse au trône d'Angleterre et la soumission de l'Irlande par le plus délicat des compliments, en adressant au descendant triplement couronné de Banquo le drame écossais et mystérieusement sauvage de Macbeth. L'année suivante (1607) parut l'extraordinaire Roi Lear, autre compliment. Son génie à la fois surexcité par les épreuves et par la reconnaissance, montait coup sur coup à d'inaccessibles altitudes, dressant quelques-unes des cimes culminantes de la poésie universelle. Le roi Jacques l'avait successivement nommé intendant de Birkwood Park, de Grantham, de Mansfield, où il écrivit encore, sans compter le drame éclatant d'Antoine et Cléopâtre, des œuvres où l'amour des forêts reparaît de façon explicable, comme Cymbeline et le Conte d'hiver. A la fin de 161 1, quelques mois avant sa mort — qui survint au mois de juin 161 2 — il composa son testament poétique, la Tempête, souvenir de son bref séjour aux Açores, ce dont aucun shaxperien ne pouvait s'aviser, pièce à propos de laquelle on a accumulé tant de suppositions plus ou moins ingénieuses...
Son tombeau glorieux, comme celui de tous les Kutlands, est non loin du château de Belvoir, à Bottesford (Leicestershire).
Les raisons de convenance personnelle qui avaient déterminé le comte de Rutland à ne s'aventurer qu'avec circonspection dans le monde alors un peu suspect des théâtres, puis à se servir d'un prête-nom payé avant la
conspiration d'Essex, existaient toujours à l'avènement de Jacques. Rutland — et surtout sa famille ! — jugeaient que le moment de se dévoiler n'était pas encore venu. Sa santé avait souvent été ébranlée, et la mort le surprit en voyage — dans cette ville de Cambridge où il avait fait ses études ! — puis elle enleva bientôt à son tour l'admirable femme à laquelle il avait uni sa vie sublime, et qui fut probablement sa collaboratrice dans une mesure que nous nous efforcerons de déterminer : Ben Jenson nous apprend qu'elle avait un talent poétique égal à celui de son père lui-même, Philippe Sidney, l'auteur délicieux de ÏArcadie et de la Défense de la Poésie. Rutland l'a mise en scène de la façon la plus transparente : Portia dans le Marchand de Venise^ Béatrice dans Beaucoup de bruit pour riefi, etc. Du reste, ce qu'aucun shaxperien ne pouvait même soupçonner, Rutland a mis ses amis en scène aussi — et c'est encore une des raisons pour lesquelles il voulut donner le change. Enfin il y a mis des originaux de théâtre, de tavernes, etc. : l'acteur Augustin Philips est sans doute Bardolf ; et — dussent des lecteurs sursauter — au risque d'anticiper, nous dirons que Shaxper est le chevalier John Falstaff lui-même !...
Jamais, on le conçoit, l'histoire littéraire n'eut pareille aventure, mystère si imprévu, secret si bien gardé. C'est le plus étonnant concours de circonstances qui dévoile enfin tout.
Le reste s'explique d'une façon lumineuse, éblouissante, malgré quelques insignifiants points noirs, sans qu'un doute soit encore possible.
On s'explique d'abord ce qui a tant intrigué la critique : l'édition posthume du Folio de 1623, dirigée par
quelques personnes adroitement interposées, avec un syndicat d'imprimeurs. Ces personnes — qui ne seraient pas occupées de Shaxper ! — étaient des amis sûrs de la famille de Rutland. On exécutait discrètement un vœu du mort. Son frère Francis et sans doute Southampton, dirigeaient tout de la coulisse. L'entreprise dut coûter cher. Faut-il rappeler que John Heming et Henry Condell ne furent que de simples prête-noms, et que Malone lui-même avait déjà, à sa grande surprise, reconnu et montré la main de Ben Jonson dans les deux préfaces qu'ils ont signées ? Les vers « commandés » de Ben Jonson et les autres qui suivent ces préfaces, ne s'éclairent-ils pas tout à fait à la lumière de notre découverte ? Enfin, faut-il rappeler aussi que le Folio est dédié non seulement à William Herbert comte de Pembroke — comme les sonnets publiés en 1609 — mais encore à son frère, Philip Herbert comte de Montgomery, cousins de Rutland?...
On s'explique mieux encore qu'il y ait une continuelle discordance entre les caractères et la chronologie des drames d'une part, et le peu qu'on sait de la vie de Shaxper de l'autre. Après avoir aidé son père presque ruiné dans les travaux de la maison, puis appris la profession de boucher, William Shaxper se marie à dix-huit ans et demi, se sauve seul de Stratford quelques années plus tard, fait partie d'une troupe d'aventuriers ou pis encore d'après une obscure tradition que nous examinerons de près et que les shaxperiens passent tous sous silence, ne se retrouve que beaucoup plus tard à Londres, y garde probablement à la porte d'un théâtre les chevaux qu'il connaît en sa qualité de fils de cultivateur; puis — intelligent, joyeux, discret au fond, âpre au gain, faisant peut-être des bouts-rimés quelconques, bien qu'il fût illettré — devient « callboy » (garçon d'appel), puis
acteur de troisième ordre ou plutôt simple clown ; s'enrichit sow^^z/z d'une façon inexplicable à première vue; obtient comme son père (on verra pourquoi!) un litre de toute petite noblesse ; retourne passer à Stratford les cinq dernières années de sa vie, sans un livre, auprès de ses deux filles dontl'une ne sait même pas lire ; ne souffle jamais mot (on verra encore pourquoi !) de ses prétendus drames dans la bourgade perdue où nul alors n'en a souci ni même la moindre connaissance; songe encore moins, faut-il le dire? à les faire éditer; poursuit ses débiteurs sans merci pour des dettes infimes, et — ce qui n'a d'ailleurs rien de déshonorant — meurt selon toute probabilité d'une indigestion, à 52 ans.
On s'explique les efforts incessants et désespérés autant que vains des shaxperiens pour répondre à la multitude sans cesse renaissante des objections sur ce qui précède, sur l'ignorance où Shaxper était des langues, quand les drames font éclater que leur auteur savait le grec, le latin, l'italien et le français ; sur les prétendues signatures que nous étudierons ; sur ses portraits ; sur tout ! Pareilles discordances continuelles ne se sont jamais vues à propos d'aucun autre poète, peintre ou musicien ; et, sinon depuis Malone, du moins depuis les baconiens, et surtout depuis ces trente dernières années, tout homme non prévenu, non suggestionné, sentait qu'il y avait là, comme on dit vulgairement, une anguille sous roche — un grand mystère, unique et fascinant.
On s'explique les tentatives insensées des partisans de Shaxper pour faire remonter ses premières pièces jusqu'en i585 parfois, alors qu'ils doivent bien reconnaître qu'en dehors des premières versions enfantines des deux premiers //e;2rz F/, qui sont déjà de 1692 et de iSgS, aucune pièce ne fut publiée avant iSgy. Or, celle qui parut (revue, porte le titre I) en iSgS, Peines
d'amour perdues^ a encore un- air d'extrême jeunesse, et Shaxper en iSgS avait 84 ans, Bacon Sy, tandis que Rutland en avait 22 ! Que de systèmes, que d'écrits pour concilier, chose impossible, ces deux choses incontestées ! Seule la découverte de l'auteur véritable explique tout, le plus simplement du monde. Quant à la couleur italienne, si rayonnante et si vraie des Deux gentilshommes de Vérone, de Roînéo el Juliette ou les Amants de Vérone, du Marchand de Venise, etc., et à.^ Othello., le More de Venise, — elle s'explique trop par le séjour de Rutland dans les seules villes d'Italie qu'il ait bien , connues ; et ses prétendues erreurs sur Mantoue port de mer, etc.— attribuées à l'ignorance de Shaxper — révèlent au contraire, comme l'a récemment prouvé M. Edward Sullivan, sans y rien comprendre, une parfaite connaissance des lieux !... Et quant à Peines d'amour perdues^ où la cour d'Henri IV à Paris est mise en scène avec Biron-Rutland, on ne s'étonnera plus d'y voir le duc Du Maine ami du roi, puisqu'ils s'étaient réconciliés en iSgS, après qu'Henri eut abjuré le protestantisme : cela date la pièce de iSgô — année même du passage de Rutland, qui la publia (revue, porte le titre !) en iSgS, c'est-à-dire dès son retour en Angleterre ! — et cela permettra en outre aux shaxperiens de ne plus dater arbitrairement et systématiquement cette jolie comédie de iSgi, pour ajouter plaisamment que Shaxper ignorait qu'en iSgi Du Maine et Henri IV guerroyaient l'un contre l'autre! — Une autre saisissante remarque, qu'aura déjà faite le lecteur, s'impose aussi en passant : les premières versions des deux premiers Henri VI n'étant que des ébauches de collégien qu'a remaniées plus tard l'auteur en y ajoutant le troisième Henri VI, il s'ensuit cette chose tout à fait sensationnelle que non seulement la spirituelle et poétique comédie Peines
d'amour perdues a Paris pour scène, mais encore que l'auteur à'Hamlet l'écrivit, débuta à Paris !...
Ainsi, tout s'explique. Les caractères frappants et permanents de l'œuvre rutlandienne sont l'esprit et la physionomie aristocratiques, l'usage tout naturel du monde des cours, l'entente (peu commune alors) des clioses de la politique et de la jurisprudence, et surtout des choses de la guerre, la connaissance et comme la vision de la vie maritime, et la notion assez développée des sciences du temps. Presque tous ces domaines n'étaient pas absolument inconnus à Shaxper : ils lui étaient inaccessibles et fermés. La vieille critique qui faisait fausse route en devra prendre de bonne grâce son parti ; sinon, elle ne sera même plus écoutée du public intelligent et désintéressé. Un autre caractère très particulier, dont personne n'avait pu s'aviser — caractère unique dans l'histoire de toutes les littératures — c'est la fréquence des images, des métaphores et des comparaisons tout naturellement empruntées au langage de lâchasse au faucon : c'est que Rutland fut le seul des nombreux dramaturges du temps appartenant à la haute noblesse qui pratiquait cette chasse si coûteuse. Un fauconnier, disait un proverbe, coûte plus cher qu'une maîtresse.
Oui, tout s'explique, absolument tout, bien que la question comporte des aspects et des dessous que nous n'av9ns même pu signaler dans cette vue d'ensemble. L'Angleterre a presque entièrement résisté à la théorie baconienne, non seulement parce qu'elle la sentait spécieuse, mais encore, il faut bien le dire, parce qu'elle ne se résignait pas à voir ses deux grands hommes se fondre en un. C'est aussi parce que Bacon commit à la fin de sa vie une faute qu'on a d'ailleurs exagérée, simple tache dans le soleil de sa gloire.
Désormais, des préoccupations, des susceptibilités, des
inquiétudes de ce genre restent sans objet. L'Angleterre garde ses deux grands génies contemporains, et l'auteur véritable d'Hamlet, Roger Manners de Rutland, remplace trop avantageusement le modeste acteur.
Ce n'est plus à Stratford-sur-Avon qu'on va faire dorénavant des pèlerinages littéraires, mais à Bottesford, plus près de cette partie merveilleuse de l'antique Bretagne insulaire, où vécurent aussi lord Byron et les poètes des Lacs — et près de cette forêt de Sherwood qu'emplit la légende de Robin Hood et qu'a célébrée Vlpanhoë de Walter Scott ! Et l'on y pourra fêter cette année même, le troisième centenaire de la mort du plus grand, du plus varié et du plus pittoresque des dramaturges !
La France et les pays de langue française ont, depuis près d'un siècle et demi, adopté la gloire de Rutland ; et cette gloire s'est notablement incorporée' à celle du pays de Villon, de Rabelais, de Ronsard, de Montaigne, de Corneille, de Molière, de Bossuet, de Racine, de La Fontaine, de Fénelon, de Lesage, de Montesquieu, de Voltaire, de Chateaubriand, d'Augustin Thierry, de Lamartine, de Musset, de George Sand, de Balzac, de Flaubert, de Zola. La sympathie et l'érudition françaises l'ont définitivement consacrée avec les Prévost, les Laplace, les Letourneur, les Villemain, les Guizot, les Chasles, les Benjamin Laroche, les Sainte-Beuve, les Montégut, les Lacroix, les Schérer, les Taine, les Saint-Victor, les Mézières, les Stapfer, les Darmesteter, les Filon, les Jusserand et maints autres. Que de souvenirs l'auteur d'Hamlet évoque aussi dans la patrie de Rousseau, de Ducis, de Stendhal, d'Eugène Delacroix, d'Alfred de Vigny, d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo I II n'y a qu'un nom de changé. Le dieu sort de la tombe et de la nuit après trois siècles
de sommeil. Il est en harmonie et de niveau avec une œuvre que lui seul pouvait enfanter. La France et la Belgique se réjouiront de l'apprendre au monde, et l'Angleterre s'en enorgueillira davantage. C'est à lui maintenant que s'applique le jugement que nous portions en 1904 dans la préface de notre traduction de Macbeth (i).
Exceptions faites de quelques abus d'euphuisme, d'emphase, de métaphores surabondantes ou peu fon~ dues, il ne suffit pas d'admirer en Rutland un style ou plutôt — ce mot n'ayant guère pour l'Anglo-Saxon le sens comme distinct et artiste que lui donne le Français — une langue libre, fertile, énergique, pleine d'images nébuleusement éclatantes et d'un esprit subtil, langue dont la vivante concision s'épanouit parfois en amplifications oratoires, langue tissue de riches rayons de la Renaissance tout ensemble diffus, fulgurants et embrumés : il faut encore admirer l'étonnante justesse psychologique du langage, les continuelles intentions qui n'échappent qu'à ceux qui ne sentent rien, qui font dire àColeridge que Rutland est une puissance créatrice omniprésente et à Hippolyte Taine qu'il avait la prodigieuse faculté d'apercevoir à la fois tous ses personnages dans les détails et dans l'ensemble de leur vie, et que tel mot d'Hamlet et d'Othello, pour être expliqué, demanderait trois pages de commentaires. Il faut pénétrer ces intentions, voir ce qu'on ne distingue pas toujours d'abord, deviner l'embrasement d'où s'échappe l'étincelle perçue, saisir ce monde parfois énigmatiquement profond sous l'impétueuse bacchanale de passions sans frein qui s'entre-dévorent ; ce monde qui, malgré ses accès de rudesse, est pourtant l'une des idéalisations
(i) Bruxelles, Lacomblez, éditeur.
de la Renaissance anglaise sombrement luxuriante, fastueusement surchargée, brutale et débridée au point qu'on en croit à peine les témoignages du temps et les drames souvent crus, bestiaux, impassibles et mornes de rivaux à demi oubliés de Rutland ; ce monde à la fois délirant, vorace et loyal dont la tragédie semble l'état naturel, où d''*^concevables ignominies et de sinistres férocités heurteni ''"s cris émouvants, des traînées d'éloquence, des délicatesses suaves et comme inconscientes, d'admirables maximes — tandis qu'une libérale puissance semble rester cachée derrière, une sorte d'impénétrable élément philosophique, impartial, neutre, à qui rien n'échappe, qui vous attire sans trop se livrer, mais qui, s'il ne prend jamais parti, s'il reste le plus possible étranger à ce qu'il dépeint, surtout dans ses grands drames, n'en ajoute pas moins, par la force des choses, avec une ironie et une commisération qui se contrebalancent, son être et ses accents spéciaux à l'incomparable famille qu'il enfante et mène souvent à d'inévitables catastrophes. C'est Rutland, Thommequi a tant pris à chacun de nous, un de ceux qui mêlent particulièrement bien le ciel et la terre, et dont la large compréhension native plane au-dessus des préjugés, et celui qui a laissé le plus d'inoubliables caractères — comme Rubens est celui qui a prodigué le plus de thèmes picturaux magiquement matériels, prolifiques et soleillants, comme Rembrandt Van Ryn est celui qui a dégagé le plus d'expressions pathétiques du splendide et fauve mystère de son clair-obscur, comme Victor Hugo est celui qui a tiré le plus de contrastes éclatants des analogies universelles, comme Sébastien Bach est celui qui a créé le plus de rythmes musicaux hardis, imprévus, solides, austèrement ineffables, et d'une monumentale sublimité.